Bonne lecture !


Mardi 6 Décembre

Toute journée où John pouvait parler à Sherlock était une bonne journée. D'habitude, cela faisait donc au moins deux bonnes journées dans sa semaine, les mardis et les vendredis, quand ils avaient chimie avancée ensemble. Mais comme la veille, il avait croisé Sherlock, lundi était devenu une bonne journée aussi. Et en fin de journée, avant d'aller rejoindre l'entraînement de rugby, il aurait enfin cours avec Sherlock, alors John était résolument guilleret.

— Mec, t'es beaucoup trop enthousiaste pour un cours de maths, résonna la voix lancinante de Mike Stamford, un de ses amis.

— Les maths sont nos amis, il faut les aimer aussi ! chantonna John en faisant tournoyer un stylo autour de son pouce, presque machinalement.

John était doué de ses mains. Il l'avait toujours été. Mike et lui voulaient faire médecine ensemble, à Londres. Sauf que Mike se destinait plutôt à une vie de chercheur, quand John rêvait d'être chirurgien. Ça correspondait plutôt bien à leurs personnalités mais ils savaient que le choix ne dépendrait pas que d'eux, mais aussi de leurs résultats.

Et, dans le cas de John, de sa capacité à payer ses études. Une petite broutille dans la liste de ses inquiétudes, parce qu'il n'avait pas le premier sou pour payer un semestre.

— Sérieux, qu'est-ce que t'as ? interrogea Mike. T'es rarement dans cet état-là !

— Eh, t'abuses, je suis toujours de bonne humeur ! se défendit John.

Il y mettait un point d'honneur. Sourire, rire, avoir toujours un bon mot, taquiner ses amis, déjeuner avec eux, rabibocher les gens, s'assurer que personne n'était laissé pour compte, arranger des coups pour ses potes quand il le pouvait. Il était John le souriant, John le joyeux. On l'aimait pour ça, et il mettait tout en œuvre pour être à la hauteur de sa réputation.

— Pas à ce point-là, répliqua Mike. T'es trop heureux, là.

John haussa les épaules, essayant de calmer son enthousiasme.

— Noël arrive ! répondit-il avec un sourire très convaincant. T'as tiré qui au fait au secret santa ?

— C'est pas censé être secret ? Et si c'était toi, couillon, hein, j'suis censé te répondre quoi ? Si je te mens, tu vas le savoir, et si je te disais la vérité, y'aurait plus de surprise !

John leva les yeux au ciel. Mike avait parfois un petit côté mélodramatique. Il n'y avait rien à faire dans ces cas-là. Il garda le silence en attendant que Mile reprenne. Il allait forcément reprendre, parce qu'il n'avait pas tiré le nom de John. S'il l'avait fait, John l'aurait su dans les trente secondes qui avaient suivi le tirage. Mike était un épouvantable menteur, à tel point qu'il était passé maître dans l'art de la franchise sans vexer personne. Il y avait deux personnes, dans ce lycée, à qui il ne fallait pas demander si telle coiffure ou tel vêtement nous allait bien : Sherlock Holmes, parce que sa franchise dépourvue de tact faisait jaillir des torrents de larmes. Et Mike Stamford, parce qu'il essayerait de mentir de manière si déconcertante qu'on savait que la coiffure ou la tenue en question était ridicule et ce pauvre Mike se ridiculisait au passage. Il ne savait donc rien cacher à personne, et s'il avait tiré le nom d'un de ses copains dans l'urne du secret santa, tout le monde l'aurait su.

— Molly Hooper, dit-il après un temps d'arrêt, comme prévu. Tu vois qui c'est ?

— Bien sûr.

Ça n'avait rien d'étonnant. John connaissait tout le monde, au moins de vue. En l'occurrence, il avait deux cours en commun avec Molly, et il l'aimait bien. Une jeune femme très discrète et effacée, qui parlait peu, rougissait facilement, mais qui réfléchissait vite et bien. John avait travaillé avec elle sur un projet de science, l'année dernière et il avait été bluffé par son efficacité.

— Tu sais ce qui pourrait lui faire plaisir ? demanda Mike.

— Messieurs Stamford et Watson ! Si vous voulez discuter, vous pourriez aller le faire avec grand plaisir dans le bureau de madame la directrice !

