Bonne lecture !


Vendredi 2 Décembre

Ce n'était un secret pour personne que John aimait le lycée. Il avait toujours aimé cela, depuis sa première année d'école primaire. Il était bon élève, apprécié des professeurs, et il avait des bonnes notes. Il avait aussi un contact facile, plein de copains et de copines tout le temps. Sa grande sœur, qui était passée par chaque classe et chaque professeur avant lui, n'avait pas forcément laissé de très bons souvenirs, et avec son sourire facile et ses bonnes réponses, John se faisait aimer sans difficulté.

Le lycée n'avait pas vraiment fait exception. Il avait réussi à convaincre leur administration qu'ils pouvaient monter une équipe de rugby. John venait d'un petit village, et en primaire et même au collège, ils n'étaient pas assez nombreux. Leur lycée était situé dans son village, mais il réunissait plusieurs comtés et villages avoisinants, alors ils étaient suffisamment nombreux pour que ça intéresse des gens, et en plus, le lycée avait les infrastructures nécessaires, à quelques ajustements près. John avait monté l'équipe, et en était le capitaine. Il avait réuni derrière lui quelques motivés, qui appréciaient courir dans la boue par tous les temps en riant.

L'administration avait toléré leur équipe, tant qu'un professeur acceptait de les superviser, et tant que les notes et le travail scolaire de ses participants se maintenaient à un niveau acceptable. Et John, avec fierté, pouvait dire que c'était le cas.

Ils étaient mauvais, à vrai dire, gagnaient des matchs départementaux un peu par hasard contre des petites équipes toutes aussi mauvaises qu'eux, et ce n'était pas vraiment grave. Ils se défoulaient, couraient un bon coup, riaient beaucoup, rejouaient la troisième mi-temps dans les vestiaires entre mecs, et étaient plutôt applaudi par le reste du lycée. C'était amplement suffisant pour John.

Il avait bien conscience que l'année prochaine, comme il quitterait l'établissement, l'équipe risquerait de mourir avec lui, si personne n'était suffisamment motivée pour la reprendre. Ce n'était pas l'enthousiasme de Lestrade, leur entraîneur officiel, qui maintenait la cohésion de groupe, mais bien John. Dans leur groupe hétéroclite en âge, en taille, en corpulence et en poursuite d'études supérieures, ce qui les liait, c'était le profond respect qu'ils avaient tous pour leur capitaine. John n'était pas le meilleur joueur. Il n'était même pas le meilleur tacticien. Mais il pouvait affirmer haut et fort que tous les gars l'aimaient bien.

Il fallait reconnaître qu'il le rendait bien. John était ainsi : solaire, aimable, joyeux, souriant. Il savait l'image qu'il renvoyait, et savait comment plaire.

Et il aimait plaire. C'était aussi pour cela qu'il aimait le lycée. Il trouvait facile de se faire aimer. De ses professeurs, de ses camarades, des filles aussi, qui avaient parfois un goût particulier pour le côté sportif en sueur. Ils n'avaient pas de pom-pom-girl bien sûr, ils étaient britanniques voyons, mais ils avaient des groupies, plus ou moins. C'était sympa. Ça faisait défiler les journées à vitesse grand V, et John aimait ça.

Même si, pour sa dernière année, il aurait volontiers ralenti le temps. Il venait d'avoir dix-huit ans, à la mi-septembre dernière. Encore sept mois de cours, et c'en serait fini de son innocence enfantine. Il était déjà légalement majeur, mais comme il était lycéen, il en profitait encore un peu, pour un instant. L'année prochaine tout serait différent, et John était déjà un peu mélancolique.

Mais au moins, pour le dernier mois de l'année civile, leur lycée avait mis la barre haut, et John était tout excité. Comme ils n'étaient pas si nombreux que ça, leur administration était ouverte à pas mal de propositions pour faire vivre la communauté. Tous lycéens, ils se sentaient un peu trop vieux pour les concerts de Noël et autres spectacles de la nativité que tous les petits anglais jouaient religieusement — c'était le cas de le dire — devant une foule de parents hystériques la veille des vacances de Noël.

