Si ça peut vous rassurer (ou pas), je ne reçois pas les mails de notification de la fic et des reviews non plus... enfin, c'était le cas puis je suis allée valider les paramètres de mon compte et maintenant ça fonctionne, vous ne perdez rien à tenter !
Sinon, je suis ravie de voir que ça vous plaît et que vous les trouvez mignons, c'est quand même le but ;) Et pour ça une fois, ça va rester mignon un long moment quand même ^^
Bonne lecture !
Lundi 5 Décembre
Sherlock n'avait jamais été aussi à cran un lundi matin. Samedi soir, quand il avait découvert le message inconnu sur son téléphone, il avait sincèrement cru à une mauvaise blague. Les quelques échanges du lendemain matin l'avaient plutôt conforté dans cette voie.
Sauf qu'ils avaient eu une « conversation », faute d'un meilleur terme, toute la journée du dimanche, et Sherlock se trouvait devant la plus belle énigme de son existence : il n'avait pas la moindre idée d'à qui il s'adressait.
Il traversait les couloirs comme il en avait l'habitude, marchant droit au but, sans prendre le temps de s'écarter du chemin de ceux qu'il croisait. C'était à eux de bouger, pas l'inverse, parce qu'il était là avant.
— Putain de taré ! entendit-il sur son passage.
Il ne s'arrêta même pas. Il ne reconnaissait pas la voix, et personne n'oserait le dire face à lui s'il se retournait. Les insultes de ce genre étaient monnaie courante. Il n'y faisait plus attention. Elles avaient bercé sa vie toute entière, et elles n'étaient même pas imaginatives. Du moins celle reçues dans sa scolarité. À la maison, c'était différent bien sûr.
Ici au lycée, on se contentait de quelques surnoms bien ancrés depuis quelques années, marmonnés sur son passage, sans jamais avoir le courage de ses opinions. Sherlock laissait dire, les autres se sentaient mieux de l'insulter, tout le monde était content, et c'était mieux ainsi.
Sauf que depuis la veille, Sherlock avait le cerveau en ébullition. Et si c'était réellement un jeu ? Est-ce qu'un de ses abrutis du lycée avaient réellement tiré son nom au secret santa (Forcément, oui. L'un d'eux l'avait fait, c'était mathématique, il n'avait pas prévu ce jeu stupide ni pu faire pression sur la proviseure en amont pour ne pas participer), et s'amusait désormais avec Sherlock ?
Leurs échanges ne faisaient pas réellement pencher la balance en faveur de cette option, à vrai dire. Au contraire. Son correspondant semblait sincèrement intéressé par l'envie de faire un cadeau utile à Sherlock, et qui lui plairait. Mais il avait refusé que Sherlock lui sorte une « wishlist » de ce qu'il pourrait bien vouloir (ce qui était fort heureux, car aucun étudiant au lycée n'avait les moyens ou les contacts de se procurer ce que Sherlock aurait bien voulu avoir, du genre certains poisons pour faire des expériences, ou un morceau de corps humain pour tester quelque chose). Il préférait apprendre à le connaître pour trouver sincèrement un cadeau qui lui ferait plaisir, et dans le budget prévu par l'école.
Sherlock doutait qu'un tel objet existe, et il en avait part à l'inconnu, qui s'était esclaffé, d'après la profusion de smileys qu'il utilisait.
Ça ne l'avait pas découragé pour autant, et ils avaient poursuivi leur conversation. Au final, Sherlock avait eu l'impression de converser avec l'inconnu toute la journée, mais ils n'avaient pas échangé tant de messages que ça. Sherlock avait réussi à s'absorber dans d'autres tâches, et il avait oublié de répondre durant plusieurs heures, ce dont l'autre n'avait pas paru s'offusquer. Il avait eu ses propres moments d'absence, dont Sherlock n'avait pas réellement réussi à déduire quoi que ce soit, ce qui l'agaçait prodigieusement. Il était encore mauvais, finalement, à cette discipline qu'il maîtrisait pourtant depuis des années désormais.
