Hey !

Ouiiii au final la semaine dernière ça a été compliqué de trouver le temps de poster entre les fêtes et les AT que je devais terminer. Oups. Mais voilà le chapitre ! (En plus il est très chouette. D'après Ya qui l'a relu et que je remercie chaudement.)

Bonne lecture !


Les méduses ne volent pas

.

Le lendemain, Julian se lève le premier. Le soleil l'imite, la nuit est encore mauve. Par la fenêtre, il aperçoit d'étranges méduses flottantes. Une espèce du coin, Asra lui a dit un jour. Des méduses, dans le désert, il n'en revient pas. Il devrait peut-être commencer à prendre des notes sur les bestioles qui vivent ici. Démarrer un livre sur les différentes créatures, les familles qui les regroupent, qui trouverait sa place dans la bibliothèque du palais. Peut-être que ça intéresserait Portia ? Elle aime bien les animaux.

Les animaux. Ça lui rappelle quelque chose. Quelqu'un ? Qui aime bien ça, à Vesuvia ? Il se rappelle de cette improbable ménagerie, ces bêtes au pelage anormalement blanc et…

Julian inspire. Le froid qui coule dans son torse ressemble à de l'angoisse. Il n'aime pas ça.

La ménagerie. Lucio. C'est bien ce nom qu'Asra a prononcé la dernière fois, non ? Lucio. Il l'a déjà entendu. Pourquoi ça lui revient maintenant ? Il sent que c'est là, tout près… Merde. Il a l'impression de nager après un poisson. Un butin à portée de doigts, mais trop agile pour lui.

Lucio.

Julian reporte son attention sur les corps flottants qui l'entourent et une vérité le frappe soudain. Une évidence si franche qu'il est choqué de ne pas l'avoir compris avant : les méduses ne volent pas.

Julian a la tête qui tourne. Il file dans la cuisine récupérer ce qu'il leur reste d'eau pour se servir un verre, ouvre les placards. Il comptait attendre Asra pour déjeuner, avant de revenir à cette histoire de voyage dans le désert. Il le connaît, s'il n'insiste pas, la sorcière va encore laisser couler et l'histoire se répètera au prochain voyage. Il a toujours été comme ça, à prendre des décisions dans le dos des gens, et…
Quelles décisions ?

Les méduses ne volent pas. Asra peut dire ce qu'il veut, Julian en a la certitude. Les méduses vivent dans l'eau. Et même s'il existait une espèce capable de flotter hors de son espace naturel, il faudrait qu'elle soit incroyablement légère. Elle se ferait trimbaler au gré des vents. Sans ailes, elle-

Lucio. Le diable.

Le rituel. Comment est-ce que le rituel s'est terminé ?

Un bruit de verre. Le sien. Éclaté par terre. L'eau répandue sur le sol.

Il y a un problème.

Non. C'est lui qui se fait des idées. Tout va bien, il est à Nopal avec Asra, et… Ils sont partis prendre du repos après avoir enfermé le Diable dans son royaume. Il le fallait. Se laisser du temps pour se reconstruire, s'éloigner de tous ces lieux lourds de souvenirs.

L'eau. Il doit nettoyer. Il attrape un torchon qui traîne, se penche et-

— Ah !

Des yeux, mauves, dans la flaque. Les yeux d'Asra. Sauf que ses cheveux sont bruns, et qu'il a l'air beaucoup plus vieux.

Asra ?

La voix est là sans l'être.

Il y a quelqu'un dans l'eau.

Asra tu m'entends ?

Ce n'est pas Asra.

Une deuxième personne. Oui, il y a… un grand homme à la tignasse noire qui se tient près du premier. Ses épaules trop larges ne rentrent pas dans la flaque, mais ses yeux, verts…

Ilya a mal. Dans sa tête.

Julian.

Il le connaît. Une intimité familière le réchauffe alors qu'il entend cette voix profonde, à la fois basse et puissante. C'est la même impression qui le prend au réveil quand il traque ses restes de rêves. Ces images qui lui passent entre les doigts.