Un groupe de filles populaires que John aimait bien avait réussi à faire passer à leur directrice d'organiser un bal de Noël, façon bal de promo américain, et mieux, un secret santa général et globalisé. Le projet était argumenté, visant la cohérence du collectif, et le fait d'apprendre à se connaître et se découvrir. L'administration avait cédé, et mine de rien, malgré le côté un peu gamin du truc, ils étaient tous très emballés.

John l'était peut-être encore plus que les autres, mais surtout à cause du nom qu'il avait tiré.

Leur directrice avait décidé de faire ça par niveau scolaire : les terminales piochaient le nom d'un élève de leur âge, idem pour les premières et les secondes. Ça évitait trop de mélange. La veille, lors de l'assemblée matinale, le projet et les règles leur avaient été exposés, avant qu'ils ne fassent passer une boîte à chaussures contenant, pliés en quatre, un papier avec chacun le nom d'un étudiant, et le rappel des règles.

John avait été assez excité en piochant, le jeu l'amusait. Lui avait la chance de connaître l'ensemble des quatre-vingt-dix élèves de terminale de leur établissement, au moins de vue. D'autres devraient chercher, se renseigner, ce serait drôle.

Mais quand, à l'abri des regards indiscrets — par hasard, il aurait pu piocher le nom d'un de ses potes, et si quelqu'un connaissait son secret santa à l'avance, ça gâchait tout — il avait ouvert le papier et découvert le nom de Sherlock Holmes, son cœur avait sérieusement manqué plusieurs battements.

Ce n'était pas comme s'il était possible d'ignorer qui était Sherlock Holmes, dans leur lycée. Et il était plus que probable que chacun, en secret, plaignait le pauvre gus qui avait tiré son nom au sort, dans ce grand jeu du lycée auquel Sherlock ne répondrait jamais favorablement.

Mais pour John, c'était vraiment complètement différent. Il connaissait Sherlock depuis toujours ou presque. Leur lycée regroupait plusieurs comtés environnants, mais Sherlock et lui venaient du même village. Ils avaient fait leur école primaire, et leur collège ensemble. Sherlock vivait dans une très grande bâtisse, la maison ancestrale des Holmes, Musgrave. Le domaine alentours était immense, et comptait une forêt, dont les limites n'étaient pas franchement toujours bien délimitées. John vivait une petite maison loin du centre du village, mais proche de Musgrave.

Sherlock et lui n'avaient jamais été amis. Mais, durant leur prime enfance, avant que Sherlock ne devienne totalement fermé et hermétique à tout le reste de l'humanité, il leur était arrivé de jouer ensemble sur le grand terrain qui bordait la maison Holmes. Ils ne parlaient pas vraiment, pas beaucoup. Les enfants n'avaient pas besoin de dire grand-chose pour se comprendre, la plupart du temps, ils parlaient le même langage, celui des jeux et des rêves, des grandes épopées fantastiques qui n'existaient que dans leur esprit, et des rires.

Sherlock était un peu différent, même enfant, bien sûr, mais il aimait jouer, et John jouait avec lui.

Ça avait été un peu bizarre, il y avait eu quelques semaines alors qu'ils étaient très jeunes, puis plus rien pendant plusieurs années, avant de recommencer, plus tard. Ils étaient alors assez grands pour parler ou s'expliquer les règles de leurs jeux, mais ils avaient choisi inconsciemment de ne jamais réellement parler. Ça n'avait pas duré longtemps. C'était surtout pendant les vacances, quelques étés tout au plus. À l'école, ils ne se parlaient pas vraiment. John n'était même pas certain que Sherlock sache, aujourd'hui, exactement qui il était.

Bien sûr, il savait qui était John, mais comme ils n'évoquaient jamais leur enfance et leur après-midi de jeux ensemble, il n'était pas vraiment certain qu'il s'en souvienne, et fasse le lien avec le gamin blond et dodu avec des tas de dents en moins qui partageaient ses après-midis.

Aujourd'hui, ils n'étaient pas amis. Sherlock n'avait pas d'amis, c'était un fait. Mais ils partageaient un cours, celui de chimie avancée. C'était, à vrai dire, le seul cours avancé que John pouvait suivre, alors que TOUS les cours de Sherlock étaient des cours avancés. John n'était pas assez intelligent pour ça, et il préférait cartonner dans toutes ses matières normales et être accepté en médecine comme il en rêvait, plutôt que se ramasser dans des cours au-delà de sa portée.