Mais manifestement, autant il trouvait facile de tout savoir d'une personne en la regardant, autant avoir juste des informations écrites ne lui suffisait pas.
Mais du coup, depuis son arrivée au lycée ce matin, Sherlock regardait absolument tous ses camarades en se demandant si, simplement en croisant son mystérieux correspondant, il serait capable de le reconnaître.
Après plusieurs heures de réflexion, Sherlock avait conclu qu'il s'agissait probablement d'un garçon, mais il n'en avait pas la certitude. L'autre faisait très attention à utiliser uniquement des mots épicènes. Et puis leur anglais natal ne les aidait pas. Dans d'autres langues, ça aurait été plus simple ! Quelques mots faisaient pencher la balance en faveur de la masculinité, mais ça aurait tout aussi bien pu être des erreurs de frappe. Sherlock ne faisait pas d'erreurs, il haïssait ça, et il pouvait s'enorgueillir d'une certaine dextérité sur le clavier de son smartphone.
S'il y avait eu des concours d'envoi de SMS les plus rapides, comme il y en avait eu dans le temps pour les machines à écrire, il aurait sans doute pu gagner haut les mains, y compris les yeux fermés et les mains dans le dos.
Son correspondant écrivait dans un anglais tout à fait correct. Sherlock aurait exécré les abréviations que ses pairs osaient appeler du langage SMS, et qui n'avaient rien d'une langue à son sens. L'autre écrivait en outre sans fautes ou énormités, même si des erreurs se glissaient parfois. Alors il était difficile de savoir si les quelques indices glanés en étaient vraiment, ou des erreurs.
D'un accord commun sans même l'avoir évoqué, Sherlock n'avait pas posé de questions pour découvrir son identité. Ils auraient pu jouer à un « Qui est-ce » géant. Sherlock avait la mémoire pour ça. En quelques questions bien choisies, il pouvait même éliminer une bonne partie des lycéens, mais il ne l'avait pas fait.
Alors il traquait chacune des personnes qu'il croisait.
À voir d'ailleurs les regards effrayés qu'il recevait en réponse, il devait avoir l'air particulièrement flippant. Mais il ne trouva personne de valablement coupable. Ni qui semblait avoir envie de converser avec Sherlock.
Il en revenait au point de départ. Il n'envisageait personne, dans cette prison qu'ils appelaient lycée, qui pouvait avoir envie d'en savoir plus sur Sherlock.
Une vibration le détourna de ses pensées. Longue vibration. Un appel, pas un texto. Il n'avait même pas besoin de regarder son mobile pour savoir de qui il s'agissait. Une seule personne au monde pouvait l'appeler. Il n'avait aucune envie de répondre, mais il était en retard pour son prochain cours, et s'il pouvait avoir une bonne excuse pour arriver encore plus en retard et s'épargner quelques minutes du cours, il était prêt à tout, ou presque tout. Il pesa brièvement le pour et le contre, puis finalement décrocha avec un soupir.
— Que me vaut le déplaisir de ton appel, Mycroft ?
— Bonjour à toi aussi, petit frère, comment vas-tu ?
— Depuis quand donnes-tu dans les politesses d'usage et inutiles ?
— Depuis quand tu décroches alors que tu es censée être au lycée ?
— Je suis au lycée. Mon prochain cours est annulé.
Il ne pouvait pas voir son frère, mais ça ne l'empêcha pas de savoir avec certitude que ce dernier venait de lever les yeux au ciel.
— Sherlock, je sais quand tu mens.
— Parce que tu l'entends au ton de ma voix, ou parce que tes espions te le disent et que tu manipules l'administration de mon établissement ? siffla Sherlock.
La balance avantage/inconvénient de répondre à Mycroft pour gagner quelques minutes de retard en classe commençait à basculer dans un mauvais ratio. Il n'aimait pas cette faiblesse, mais Mycroft avait le don de le faire sortir de ses gonds en quelques instants. Ce n'était pas comme si Sherlock ignorait faire l'objet d'une surveillance de la part de son grand frère à chaque instant, et il savait aussi pourquoi il agissait ainsi, mais ça ne voulait pas dire que ça lui faisait plaisir. Et puis la plupart du temps, Sherlock l'oubliait. Sauf quand Mycroft appelait.