Julian, est-ce qu'Asra est avec toi ?

Ces types connaissent Asra. Et lui, il les connaît sans jamais les avoir vus.

Ils sont dans une flaque d'eau. Et les méduses volent.

Et si c'était un tour du Diable ?

— Qui êtes-vous ?

Asra a raison, s'il voulait s'échapper, il n'aurait que faire d'un pauvre Docteur incapable de réussir les sorts les plus simples. Mais le Docteur en question est le compagnon d'Asra, et Asra, lui…

Est-ce qu'il essaie de l'atteindre par son biais ?

Le colosse écarquille les yeux. Cette expression aussi il la connaît, et cette balafre, cette colère mal dissimulée. Il sait qu'il a déjà vu mais où ?

Il a froid.

C'est moi. Muriel.

— Je ne connais pas de…

Muriel.

Si. Il connaît Muriel. Ce type, avec son gros chien noir. Celui qui ne se laissait jamais approcher. Qu'il n'y a qu'Asra qui pouvait…

Muriel. Muriel était là, le soir du rituel.

— Muriel ? il répète.

Il n'a pas pu oublier ça. Sauf si quelqu'un a délibérément arraché ce souvenir à sa mémoire.

Oui.

— Qu'est-ce que tu fais… là ?

Dans une flaque d'eau.

De la magie. C'est forcément de la magie. Asra utilise l'eau pour communiquer, il l'a déjà vu faire – il croit. De grandes tâches de couleur dans une flaque lisse, ça lui parle. Il sait qu'il a déjà aperçu ça quelque part. Alors pourquoi ça grésille dans sa tête ?

Où est Asra ? Muriel insiste.

— Dans la chambre, il dort. Il…

Il faut que tu le réveilles. On doit lui parler.

— Pourquoi ?

Non. Si c'est le Diable, il ne doit pas se laisser avoir. Il doit prévenir Asra, oui, mais pas pour le guider vers un piège qui…

Il ricane, soudain. Oh, mais comment est-ce qu'il a pu oublier ça ? Ilya déglutit. Le Diable est futé, mais il ne peut pas mentir. Pas d'après les dires d'Asra. Si le reflet prétend s'appeler Muriel, il ne peut en être autrement.

Ça l'angoisse plus que ça ne le rassure.

— Qu'est-ce qui se passe ? il insiste.

Il sent que son interlocuteur s'agace. L'eau est limpide, ses expressions lui parviennent claires comme un ciel plein de soleil. Le trait plissé au-dessus de ses yeux. Ses muscles rigides.

Familiers.

On peut vour faire sortir d'ici. Dépêche-toi.

— Nous faire sortir ? Du cottage ?

Du royaume des Arcanes, le colosse s'impatiente.

Hein ?

— De quoi tu parles ?

Ça n'a pas de sens. Son discours ne tient pas la route, Muriel se plante, ils sont simplement partis prendre du repos. Un nouveau départ, après tout ce que la peste leur a laissé de blessures. Asra ne l'a pas prévenu avant de filer ?

Est-ce qu'Asra se souvient au moins de Muriel ?

— On est à Nopal. Pas dans le royaume des Arcanes.

Ça n'a pas de sens. Cet univers est néfaste pour ceux qui y pénètrent sans avoir abandonné leur enveloppe, Asra le lui a déjà expliqué. Il n'aurait pas pu passer des semaines ici sans…

Sans quoi ? Quel risque encourt ceux qui se perdent dans ce reflet du monde ?

Muriel le fixe, surpris. L'autre homme, celui qu'il ne connaît pas, mais qui a les yeux d'Asra, l'écarte pour reprendre la conversation.

Julian, quand êtes-vous parti pour Nopal ?

Il essaie de réfléchir. Il n'a pas compté les jours.

— Ça fait… quelque chose comme un mois.

Les deux intrus se regardent.

Qu'est-ce qui vous a amené là-bas ? l'homme poursuit.

