Hey !

Pouf, enfin un chapitre là en temps et en heure. J'espère qu'il vous plaira !

Merci à Ya pour sa relecture !

Bonne lecture !


L'accord

.

.

Les murmures grondent en fond. Des bruits de pas, de chaises. De couverts. Tacs cristallins. Soudain, plus de voix.

Une odeur, salée, de nourriture. Des sucres suaves, un flot de salive contre sa langue.

Des couleurs troubles. Comme du feu. Du feu, ou… Une lumière, vacillante. Fragile.

Une faim sourde.

— …trouvez tous ici…

Et quelque chose de plus profond que la faim. Un vide dévorant.

Un raclement de chaise.

De la lumière, soudain. Beaucoup de lumière. Le silence.

. . .

Un mal de crâne terrible accompagne le réveil de Julian. Il serre les dents et traîne une main molle sur son front. Une cloche. Sa tête est une cloche qu'on sonne à midi. La douleur va et vient d'un bout à l'autre de ses tempes, et-

— Ilya ? Tu es réveillé ?

La voix d'Asra la fait éclater. Il enfonce sa face dans l'oreiller et pousse un pauvre couinement.

Un bruit de pas précipités s'approche du lit.

— Ilya ?

— Mal, il marmonne.

La main d'Asra se pose près de la sienne. C'est bien la première fois que ses doigts lui semblent froids.

— Tu es déshydraté, c'est normal. N'essaie pas de bouger, ça ne fera qu'empirer ton état.

Julian écoute ses mots, s'efforce de leur donner un sens. La douleur s'affine et perce son cerveau. Il inspire pour ne pas vomir. C'est moi le Docteur il pense, bêtement. Sans trouver la force de rire à sa propre blague, ni celle de la dire. Il se contente de suivre ses conseils et reste tassé dans ce confortable tas de plumes. Les paumes d'Asra glissent sur ses tempes, délicates. Il sent une pointe froide caresser son épiderme. C'est tout doux. Il se laisse aller.

Les minutes passent entre les mains du magicien, et Julian se demande s'il ne s'est pas rendormi. Peu à peu, il retrouve la fraîcheur du vent qui passe entre eux, la lumière faible qui trouble ses paupières. Lorsqu'il ouvre enfin les yeux, la splendeur mauve du soir s'est posée sur le désert. La douleur est partie.

Pas Asra.

— Fais attention, on le prévient. J'ai apaisé les douleurs, mais ça ne règle pas le problème, évite de remuer.

— Remuer, il souffle. On dirait que tu parles… d'un ver, ou-.

— Parce que tu gigotes comme un ver.

Il s'entend glousser, sans force. Un maigre progrès.

Julian pousse sur ses mains et se redresse. Dans sa tête, les douze coups de midi ne sont plus qu'un souvenir, une douleur diffuse qu'il craint plus qu'il ne la sent. Mais l'étau pourrait se resserrer s'il n'y prend pas garde.

Le regard d'Asra, lui, est bien présent.

— Je peux savoir ce qui t'as pris ?

Pas de repos pour les malades, donc. Julian sourit, désolé.

— J'ai voulu prendre l'air.

— Dans le désert ? Seul ?

Ça donne ridicule dans sa voix – et ça l'est, Ilya s'en rend compte après l'échec cuisant qu'il vient de ramasser. Quelle idée de partir comme sans même prévenir son compagnon. La peste ne lui aura définitivement pas inculqué la prudence, c'est- C'est le soir, déjà ? Combien de temps est-ce qu'il a attendu dehors ? Il n'aurait pas tenu la journée sous le soleil, ou Asra aurait retrouvé un cadavre. A moins qu'il n'ait dormi plus longtemps qu'il lui semble. Son sauveur a dû s'inquiéter.

Oui, vu comme il le regarde, il a eu diablement peur.

— Mm, j'ai… err.

Il se gratte la nuque, le bras fébrile.

— On manquait d'eau, alors-

— Tu aurais dû me réveiller. Je serais parti en chercher, le village est à deux pas d'ici.

— Justement. C'est pas loin, je ne voulais pas te déranger pour ça.

Et il a lamentablement échoué. La honte lui fait rougir les joues. Pour quelqu'un qui a traversé des marais contaminés au temps de la peste, il n'est pas bien dégourdi. Il aurait dû emporter une… Une boussole ? Une boussole fonctionnelle. Pas comme celle d'Asra, qui pointe vers le magicien chaque fois qu'il pose la main dessus.

