Hey !
Et voilà le dernier chapitre de l'histoire ! (En vrai il reste un petit épilogue, mais voilà). C'était très chouette à poster et je suis content d'avoir écrit cette fanfic, j'espère que la fin vous plaira.
Merci à Ya pour sa relecture !
Et tout s'éclaire
.
Julian regarde autour de lui. Sous son masque, il reconnaît les visages de ceux qu'il a déjà croisés. La forme affinée du menton de Nadia, le regard terne de Muriel. Toujours, les boucles rondes d'Asra, blanches et désordonnées.
— Ça n'a pas de sens.
Il hésite. Et s'il se trompait ? Si ce n'était pas la bonne décision, s'il courrait vers une impasse, s'il abandonnait là leur dernière chance d'enfermer cette arcane de malheur ?
Encore, il regarde Asra.
— On devait trouver un remède…
— Non. On connaissait déjà le remède.
— Mais la peste…
Lucio mort, la peste ne frapperait plus personne. Ils ont du sang sur les mains, celui d'un spectre déjà mort qui n'a fait que trop de mal à cette cité. Mais la ville est sauvée. Oui, Ilya a fait sa part. Asra aussi. Ils ont trop donné.
Et il leur reste à perdre.
— Ce n'est pas pour éradiquer la peste qu'on a fait ce rituel.
— C'est… Le Diable…
Asra se lève, et Julian sait qu'il ne peut pas le laisser parler. Il est médecin, lui, sa guerre est finie. Et celle qu'Asra veut mener est si grande. On leur a déjà trop pris. Ilya ne peut pas, ne veut pas le laisser courir ce risque.
Il préfère croire qu'ils trouveront un autre moyen. Plus tard. Ailleurs.
— Personne ne peut résister à l'appel du Diable.
— Mais on l'a enfermé.
La neige molle. Tout autour du visage d'Asra. Un visage plein de larmes.
— Je suis désolé, Ilya.
— Je…
— Je suis tellement désolé.
— Je veux passer un pacte avec toi.
Tous les regards se tournent vers lui, y compris celui de son amant. Deux grands yeux mauves plein d'incompréhension. Julian ne doit pas intervenir, pas selon le plan. Mais c'est plus fort que lui. Il sait déjà que la magie d'Asra ne sera pas de taille contre celle de cette créature. Il le sent d'ici, ce pouvoir putride qui les infeste. C'est comme un poison à l'odeur sucrée. Attirant et répugnant.
— Tiens-donc. Et qu'aurais-tu à me proposer ?
Il déglutit. Il ne peut pas croire qu'il s'apprête à dire ça. Mais le Diable est riche de fourberie, il trouvera un moyen de piéger Asra.
— Alors ?
— Ma demande est simple.
Il inspire.
— Emmène-nous loin d'ici, Asra et moi.
— Non.
Il n'a pas fait ça. Il n'a pas pu.
— Loin d'ici ? Pourrais-tu préciser ta pensée ?
— Dans le royaume des Arcanes. L'oasis. Envoies-nous là-bas.
— Ils avaient besoin de nous.
— En échange, nous ne nous opposerons plus jamais à tes plans.
— Et qu'est-ce qui me prouve que vous tiendrez parole ?
Le Diable se tourne vers l'assemblée. Vers Asra.
— Toi et ton… ami.
— Rien. Mais si nous manquons à notre parole, tu le sauras.
Un sourire blanc étire les lèvres de la bête. Des lignes d'ivoire pleines de salive dont il imagine l'haleine acre. Son cœur broyé comme une feuille de papier, il devine déjà la réponse qui l'attend.
Et Asra. Asra le regarde sans protester, l'air infiniment désolé.
Asra pleure devant lui.
— Je nous ai envoyés ici. Dans… l'Oasis, j'ai dit...
— Oui.
Les mains du magicien s'enroulent autour de son visage.
— Je devais provoquer le Diable en duel, il lui rappelle.
— Tu n'aurais pas pu le vaincre.
— Peut-être que si. Et quand bien même, vous auriez gagné du temps.
Sa peau le réchauffe doucement. Sa chaleur se mêle à celle de la flamme qu'il a fait naître, une danse bleutée entre ses doigts. Et comme sa magie se réveille, les mots d'Asra prennent tout leur sens. Sa mémoire retrouve ses couleurs.
— Je ne voulais pas que tu te sacrifies, il se souvient.
