Bonne lecture !
Samedi 3 Décembre
Sherlock regardait le plafond fixement, couché sur son lit. Ce n'était pas franchement dans ses habitudes de rester gésir sur son lit comme ça. Il dormait relativement peu, et se réveillait toujours, fourmillant d'idées. Il avait même du mal à se discipliner. Il commençait beaucoup de choses, mais ne parvenait à les finir que plusieurs heures ou jours plus tard, alors qu'entre-temps, il en avait fait d'autres. Alors rester inactif, ce n'était pas franchement sa tasse de thé. Ça le deviendrait peut-être, mais ce ne serait pas de l'oisiveté. Il découvrait que même couché, sans que son corps ne fasse le moindre mouvement, son cerveau, lui, n'était pas mis sur pause.
Au contraire. Il se repassait, encore et encore, ce qui s'était passé au lycée la veille. Il était ravi d'avoir le week-end pour cogiter, et savoir comment réfléchir.
Comment agir en présence de John Watson sans passer pour un parfait imbécile. Sherlock n'était pas stupide. C'était même sa qualité première, être plus intelligent que tout le monde. Il avait toujours eu l'habitude d'être le plus intelligent de la pièce (ou presque), et que tout le monde suive ses cheminements de pensée (ou presque). Mais ça, c'était uniquement en famille. Quand il avait découvert le reste du monde, il était tombé de haut. Sa famille tenait la dragée haute en ce qui concernait l'intelligence, même s'il ne le dirait jamais à Mycroft.
Il avait toujours détesté le reste du monde et tous les imbéciles qui le peuplaient.
Tous, sauf John Watson.
La constante de Sherlock, son baromètre, la raison pour laquelle il était toujours coincé ici, et pas à Londres, ou même en Europe, à faire autre chose de son existence que survivre au lycée.
Sherlock se souvenait avec une précision terrifiante du premier jour où il avait rencontré John Watson. Il avait eu six ans au mois de janvier, et c'était l'été. Après l'avoir épargné de l'envoyer au jardin d'enfants, ses parents l'avaient prévenu qu'à la rentrée de septembre, il devrait rentrer en primaire, il n'avait pas le choix.
John était de fin septembre, et pour des raisons assez obscures à Sherlock, encore aujourd'hui, il n'avait pas pu entrer en primaire l'année précédente, parce qu'il n'avait pas six ans révolus au premier jour d'école. De fait, avec presque quatre mois de plus que Sherlock, il s'apprêtait aussi à faire sa grande rentrée de l'école primaire.
C'était une belle journée d'été, il faisait chaud, et Sherlock avait fui la maison familiale pour jouer dehors, dans la forêt. La forêt n'avait pas de limites et de barrières. Il la connaissait comme sa poche, et ses parents ne craignaient pas qu'il se perde. John ne s'était pas perdu non plus, mais il était là, sur le terrain qui appartenait à Sherlock.
Il n'avait pas cherché à lui parler inutilement. Il n'avait pas cherché à comprendre ce qu'il ne pouvait pas comprendre, à se faire plus intelligent qu'il n'était pas. Il avait juste voulu jouer avec Sherlock, pour le plaisir, avec un immense sourire, et sans jamais le juger.
Alors Sherlock l'avait accepté dans ses jeux. Il avait passé une partie cet été-là ensemble, presque sans parler. Juste le strict nécessaire. Puis les choses avaient changé, John avait disparu de son existence durant quelques années, ce dont il ne s'était pas réellement rendu compte. Mais au moment où il en avait le plus besoin de son existence, John était revenu un été, et lui avait sauvé la vie, rien qu'en étant là. Leurs étés ensemble avaient duré quelques années. Ensuite, ils avaient été trop grands tous les deux pour continuer ces jeux d'enfants. Une part de Sherlock acceptait de reconnaître que ça lui manquait.
Mais il avait John à l'école. Même si ce n'était pas exactement pareil, il le voyait tous les jours. Et il constatait, jour après jour, que le petit blond ne changeait pas.
Les deux garçons, dès l'enfance, n'auraient pas pu être plus différents : John était blond comme un soleil d'été, les cheveux droits et épais comme la paille, Sherlock avait les cheveux corbeau, en boucles fines sur le crâne. Sherlock était grand, et maigre. John était petit, et avait des joues rebondies par l'enfance. Sherlock était pâle, la carnation exacte d'un gamin qui passait la majeure partie de son temps enfermé à lire, quand la peau de John brunissait au moindre rayon de soleil et gardait la couleur du pain d'épice, même en automne. Sherlock était un cérébral, et il était évident que John, même s'il était loin d'être bête, aimait l'activité physique.