— Tu ne trouverais pas le village de Nopal, même si tu y passais la journée, Ilya.

Ah. Julian accuse le coup. Le sourire d'Asra pique, plus que l'inquiétude qui étire ses traits. C'est vrai qu'il n'a jamais eu un bon sens de l'orientation. Mais quand même.

— C'est un défi ?

— Non.

Son timbre retombe.

— C'est la vérité. Et c'était stupide d'essayer, tu aurais pu y passer.

— Ta confiance me touche.

— Ce n'est pas une question de confiance, Asra soupire.

Il sent sa main qui se promène dans ses cheveux, passe le long de sa mâchoire pour mieux s'éloigner de lui. Dans cette lueur de fin du jour, cette peau qu'il aime caresser se couvre d'ombres bleues.

— Le désert est dangereux. Ce n'est pas juste une grande étendue de sable. Les paysages changent constamment et le soleil cogne toute la journée, tu ne peux pas t'y promener comme en forêt.

Il le voit qui serre les poings, ses articulations blanchies. Il s'est rongé les ongles.

— Tu sais ce qui aurait pu se passer si je ne t'avais pas retrouvé ?

— Je suppose que je serais mort déshydraté au soleil. En allant chercher de l'eau, c'est quand même-

— Je ne plaisante pas !

Ilya sursaute.

— Tu imagines la peur que j'ai eu, quand j'ai réalisé que tu n'étais pas à la maison ce matin ?

— Eh.

Il lève la main. C'était une erreur stupide, mais il n'y a pas mort d'homme.

— Je ne pensais pas rester dehors aussi longtemps.

— C'est le désert, Ilya ! Pas Vesuvia !

— J'avais compris.

— Tu ne peux pas sortir sans prendre de précautions !

Alors là, c'est culotté de sa part. Julian voudrait bien les prendre, les précautions. Mais chaque fois qu'il demande à Asra s'il peut l'accompagner dehors, l'autre refuse en riant. Il détourne toutes les questions qu'il pose avant de lui tourner le dos et de disparaître sur cette ligne invisible qu'il n'a pas su retrouver.

— La faute à qui ? il siffle.

Il comprend qu'il ait eu peur, mais il pourrait au moins reconnaître qu'il ne fait pas grand-chose pour l'aider à s'adapter, ici. Comment est-ce qu'il est censé apprendre à vivre dans le désert quand le magicien le nargue avec ses secrets ?

— Pardon ?

Au tour d'Asra d'ouvrir de grands yeux ronds.

— A chaque fois que tu pars, tu refuses de me laisser venir avec toi ! Ilya insiste.

— C'est une perte de temps. Il n'y a pas besoin de deux personnes pour ramener de l'eau.

— Alors quoi ? Je reste enfermé ici pendant que tu te balades dehors ? Je m'occupe du jardin et je reste sagement à la maison ? C'est tout ?

Asra se lève et s'éloigne, agacé. Julian sent d'ici ses muscles tendus. Le tissu tiré de sa robe bouge au rythme de ses pas secs.

— Tu étais d'accord pour venir avec moi.

— Excuse-moi, mais je ne pensais pas passer la journée entre quatre murs pendant que tu t'occupe de tes affaires.

— Et qu'est-ce que tu veux faire d'autre ? Tu ne sais même pas te repérer quand le vent est calme !

— Alors apprends-moi !

C'est injuste. Julian ne demande que ça, d'apprendre. Apprendre avec Asra ce que le monde cache de secrets, apprendre à arpenter les dunes, offrir ses savoirs aux villages alentour. Sans prétention, il poursuit deux buts simples : découvrir et aider. Mais depuis qu'il est ici…

Bras croisés, le garçon se tourne vers la fenêtre. Le vent, justement, retombe. Et un instant… Un bref instant, alors que ses traits se détendent, le docteur croit vraiment qu'il va accepter.

— C'est trop compliqué. Tu n'y arriveras pas.

Mais c'est toujours le même refrain.

— Comme pour la magie, hein ?

Julian voit rouge. Il vient vraiment de lui ressortir cette excuse ? C'est une perte de temps, Ilya, tu n'es pas fait pour ça. Arrête Ilya, tu n'y arriveras pas. Ilya, tu vois bien que ça ne donne rien. Toujours la même rengaine. Ce n'est pas à ta portée.