La voix forte de leur professeur de mathématiques les tira de leur conversation, et ils replongèrent dans leur bouquins, cessant aussitôt de bavarder, rougissant. Ils étaient de bons élèves, globalement, et ils savaient que la première menace n'était jamais fondée. Si leur professeur n'avait pas besoin de les reprendre une seconde fois, ils en étaient quittes pour avoir été affichés devant toute la classe, mais c'était tout. Pas d'avertissement, et certainement pas de remontrances dans le bureau de la directrice.

John en oublia la question de Mike à propos de sa destinatrice du secret santa, et il essaya de se concentrer sur son cours de maths.

Malheureusement pour sa capacité à comprendre son cours, son esprit recommença à repartir vers des contrées plus joyeuses, au lieu de se concentrer sur les formules et les théorèmes inscrits sur son cahier. Mike avait dit que John avait l'air trop joyeux, alors il essayerait de se contenir, ou il allait faire peur à Sherlock en fin de journée, lors de leur cours de chimie. Et on ne savait jamais, il était capable de refaire exploser quelque chose, le connaissant.

Mais John avait des raisons de se réjouir. Hier, alors que leur conversation écrite commençait un peu à s'essouffler, et que John ne savait pas comment la relancer en paraissant intelligent, et en intéressant Sherlock, c'était ce dernier qui l'avait fait.

Bien sûr, John avait été surpris au départ, et il avait craint que Sherlock n'ait découvert qui il était, mais après quelques messages, il avait acquis la certitude qu'il n'en était rien. Il pouvait se tromper bien sûr, mais John le sentait dans ses tripes. Sherlock ne savait pas qui il était, mais il avait décidé de tirer quelque chose de John. Il ne savait pas encore très bien quoi, mais il devinait que ça avait un lien avec certaines informations que Sherlock avait distillé, l'air de ne pas les lui donner, mais en faisant très bien passer le message.

C'était d'ailleurs des informations bizarres, et à la fois inintéressantes et passionnantes. De la part de n'importe qui au lycée, ça aurait été des rumeurs. De la part de Sherlock, aussi surprenantes que ces nouvelles étaient, John était certain qu'elles étaient fondées.

Il était donc en possession d'informations sensibles, sur la famille de Robin Stevens ; sur les relations charnelles entre Tim Horton et Dona Jones, une de leur professeure, que John n'avait pas personnellement, mais dont la réputation de rigueur faisait frémir des générations d'élèves. Si John révélait l'information donnée par Sherlock, cette réputation volerait en éclat, avec sa crédibilité, et l'autorité qu'elle exerçait facilement sur les élèves.

John ne savait pas vraiment ce qu'il était censé faire de ces données-là. Les diffuser ? Les taire ? En vérifier la véracité ? Faire courir les rumeurs ? Dire qu'elles provenaient de Sherlock Holmes, ce que tout monde considérait comme un gage de vérité absolue ? S'en servir pour faire chanter quelqu'un, ou bien gagner en popularité ? Tout un tas de possibilités qui s'ouvraient à lui.

À ceci près que son instinct lui hurlait « danger ». Il avait le sentiment que c'était un piège. S'il se mettait à parler de la relation entre Mrs Jones et Tim, alors qu'ils étaient tous les deux en couple, et que même s'ils étaient officiellement majeurs tous les deux, ça restait un élève qui couchait avec une adulte du lycée ; Sherlock pourrait sans doute très facilement remonter jusqu'à lui, et il saurait.

Et même si John ne connaissait pas Sherlock aussi bien qu'il l'aurait voulu, il était certain de quelque chose : il n'avait que mépris pour les rumeurs et les gens qui les répandaient. Sherlock savait les choses, mais il les diffusait rarement, parce qu'il n'en avait absolument rien à foutre de qui couchait avec qui, qui était alcoolique, qui avait été pénalement condamné pour proxénétisme et réseau de prostitution. Si Sherlock identifiait John, il le mépriserait, et c'était la dernière chose qu'il voulait. Il échouerait à cette espèce de test bizarre que Sherlock lui faisait passer.

Et puis s'il devait être sincère avec lui-même, John avait le sentiment qu'il se mépriserait lui-même s'il faisait tourner ces rumeurs.