Il avait tellement, tellement peur. L'idée même qu'Asra puisse disparaître lui ouvrait le ventre en un gouffre immense, comme une plaie qu'on écarte encore. C'était une terreur qu'il ne connaissait pas. Terreur, le mot même lui semble insignifiant. C'était plus que ça.
Il ne pouvait pas le perdre.
— Tu avais… On avait…
Les mains d'Asra tremblent sur son visage alors que le dernier morceau du puzzle glisse entre ses doigts. Il se souvient du visage de Nadia, de celui de Muriel. L'homme qu'il a vu hier – était-ce vraiment hier ? – lui apparaît brusquement comme étant le père d'Asra, non loin d'une femme dont les traits lui rappellent ceux de Lucio pour le peu qu'il en voit. Les invités se succèdent les uns aux autres.
Mais il y a une place vide.
Je savais que tu pouvais le faire !
Iel.
Un trou dans son ventre.
— Non.
— Je suis désolé, Asra répète.
Son front tombe sur son épaule. C'est tout son corps qui s'affaisse contre le sien. Un empire qui s'éteint.
Un visage long, des cheveux noirs sans lumière et une peau plus sombre que celle d'Asra. Un brun tendre qui se mêle à ses doigts. Une voix claire, comme un chant d'oiseau qui picore à son oreille. Des yeux abyssaux animés d'une lueur franche et ce sourire, toujours.
Julian se souvient.
— Ilya ?
— Oui- attends, comment tu m'as appelé ?
— Quoi ? Pourquoi Asra a le droit de t'appeler comme ça et pas moi ?
— Asra n'a pas le droit, il… Tu sais comment il est. Les conventions sociales, tout ça...
— Tu fais du favoritisme, c'est tout.
Ça brûle, dans sa tête. Sur ses joues. Sous sa peau pleine de neige. Il a envie de vomir.
— Approche.
Sa bouche contre la sienne. Son rire qui coule dans sa gorge, et le regard d'Asra sur eux depuis le couloir.
— C'est votre nouveau remède contre la peste ?
Deux regards surpris et le magicien glousse avant de s'avancer vers eux. Julian n'a pas le temps de se lever qu'il sent sa main dans ses cheveux.
— Je crois que je tiens quelque chose.
— Oui. Mon apprenti-e.
Un parfum de fleur et de bois qui n'est pas celui d'Asra.
— Je ne parle pas de… Oh.
— Je sais.
La voix d'Asra l'enchante. Il sent bientôt son nez au milieu de ses cheveux, et son souffle qui s'agite contre sa peau.
Des mots s'échangent devant lui, qui lui échappent. Il voit bouger des lèvres sans bruit – ou c'est la neige grondante qui les couvre ? Des tremblements de gorge comme des rires, et une chaleur souvenir qui le remplit. Parce que c'est un souvenir. Il croit, il veut, il espère si fort sans comprendre pourquoi et ça fait mal.
Si mal.
— Tu devrais laisser le Docteur Devorak travailler.
— Je l'aide. C'est encore mieux.
Julian comprend le sourire qu'ils échangent. Des secrets qui passent entre eux comme de petits poissons dans l'eau.
— Tu l'aiderais mieux en descendant de ses genoux, Asra déclare.
— Je l'aide en le forçant à se reposer.
Julian prend tout dans le ventre comme un coup qui le déchire. Sa chair se contracte, son cerveau éclate.
Il cherche de l'air.
— Qu'est-ce que tu t'es fait ?
— Quoi ?
— Ta main.
Une peur noire qui grimpe et grandit. Julian pensait connaître ce sentiment, depuis le temps. Il croyait… Mais la main qui effleure ses notes se retire aussitôt, et le monde s'effondre.
— Oh. Ça.
— Calme toi, Asra murmure contre son oreille.
Une voix pleine de sanglots qui se mêle à ses souvenirs.
— Inspire.
Mais Julian ne sait plus respirer. Il ne sait plus rien, sinon qu'un jour les couleurs ont brusquement perdu leur goût. Qu'il a suffi d'une seconde.
— Montre-moi.
— C'est rien.
L'apprenti-e s'éloigne et pourtant, le docteur est sûr qu'iel a fait exprès. Exprès de lui montrer. Comme on pointe du doigt ce qu'on ne saurait pas dire. Iel a… Oh, par les Arcanes. Ça ne peut pas être ça. Ils ont pris toutes les précautions nécessaires, ça ne peut pas…
— S'il te plait.
— Pour quoi faire?