Et qu'est-ce qui est à sa portée, alors ? Si même ses maigres réussites ne sont rien aux yeux d'Asra…

— Ilya-

— C'est tout ce que je suis pour toi ? Un incapable ?

— Ce n'est pas ce que j'ai dit.

— Alors ça y ressemble ! Avec toi je suis nul en magie, incapable de foutre deux pieds dans le desert dans me perdre. Parfait, t'es parti voyager avec un incapable, quel rêve !

— Je n'ai jamais pensé ça.

— C'est tout comme.

Le visage d'Asra se fige, suspendu. Sa bouche entrouverte s'arrête sur une idée qui lui échappe aussitôt et il le fixe sans répondre. Une douleur flottante passe sur ses traits mais, comme toujours, le magicien retrouve son visage lisse. Il inspire.

— Tout le monde a ses compétences. Les tiennes ne relèvent pas de ce domaine, c'est tout.

— Qu'est-ce que tu en sais ? Tu ne me laisses même pas essayer.

— Tu as déjà tenté et ça s'est soldé par un échec.

Il ment. Julian s'est raté, souvent. Il a contemplé ses mains et la déception qui y trônait, sa peau trop blanche et le vide comme seul résultat. Mais... Il se souvient encore des tentatives vaines, de la frustration. Et de la soudaine chaleur dans sa paume. Des éclats qui couraient comme de petites étincelles le long de ses veines. C'était maladroit, un sort raté, mais Asra a bien vu qu'il…

— J'ai déjà…

Non, pas Asra. Il n'était pas avec Asra ce jour-là.

Asra qui pâlit.

— J'ai déjà essayé.

Une petite flamme blanche qui dansait dans sa paume et s'est aussitôt éteinte.

— Oui. Avec moi, au magasin. Et ça a raté, à chaque fois.

— Non.

Ce n'était pas sa main. La peau était plus sombre. Les doigts plus fins. Il y avait un rire, un rire plus léger que le sien, une voix claire, et…

— Tu divagues, Ilya.

En deux enjambées, Asra le rejoint.

— Je-

— Arrête. Tu détestes la magie, alors pourquoi tu insistes autant pour l'apprendre ?

Ce n'est pas vrai - ou plus tout à fait. Ilya ne déteste pas la magie, il s'en méfie. C'est une énergie imprévisible, une force qui échappe aux lois de la science. Les gens s'en émerveillent au lieu de la prendre avec les précautions qu'elle mérite, ça l'insupporte. Mais Asra la manipule si aisément, comment ne pas se laisser happer ?

Quand il le voit préparer ses sorts, il a envie de comprendre. Mais sa sorcière ne lui en laisse pas le droit.

— Tu as eu un gros coup de chaud. Il faut que tu te reposes.

— J'ai…

Une douleur lancinante passe entre ses tempes, et il se laisse brusquement tomber sur le lit. D'accord. Il est sévèrement déshydraté. C'est mauvais signe.

— Peut-être, il reconnaît finalement.

— Allonge-toi. Je vais te chercher à boire.

Julian voudrait lui faire remarquer qu'ils n'ont plus d'eau, mais les coups redoublent d'intensité et il obéit sans protester. La tête dans un oreiller mou, il se redresse à peine pour boire le verre qu'Asra lui ramène.

Seigneur. Il n'avait pas réalisé qu'il avait aussi soif.

— Merci.

On lui serre la main.

— Je m'occupe de tout. Toi, repose-toi et laisse-moi faire.

— Tu as le droit de jouer les docteurs, mais je ne peux pas faire le magicien. C'est injuste, il plaisante.

Il sent la main d'Asra contre sa joue. Elle est douce, et… humide. Il a l'impression. Chaude. Familière. Il aime la sentir là, contre sa peau.

— On verra.

Sa voix lui fait mal. Il y a quelque chose dedans qu'il entend. Un bruit mouillé. Asra déglutit et Julian essaie encore d'attraper ce souvenir qu'il brandissait, mais déjà tout s'efface comme un rêve qui s'étiole au réveil.

C'en était peut-être un, de rêve. Un espoir trop fort qu'il a transformé en souvenir.

— Vraiment ?

— Quand tu seras sur pieds. Pour l'instant, je ne veux plus t'entendre parler de magie et de voyage dans le désert.

— Tu vas-

— Chut. Rectification, je ne veux plus t'entendre parler du tout. Repose-toi.

