Hey !

Et voilà la quatrième partie de l'histoire ! (en fait ce chapitre devait faire 8k mot, mais je l'ai coupé en deux pour rendre la lecture plus digeste et parce que je dois encore travailler la fin de la seconde partie. Du coup, en comptant l'épilogue, cette fanfic sera divisée en sept partie et non cinq, comme prévu initialement)

Merci à Ya pour sa relecture, et bonne lecture à vous !


Secrets et coups bas

.

La tête entre les mains, Julian inspire. La nuit avance, le soleil est encore loin. Il n'y a qu'un semblant de lune pour éclairer la fenêtre ouverte, et…

Et pourquoi est-ce qu'il pense à ça ?

Une libellule se pose sur le rebord de la fenêtre.

Je veux faire un pacte avec toi.

Pas d'erreur possible, c'est bien ce qu'il a entendu. Il voudrait croire que c'est juste un rêve comme il en a déjà fait des milliers, mais la table pleine de mets et la bouche débordante de dents lui reviennent avec la précision fine d'un souvenir.

Non. Il se trompe. Il faut qu'il réveille Asra, qu'il lui en parle, qu'il… Est-ce qu'Asra se rappelle, lui aussi ? Est-ce qu'il sait ? Ce n'était pas un simple rêve. Ses rêves ne sont pas nets. Ils n'ont pas cette saveur familière. Ilya pourrait presque redessiner ces masques qu'il a vus. Des morceaux de visages, des peaux colorées par les flammes écarlates. Les bougies. La nourriture à l'odeur alléchante. Et ce sentiment si proche de la peur, comme une fin inéluctable qui menace, un mur, une impasse. Julian était… Il savait que c'était trop tard et il en a encore la gorge nouée.

Mais trop tard pour quoi ?

C'est insensé. Ils ont vaincu le Diable il y a plusieurs mois de ça. Vesuvia est sauvée, la peste a disparu. Et pourtant, il a oublié quelque chose d'essentiel.

Il lève les yeux vers le corps d'Asra endormi. Ses épaules se soulèvent doucement. Dans le noir, ses traits détendus n'ont plus cette dureté alerte. Il est encore nu, sa peau colle de sueur. A quoi il rêve ? Est-ce qu'il se pose les mêmes questions que lui ? Ce midi… Oui, c'est peut-être pour ça qu'il a paniqué. Il a dû se rappeler d'un truc. Mais quoi ?

Non, il se fait des idées. C'était un cauchemar, et… et si Asra s'était souvenu, peu importe de quoi, il y a fort à parier qu'il ne lui aurait rien dit. Il joue toujours en solitaire, c'est un calvaire de lui tirer les vers du nez. Julian sait de quoi il parle. Combien de fois est-ce qu'il a eu envie de le secouer par les épaules quand ils travaillaient ensemble ? Oh, il lui aurait bien mis quelques baffes. Et il en méritait sans doute, lui aussi.

Est-ce qu'il doit le réveiller ? Attendre demain ? Il y a une couille dans le potage, il ne peut pas l'ignorer. Mais qu'il lui en parle maintenant ou dans trois heures…

Et si le Diable était de retour ? Soudain, Ilya réalise que ces images dont il croit se souvenir ne se sont peut-être pas encore produites. C'est une Arcane Majeure, après tout, ils ont surestimé leur pouvoir en pensant l'avoir enfermé dans son royaume, et-

Non. C'est une mauvaise nuit. Juste une mauvaise nuit.

Mais Ilya pense… il lui suffirait d'une aide. Une main extérieure aussi habile que celle d'Asra pour manier la magie. Quelqu'un qui aurait tout intérêt à voir l'Arcana hors de son territoire.

Le médecin enfonce sa tête entre les draps. Il panique, et la panique n'apporte jamais rien de bon. Les décisions précipitées font les pires résultats, il ne l'a que trop souvent constaté.

Demain. Demain, il en parlera à son partenaire. Ils pourront toujours contacter… Quelqu'un. Qui ? A Vesuvia, il y a bien... Portia. Il contactera sa sœur.

Demain.

Dans l'ombre noire du mur, Ilya ouvre ses doigts. Contemple sa main maigre et longue. Impuissante. Il ferme les yeux, essaie de se concentrer. Une chaleur familière passe sous sa peau. C'est comme un scintillement, une couleur beige pâle qui flotte dans sa tête. La magie.

Elle éclate, encore, et meurt.

Il déglutit.

Il ne trouvera pas le sommeil cette nuit. Puisqu'il ne peut rien faire d'utile pour l'instant, il abandonne Asra et sort faire un tour dans leur jardin.