— On devait… Rien, on cherchait juste un endroit où se poser. Pour, err… récupérer après tout ce qui s'est passé.

Tout ce qui s'est passé ?

— La peste, le Diable.

Ils sont au courant, forcément. Alors pourquoi ils le regardent comment ça ?

Et lui, pourquoi est-ce qu'il a la trouille ?

Ils sont restés trop longtemps dans l'Oasis, l'inconnu explique à Muriel.

— Il n'y a pas d'oasis ici, Julian fait remarquer.

Une lumière éclaire leurs yeux. Ils comprennent quelque chose qui lui échappe.

On doit les faire sortir maintenant, Muriel grogne.

C'est impossible sans Asra. Les frontières sont fermées.

Il faut qu'il aille le chercher.

Muriel, il est peut-être-

Du bruit, dans la chambre. Julian panique. Se redresse. Mais rien. Pas un pas. Seulement Asra qui bouge dans son sommeil. Il devrait les écouter et aller le réveiller, lui saura sans doute mieux leur expliquer que lui…

Leur expliquer quoi ?

Julian regarde vers le rideau qui sépare les deux pièces. Il n'a pas envie d'aller réveiller Asra. En fait, l'idée l'effraie.

— Muriel ?

Il se tourne vers la flaque. Mais l'image se tasse déjà. L'eau disparaît lentement, avalée par la chaleur du matin. La surface est trop fine.

— Les méduses, ça ne vole pas, hein ?

Muriel le regarde, mais la réponse qui franchit ses lèvres ne lui parvient pas. L'image s'efface et la flaque n'est bientôt plus qu'une multitude de petits points d'eau éparpillés au sol.

Poussé par un sentiment d'urgence, Julian s'empresse de tout nettoyer. Il essuie le liquide, ramasse le verre, se coupe dans le processus et jette le tout comme Asra l'a fait il y a plusieurs jours déjà.

Est-ce que c'est pour ça qu'il a fait tomber son verre ? Parce que ces gens ont essayé de lui parler ?

Il y a un problème. Soit Asra les a aussi vus, soit il ignore ce qui se passe. Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas rassuré.

Dehors, les méduses flottent au milieu des libellules. Des libellules.

Les libellules ne vivent qu'à proximité des points d'eau. Et il n'y a pas d'eau, ici.

L'Oasis.

Julian se laisse tomber sur une chaise. Il se sent comme au réveil d'un cauchemar. mais cette fois, il n'a pas envie de se précipiter dans les bras de son amant.

Muriel, Lucio. Les Arcanes. Il faut qu'il lui dise.
A moins qu'Asra ne sache déjà. Alors il lui cache délibérément la vérité. Est-ce qu'il lui ment ? Et s'ils avaient raison, et qu'ils étaient vraiment… Après tout, comment Julian pourrait faire la différence entre un monde et sa réplique ? Il est nul en magie, comme on aime tant le lui rappeler. Et cet endroit est tellement étrange, c'est… Les méduses qui… Peut-être que c'est normal à Nopal, ou peut-être qu'il perd la raison.

Le temps passe, il gratte la table. Il lui faudrait du café. Mais il n'y a plus d'eau. Asra est rentré hier pourtant, pourquoi leurs réserves sont si basses ? Leurs réserves sont toujours basses. Si peu d'eau, c'est pour ça qu'il voulait construire un puits ou aménager un point d'eau au milieu du sable. Il y a cet endroit où Faust aime tant s'enrouler qui conviendrait à merveille. Ce serait tellement plus simple, alors pourquoi est-ce que le magicien refuse ?

Il y a une réponse évidente à cette question.

— Déjà débout ?

Le rideau s'écarte, et le minois enchanteur d'Asra apparaît. Ses traits se plissent aussitôt qu'il le voit.

— Ilya ? Ça va ?

Il devrait lui répondre. Mais il se contente de l'observer. Est-ce qu'il sait ce qui s'est passé tout à l'heure ? Asra maîtrise la magie comme il respire. Mais il dormait. Quoi que, est-ce qu'il dormait vraiment ? Et s'il l'avait écouté ?