Sa main sent comme les plats qu'il prépare. Julian ferme les yeux contre cette effluve, boit encore un peu, puis il se laisse aller entre les draps.

Les petits bruits du désert s 'éteignent alors qu'il sombre.

. . .

Donne.

Une chaleur faible. Une… main ? Oui, une main dans la sienne, plus petite. Une pluie d'étincelles qui passe sous sa peau et s'éteint. Une déception.

Attends. Prends le temps de sentir…

La même chaleur à nouveau. C'est… Bleu. Dans sa paume, partout. Dans son sang. C'est comme un flux qui passe et qui pétille doucement alors qu'il écarte les doigts.

Là ! Continue comme ça.

La chaleur monte et s'efface à nouveau, brusquement. Un froid sec comme une mer qui se retire, des vagues qui meurent et une déception amère.

C'est inutile.

Ne dis pas ça.

J'échoue à chaque fois. Asra a raison, je-

Julian.

Un regard droit dans le sien. Il déglutit.

C'est normal d'échouer. Ça t'arrivera encore.

Leurs doigts se mêlent encore.

C'est comme ça que tu apprendras.

Des yeux… indéfinissables. Chatoyants. Une pupille tellement noire, mais aucune couleur. Il n'arrive pas à la voir, c'est comme si… Comme si…

. . .

Parfois, Julian se réveille le cœur lourd d'une incompréhensible envie de pleurer. Ça l'écrase et il reste là entre les draps, à végéter, l'estomac retourné. Une petite fin du monde qui l'engourdit. Puis le soleil monte, le corps d'Asra se colle au sien. Et les derniers souvenirs de la nuit s'évaporent. Il se tourne vers son partenaire. Son visage ensommeillé lui tire un sourire alors qu'il sort du lit pour préparer le petit déjeuner.

— Tu as promis.

Asra soupire.

— Je sais.

Il prend son temps et avale une gorgée de thé. Julian sent bien qu'il est réticent, mais il en a assez d'attendre que la personne qui est censée l'encourager daigne lui accorder sa confiance. Il sait qu'il est capable de faire de la magie, et il va le lui prouver. C'est juste une question d'entraînement. Voilà.

— Tu es sûr que tu te sens mieux ?

— Arrête de tourner autour du pot.

Il appuie son index contre sa bouche. Ça fait une semaine qu'il le garde au lit jusqu'à midi. Julian est conscient des dangers d'une insolation, il les connaît mieux qu'Asra. Aussi, il sait qu'il va effectivement mieux.

Les lèvres du mage déposent un minuscule baiser sur la pulpe de son doigt. Juste ce qu'il faut pour lui tirer un sourire, alors qu'il s'en retourne attraper sa tasse de café.

— Approche.

Assis l'un en face de l'autre, ils joignent leurs mains entre eux. Julian ne tarde pas à sentir une chaleur délicate passer dans sa chair. C'est un souffle qui remonte, effleure ses os et glisse dans ses veines. Un fantôme de sensation qui s'efface à mi-bras.

— Tu sens ?

— Oui.

Il ouvre deux yeux curieux.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Ma magie.

— Ta magie ?

Asra glousse.

— Oui, Docteur perroquet.

— Eh !

La tiédeur disparaît progressivement.

— Comment tu fais ça ? C'est un sort ?

— Non. J'ai juste fait passer mon énergie dans ton corps. On ne parle pas de sort, à ce stade.

Son doigt caresse l'intérieur de son bras, le long d'une ligne de petits poils roux.

— C'est assez simple à faire, quand on connaît bien sa propre magie.

— A quoi ça sert ?

Asra secoue la tête.

— La magie ne sert pas toujours à quelque chose, Ilya. Elle se contente d'exister, au même titre que l'air, la terre et les nuages. Tu ne te demandes pas à quoi servent les cours d'eau quand tu les croises dans la forêt, non ?

Oh. Le médecin n'avait jamais vu les choses sous cet angle. Une magie vague qui se balade à travers le monde comme une rivière. C'est beau. Poétique, comme Asra. Mais ça le perd.

— Eh bien, techniquement, les courants servent à abreuver les zones-

— Ilya.

— D'accord, d'accord.

Il l'entend rire.