Sur le papier, John n'avait pas grand-chose pour plaire à Sherlock. Mais pourtant, il y avait quelque chose d'intrinsèque chez lui, que Sherlock aimait plus que tout et qui n'avait jamais évolué : John était entièrement et profondément bienveillant. Avec tout le monde, et avec Sherlock encore plus.
Il ne s'était jamais moqué de lui, l'avait toujours accepté comme il était, sans mot dire. John était convaincu que l'humanité pouvait être sauvée, quand Sherlock avait perdu tout espoir concernant ses concitoyens. Il aimait tout le monde, était aimé de tous en retour, et ne jugeait jamais personne, sur rien, ni le physique, ni l'intellect.
Aujourd'hui encore, John était ainsi. Et Sherlock ne s'infligeait le lycée que pour ces quelques heures par semaine, qu'il passait si proche de John, à écouter son insupportable (mais adorable) bavardage incessant sur tout et n'importe quoi.
Pire, il semblait sincèrement aimer les réponses cyniques (ou les profonds soupirs de désolation en guise de réponse) de Sherlock. Il semblait au jeune génie que dans ces moments-là, il avait un intérêt aux yeux (trop bleus, trop intenses) de John Watson.
Intérêt qui avait probablement été réduit en cendres que Sherlock s'était comporté comme un imbécile, incapable d'aligner plus de deux mots et faisant exploser leur solution dans un élan d'inattention particulièrement mémorable.
Il soupira profondément. Son plafond n'était pas du tout intéressant, et ne l'aidait pas à résoudre cette situation.
Se redressant, il s'assit en tailleur sur le matelas, et sortit de sa poche pour la millième fois de la journée — il n'avait pas réellement compté, alors qu'il aimait ça d'habitude — le papier qu'il avait pioché par réflexe en agissant en pilote automatique.
Ce papier qui mentionnait d'une belle écriture qui se voulait du manuscrit vieillot le nom de John Watson. Leur lycée avait fait des efforts pour ce jeu stupide. Le papier était le même que d'habitude, qu'ils utilisaient pour toutes les communications officielles, léger, de mauvaise qualité, pas vraiment blanc parce qu'il était recyclé. Mais il y avait une jolie police pour le nom, des petits décors de houx et de sucre d'orge autour, et le règlement du secret santa dans une police neutre.
Tout en bas, il y avait le rappel de la date et l'heure du bal — du bal ! Sherlock en souffrait d'avance intérieurement — au cours duquel ils devraient tous échanger leur cadeau. Ce serait probablement un indescriptible fouillis, sans compter l'excitation lié à ce genre d'évènement, et le fait qu'ils auraient le droit de ne pas porter leurs uniformes scolaires. Même si, pour la plupart des hommes, mettre un costume reviendrait peu ou prou à ressembler à tous les jours, les femmes allaient sortir leurs plus belles robes, probablement faire du shopping ensemble, comme tout bon cliché qui se respectait.
Sherlock n'arrivait pas à imaginer leur salle commune, qui leur servait pour les assemblées, transformées par des guirlandes, des ballons et de la musique comme dans un mauvais téléfilm américain, et tous ses camarades en costume et en robe.
Il arrivait encore moins à imaginer John en costume, s'avancer vers lui, et lui de lui tendre un cadeau. C'était au-delà de son imagination.
Il relut, encore une fois, la feuille. Il la connaissait par cœur depuis la troisième relecture, au mot près, non pas que c'était très intéressant : il leur été rappelé le principe du secret santa, était précisé qu'ils ne devaient pas se révéler à leur bénéficiaire avant le dernier jour, mais que sinon ils avaient carte blanche pour essayer de découvrir ce qui ferait le plus plaisir à leur destinataire. Pour ça, tout était autorisé pour se renseigner, tant que ça restait bienveillant, et légal (Le mot était souligné. Ça avait presque fait sourire Sherlock. Il était clairement sur la corde de la légalité un peu trop souvent, mais il n'entendait pas le faire savoir à l'administration de son lycée). Une limite de prix était également fixée, un peu arbitrairement. Il était évident que certains ne la respecteraient pas, en fonction de qui ils avaient tiré, si par chance il s'agissait d'un ami, d'une fille à séduire, ou d'un garçon à impressionner, mais ça éviterait de rendre trop flagrant les différences de portefeuille entre les différents élèves. Il était évident pour Sherlock que ce qu'il pouvait payer à John, rien qu'en utilisant son argent de poche, et sans toucher à ses comptes bancaires bloqués jusqu'à sa majorité dans quelques semaines, son épargne ou quelques héritages qui attendaient aussi officiellement sa majorité, pouvait clairement représenter le triple du prix que John pouvait y mettre en retour.