Et s'il jouait la comédie depuis tout ce temps ?

— C'est rien. Juste un mauvais rêve.

— Je vois. Tu t'es levé tôt ?

— Oui.

Asra va pour caresser sa joue, mais Julian se recule. La surprise sur son visage ne le touche pas. Pas plus que la déception. Il devrait se sentir mal. Au moins s'en vouloir. Mais il n'y arrive pas. Il regarde Asra et il ne sait plus qui il voit.

— Tu m'en veux encore pour hier ?

— Non.

Asra est parti il y a deux jours. Dans sa tête, ça fait une éternité. Hier ? Oui, c'est vrai qu'ils se sont disputés. Puis ils se sont couchés et une vie s'est écoulée. Le réveil éloigne toujours les mauvais souvenirs de Julian.

— Alors qu'est-ce qu'il y a ?

Tu me mens, il veut lui dire. Il ne l'a jamais pensé aussi fort. Quelque chose cloche, et Asra fait comme si tout allait bien. Lui aussi, pourtant, il a dû sentir comme tout déraille. Il doit faire semblant, ou…

— Muriel.

Ça sort tout seul.

— Tu as eu des nouvelles de lui, quand tu es rentré ?

Asra plisse les yeux. Il l'observe, puis s'assoit en face de lui. Jambes croisées. Son visage reste lisse, mais Ilya sait qu'il angoisse. Il voit comme il entrouve la bouche sans parler, agite sa main.

Il essaie de gagner du temps.

— Il allait bien.

Le rideau tremble et Faust s'approche en ondulant. Ses écailles dessinent des vagues sur le sol.

— Et Lucio ?

Julian se sent tout près de trouver quelque chose. Lucio. Ce n'était pas l'autre type. S'il l'avait vu, il l'aurait reconnu. Juste de prononcer son nom, ses lèvres se souviennent. Il l'a dit si souvent, il l'a craint et détesté et pourtant…. Pourquoi est-ce que c'est à la fois si proche et si loin de lui ?

— Lucio ?

— Comment il allait ?

Asra ne sourit plus. Non, il le scrute comme s'il venait de dire une énième connerie. Il le voit inspirer, prendre sur lui pour conserver un calme factice. Mais qu'est-ce qu'il ressent vraiment ? Est-ce qu'il est énervé ? Effrayé ? Désemparé ? Impossible de savoir, le magicien lui dissimule tout, jusqu'au fond de sa pensée. Il n'y a de sincère chez lui qu'une volonté de le protéger dont il commence à douter.

— Tu as refait le même cauchemar ?

— Je te parle pas de ça.

— Julian, je t'ai dit que tout allait bien. C'est juste un rêve, tu n'as pas à t'en faire. Lucio est hors d'état de nuire.

Hors d'état de nuire. Asra prononce ces mots, et le train déraille un peu plus. Il ne comprend pas. Mais il fait comme si.

— Tu es sûr ?

— Tu étais là quand je l'ai éliminé.

Éliminer. Non. Ils n'ont éliminé personne. Pas de son souvenir.

Asra doit penser comme lui, son visage se décompose. Il se lève et s'approche mais le médecin recule. Sans douceur, cette fois.

Dehors, le vent se lève.

— Il y a jamais eu…

Lucio, il a dit ce nom. Il en a eu peur, il l'a haï. Apprécié, parfois - si peu souvent. Alors pourquoi est-ce qu'il ne s'en souvient pas ?

— Il n'y a jamais eu de Lucio. On a enfermé le Diable, c'est tout. On l'a enfermé pour endiguer la peste. Et pour éviter…

La peau du magicien blanchit.

— Qui s'occupe de Vesuvia depuis qu'on est partis ? Julian demande brusquement.

Il y a forcément quelqu'un à la tête de la ville. Quelqu'un qu'il connaît puisqu'ils se sont déjà rendus au palais. Alors pourquoi ça ne lui revient pas ? Il n'a pas pu oublier ça. Il n'a pas pu. C'est… Ça n'a pas de sens.