Sauf la chimie. Il aimait bien ça, d'ailleurs. Parce qu'il partageait sa paillasse avec Sherlock.

Et aujourd'hui comme lorsqu'ils avaient six ans, Sherlock fascinait littéralement John. Lui qui avait un contact si facile avec les gens, qui se faisait des copains n'importe où, qui s'insérait dans n'importe quel cercle, qui connaissait tout le lycée, aimait tout le monde et tout le monde l'aimait, il n'avait jamais réussi à percer la carapace de Sherlock et le comprendre.

Et John vivait pour ces moments où il respirait le même air que Sherlock Holmes.

— Salut !

Comme tous les jours durant l'heure et demie qu'ils passaient ensemble, à écouter leur professeur déblatérer sur les réactions chimiques, les tableaux d'avancement ou les quantités de mol, Sherlock ne parlait pas beaucoup. Et quand John, tout sourire, arrivait, s'installait fièrement à côté de lui, et le saluait, Sherlock lui renvoyait toujours cette œillade désespérée, celle qui disait « tu n'as rien de plus intelligent à dire, sérieusement ? ».

Ça n'entamait en rien la bonne humeur de John. Sherlock le regardait. Même s'il ne répondait que très peu à John, il l'écoutait, il le savait.

Sherlock ne partageait pas ses bureaux avec quiconque, et n'adressait la parole à personne, dans tous ses cours. Sauf celui de chimie, parce que John avait unilatéralement décidé de s'installer à côté de lui, ce que personne n'avait trouvé intelligent de faire. Sherlock avait levé les sourcils et adressé quelques mimiques exaspérées — il ne parlait pas, mais son visage le faisait pour lui — mais ça n'avait rien changé. John, depuis trois mois, avait forgé sa place, et il en était fier.

Il faisait généralement la conversation tout seul, quand il s'agissait du badinage classique du lycée. Quand ils faisaient les expériences nécessaires au cours, en revanche, Sherlock pouvait se montrer plus prolixe, même si c'était toujours pour rabrouer John qui faisait des erreurs, ou critiquer la faiblesse de la difficulté de leurs énoncés, que John trouvait pourtant ardus.

Peu à peu, il avait même commencé à corriger John plus gentiment, en énonçant simplement ses fautes rapidement, sur le ton de la conversation, et il expliquait pourquoi leurs exercices étaient incomplets, trop simplistes, ou ne tenaient pas compte de récentes recherches, ou bien encore utilisaient untel réactif pour obtenir telle réaction à visée pédagogique, mais n'avaient aucun sens dans le vrai monde.

John n'était pas aussi féru de chimie que Sherlock, mais il aimait l'écouter. Il était toujours passionnant, et tout aussi fascinant que durant l'enfance. Ils n'étaient pas amis, mais à leur manière, ils avaient une conversation.

— Alors, qu'est-ce que tu penses de la dernière initiative en date de notre bel établissement ? lança négligemment John au détour d'une expérience, un peu plus tard.

Il savait qu'il gloussait presque d'amusement. Non pas que le jeu du secret santa l'amusait vraiment — encore que c'était le cas, depuis qu'il avait tiré le nom de son camarade — mais parce qu'il connaissait suffisamment bien Sherlock pour deviner sa réaction. Et John adorait le voir réagir à ce genre de choses. Sa tête exaspérée par le badinage de John, le regard désespéré, les critiques acerbes au bord des lèvres. Il aimait le voir comme ça.

Mais pour la première fois de leur vie, Sherlock eut une réaction totalement différente.

John aurait trouvé normal qu'il l'engueule pour ne pas prêter assez attention aux solutions chimiques qu'ils transvasaient et dosaient. Il aurait trouvé normal qu'il lui signifie que c'était la décision la plus stupide prise par l'établissement de tous les temps. Il aurait trouvé normal qu'il lui dise qu'ils étaient anglais, et que cette pitoyable tradition américaine n'aurait jamais dû passer leurs frontières.