— Nous sommes entre gens civilisés, Sherlock, voyons. Je ne manipule personne. Je m'assure que tout va bien, comme tout tuteur légal.
— Tu te souviens que nous avons des parents, Mycroft ? Parfaitement sensés et valides, au demeurant ?
Le reniflement de mépris de Mycroft fut la seule réponse que Sherlock obtint, et il n'insista pas. Il savait parfaitement ce que Mycroft pensait de leurs parents, et il partageait son opinion sans aucun souci. Ils les aimaient, contre toute logique pour leur esprit rationnel et cartésien, mais ils ne l'avoueraient jamais, et ça ne les empêchait pas d'être objectifs sur ce qu'ils pouvaient attendre (ou non) de leurs parents à l'heure actuelle.
— Qu'est-ce que tu voulais, Mycroft ? soupira Sherlock.
Il s'était lassé de cette conversation, au final, et préférait y mettre fin, mais savait d'expérience que tant que Mycroft n'aurait pas obtenu ce qu'il voulait, il ne pourrait pas raccrocher.
— J'ai eu vent du projet de ton lycée, répondit son frère.
Sherlock fronça les sourcils.
— Quel projet du lycée ?
Il pensait que Mycroft l'appelait à propos de l'explosion en chimie, vendredi dernier, probablement pour l'engueuler. Si ce n'était pas le cas, il ne comptait absolument pas le lui apprendre ou Mycroft se moquerait éternellement de lui pour avoir commis une erreur aussi stupide.
— Le bal de Noël et le secret santa qui précède, répondit Mycroft.
Ce fut tellement surprenant que la réplique laissa Sherlock sans voix un instant, ce qui n'arrivait pas souvent. Les mots dans la bouche de Mycroft paraissaient totalement inappropriés, comme des insultes salaces dans la bouche d'une nonne. C'était absurde, et profondément déconcertant.
— Sherlock ? reprit la voix de Mycroft, surpris de son absence de réponses.
— Ce n'est pas un projet, se reprit Sherlock. C'est l'idée la plus stupide de tous les temps, et je ne comprends même pas que ça puisse avoir le moindre intérêt à tes yeux. Lequel de tes informateurs t'a fourni cette donnée ? Il aurait dû savoir que ça ne t'intéressait pas.
— Premièrement, contrairement à ce que tu penses, je n'ai pas un espion dans chacune de tes salles de classe, qui me rapporte tous tes faits et gestes à chaque seconde, soupira Mycroft.
— Parce que tu as un mouchard dans mon téléphone ?
— Non, répondit Mycroft spontanément. Évidemment que non.
C'était difficile de déceler le mensonge avec Mycroft, surtout sans le voir, mais Sherlock l'avait littéralement connu toute sa vie, et sur ce coup-là, son frère paraissait réellement sincère. Ce qui était très rassurant pour le cadet. Sherlock avait profité de l'occasion pour poser la question l'air de rien, mais la réflexion était loin d'être anodine. Désormais, dans le téléphone de Sherlock, il y avait un inconnu qui lui envoyait des messages, et tant qu'il ne saurait pas exactement quoi en penser, il refusait que Mycroft soit au courant.
— Deuxièmement, reprit Mycroft, ce projet m'intéresse réellement.
— Tu es devenu fou ?
— Sherlock, à combien de personnes parles-tu volontairement dans une journée ? Hormis tes professeurs pour répondre à des questions, ou les étudiants qui t'adressaient fortuitement la parole par erreur.
— La réponse est évidente, Mycroft. Tu le sais aussi bien que moi que je ne vois pas l'intérêt de discuter avec quiconque de moins intelligent que moi.
C'était un mensonge, au demeurant. Deux jours par semaine, en cours de chimie avancée, il parlait avec John Watson. Plus ou moins. Mais ça non plus, Mycroft n'avait pas besoin de le savoir.