Et Asra qui le regarde comme s'il voyait s'éparpiller sa raison sur le sol.

— Tu plaisantes ?

— Non.

Ça sonne faux. Asra n'est ni amusé, ni surpris. Non, il a peur. Julian le sent. Il recule avant de finalement s'avancer, triture le pan de sa robe. Son regard fuit et revient vers lui. Il est nerveux. Plus que nerveux.

— C'est juste la fatigue, Julian. Tu as passé une mauvaise nuit, ça va-

— Non.

Il est médecin. Et insomniaque, de surcroît, il connaît les effets secondaires de la fatigue, et la perte des souvenirs importants n'en fait pas partie. Non, là… C'est comme s'il avait pris un coup sur la tête. Un accident qui aurait déglingué sa mémoire. Il essaie de se souvenir de détails évidents et tout lui file entre les doigts. Son monde se décompose sous ses yeux.

— Alors ? Qui c'est ?

Est-ce qu'Asra sait ? Est-ce qu'il va lui mentir ?

— Nadia. C'est Nadia, Ilya.

Nadia. Familier, ça aussi. Il cache son visage derrière sa main. Une libellule l'effleure et il la chasse. C'est à peine s'il la sent. Son petit corps lumineux pèse une plume.

Une libellule. Il n'y a pas d'eau ici.

— Nadia.

Les couleurs se mélangent dans sa tête. Il voit comme de longs cheveux sur une peau brune, et…

— Ilya, calme toi.

Il sent ce tremblement dans la voix d'Asra. Cette rupture alors qu'il avance et essaie de prendre ses mains. Sa peau est froide dans la sienne, inhabituellement froide. Le corps de son compagnon a toujours été plus chaud que le sien. Son regard plus assuré aussi, plein d'un calme flottant. Mais Asra n'est pas calme, Asra a perdu sa chaleur.

Julian sent que c'est lui, il en est sûr, et pourtant il ne le voit pas. Le garçon face à lui…

— Ne me touche pas.

Il jette ses mains. Le visage d'Asra se fêle.

— Qu'est-ce qui me dit que tu n'es pas le Diable ?

Il rit mal, un rire blessé, des milliers de morceaux qui tombent comme des dents pourries.

— Qu'est-ce que le Diable vient faire ici ?

— A toi de me le dire.

— Julian, c'est moi. Asra. Tout va bien.

Non. Rien ne va, rien ne va depuis déjà plusieurs jours, et Julian ne comprend pas pourquoi il ne l'a pas vu avant. Il aurait dû s'en rendre compte, c'est évident, alors pourquoi ça ne le frappe que maintenant ? Ce flou étrange qui le berce, sa mémoire trouble et… Depuis combien de temps est-ce qu'il n'a pas croisé quelqu'un d'autre qu'Asra ?

Il se tourne vers Faust. Faust, elle grimpe sur Asra. Elle siffle sans méchanceté, comme pour lui faire passer un de ces messages qu'il est seul à comprendre.

— Je ne suis pas le Diable.

Faust ne s'approcherait pas du Diable, hein ? Mais peut-être que ce n'est pas Faust. Peut-être…

— Prouve-le.

— Le Diable ne peut pas mentir.

— C'est toi qui me l'a dit. Qu'est-ce qui me prouve que c'est vrai ?

Ces gens qu'il a vus dans l'eau. Il doit les contacter. S'il ne peut pas faire confiance à Asra, il doit chercher de l'aide ailleurs.

Son cœur cogne.

— Je vais prendre l'air.

— Non.

Julian va pour s'avancer, mais son compagnon se glisse devant la porte. La méfiance grimpe comme un coup au ventre. Alors ils en sont là ? Au moins il est fixé, Asra le garde bel et bien enfermé.