Au lieu de quoi, Sherlock Holmes, le plus grand génie de tous les temps (autoproclamé, mais John le validait) lui lança un regard épouvanté, rougit, et oublia de regarder ce qu'ils faisaient. Le tout en moins de trois secondes. John eut à peine le temps de penser qu'un Sherlock terrifié n'était pas quelque chose de normal, qu'un Sherlock rougissant était encore plus sexy que d'habitude, que soudain un énorme bruit se fit entendre, et le bécher en verre dans lequel Sherlock versait la solution chimique explosa, du fait du surdosage.


John regardait son camarade, qui n'avait pas prononcé un mot depuis l'incident de la classe de chimie. Il semblait en état de choc, mais John avait seulement l'ambition de faire médecine, il n'était en rien compétent. Mais manifestement, les adultes autour d'eux ne semblaient pas davantage compétents. Leur professeur avait semblé davantage terrifié par le fait que Sherlock Holmes avait commis une erreur que par l'explosion d'un récipient en verre dans sa salle de classe, et les blessures de ses deux élèves.

L'infirmière, elle, avait été plus alarmée par le fait qu'elle ne soignait jamais des blessures de ce genre, et n'avait rien pour ça. Son rayon, c'était davantage les jeunes femmes qui voulaient échapper aux cours en prétextant des douleurs de règles, et faire de la prévention pour le sexe en toute sécurité.

La directrice de l'établissement, avertie à son tour, s'était plutôt inquiétée par la réputation de son établissement que pour le reste.

Personne n'avait demandé à John et Sherlock, écorchés par des bris de verre, comment ils allaient et se sentaient, au-delà de physiquement. Leurs coupures étaient purement superficielles. La grosse explosion qui balayait la salle de classe, c'était bon pour les films. Dans la réalité, le récipient en verre s'était surtout fendillé, la plus grosse partie du bécher était restée sur place, et seuls quelques débris avaient fusé en l'air.

Ils portaient tous les deux leurs lunettes de protection, à ce moment-là, et les blouses, par-dessus leur uniforme scolaire bien épais. John avait été touché au visage, et si c'était très impressionnant car cela saignait beaucoup, c'était totalement bénin.

Sherlock, qui avait les mains à proximité, avait été blessé aux deux mains, quelques entailles, une écorchure. Rien de bien grave.

Quand John avait vu l'incompétence des adultes, il avait soupiré et expliqué à l'infirmière qu'il savait parfaitement se soigner, et poser le large pansement à base de compresse qui était nécessaire sur sa joue, merci bien. C'était le seul moment où Sherlock avait paru réagir, et regardé John de son profond regard insondable habituel. Mais quand John avait fini de se soigner lui-même, et avait proposé à Sherlock de faire de même sur ses mains, il était retombé dans sa catatonie précédente.

Il avait simplement secoué la tête, prenant des mains de John le matériel nécessaire. Il avait désinfecté ses mains tout seul, et posé des pansements avec une dextérité que John lui avait jalousée. Il était de toute évidence ambidextre.

Bien cachée derrière son bureau, l'infirmière avait été soulagée de les voir se gérer tout seul.

— Je vais prévenir madame la directrice que vous allez bien, avait-elle déclaré. Juste pour être sûre que vous pouvez retourner en cours.

John avait haussé les épaules. Sherlock n'avait rien dit. Elle avait quitté la pièce rapidement après, les laissant tous les deux seuls, désormais. John aurait dû normalement se trouver à l'entraînement de rugby, présentement, mais il ignorait où aurait dû être Sherlock.

— Ça va ? demanda-t-il. Écoute, j'suis désolé si j'ai dit un truc qu'il fallait pas, enchaîna-t-il immédiatement. J'sais pas ce qui s'est passé, mais t'as l'air d'un putain de zombie, et j'flippe, là. Tu vas bien ?

— Je vais bien, répondit Sherlock d'une voix monocorde.

John ricana.

— À d'autres. T'as l'air aussi vide que les robots de Terminator, ou les zombies de Walking Dead.

Cette fois Sherlock sembla réagir, et se tourna enfin vers John. Ses yeux n'étaient pas redevenus ceux qu'il connaissait, incroyablement vivants et mobiles et qui le transperçait jusqu'à l'âme, mais il n'était plus aussi éteint.