— Tu es un imbécile, Sherlock, déclama-t-il soudain au silence de sa chambre, qui ne lui répondit évidemment pas.
La maison était déserte et silencieuse, comme tous les jours depuis toujours. La semaine ou les week-ends n'y changeaient pas grand-chose. Mycroft travaillait à Londres depuis peu, et avait quitté la maison familiale pour Cambridge longtemps avant ça. Ses parents n'étaient jamais là. Le manoir des Holmes était toujours désert et silencieux.
Ça n'empêchait pas Sherlock de savoir qu'il avait raison de se traiter d'imbécile, même sans confirmation orale de la part d'un tiers. Parce qu'il n'y avait aucune chance que John ait tiré le nom de Sherlock en retour. Ils étaient 313 élèves au lycée, et le tirage se faisait entre classes d'un même niveau. Or, parmi les terminales, ils étaient exactement 96. La probabilité que Sherlock tire le nom de John était d'à peine 1%, et que John tire le nom de Sherlock de 1.02% également. Et qu'ils tirent tous les deux le nom de l'autre, créant une boucle à eux seuls, la probabilité était de... Il s'interrompit brusquement dans ses réflexions, ne parvenant pas à faire le calcul de tête.
Il pouvait presque entendre le rire moqueur de son incapacité à « faire des calculs si simples de tête ! Maman y arrive bien, si facilement ! ». Sherlock détestait être traité de faible, fut-ce par son propre esprit et ses propres souvenirs.
Il bondit à son bureau, et attrapa une feuille de papier et un crayon, et entreprit de calculer les probabilités de toute cette mascarade. Au moins cela occupait son cerveau, et c'était le plus important.
Le silence, toujours.
Des heures s'étaient écoulées, depuis le matin, et Sherlock s'était tenu occupé, mais ça ne changeait pas grand-chose. Une minute aurait pu durer tout aussi longtemps.
Autrefois, il y avait du bruit, de la vie, de l'animation dans l'ancestrale maison des Holmes — qui ne s'appelaient alors pas Holmes, mais ça n'avait aucune importance. Sherlock se souvenait de l'odeur de thé et de miel qui embaumait toute la cuisine, depuis le début de l'après-midi, et parfois s'accrochait encore dans l'air, et Sherlock s'endormait dans sa chambre avec cette odeur dans les narines. Cette odeur qui disait maison, qui disait sécurité, qui disait protection. Il était trop jeune et trop stupide pour savoir, alors, qu'une odeur pouvait mentir.
Sherlock avait, à l'époque, un odorat plutôt développé, en plus du reste de ses sens. Son ouïe n'était pas aussi excellente qu'il l'aurait voulu, lui qui aimait être le meilleur en tout, mais sa vue était parfaite, son sens du goût très développé, et il pouvait dire dans quelle pièce de la maison il se trouvait rien qu'à l'odeur.
Il reconnaissait son père et sa mère les yeux bandés et sans les toucher, rien qu'à l'odeur.
Aujourd'hui, la maison avait perdu toute sa vie, tout son fracas animé, et elle avait perdu aussi son odeur. À moins que ce ne fut Sherlock qui avait perdu sa capacité à reconnaître autre chose que l'odeur qui avait un jour envahi ses narines jusqu'à une telle saturation qu'il ne sentait plus rien d'autre.
Lentement, Sherlock erra dans le manoir.
Froid. Glacial. Silencieux. À une époque, il aurait rêvé de ce calme. Il en aurait profité pour se blottir dans un plaid, se pelotonner dans un canapé près d'une cheminée de la bibliothèque, et lire jusqu'à plus soif. Aujourd'hui Sherlock avait déjà lu l'intégralité des ouvrages de la maison, et l'idée de s'approcher d'une cheminée lui faisait horreur. Il préférait avoir froid.
Il erra de pièce en pièce, de souvenir en souvenir. Comme il le faisait chaque week-end, ou presque, quand il était forcé d'être à la maison et pas ailleurs. Il y avait toujours un moment où il fatiguait, et quittait l'occupation (ou les occupations) qui le retenait jusque-là. Son cerveau, mis légèrement au repos, revenait à la charge, et il se laissait submerger par sa mémoire des jours heureux. Ça ne durait jamais longtemps, il le savait. Il errait, se souvenait, avait la gorge serrée, puis refusait de se laisser dominer par quelque chose d'aussi prosaïque et pénible que des émotions, et il reprenait le cours de son existence.
Mais cette fois, ça durait. En plus des souvenirs d'enfance venait se greffer le rappel de sa stupide erreur en cours de science, et des yeux trop bleus de John Watson sincèrement inquiet pour sa santé.