Il guette les sorts que l'autre pourrait lui jeter, mais le mage le fixe l'œil fragile et incertain. Il le voit déglutir d'ici. De la peur. Est-ce que le Diable ressent la peur ? Est-ce qu'il sait la mimer ? Il se souvient d'un grand bouc blanc, d'un sourire aux dents aiguisées, de cornes tordues et d'une voix trop profonde qui avale ses interlocuteurs. Une assurance qui ignore les terreurs les plus sourdes.

Mais à quoi bon se poser ces questions ? Comme Asra l'a tant de fois souligné, il est nul en magie. Incapable de faire la moindre…

Etincelle.

— Laisse-moi sortir.

— Tu as vu comment ça s'est fini la dernière fois. S'il te plait Julian, calme-toi.

— Je suis calme.

— Non. Tu es furieux.

La faute à qui ?

— Je sors, il insiste.

C'est dur d'en vouloir à Asra, il s'en veut déjà. Ça lui brûle le ventre d'une angoisse lancinante, celle de voir leur lien se briser. Parce qu'il ne veut pas le perdre. Pas lui. Ce serait tellement douloureux, il a déjà eu tant de mal à- quoi ?

Merde. Ses souvenirs vont et viennent sans qu'il ne puisse les saisir.

Il regarde Asra, et c'est comme de contempler un puzzle dont la moitié des pièces vient de disparaître. Il pensait connaître l'image par cœur, mais il réalise qu'elle était incomplète.

Sa vie est incomplète.

Sa mémoire.

Il pousse son partenaire. Pas fort - pas besoin, il ne résiste pas. Ses pieds sur le sol terreux mêlé de sable, il regarde au loin. A sa gauche, le chemin qui aurait dû le mener au village. A sa droite, la route invisible qui trace vers Vesuvia. Il ne connaît pas le trajet exact, mais il sait qu'en avançant dans cette direction, perdu ou pas, il atteindra forcément la frontière du désert.

. . .

Le soleil tape. Ce n'est pas la première fois, Julian connaît cette sensation. Cette chaleur qui coule le long de sa peau et tombe de ses doigts. Le vent qui pousse. Le sable, partout comme un manteau. Il n'en a pas dans les yeux, pas encore, mais les grains s'étalent sur sa peau humide. Il ne cherche plus à les chasser. Inutile. Il n'aura qu'à prendre un bain dans la première rivière qu'il croisera, une fois loin du désert. Il se déshabille dans un cours d'eau, et…

Il a soif. Evidemment, il est parti sans eau. Tant pis. Il s'avance dans le sable épais, traverse les dunes qui s'effacent et se reforment plus loin. S'imagine tomber et finir enterré sous ces montagnes mouvantes. Docteur Devorak, porté disparu une seconde fois. Pour de bon. Claqué comme le dernier des crétins, parce qu'il était – encore – sorti en plein cagnard sans sa gourde – vide. Quel médecin de pacotille. Incapable de soigner ses patients. Il les aura laissés mourir, et lui avec.

Asra avait sans doute raison quand il l'implorait de se calmer. Mais s'il l'avait écouté et qu'il était resté… Non. Il ne peut plus jouer à ce petit jeu. Ça fait des semaines, maintenant, il sait qu'il n'obtiendra de réponse que par ses propres moyens.

Il a chaud. Ça cogne dans sa tête. Pas vraiment une douleur, plutôt… Des coups. Des pulsations. Il se prend la tête entre les mains sans cesser d'avancer. Sa peau colle et ruisselle, ses pieds s'enfoncent dans un tas qui rappelle le coton et plus il avance, plus c'est dur de libérer son pied. Ses nerfs s'endorment, il ne sent plus le sable qui frappe ni le soleil qui brûle. Le monde s'adoucit et disparaît comme au début du sommeil. Il ne sait plus s'il a chaud ou froid et il en tremblerait, de cette température qui s'infiltre dans sa chair jusque dans ses os. C'est…

Tremblerait ? On ne tremble pas de chaud.