— Je crains de n'avoir absolument aucune idée de ce dont tu parles.

— Terminator ou Walking Dead ? interrogea John.

— Les deux.

John sourit largement. C'était typiquement Sherlock de ne pas connaître ce genre de choses, et ça l'amusait. Mais surtout, il avait conscience que le jeune génie n'avouait jamais ce genre de choses, parce qu'il détestait ne pas savoir. Pourtant, il n'avait aucun problème pour le dire à John.

— Honnêtement, tu ne rates pas grand-chose. Il y a beaucoup mieux à voir dans la vie. Si tu ne connaissais pas James Bond, ça, ça aurait été tragique par contre.

À voir l'air horrifié de Sherlock, il ne connaissait pas davantage James Bond que le reste, et John explosa de rire joyeusement. Il aimait toutes les expressions faciales de Sherlock, même s'il n'arrivait pas à en décrypter la moitié. Il aimait sa peau beaucoup trop pâle qui ne s'accordait pas spécialement avec le noir et bleu triste de leur uniforme scolaire. Il aimait ses pommettes trop ciselées pour un corps d'adolescent. Il aimait sa très grande taille, sa manière de marcher dans les couloirs comme si le lycée lui appartenait alors même que personne ne lui parlait jamais par envie de lui parler. Il aimait ses yeux, surtout. Leur couleur improbable, leur sérieux, leur puissance.

John savait que son béguin pour Sherlock était totalement voué à l'échec. Il le savait depuis qu'ils avaient sept ou huit ans et qu'ils jouaient dans la forêt du domaine familial des Holmes sans un mot, sans en parler à leurs parents.

Malheureusement, le fait que Sherlock ait toujours été à l'école, au collège ou au lycée en même temps que lui n'avait jamais aidé à faire passer ses sentiments. John avait la sensation d'être terriblement flagrant. Il parlait à Sherlock, essayait de lui faire la conversation, riait souvent parce qu'il le trouvait drôle, s'asseyait avec lui en chimie. Si le petit génie n'avait jamais rien fait pour encourager John, c'était bien qu'il n'était pas intéressé.

John le savait. Il savait que c'était voué à l'échec, depuis toujours, et de fait n'attendait pas grand-chose. Il se contentait de vivre sa vie, sortir avec des filles épisodiquement, et parler à Sherlock pour le plaisir.

Et comme il avait tiré le nom de son ami-pas-vraiment-ami au hasard du secret santa, il voulait aussi en profiter pour lui faire un vrai cadeau de Noël qui lui ferait plaisir. John savait sans doute plus de choses de Sherlock que le reste de l'école, mais globalement, il ne le connaissait pas très bien.

Ce serait leur dernière année ensemble. Après la vie se chargerait de les séparer, John n'ayant aucune idée de ce comptait faire Sherlock, mais devinait que ça n'incluait pas la fac de médecine, comme John le visait.

Alors pour cette dernière année, John voulait marquer le coup, faire plaisir à Sherlock en lui offrant un cadeau qu'il aimerait. Il pourrait même en profiter pour se déclarer officiellement. Se prendre un râteau officiellement également, mais John pouvait survivre aux six mois restants de cours avec un cœur à moitié brisé. Ça faisait déjà des années qu'il fonctionnait comme ça, un peu plus ou un peu moins ne changerait pas grand-chose. Et puis ce n'était pas comme si Sherlock allait l'humilier publiquement. Ce n'était pas du tout son genre, il n'était jamais inutilement cruel. Il pouvait être violent, méchant, cynique et sadique, mais c'était toujours en réponse à d'autres, ou par protection. Il n'avait jamais rien fait de mal à John, et il était intimement persuadé que ça continuerait.

— T'en fais pas, je blaguais, reprit John une fois sa crise de rire passée. Mais plus sérieusement, ça va tes mains ? T'as pas mal ?

— Rien de grave, affirma Sherlock en agitant ses longues mains bandées de gaze. Ce n'était pas des réactifs corrosifs pour la peau.

— Et ton égo, il s'en remet ?

— Pardon ?