De nuit, la peau verte des cactus a la couleur du ciel.

. . .

Asra se lève peu après le soleil. Dans la cuisine, Julian a déjà préparé tout ce qu'il faut. Café, petits gâteaux secs. Il en croque un avant d'attraper un de ces fruits pleins d'eau dont il ne connaît pas le nom, que son compagnon lui a fait découvrir.

— Toi, tu as mal dormi, le compagnon en question déclare.

Il s'installe à ses côtés, ses doigts glissés contre sa joue. Un geste dont Julian ne se lassera jamais.

— J'ai fait un mauvais rêve.

— Encore la peste ?

— Non. Pas vraiment.

Il ne sait pas comment dire ça, et l'étonnement d'Asra lui donne envie d'abandonner. Cette histoire semble ridicule maintenant que le soleil s'est levé. Son rêve, ces images qu'il croyait précises et qui s'estompent. Il… Est-ce que c'est vraiment un souvenir ? Ou même une vision ? Il a dû mêler le vrai et le faux dans l'angoisse du réveil nocturne. Il y a bien eu un rituel, mais il a échoué. Ils étaient si peu. La peste rampait dans les rues de Vesuvia, et…

Et…

Le Diable. Oui, le Diable, l'origine de cette hécatombe. Une maladie incurable aux racines profondément ancrées. Maintenant qu'ils l'ont enfermé, il n'y a plus rien à craindre.

Alors pourquoi est-ce qu'il a vu ce repas ?

— J'ai rêvé du rituel.

Il peut sentir les muscles de la main d'Asra qui se crispent contre sa joue.

— Le rituel, il répète.

Il a peur. Julian le sent jusque dans sa voix. Il peut comprendre, ces souvenirs sont autant d'aiguilles dans leur cerveau.

— Qu'est-ce qu'il se passait ?

Un échec cuisant qui les a menés jusqu'à la source du mal. Ilya n'oublie ni la résignation sale qui l'a habité quand il a accepté de participer, ni la déception à la fin. Le poids toujours plus lourd des sacrifices qui s'amoncelaient. Il avait fait des choix plus que discutables, mais ils étaient si près du but, cette nuit-là… Si seulement ils avaient trouvé le moyen d'arrêter le Diable plus tôt, toutes ces vies-

Non. Il faut qu'il arrête de penser comme ça.

— C'était… Bizarre.

Julian ricane. Ridicule, c'est le mot qui lui vient. Oui, c'était sans doute un rêve tordu sur fond de souvenir, il s'affole pour rien. Mais s'il y a une chance, une toute petite chance que ces images annoncent un nouveau malheur…

— On était nombreux. Et… Tu passais un pacte.

— Avec le Diable ?

— Oui.

La surprise éclaire le visage d'Asra. Ce n'est apparemment pas la réponse qu'il attendait.

— C'est toi qui a demandé le remède, pourtant.

— Oui. Je sais, c'est… C'était un rêve. C'est idiot, je suppose.

— Tu sais ce que je demandais ?

— Non. Je me suis réveillé avant.

Ou il a oublié. Peu importe. C'était sans doute un morceau d'angoisse refoulée qui a profité de la nuit pour remonter à la surface, seulement…

Oh, il va avoir l'air stupide, mais tant pis.

— Tu crois que c'est un signe ?

Le magicien hausse les sourcils.

— Tout dépend de ce que tu entends par là.

— Le Diable. Tu penses qu'il a pu s'enfuir ? Ou qu'il pourrait essayer de communiquer avec nous ?

— Pour quoi faire ?

— Je ne sais pas. S'échapper, j'imagine.

— S'il essayait de s'enfuir, je doute qu'il passerait par toi, Asra rétorque. Tu ne pourrais pas le libérer.

C'est vrai. Vu ses piètres talents de magicien, il ne serait d'aucune utilité. Si le Diable voulait rompre le sortilège qui le retient dans son royaume, il se tournerait plutôt vers Asra. C'est lui qui l'a enfermé.

Il repense à l'incident d'hier. Le corps de son partenaire, agenouillé devant les bouts de verre. L'eau étalée.

— Et toi ? Il a essayé de te parler ?

Oui, c'est logique. Son angoisse et ces regards qu'il jetait partout autour de lui. Peut-être qu'il a senti quelque chose.

— Le Diable ? Asra rit. Il est enfermé, il ne parle à personne. C'était juste un cauchemar, ne t'inquiète pas pour lui.

— Et si-

— Ilya.

Le regard tendre et ferme d'Asra l'attrape.

— C'est fini.