Julian rouvre les yeux. Le sable s'est transformé en neige. Une neige blanche et épaisse, incessamment nourrie par la tempête qui cogne. Un souffle gelé le caresse alors qu'il se laisse tomber à genoux et plonge ses mains dans la masse et en croque un bout pour le laisser fondre sur sa langue.

C'est impossible. Le désert ne côtoie pas la taïga, pas dans la région, en tout cas. Les terres froides sont loin au sud à des jours, des semaines de voyage, il aurait dû traverser Vesuvia pour les atteindre.

Soit il a pris un sacré coup de chaud, soit il est mort.

Soit Muriel avait raison.

Si peu doué que Julian puisse être dans le domaine de la magie, il a parcouru nombre de pages du livre qu'il a volé à Asra, pour se renseigner sur le Pendu. La première qu'ils ont… Ou la deuxième…

Deuxième. Deux rituels. Il y a eu deux rituels. Il en est sûr. Deux pactes. Un pour trouver le remède à la peste, et l'autre… Pourquoi ? Il se souvient d'une salle presque vide, et d'une autre trop remplie. Pleine de masques familiers. Ce cauchemar qui n'était pas un cauchemar, et cette voix…

Je veux passer un pacte avec toi.

Ses bras s'agitent de violents frissons alors qu'il ramène ses mains contre son ventre. Le désert lui manque brusquement et il se dit qu'il va vraiment mourir, cette fois. Dans un royaume magique où personne ne le retrouvera jamais, parce que qui irait chercher un cadavre là ?

Il va mourir.

Et il a peur.

Non. Il a encore une chance, une chance si ridicule qu'il en rirait si sa vie n'était pas en jeu. Mais il n'a pas le choix, il… Ses mains contre son ventre, il essaie de retrouver la voix d'Asra. Il imagine la chaleur dans sa paume. La couleur d'une flamme qui répand son énergie dans le reste du corps. À nouveau, la magie afflue. A nouveau, elle éclate sans succès.

Il va vraiment mourir, définitivement.

Ses doigts engourdis ont la couleur des flocons. C'est presque douloureux, de bouger son corps contre un tronc glacé - le seul abri qu'il puisse imaginer, ici.

—...ia !

Une voix dans la neige.

— Ilya !

Asra.

Evidemment. Il devait se douter de ce qui arriverait s'il le laissait sortir, hein ? D'un côté, Julian est rassuré. Son amant l'aime encore assez pour ne pas le laisser crever entre deux sapins. De l'autre, il est furieux.

Parce qu'il lui a menti.

Parce qu'encore une fois, Asra est le seul à pouvoir se déplacer dans cet immense univers, et qu'il a gardé ce savoir pour lui.

— Ilya.

Chemise blanche sur font blanc. Le médecin s'attend presque à ce que le mage lui passe à côté. Mais la tempête se calme et- non. Elle s'agite toujours, il l'entend plus loin. C'est Asra qui la tient éloignée, sa main dressée devant lui. Les flocons dévient. Bientôt, ils ne touchent plus la peau de Julian.

Il l'entend murmurer, ou jurer. Remercier le ciel, peut-être.

Le galopin s'agenouille près de lui.

— Tu es là.

Dans ses mains, cette boussole qui ne trouve jamais le nord. L'aiguille rouge pointe à l'opposé d'Asra, vers le fugitif étalé dans la neige. Oh, oui. Il commence à comprendre. Pas étonnant qu'il le retrouve toujours.

— Toi aussi.

Il a froid, ses dents claquent, mais la neige n'aura pas calmé sa rancœur.

— Ilya-

— Ne me touche pas.

Il s'éloigne avant que les doigts et l'air blessé d'Asra ne l'atteignent.

— Ne fais pas l'idiot. Tu es gelé et tu connais mieux que moi les effets du froid sur le corps.

— Dans le monde physique, oui. M-mais…

Ses lèvres refusent d'obéir.

— Je n'ai jamais eu l'occasion d'étudier… il reprend. S-ses effets dans le royaume des Arcanes. Ce serait l'occasion parfaite, non ?