Asra poursuit son petit cours. L'élève n'est pas sûr de tout saisir. Son professeur lui présente un univers de sensations qu'il peine à percevoir. Des concepts qui glissent, fragiles. Julian est un esprit cartésien, il aime les limites claires et les termes précis. Il a appris la médecine à coup de rachis dorsal et de rupture d'anévrisme, pas de douleur étrange et nébuleuse. Mais la médecine et la magie sont deux univers différents.

— Ouvre ta main.

Il s'exécute.

— On va commencer par un exercice simple.

Il sait déjà où il veut en venir. Ce n'est pas la première fois que le devin lui montre ce tour.

— La lumière est une des matières les plus simples à manipuler. Contrairement au feu, elle ne représente aucun danger tant que tu ne puise pas au-delà de tes réserves.

— Et si jamais ça arrive ?

— Je t'arrêterai avant.

Il glousse.

— Mais tu seras déjà content si tu arrives à produire des étincelles.

Julian fait la moue.

— Concentre-toi sur ta paume, Asra explique. Tu dois faire affluer ta magie pour lui donner la forme qui nous intéresse.

Jusque là, il suit. Il ferme les yeux, chasse loin de son esprit le bruit du vent et celui du sable qui passe contre les murs. Son souffle ralentit. C'est comme au début d'une opération délicate. Le monde autour de lui s'efface, le temps suspend son cours et il n'y a plus que son patient et le scalpel qu'on lui tend. Sauf qu'ici, il n'y a ni scalpel ni patient. C'est là que l'exercice se complique.

Sans ces deux éléments, Julian ne sait pas où focaliser sa concentration. La chaleur afflue dans sa main mais, bientôt, elle se désagrège.

— N'abandonne pas trop vite. Tu n'as pas l'habitude de manipuler ce genre de flux, c'est normal d'avoir du mal à l'amener où tu veux.

Il réessaie une fois, deux fois. À la troisième, un couinement frustré lui échappe. En écho à sa plainte, Asra serre ses doigts.

— Je comprends pas comment tu fais.

— Je t'ai dit, la magie n'est pas faite pour tout le monde. Lucio était particulièrement peu doué dans ce domaine.

— Lucio ?

Le regard d'Asra se durcit.

— Oublies.

— De quoi tu-

— Ça n'a pas d'importance, Asra insiste.

Le professeur reprend avant qu'il n'ai eu le temps d'insister.

— Imagine la sensation de la lumière sur ta peau. La chaleur contre tes doigts.

Julian se laisse guider par la voix d'Asra. À nouveau, il vide son esprit. Dans une mare noire et informe, il essaie de ramener la sensation du soleil contre son épiderme. Toutes ces fois où il a approché sa main d'une flamme, d'une lampe, ou d'une de ces boules lumineuses qu'Asra laisse en suspens dans l'ombre de la nuit. Un million de petits ruisseaux se réveillent dans sa main et convergent vers le même point, dans le creux où les os de ses doigts se rencontrent. C'est… froid, et chaud en même temps. Un scintillement de températures. Il ouvre les yeux.

Et ça éclate.

Une étincelle.

Puis le néant.

Le docteur grimace.

— Encore un échec.

Asra lui offre un sourire désolé.

— La magie est loin d'être aussi simple à manipuler qu'elle en a l'air.

— C'est frustrant, il soupire.

— Essaie encore. On passera à un exercice plus complexe quand tu auras réussi celui-là.

Cet exercice. Il en parle comme d'une étape démesurément simple - et ça l'est sans doute, pour lui. Asra dessine des soleils miniatures en un claquement de doigts. Il peut faire brûler des branches, lever le vent, ramener l'eau des vieux puits secs. Même ce qu'il a fait, tout à l'heure, quand Julian a senti sa magie passer sous sa peau… Il la balade comme il respire. Alors pourquoi est-ce que c'est si dur pour lui d'allumer une pauvre loupiote ?

— J'ai combien de temps ? il plaisante.

— Si tu n'as pas réussi d'ici ce soir, tu es de corvée de vaisselle.

Asra vient l'embrasser avant de se lever, et il le regarde passer la porte. Le jour découpe sa silhouette.

Essaie de l'imaginer.

La magie ?

Non. La lumière.

Il sursaute.

— Quoi ? Asra s'inquiète.

Le magicien le fixe.

— Tu as dit quelque chose ? il insiste.

Non, c'est le contraire. Il…

Ce n'était pas la voix d'Asra. Ce timbre était clair et souple. Presque enfantin. Désespérément familier. C'était…

C'était…

Une pression désagréable comprime son torse.