Les mains encore chaudes du mage quittent sa tasse de thé pour se glisser contre ses doigts. Il sent son torse pressé contre lui, devine la fraîcheur de ses épaules dénudées, la force innée de ce corps qu'il connaît par cœur. Qui l'a serré tant de fois après un énième rêve noir.

— Je sais que c'est toujours là, quelque part.

Ces doigts qu'il aime embrasser s'enroulent autour d'une boucle rousse.

— Mais c'est fini. On ne risque rien, d'accord ?

Julian voudrait se laisser convaincre. Mais c'est plus fort que lui. Pourquoi est-ce qu'Asra ne lui parle pas ? Il a bien vu qu'il était perturbé, hier. C'est toujours comme ça avec lui, il voudrait le saisir et l'autre lui échappe aussi habilement que Faust. Faust qui les fixe, sa tête posée sur ses anneaux. Si calme.

Il y a quelque chose qui cloche. Julian n'est pas toujours le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il sait quand son compagnon lui fait des secrets.

— D'accord, il ment.

S'il croit qu'il va le laisser gérer ça tout seul, il se fout le doigts dans l'œil jusqu'au coude.

Pour l'heure, il se contente d'appuyer sa tête contre son épaule. Là où ça sent l'herbe et le sable. Des effluves de thé flottent dans la pièce. Un autre jour, ç'aurait été un matin parfaitement normal. Mais dans ces circonstances, la quiétude du lieu lui semble déplacée.

Quoi qu'il se soit passé, Julian le découvrira.

. . .

Il y pense, puis les jours s'écoulent. C'est toujours le même soleil qui se lève sur ce désert sans saison. Les mêmes rayons qui brûlent la peau et ces nuits froides qui se glissent dans leur lit par les fenêtres sans verre. Julian se lève le matin, il fait son café et scrute le visage d'Asra. Asra plongé dans sa tasse, à moitié endormi.

— On devrait peut-être rentrer à Vesuvia un jour ou deux, il propose. Pour prendre des nouvelles et refaire des provisions.

Pasha lui manque. Il voudrait l'entendre rire. Se plaindre d'Asra, un peu. Elle lui raconterait ses journées au palais.

— J'y passerai la semaine prochaine.

— J'ai le droit de t'accompagner, cette fois ?

Silence. Asra fixe le fond de sa tasse.

— Il faudra quelqu'un pour jeter un coup d'œil au cottage. Les plantations vont mourir, si personne n'est là pour les entretenir.

— On pourra toujours demander aux villageois, non ? Pour tous les services que tu leur rends...

— Je verrai.

Il fourre son nez au creux de son cou. Le magicien glousse, le soleil gagne doucement leur table et il songe qu'il leur faudrait une petite table à installer dans le jardin, à l'ombre. Il pourrait travailler dehors et déjeuner sous le vent. Oh, il faudra aussi qu'ils reparlent de cette histoire de lac. Julian ne comprend pas pourquoi Asra s'évertue à faire des allers-retours au village alors qu'il pourrait de lui-même faire sortir l'eau de la terre.

Parfois, il se demande s'il ne le fait pas exprès. Si... Il se trompe, sans doute. Asra a ses raisons qu'il ne partage jamais. Mais chaque fois qu'il balaie ses propositions de son sourire mutin, Ilya a l'impression que c'est volontaire. Cette vie loin des autres et cette route qu'il prend seul. C'est comme s'il voulait l'isoler.

Il y pense, et sa confiance s'effrite.

Je veux faire un pacte avec toi.

Et si Asra avait vraiment choisi de passer un contrat avec le diable ? A quel prix ont-ils enfermé l'Arcane du chaos ?

La semaine suivante, Julian se lève dans un lit vide et il comprend qu'Asra est parti sans lui. La colère lui gonfle le torse. Il refuse d'abord d'y croire et fait le tour de la maison, ses pieds nus sur la terre sèche du jardin.

— Asra ?

Mais l'absence et le silence sont ses deux seules réponses. Il déjeune les dents serrées, guette l'entrée dans l'espoir que le fugitif se soit simplement rendu au village. Chaque minute qui passe écrase son ego, et il se sent minable de lui avoir fait confiance. Évidemment, qu'est-ce qu'il espérait ? C'est Asra. Asra ne compte jamais sur lui. Asra ne l'écoute pas, il ne lui confie rien. Il fait tout dans son dos.

Les nerfs en boule, il pense même à partir seul pour Vesuvia. Cette fois, la prudence le pousse à fouiller dans les affaires d'Asra, où il retrouve cette boussole cassée qui pointe toujours vers le magicien. Mais l'aiguille tourne au hasard, et quand elle s'arrête, c'est pour indiquer un chemin qui ne va définitivement pas dans le sens de la ville. L'idée que son propriétaire se soit rendu ailleurs l'effleure. Celle que ce vieux bout de ferraille détraqué a cessé de fonctionner lui semble plus crédible.