Presque sans s'en rendre compte, Sherlock attrapa son manteau et noua son écharpe autour de son cou. Il faisait un temps parfaitement anglais, ces derniers temps : froid et humide. Il claqua la porte du manoir derrière lui, sans s'embarrasser de prendre des clés, ou de verrouiller quoi que ce soit. Musgrave était loin de tout.
Il marcha machinalement à travers le domaine, longea le ruisseau de son enfance, qui était devenu si petit au fil des années ! (Et ça n'avait rien à voir avec le fait qu'il avait grandi et ne lui voyait plus avec ses yeux d'enfant, évidemment) Puis il pénétra dans la forêt, et poursuivit sa balade. Il connaissait les lieux comme sa poche.
Ce trajet-là, cependant, il ne le faisait pas souvent, voire jamais.
Sherlock arriva en bordure de leur domaine. La forêt s'arrêtait. À quelques mètres, il y avait la route nationale, et un peu plus loin, le village dont dépendait Musgrave, avec ses petites maisons entassées.
Et juste avant ça, il y avait la maison en bordure de forêt, la plus éloignée du centre du village si on ne comptait pas le manoir des Holmes. La maison de guingois, qui paraissait décrépite et tomber un peu plus en ruine à chaque fois que Sherlock la regardait. La maison de John Watson.
Sherlock n'y était jamais entré. Il ne savait même pas les noms ou la profession des parents de John. Il ne connaissait que la façade, et la représentation mentale qu'il pouvait s'en faire.
Dans le soir tombant, les lumières de la maison étaient allumées, et il y avait des ombres derrière les rideaux. Mais Sherlock ne pouvait pas savoir avec certitude si la chambre de John était cette fenêtre-ci plutôt que celle-là. Il ignorait même s'il était chez lui. Ou pourquoi il était venu jusque-là, ce qu'il ne faisait jamais.
La maison était éclairée, là où celle de Sherlock était sombre. Il devait y avoir du feu qui brûlait dans une cheminée, à en voir la fumée qui se dégageait, là où celle de Sherlock était glaciale.
Pourtant, de manière inexplicable et contre toute attente, Sherlock ne pouvait pas de départir du sentiment qu'elle n'était pas plus chaleureuse que la sienne, au final.
Il resta là un moment à la regarder, sans oser bouger. Dans une comédie romantique, John aurait ouvert sa fenêtre à ce moment-là, pour parler aux étoiles de l'amour qu'il ressentait pour Sherlock. Puis seulement, il aurait vu Sherlock à quelques mètres de là, qui avait tout entendu, et avant qu'il ne puisse rougir, mortifié, Sherlock serait monté au balcon pour lui dire que lui aussi. Mais leur vie n'était pas un mauvais remake de Romeo et Juliette, et Sherlock eut simplement froid au bout d'un moment.
Dans le plus grand silence, il fit demi-tour et s'enfonça dans la forêt noire. La nuit était complètement tombée, et on ne voyait plus rien, mais Sherlock n'avait pas besoin de voir le chemin pour rentrer à bon port.
À sa grande surprise, de la lumière se détachait des fenêtres projetant des carreaux de lumière au sol, quand il revint à Musgrave. Ses parents étaient rentrés. Et manifestement, ils ne s'étaient pas alarmés de ne pas trouver leur fils dans sa chambre en rentrant un samedi soir, à la nuit tombée.
D'ailleurs, quand Sherlock passa la porte, personne ne sembla s'étonner de le voir rentré. Ou demanda où il était parti.
Ils dinèrent ensemble, peu de temps après, si on pouvait qualifier de « dîner ensemble » le fait de se tenir tous les trois dans le même espace durant quelques dizaines de minutes. La conversation était fade, et ne se relançait pas. Ses parents lui demandaient des éléments factuels, auxquels Sherlock répondait. Jamais ils ne lui demandèrent comment il allait. Ça faisait un moment qu'ils ne posaient plus la question. Sherlock ne la posait pas en retour.
Une fois le repas avalé, ils repartirent chacun à leurs occupations diverses. Et l'obscurité et le silence reprirent leur droit sur Musgrave.
Sherlock s'enferma dans sa chambre, et pour s'éviter de tomber dans ses travers de réflexions vaines, il s'absorba dans une expérience passionnante qui aurait pu faire exploser une partie de la maison.
Ce fut ainsi qu'il ne reprit son téléphone que plusieurs heures plus tard. Ils étaient presque le jour suivant, Sherlock n'avait pas vu le temps passer, et le message était arrivé à 22h53.
Numéro inconnu, mais non masqué, Sherlock pouvait répondre. Seulement un mot, qui plongea Sherlock dans les abîmes de la perplexité : « Salut »
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