Une idée fugace, et aberrante, traversa le cerveau de Sherlock : et si son inconnu pouvait être John Watson ? Il la chassa aussitôt. John était naturellement gentil, et foncièrement bon. Il se comportait avec Sherlock en cours de chimie de la même manière qu'il se serait comporté avec n'importe quel connard génie asocial, parce que c'était dans sa nature. Il n'avait aucun intérêt pour Sherlock, et n'avait aucune chance de lui envoyer des messages.
La réflexion avait pris moins de quelques dixièmes de seconde, et Mycroft ne perçut pas son trouble, alors qu'il poursuivait dans le téléphone.
— Eh bien justement, ça pourrait changer grâce à ça. Tu pourrais parler à des gens. Nouer des relations. Ça pourrait t'être utile, tu ne crois pas ?
Sherlock était en train de rater l'intégralité d'un de ces cours, debout au milieu d'un couloir désert, tandis que tous ses camarades étaient en cours — Il était d'ailleurs surprenant que personne ne soit encore venu l'interpeller pour lui demander ce qu'il fichait là — pour avoir la conversation la plus surréaliste de toute sa vie.
— Pardon ? articula-t-il distinctement. TU es en train de me dire que je dois avoir des AMIS ?
— J'avais des amis, au lycée. Et à la fac. Ça te serait profitable, à toi aussi.
Sherlock ne put pas retenir un petit rire incrédule.
— Mycroft, tu n'as jamais eu d'amis.
— Des connaissances. Des relations, si tu préfères.
— Mon cher grand frère, n'essaye pas de me vendre la normalité, tu n'y parviendras pas, et tu es tout aussi inefficace que moi sur le sujet. Tu n'as jamais eu le moindre ami de ta vie, uniquement des relations intéressées, pour te permettre d'accéder à tes buts. Ta plus grande réussite est sans doute d'avoir fait croire à ces gens que tu étais ami avec eux, en effet, alors qu'en réalité tu les utilisais comme tu as utilisé tous les gens que tu as croisés dans ton existence. Et ça inclue ta propre famille, Mycroft. Je suis bien placé pour en parler.
Sherlock n'avait pas réellement prévu d'avoir une voix si glacée. Pour n'importe qui, son ton laissait simplement suggérer de la colère, du mépris. Pour Mycroft qui le connaissait malheureusement trop bien, il y décelait surtout son trouble, et sa faiblesse. Sherlock aurait dû être capable de maintenir un ton neutre, ou bien volontairement cynique et désabusé.
Pendant un instant, Mycroft ne répondit rien, au point que Sherlock eut envie de vérifier sur l'écran si ça n'avait pas raccroché par erreur. Puis son frère reprit la parole.
— Tu serais surpris, si tu savais certaines choses, petit frère. Ne pense pas tout connaître de moi, même si je te reconnais quelques vérités dans ton discours. En tout état de cause, que perds-tu à essayer de créer des relations, en utilisant ce projet de ton lycée ? Tu dois faire un cadeau à un parfait inconnu. Noue des contacts avec lui, ou avec des gens susceptibles de t'aider à lui faire ledit cadeau. Au mieux, tu gagnes des amis. Au pire, tu perdras un peu de temps, mais tu me prouveras que j'avais tort, et que ça ne peut rien t'apporter. Tu es vainqueur sur les deux tableaux.
Sherlock leva les yeux au ciel. La tentative de manipulation de Mycroft était pitoyable. Sherlock faisait déjà mieux à l'âge de sept ans. Sherlock subissait beaucoup mieux à l'âge de sept ans.
— C'était ta pire tentative de manipulation depuis longtemps.
Il ne vit pas son frère hausser les épaules, mais le déduisit du bruit dans l'écouteur, accompagné d'un léger soupir.
— Je sais. Mais comme tu es plus intelligent que moi, tu y réfléchiras, je pense. Va en cours, Sherlock. Bonne journée, petit frère.