Le reste du jour calme sa colère, mais il en retourne les braises quand le petit menteur rentre, le surlendemain.

— Bonsoir, Julian commence.

Un fond de rancœur traîne dans sa voix.

— Tu es de mauvaise humeur, Asra constate.

— Sans blague.

Le voyageur pose ses affaires dans l'entrée. Il défait sa longue écharpe et replie le tissu rouge dans un coin. Une fatigue détendue ramollit son sourire. Julian serre les poings. Asra ne voit pas qu'il lui en veut ? Est-ce qu'il a au moins conscience de la portée de son geste ? Il lui avait promis... Non, il n'avait pas promis. Mais il n'avait pas dit non. Il savait qu'il voulait venir avec lui et comme toujours, le mage l'a ignoré.

— T'es parti sans moi.

— C'est ça qui te mine ?

Qui le mine, vraiment ? C'est le seul mot qui lui vient à l'esprit ?

— Tu devais m'emmener.

— J'ai dit que je verrai. Et tu dormais encore quand je suis parti, j'ai préféré ne pas te réveiller.

— Tu aurais dû.

— C'est juste un aller-retour, Ilya. Il n'y a pas de quoi-

— C'était pas à toi de prendre cette décision !

Est-ce qu'Asra se rend compte de la manière dont il le traite ? Il se sent comme... Comme un enfant qu'on laisse de côté. Un môme incapable de comprendre le monde qu'on refuse de lui expliquer. Sauf que Julian n'est pas un gosse, et qu'il en a assez des manigances de son partenaire.

Partenaire ? Est-ce qu'il le voit comme un partenaire, au moins ? Comme son égal ? Le docteur en doute.

— Qu'est-ce qui te prend ? Asra s'inquiète.

À l'intérieur, Ilya ricane tristement. Il faut qu'il se mette en colère pour que celui qu'il aime et qui a partagé ces années de cauchemar avec lui daigne le prendre au sérieux ?

— Toi, qu'est-ce qui te prend ? Ça fait des semaines qu'on est ici et tu me laisses pas poser un pied dehors !

Il veut croire qu'il se fait des idées. Mais comme il crache ces mêmes idées, il réalise brusquement combien elles sont vraies. Asra ne le laisse pas sortir.

— Il me semble t'avoir vu t'occuper du jardin plusieurs fois.

La plaisanterie ne passe pas.

— Tu sais ce que je veux dire.

Il évite le sujet, encore. Mais Julian ne se laissera pas avoir.

— Chaque fois que je demande à t'accompagner, tu trouves une excuse.

— Il n'y a pas besoin de deux personnes pour gérer nos ressources, et je suis mieux placé que toi pour m'en occuper. Je connais le désert par cœur.

— C'est pas la question !

Julian ne crie pas, d'habitude. Sa propre voix le secoue, mais ça sort de sa gorge comme un besoin. C'est resté coincé trop longtemps.

— Ma sœur vit encore à Vesuvia, je te rappelle ! Je voulais la voir !

Le regard d'Asra s'éteint.

— Je voulais... Je voulais juste passer du temps avec des gens que je connais, dans des endroits où je peux me promener sans risquer de crever.

— Tu ne me l'as jamais dit.

— Et alors ? Je dois monter un dossier pour que tu me laisses quitter cette maison ?

— Ilya-

— Je ne suis pas ton élève, Asra ! J'ai le droit de sortir sans ta permission, d'aller au village, de rentrer voir ma famille.

Il voit son sourire se fendre et s'affaisser. Une fleur dont le vent emporte brusquement les pétales.

Le vent, justement, se lève. Et le sable avec lui.

— Je sais.

Ses yeux ont cessé de rire. Un instant, Julian regrette d'avoir haussé le ton. Il aurait dû s'expliquer calmement mais chaque fois qu'il le fait, le magicien s'esquive. Il a toujours été insaisissable, ce n'est pas nouveau. Mais il pensait que maintenant, après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble, dans cette intimité nouvelle...

Est-ce qu'il le verra toujours comme le pauvre docteur qu'il mène du bout de sa baguette ? Un incapable qui ne sait même pas se rendre seul au village le plus proche ?

— Je ne te prends pas pour mon élève, il tente.

— Non. Si c'était le cas, tu me laisserai au moins étudier la magie.

— Je l'ai fait.