— Ilya ?

— C'est rien.

Cette voix.

Dans son crâne, une douleur. Il appuie son front contre sa paluche.

— Tu as mal à la tête ?

— J'ai un peu trop forcé, il ricane.

Il doute d'avoir utilisé tant de magie que ça, mais il n'y connait rien. Asra a l'air soucieux, quand il s'approche pour caresser ses tempes. Il vient appuyer son pouce à la naissance de son oreille, imite de petits cercles contre sa peau.

— Vas-y doucement. Tu ne connais pas encore tes limites.

Le médecin se laisse aller contre sa paume comme un chat contre son maître. Les doigts de son partenaire atténuent la douleur.

Une flopée de libellules blanches se fraient un chemin par la porte. De magnifiques petits insectes phosphorescents. Les ailes tremblantes l'apaisent. Asra les regarde tristement.

Même pour une première fois, c'est loin d'être une réussite. Mais il n'a pas appris la médecine en un jour. Et s'il doit accorder autant de temps à la magie, soit. Il va s'y mettre sérieusement.

. . .

Le soir venu, Julian s'occupe de la vaisselle. Et le lendemain. Il ne sait pas en combien de temps Asra espérait qu'il maîtrise ce tour, mais il comprend qu'il a largement dépassé les limites. Et il progresse à peine. C'est toujours le même problème : l'énergie s'accumule au centre de sa main. Il la sent fragile, incertaine et pouf. Elle éclate. Comme un ballon qu'on gonfle trop.

Il voudrait croire qu'il avance à chaque tentative, mais tout ce qui grandit, c'est sa frustration.

— Fais une pause, tu pourras toujours réessayer demain.

Asra passe ses doigts dans ses cheveux et Julian se laisse aller contre lui. Il ferme les yeux. L'embrasse.

Quand il se réveille nu contre lui, le lendemain, une étrange odeur de lavande flotte dans le cottage. Le soleil qui se lève jette des ombres orange sur le sable. Il a dormi trop longtemps. Son déjeuner avalé, il file s'occuper du jardin. Cette activité a au moins le mérite de l'apaiser. Il sourit toujours un peu plus en voyant les branches des cactus s'allonger. Sur certains d'entre eux, de drôles de fruits rouges gonflent et s'étirent. Il hésite à les ramasser maintenant. Les libellules se posent dessus, le temps de reposer leurs ailes. Il essaie de les attraper. Mais sa main va moins vite que leur petit corps cotonneux.

— Non !

Des éclats. Asra.

Le médecin se précipite dans la cuisine. Il n'a vu personne entrer, mais il y a trop de danger possible pour qu'il prenne le temps d'y réfléchir.

Dans la maison, Asra se tient par terre. A genoux. Seul.

— Ça va ?

Il trottine vers lui, mais son compagnon l'éloigne d'un geste de la main. Et de cette même main, qu'il tourne brusquement, il rassemble toute l'eau répandue sur le sol pour la jeter par la fenêtre. Le liquide vole et disparaît derrière le mur, sans doute aspiré par le sable. Ne reste que le verre à leur pieds.

Il a juste… Cassé un verre ?

— C'est rien, il lui répond enfin.

— Tu m'as fait peur.

Il soupire avant de se baisser pour l'aider à ramasser.

— J'ai trébuché.

— Tu es sûr ?

Il sent son regard fuyant.

— Oui.

— Asra.

Julian n'est pas dupe. Il passe une main derrière sa nuque, mais le magicien refuse de tourner la tête. Rien de plus suspect. Le docteur connaît ces manies qu'ils partagent. Lui aussi, préfère se lever plutôt que de le réveiller la nuit, quand il fait des cauchemars. Quand il se souvient ou croit trouver l'œil rouge du Diable dans un fruit à peine mûr et qu'il…

Il n'y a pas de mot pour décrire ça. La peur qui s'enfonce dans son torse. Une panique vive qui reste, même quand il comprend son erreur. Une angoisse que la sécurité n'apaise pas.

Parfois, Julian se dit qu'ils ne se déferont jamais de cette terreur.

— Toi aussi, tu devrais te reposer.

Il caresse ses cheveux. Il lui semble que ses muscles se détendent sous ses doigts, mais c'est peut-être son esprit qu'il lui joue des tours. Parce qu'il a envie d'être celui qui pourrait l'apaiser. Diviser ce poids qu'ils ne remarquent plus, jusqu'au moment où il leur brise les épaules.