Et sans attendre la moindre réponse ou formule de politesse (qui ne viendrait pas), Mycroft raccrocha, laissant Sherlock profondément perplexe. Parfois, il avait réellement du mal à décrypter le jeu de dupes que pouvait jouer son frère aîné. Il avait eu l'air beaucoup trop sincère au cours de cette conversation, suffisamment pour que le cerveau de Sherlock ne parte dans des conjectures variées, et se mette à fonctionner à plein régime, suivant simultanément une demi-douzaine d'arborescence des possibles de réflexion.
— Sherlock ? Est-ce que tout va bien ?
Ce fut une voix qu'il connaissait par cœur qui le tira de cette réflexion profonde. Sherlock était toujours planté au milieu du couloir, et un coup d'œil rapide à la pendule l'avertit qu'il n'avait pas dû passer plus d'une huitaine de minutes dans ses pensées, depuis la fin de son appel. Entre sa conversation avec Mycroft et ça, il avait désormais raté bien plus de la moitié de son cours, et la question d'y aller se posait désormais très sérieusement. Le contenu du cours en lui-même l'indifférait, et avec l'argument « Mycroft a appelé », le prof ne lui dirait rien. En revanche, s'il n'y allait pas du tout, ça serait noté dans son carnet de correspondance, et c'était un désagrément pénible.
Il réalisa qu'il était de nouveau en train de partir dans sa tête quand le visage soucieux de John Watson s'accabla un peu plus, et s'il y avait bien une seule chose que Sherlock ne pouvait tolérer, c'était d'être la source des ennuis de ce garçon qui n'était pas son ami.
— Je vais bien, répondit-il.
— T'as déjà dit ça vendredi, après une putain d'explosion, avec exactement le même ton monocorde de robot. Est-ce que je dois m'inquiéter que l'explosion ait durablement endommagé tes synapses ?
— Tu pourrais considérer qu'il s'agit de mon état normal.
— Carrément pas, réfuta John. T'es vachement plus vivant que ça, en temps normal. J'ai connu dans le temps un gamin qu'on ne pouvait pas arrêter quand il avait décidé quelque chose, et qui était la définition même de l'enthousiasme. Alors quand tu dis ça comme ça, j'm'inquiète.
Sherlock n'était pas tout à fait certain de comment il devait réagir à la franchise de son interlocuteur. C'était la première fois qu'ils évoquaient ce passé presque lointain, quand ils jouaient ensemble étant petits. Sherlock ne savait pas comment y réagir. Il ignorait que John s'en souvenait. Et, maintenant qu'il avait la confirmation que si, il ignorait s'il s'en souvenait comme lui s'en souvenait. Il conclut rapidement que non. Il avait appris depuis très jeune que sa mémoire n'avait pas grand-chose en commun avec celles de ses camarades. Il devait être, au mieux, pour John, un souvenir flou d'enfance. Et certainement pas les meilleurs souvenirs de son existence.
Puis son cerveau bondit à la réflexion de Mycroft, et il fut terriblement partagé. L'idée même d'obéir à son frère avait de quoi le dégoûter entièrement. Il refusait d'aller dans son sens.
De l'autre côté, comme son aîné le lui avait dit, Sherlock n'avait rien à perdre. Et tout à gagner. John faisait partie de ces rares humains qui semblaient parfaitement accepter la présence de Sherlock pour ce qu'il était, et s'amusait de son cynisme pragmatique quand il répondait très factuellement aux questions posées, sans comprendre les sous-textes derrière. Ils discutaient déjà plus ou moins en cours de chimie. Sherlock avait le droit de s'accorder cet essai. Au pire, Mycroft n'en saurait jamais rien.
— Je m'enthousiasme toujours pour les choses qui m'intéressent, répondit-il, essayant de contrôler son ton pour ne pas le rendre monocorde.
Il fut récompensé de son effort par un immense sourire.
— Et le lycée t'enthousiasme si peu que tu restes planté au milieu d'un couloir pendant que tout le monde est en cours ?
— D'après mes récentes observations, tu es tout aussi planté au milieu de ce couloir que moi.