Oui. Il a dû insister pour ça, tellement. Et ses résultats sont minables. Les conseils d'Asra l'embrouillent plus qu'ils ne le guident, et-

Et si c'était volontaire ? Asra maîtrise la magie comme personne à Vesuvia et au-delà. Il a dû en avoir, des apprentis. Faute de le dissuader, il l'aura embrouillé pour le pousser à abandonner.

Non. C'est trop tordu, même pour lui.

— Mais on peut pas dire que tu m'as encouragé.

Il déglutit.

— Je ne me rendais pas compte. Je suis désolé, Ilya.

Mais si c'est ça… Si c'est vraiment ça, qu'est-ce qu'il doit en déduire ? Asra l'empêche de partir, il le prive du moindre petit morceau d'autonomie. Qui fait ça à la personne qu'il aime ? Est-ce qu'Asra l'aime, au moins ?

— Je voulais juste t'éviter des tâches inutiles. Tu en as assez fait comme ça.

Le rêve trouble lui revient, accompagné de ce timbre grave sorti du fond de la terre. Un doute terrible s'immisce en lui.

Est-ce que c'est bien Asra qui se tient devant lui ?

— Toi aussi.

— Justement. Je sais ce que ça nous a coûté. Tout cette histoire, c'est...

Non. Ça, il ne peut pas en douter. Le Diable est malin, cruel et habile, mais il ne connaît rien de l'amour. S'il devait l'utiliser, il s'y prendrait autrement. Il n'aurait pas cette peine dans le regard, cette déchirure profonde qui fend sa pupille que Julian ressent au plus profond de lui.

Asra a souffert. Lui aussi. Tous les deux, pendant des mois à partager leur temps sur des nuits trop courtes.

— Pardon.

Le docteur se laisse tomber dans sa chaise. Au moins, il reconnaît son erreur.

— Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. C'est tout.

Sa voix lui brise le cœur. Asra ne pense pas à lui, là. Il pense à tout ce qu'ils ont déjà perdu. À la peste, aux morts. Il y a tellement de souvenirs qu'il a enfouis au fond de sa mémoire, si loin, il n'arrive pas à les retrouver. Mais il n'a pas besoin du visage de ses patients pour s'en vouloir. Ces gens qu'il n'a pas pu sauver, ceux dont il a précipité la fin...

Pourquoi est-ce que ça lui fait aussi mal ?

— Je sais, Asra.

Il soupire avant d'attraper sa main.

— Mais tu ne peux pas me protéger de tout.

— J'aimerais.

Lui aussi, il voudrait que rien ne l'atteigne plus jamais. Mais il a confiance en Asra, suffisamment confiance pour le laisser vivre comme il l'entend. C'est un grand garçon, il sait se défendre. Alors pourquoi est-ce qu'il refuse de lui rendre la pareille ?

— Si tu ne veux pas qu'il m'arrive quelque chose, apprends-moi à me défendre. Montre-moi comment avancer dans le désert ou comment jeter des sorts. Tu ne seras pas toujours là pour me protéger.

Le protéger de quoi, d'ailleurs ? Du sable et du soleil ? Ou d'un danger bien plus grand qu'Asra refuse de lui dévoiler ?

— D'accord.

Julian devrait être heureux. Mais la résignation dans le regard de son amant lui fait peur. Il ne ressemble pas à un amoureux qui cède après une dispute. Non, il a l'air brisé.

Il le sent qui se laisse tomber sur ses genoux branlants. Sans réfléchir, le médecin l'attire à lui. Il s'étonne de la force avec laquelle Asra lui rend son étreinte. Ce n'est pas de l'amour, ça.

C'est du désespoir.

— Asra ?

— Je ne veux pas te perdre.

— Je sais-

— Non. Tu ne sais pas Ilya.

Son torse se gonfle chaque fois qu'il inspire, et Julian caresse son dos sans comprendre. Il sent qu'il se passe quelque chose. Peut-être qu'il lui a fait peur en haussant le ton. Ou alors, c'est à son tour de craquer.

— Ça va aller.

Et comme chaque fois que l'un d'eux se réveille en sueur, il répète les mêmes mots.

— C'est fini.

Ce n'est pas vrai. Ça ne le sera jamais. Ils porteront ce drame toute leur vie. Julian a sous-estimé l'influence de la peste et tout ce qu'elle a abîmé en eux. Mais pour l'heure, c'est ce qu'Asra a besoin d'entendre.

Sa colère évaporée, il caresse les boucles rondes de son magicien sous le regard peiné d'un petit serpent mauve.


Tadaaam !

J'essayerai de poster à l'heure pour la semaine prochaine, mais il n'est pas exclu que j'ai du retard à cause des fêtes !