— T'as fait une erreur en chimie, Sherlock. Peut-être même la première erreur de ta vie. Ton égo, il s'en remet d'être semblable au commun des mortels ?

John souriait, amusé de sa blague, mais Sherlock le regarda avec le plus grand des sérieux, comme tentant de comprendre ce que cachait le sourire amusé de John. Comme s'il cherchait à savoir si c'était une blague, et si oui, comment y réagir. Et s'il devait être blessé ou non.

— Je plaisante, Sherlock, reprit doucement John. Je te taquine. Je ne cherchais pas à te blesser non plus. C'était juste une blague.

— Ah.

Il avait l'air sincèrement perdu, et gêné, incapable de savoir comment mener cette conversation, et John avait pitié de lui. Surtout qu'il n'avait aucunement l'intention de le blesser, au contraire, il était secrètement ravi de cette conversation inespérée, sans personne pour les interrompre, pas de professeur, pas d'expériences.

Histoire de changer de sujet, il essaya de le relancer sur autre chose.

— Du coup, t'as un problème avec le secret santa, que t'as fait exploser la classe pour éviter de répondre à ma question ?

Et de nouveau, Sherlock eut la réaction la plus bizarre de tous les temps : il rougit. Mais cette fois, il se maîtrisa mieux. Et, même s'il ne pouvait pas contrôler la réaction carmin de ses joues, au moins il contrôlait sa langue acerbe.

— Par pitié, John, est-ce que vraiment un sujet à débattre ? Notre belle et merveilleuse administration a décidé de céder aux sirènes de l'américanisme exacerbé et de détruire le peu de neurones qui restaient encore actifs sous le crâne de nos camarades en instaurant une initiative aussi absurde, je n'en attendais pas moins d'elle, mais je pensais pouvoir espérer mieux de ta part.

John ne put retenir un grand éclat de rire amusé.

— Ah voilà ! Ça c'est du Sherlock ! Là j'te reconnais !

Il n'eut pas le temps de développer. L'infirmière revint à ce moment-là, les informant qu'ils pouvaient retourner en cours, ou n'importe où où ils devaient se trouver à cette heure-ci (tant que ce n'était pas dans son infirmerie, disait son regard), leurs parents respectifs avaient été prévenus et n'avaient jamais jugés bons de venir les chercher, estimant qu'ils avaient été bien soignés comme ça et qu'ils pouvaient poursuivre leur vie normalement. Sherlock et John, à cette annonce, eurent la même réaction perplexe, vaguement agacés, assez obscure à comprendre. Sauf qu'ils regardaient, l'un et l'autre, leur interlocutrice, et donc elle fut la seule à voir leur moue. Et décida de ne surtout pas s'en préoccuper. N'était pas Sherlock qui voulait, et elle ne savait rien en conclure de leur visage.

— Zut, s'exclama John. J'devrais être au rugby ! Ils doivent m'attendre, faut que j'file, pardon !

Il quitta la pièce immédiatement, avec regret. Il devait réellement se rendre sur le terrain, en sa qualité de capitaine de l'équipe, mais ce n'était pas la seule raison de sa fuite rapide. Il était un peu submergé par ce peu de temps grappillé avec Sherlock, et comme une collégienne rougissante, il avait besoin d'un instant pour ne se remettre. S'il avait poursuivi cette conversation, il serait devenu un peu trop évident, et il n'avait pas envie d'être transparent dès maintenant. Ce serait beaucoup logique de le faire à la fin du mois.

Il arriva en retard sur le terrain, après avoir récupéré ses affaires de sport, et s'être changé à toute vitesse. Ses coéquipiers le regardèrent, surpris. Leur capitaine n'était jamais en retard, normalement.

Leur entraîneur et professeur de sport épisodique, Gregory Lestrade, était là aussi, et il hocha la tête d'un air entendu à son élève favori. Lui avait eu vent de l'incident, et savait parfaitement pourquoi John était en retard, mais il avait choisi de ne pas en informer le reste des élèves. Ça ne regardait que John.

— Désolé ! leur lança John. Allons-y ! J'suis chaud !

Il voulait oublier dans la sueur du rugby et l'air glacé de décembre sur le terrain à moitié détrempé la fin d'après-midi si étrange qu'il avait vécu.


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