— Il faut que je vérifie-
— Tu sais déjà ce que tu as vu.
Il laisse tomber son stylo.
Les lettres dansent sur sa langue sans lui revenir. Tout ce dont il se rappelle, ce sont les larmes qu'il a versées pour ça. La culpabilité. Il se souvient de cette peau presque noire et des traces rouges qui remontaient le long de ses doigts. Les couleurs de la fin du monde.
— Iel est…
— Arrête Ilya. Tu te fais du mal.
Sa main dans la sienne. La vie n'a brusquement plus de sens.
— Je trouverai un remède.
— C'est trop tard.
Iel ne peut pas dire ça, pas avec ce sourire. Iel n'a pas le droit.
— Il faut qu'on prévienne Asra.
— Il est déjà parti.
— On trouvera un moyen de le contact-
— Ilya.
Un même regard tristement résigné croise le sien, à la fois noir et mauve. Ces yeux qui savent déjà qu'il n'y a plus rien à sauver.
— Tu sais bien comment il est. S'il ne veut pas qu'on le contacte, alors personne n'arrivera à le joindre.
— On a pas le choix.
— Ne perdons pas de temps avec ça.
— Ce n'est pas une perte de temps !
A-t-il déjà été à ce point furieux ? Julian en a vu, des choses. Des enfants à l'œil rouge malade, des cadavres minuscules tassés sur eux-même au fond des rues. Des corps souffrants rassemblés dans une salle, qu'il ne pouvait pas soulager. Tant de malades, si peu de moyens et aucune solution.
— On parle de ta vie.
— Tu crois que je ne le sais pas ?
Sa lèvre tremble, il voit. Son regard. Malgré ses airs de magicien-e détaché-e, iel tremble de peur et de colère.
Parce qu'iel va bientôt mourir.
— C'est trop tard.
Il l'entend déglutir.
— Non.
Julian lea prend contre lui.
— On ne sait pas combien de temps la peste va mettre à se propager. Asra reviendra à temps
À temps pour lui dire adieu.
Mais Asra n'est pas rentré assez tôt.
— Tu devais lea protéger.
Tout était si terne, soudain. Oui, Ilya ressent encore cet infini remord. Les pièces lui manquent pour comprendre mais la douleur est là, si vraie.
Inévitable.
Partout.
— J'ai fait tout ce que j'ai pu-
— Iel était sous ta responsabilité !
Julian pourrait répondre, lui reprocher son départ, ses éternelles absences loin d'eux. Ses secrets et ses tours. Asra n'était pas là, mais Asra n'avait qu'à rester. Il pourrait lui dire que ce n'est pas de sa faute. Que la peste frappe au hasard malgré leurs précautions, qu'il ne sait pas pourquoi la foudre est tombée sur son apprenti-e. Il pourrait trouver milles excuses et elles seraient toutes vraies, parce que Julian n'y est pour rien. Mais il avait promis. Promis de prendre soin d'iel. De trouver un remède. Promis qu'Asra rentrerait à temps.
Ses serments brisés lui restent sur la conscience.
Et Asra est là, avachi dans ce mélange de terre et de cendres, ces petits os entre les doigts.
— Je l'ai laissé-e mourir.
— Non.
Asra serre ses joues froides. Ses doigts sont gelés, ses pieds humides, il tremble.
— Ce n'était pas de ta faute. Tu ne pouvais pas lea protéger contre ça.
Il revoit encore ses mains sur les siennes et la flamme qu'il a fait éclater pour la première fois. Son rire et ses encouragements. Il aurait fait n'importe quoi, échangé sa vie contre la sienne sans hésiter, pour lea sauver. Peut-être qu'Asra aurait été un peu moins malheureux de le perdre lui.
Mais il ne pouvait pas. Il l'a regardé-e mourir et son nom qui danse ne lui revient pas. Les contours de son visage flou tanguent, la mémoire va et vient comme une vague sur la grève. Une marée qui se retire, lentement.
— Mais le rituel…
— Ça a échoué. Le Diable…
La douleur râpeuse dans sa voix qui menace de se briser.
— C'était trop tard.
Le corps qu'ils ont volé à Lucio ne s'est jamais levé.
Il entend encore le cri du magicien au milieu de la nuit, couvert par les rires de la fête. Son corps ramassé sur un tas de chair inerte, ses mains tremblantes pleines d'espoir mort.
Ce visage familier, immobile. Sans vie. Le Diable les avait dupés en beauté. Alors à leur tour, ils ont monté un piège.