Asra attrape délicatement les petits bouts de verre face à lui, et Julian note qu'il est pieds nus. Comme toujours.

— Tu es mal placé pour parler.

— Au contraire.

Quand le mage se tourne finalement vers lui, c'est pour soupirer à sa face. Ilya appuie sa bouche contre la sienne et Asra lui semble d'autant plus fragile qu'il l'embrasse rarement avec cette fébrilité.

— C'est juste un verre.

— Ce n'est pas le verre qui m'inquiète.

Ce soir, encore, c'est lui qui prépare le repas. Il est moins doué que son compagnon, mais il a envie de prendre soin de lui. De chasser la graine de peur qui fait vaciller son regard, quand il se tourne vers l'extérieur. Là où le soleil se couche.

Le vent souffle, cette nuit.

— Au pire quoi ? Ils se cassent ? On en trouvera de nouveaux, Julian lui assure.

Il passe ses bras autour de sa taille.

— Je sais.

— Alors ne t'inquiète pas.

Ses mains trouvent les siennes. Sa peau est étrangement froide. C'est la tempête à venir qui lui fait cet effet ? Ou il lui fait encore des cachotteries ? Il ne sait jamais, avec ce diable de magicien.

— Asra ?

Il appuie sa tête au-dessus de la sienne.

— Quoi ?

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Qu'est-ce qui te fait dire qu'il y a quelque chose ?

Oh non. Il ne l'aura pas comme ça.

— Tu es inquiet.

Il se recule pour attraper ses yeux. Asra se détourne. Ah, il a raison.

— Qu'est-ce que tu me caches ?

— Je ne suis pas inquiet.

Julian hausse un sourcil incrédule.

— Tu mens mieux que ça, d'habitude.

— C'est toi qui te laisse avoir.

Son rire courre comme une rivière et le médecin lui accorde un baiser sur la tempe. Mais il ne lâche pas l'affaire.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Rien, Asra soupire. C'est juste… De mauvais souvenirs qui refont surface.

Il sent son petit nez qui s'appuie contre son épaule. Le mage n'est pas bien grand, surtout entre ses bras. Pour autant, il n'a jamais l'air fragile. Enfin, jamais… Pas souvent. Pas depuis…

Julian sait qu'il l'a vu pleurer. Des fragments de souvenirs se mêlent, qu'il chasse comme on s'éloigne d'une menace. Il ne veut pas se rappeler de ça.

Il préfère prendre ses mains dans les siennes.

— Viens.

Asra ne parle pas. Quand le moral tombe, il préfère se blottir ou s'isoler, selon l'humeur. Julian ne peut pas le consoler. Mais il sait lui changer les idées. Alors il l'entraîne vers la chambre sans se soucier des assiettes vides sur la table, et il défait les boutons de sa chemise.

. . .

Le vin. Il en a la couleur. Mais la texture est plus épaisse. Plus… sirupeuse.

Ce goût, ce n'est pas celui de l'alcool qu'il connaît.

Ses mains ne sont plus les siennes alors qu'il fait passer la coupe.

— … Tous ici…

Les couleurs troubles cachent les visages autour de lui. Il ne lui vient aucun nom, pourtant Julian connait ces gens. Il le sait. Il a rit et dansé avec eux, il a eu peur pour leur vie et maintenant…

Maintenant…

Son regard s'arrête sur une longue tâche blanche dont le minois prend doucement la forme d'un museau de renard.

Asra.

Son cœur cogne.
Asra est là.

Et Julian n'a jamais eu aussi peur. Il doit agir.

Je voudrais d'abord remercier…

Tous les regards se tournent vers lui. Son sang déserte ses veines. Ce qui n'était qu'un timbre sourd prend soudain la forme d'une chèvre, une chèvre suave au sourire carnassier. Ilya pense brièvement à cette expression : la main de fer, le gant de velours. Il a l'impression de les sentir autour de sa gorge.

— … même si ce sombre idiot n'est pas parmi nous…

Ses mots sonnent distinctement. La panique tire le long de ses doigts. Il faut qu'il agisse maintenant. Il faut…

La chaise d'Asra racle le sol.

Diable.

Le silence les écrase.

Je veux passer un pacte avec toi.


Eheheh. A votre avis, qu'est-ce que la suite vous réserve ?

A la semaine prochaine !