— T-t-t-t-t, le contredit John, produisant ce son inédit qui incurvait sa bouche d'une manière surprenante. Moi, j'ai une parfaite excuse. Lucy Miller s'est mise à saigner du nez en plein cours, je l'ai accompagnée à l'infirmerie. Grâce à toi, j'connais bien le chemin, maintenant ! Je revenais en cours quand je t'ai vu, et je suis quelqu'un de charitable, si tu avais eu besoin d'aide, je t'aurais emmené à l'infirmerie aussi !
Sherlock grimaça. Il n'avait pas besoin d'aide, aucune envie d'aller à l'infirmerie, et n'aimait pas l'idée que John soit simplement serviable avec le monde entier, et pas seulement lui. C'était la preuve qu'il n'avait pas d'intérêt particulier pour Sherlock, juste qu'il était comme ça. Et puis la réflexion sur le fait qu'à cause de Sherlock (et de l'explosion), il connaissait le chemin, c'était de l'ironie, ou bien c'était sincère, et il lui en voulait pour ça ?
Ça ne faisait même pas une minute, et ça l'épuisait déjà de discourir avec un autre être humain.
— Qu'est-ce que tu faisais planté là alors ? demanda doucement John avec un sourire lumineux. Si je peux aider... et pas forcément pour te ramener dans les griffes de cette abrutie d'infirmière inutile, hein. Mais si t'as besoin d'une excuse pour justifier que tu séchais les cours, je peux mimer un malaise, ou prétendre que tu étais avec moi ou un truc du genre.
Sherlock eut alors le réflexe le plus stupide de toute sa vie. Il dit la vérité.
— Non, merci bien, ça ira. J'étais au téléphone avec Mycroft. Il me suffira de parler de problèmes familiaux. Les profs sont au courant.
Sherlock se figea aussitôt, tandis que John réagissait à ce qu'il venait de dire, fronçant les sourcils. Il connaissait Mycroft, évidemment. Son grand frère n'était pas du genre à être oublié, et dans sa mémoire, au même endroit que ses souvenirs flous d'enfance dans les bois avec Sherlock, il devait y avoir l'image de l'adolescent sévère qui ramenait Sherlock à la maison quand il abusait.
Mais depuis des années, John ne s'était pas approché de Musgrave. Il n'avait aucune raison de connaître l'état de la famille de Sherlock. Son délabrement, son délitement, son absence, et tous les problèmes qui allaient avec. Et Sherlock n'avait pas envie d'en parler. Pas à John.
— Je... Pardon, je ne voulais pas dire ça. Je vais y aller.
Il commença aussitôt à faire volte-face, pour fuir. Tant pis pour l'expérience sociologique de Mycroft, s'il devait ne plus jamais reparler à John de sa vie, il s'en accommoderait. Ils auraient toujours les cours de chimie.
— Sherlock ! l'interrompit la voix de John. Si t'as des problèmes, tu sais, parler, ça fait du bien. Pas forcément à moi, te sens pas obligé, mais si tu veux, je suis là. Parfois, ça peut être plus simple de parler à un inconnu. Ça aide à se confier. 'Fin, bref, ce que je veux dire, c'est prends soin de toi, ok ? Et si t'as besoin de quelque chose, demande-le. Bonne journée, Sherlock.
Il avait l'air embarrassé, et au final, ce fut lui qui tourna les talons en premier, et s'enfuit dans le couloir, rejoignant probablement la salle de classe qu'il avait quittée un peu plus tôt. Pour Sherlock, ça ne valait absolument plus le coup d'aller à son cours, mais il venait d'avoir une très bonne idée. Un inconnu, il en connaissait un. Il en avait un dans sa poche, dans son téléphone plus précisément. L'idée de parler de sa famille à John l'angoissait totalement. Mais cet anonyme qui voulait lui faire plaisir pouvait avoir une utilité. Il allait le tester, être sûr qu'il ne divulguerait pas des informations au lycée pour se moquer de Sherlock. Et s'il était digne de confiance, Sherlock envisagerait de lui parler. C'était un bon plan.
Il se mit en pilote automatique, et se rendit au secrétariat prévenir de son absence l'heure précédente à cause d'un souci familial, et il continuerait sa journée, fort de sa nouvelle résolution.
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