— On n'était pas assez.
— Je peux arranger ça.
Des voix qui se mêlent, indistinctes. La fatigue et les regrets. Une masse de sensations qui lui reviennent et toujours des trous. Une histoire aux pages arrachées que Julian croit connaître.
Il sait qu'il était en colère, et blessé. Et qu'il n'avait plus qu'un but.
Je ne peux pas te perdre toi aussi.
Il avait tout prévu, depuis le début. Lucio mort, la peste loin, il refusait égoïstement de faire courir un aussi gros risque à Asra. Il ne voulait pas connaître une nouvelle fois cette douleur. Alors il s'était levé, à son tour, sur cette unique pensée.
Je ne te laisserai pas mourir.
Son cerveau va se déchirer. Il le sent tiraillé par une force qui n'est pas la sienne, ni celle d'Asra.
— Je ne voulais pas qu'il t'arrive quelque chose.
— Je sais, Ilya.
Il sent son amant contre lui. Ses bras autour de ses épaules. Le corps de la sorcière ne lui a jamais semblé si petit.
Il revoit Nadia, son regard fier et franc. Lucio et ses rires gras. Muriel, discret, Portia qui lui courait après quand ils étaient enfants.
Et ce visage trouble piqué d'une lueur chafouine.
Pourquoi ?
Sa respiration s'emballe encore. Il inspire, mais il n'y a pas d'air, jamais. Seulement des poumons vides et la voix d'Asra qui se dédouble dans sa tête.
— Asra…
— Calme-toi.
Il a entendu ces mots, il le sent. Comme un écho lointain qui ne lui revient pas.
— Respire doucement.
— J-je peux…
— S'il te plait.
La neige frappe autour d'eux. Il l'entend dans ses os.
— Ça va aller, Asra insiste.
Mais il pleure. Il pleure depuis des années et ça ne s'arrêtera jamais.
— Inspire.
— C-c'est…
— Je t'en supplie Ilya, écoute-moi.
Il se souvient du corps qui ne bougeait pas. Du cadavre sur la table, et du regard de Valdemar alors qu'il lui tendait ses outils.
Ce n'est pas iel, il se disait. Ce n'est pas son corps que je suis en train de découper.
Et il tranchait dans la chair pour trouver ses organes malades.
— Tu dois respirer doucement.
Le crépitement du feu et l'odeur de viande chaude.
— Il faut que tu respires.
L'air rentre mais son cerveau vrille. Ses poumons pompent dans le vide.
— Je t'en supplie.
Les couleurs se troublent.
— Ilya.
La neige blanche comme sable sous lui. Et le froid dans ses veines. Asra qui le serre.
— Tu n'y étais pour rien.
— Je les ai tous abandonnés.
Pour sauver Asra, il les a peut-être condamnés.
— Ne me laisse pas, Asra supplie. Pas toi.
Julian rassemble tout ce qu'il a de force pour le serrer.
Deux mains passent dans ses cheveux. Une chaleur lumineuse s'éveille dans son corps. De la magie, il sent.
— Ilya.
C'est agréable et chaud. Comme un bain. Un courant où on se laisse porter.
— Ilya je t'en supplie, tu peux tenir…
Mais la douleur cogne et frappe contre ses tempes. Son crâne pourrait éclater en un ciel d'étoiles. Les aiguilles s'agitent dans son cerveau.
Tu dois le montrer à Asra ! Il avait tort, tu sais faire de la magie ! C'est juste un horrible professeur.
— Ilya.
Si tout s'arrêtait là, ce serait plus simple.
— Je suis désolé…
Puis la chaleur reprend. Elle s'aventure sous sa peau, avance et prend doucement toute la place disponible. Il la sent avaler les aiguilles. Les faire fondre dans son estomac brûlant. Les doigts massent délicatement ses tempes.
Le visage de Nadia se trouble. Celui de Lucio s'efface. Le rire de Portia sonne faux.
Et Lel… Mel…
— Tellement désolé.
Il y a un nom. Un nom court qui lui échappe. Encore un poisson qui glisse entre ses doigts.
Il n'a plus envie de l'attraper.
À bout de force, Julian se laisse porter par la rivière.
Tadam.
Comme dit plus haut, il reste un tout petit bout d'histoire qui sera posté la semaine prochaine. Et après, ce sera la reprise de Danser avec le diable ! (J'ai pas mal de chapitres d'avance pour cette seconde partie, je suis joie.)
A la semaine prochaine !