Il aurait l'air méchant, s'il ne tremblait pas de tous ses membres.

— Il est tout aussi mortel.

— Quel dommage.

L'amertume s'efface au milieu du gel. Mais le gel, le froid, tout ça compte si peu. Ce n'est qu'un détail de plus. Une nouvelle question.

Et Julian veut ses réponses.

— S'il te plait, soit-

— Non.

Il serre les dents.

— Qu'est-ce qu'on fait ici ?

— Je t'expliquerai tout quand on sera rentré, mais pour l'instant tu dois-

— Tu vas m'expliquer maintenant.

S'il rentre, qui sait s'il n'oubliera pas ce qui vient de se passer ? Peut-être que c'est Asra qui lui efface la mémoire.

— Ce n'est pas l'endroit pour ça. Tu es frigorifié.

— Allume du feu, alors. Puisque tu sais faire.

Le visage d'Asra se tord. Quoi, il a oublié ses sorts ?

— Ilya, s'il te plait.

Encore cette expression. Celle qu'il avait hier, quand il a fini dans ses bras. Et quoi, Julian devrait encore céder ? Accepter cette réalité tordue et ignorer les esquives d'un partenaire qui lui brouille la mémoire au lieu de répondre à ses questions ? Non, il ne se fera pas avoir. Pas encore.

— C'est toi, hein ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— M-mes souvenirs…

— Je n'ai jamais touché à ta-

— Menteur.

Il déglutit.

— Je me souviens. Le d-deuxième rituel… Le pacte. Tu t'es levé.

Les yeux d'Asra s'embuent.

— Non, Ilya.

Ilya, Ilya. Pourquoi est-ce qu'il répète son nom comme ça ? Il croit qu'il va l'attendrir ? Ce surnom plein d'affection ne le sauvera pas. Asra aime comme si ça suffisait, comme si l'amour pardonnait tout mais la vérité…

La vérité…

Merde.

— Tu as passé un pacte avec le Diable ! Un autre pacte. Tu t'es levé et tu as dit…

— Je n'ai jamais fait ça.

— Arrête de mentir !

Il s'en souvient ! C'est clair maintenant, Asra s'est levé en plein milieu du repas, et…

La douleur qui cogne dans son crâne ne vient pas du froid qui tombe.

C'est normal d'échouer. Ça t'arrivera encore.

Cette voix, petite et claire. Il ramène ses mains tremblantes vers son ventre.

Imagine la flamme. Son contour, sa couleur. Si la sensation ne t'évoque rien, concentre-toi sur son mouvement, Tu dois la voir là, dans ta main.

Le froid lui mord la peau.

— Je ne mens pas.

Une eau glacée imprègne ses chaussures alors que la magie glisse en lui. Elle s'amasse et se rassemble.

— Tu…

Asra s'est levé. Puis il a tourné la tête vers lui, les yeux écarquillés.

Oui, comme ça !

Une chaleur éblouissante éclate soudain au creux de sa main.

J'avais raison ! Tu peux le faire !

Une flamme. Une vraie flamme, magique. Qui scintille entre ses doigts sous le regard désespéré d'Asra.

Je suis désolé d'interrompre votre charmant dîner. Mais j'ai une demande à faire. Ou plutôt une proposition.

Cette voix. Ce n'était pas celle d'Asra. Parce qu'Asra le fixait sans comprendre.

— Ilya…

— Tu me regardais…

Cette voix, il la connaît. Il l'entend tous les jours.

Diable. C'est bien comme ça qu'il faut t'appeler, non ?

Cette voix.

Je veux passer un pacte avec toi.

— C'est toi, Asra sanglote.

La flamme brille entre ses mains.

—Tu as saboté le rituel.

Cette voix, c'est la sienne.

. . .

Julian ?

Mm ?

Pourquoi Asra ne t'appelle jamais par ton prénom ?


Voilà ! Vous vous y attendiez ?

(je suis très content de cette fin de chapitre)

A la semaine pro !