Il n'était pas un saint, et il avait fait sa part dans les ragots du lycée, mais c'était des petites choses, sans conséquence, et surtout sans méchanceté aucune. Jamais les ragots blessants, jamais les moqueries sur le physique ou les choses graves. Lui-même avait été la cible de rumeurs, notamment sur les filles avec lesquelles il sortait, et tant que ça ne brisait le cœur de personne, ça lui semblait anodin.

Là, ça allait au-delà de briser des cœurs. Ça pouvait briser des vies. John ne voulait pas de ça. Il ne voulait pas de ces secrets que Sherlock lui avait révélés, et paradoxalement, il était heureux de mieux comprendre son crush, de savoir ce que ça faisait de vivre en sachant des choses qu'on ne voulait pas savoir.

Il n'en ferait sans doute rien, de ces informations. Il ne serait pas capable de les oublier, mais il n'en parlerait pas, à personne. Pas même à Sherlock en personne. Surtout pas à Sherlock en personne, ou il ferait le lien entre John et le correspondant dans son téléphone.

Peut-être était-ce réussir au test de Sherlock, peut-être était-ce échouer, John n'en savait rien et il ne pouvait vraiment pas prédire ce qui se passait dans son génial cerveau, mais au moins aurait-il sa conscience pour lui, et il ne serait honnête.


Il réalisa que son cours était fini quand Mike le secoua, le ramenant à la réalité. Sa feuille de notes était totalement vierge, et il n'avait qu'une vague idée de ce dont ils avaient parlé durant le cours. Il aurait volontiers demandé à Mike son aide et sa prise de notes, mais il savait que son pote ramait un peu dans cette matière-là, et qu'il aurait besoin de son cours pour réviser. Mike ambitionnait de faire médecine, comme John, et ce dernier était suffisamment noble et loyal pour ne pas le priver de cette opportunité. Ils avaient un exam blanc de maths avant les vacances de Noël, qui serait déterminant pour évaluer leur capacité à obtenir leurs A-level et donc entrer dans la fac de leurs rêves.

John trouverait une autre solution pour réviser, et éviter de se planter complètement. Il n'avait raté qu'un seul cours. Ça ne devrait pas être si terrible.

Il essayait de se persuader que ça irait, qu'il s'en sortirait, qu'il lui suffirait de potasser un manuel ce week-end quand il réalisa que tout cela était vain, car il avait officiellement basculé dans la quarante-deuxième dimension (au moins) :

— Bonjour, John.

Il avait rejoint son cours de chimie par réflexe, et la paillasse qu'il partageait avec Sherlock. Et ce dernier, pour la première fois de leur existence, venait de lui adresser la parole spontanément, pour lui dire bonjour, et juste bonjour. Le genre de babillage que Sherlock, en temps normal, exécrait.

John devait avoir l'air particulièrement surpris et hébété, parce que Sherlock le considéra bizarrement, comme s'il craignait qu'il ait fait un AVC sur place.

— John, tout va bien ?

— Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Sherlock Holmes ? articula lentement John. Si vous êtes un extraterrestre, sachez que nous sommes pacifiques, du moins pour la majorité d'entre nous, juré. Et que votre ressemblance avec Sherlock est vraiment bluffante.

Sherlock leva aussitôt les yeux au ciel, qu'aucun extraterrestre ou entité surnaturelle ne pourrait jamais imiter, et John rit, très fier de lui.

— Ton humour est désolant.

— Mon humour est fin, délicat, et fort apprécié de tous, répliqua John. Pas de ma faute si tu n'es pas assez intelligent pour l'apprécier ! Et puis, tu peux pas m'en vouloir d'avoir réagi comme ça. On a partagé quinze ans de cours, et déjà plus de trois mois cette paillasse, et c'est la première fois que tu me dis bonjour volontairement en premier. Attends, pardon, même que tu me dis bonjour tout court. D'habitude, tu détestes la parlotte inutile. Du coup, tu veux quelque chose de moi, en fait ?

Sherlock une expression indéchiffrable. John y lisait un mélange de surprise, de vexation, mais aussi de joie, et le tout ensemble était assez détonnant. Rien ne semblait d'ailleurs vraiment prédominer, et il était possible que tout cela ne soit qu'une projection de John.

— Pas spécialement, répondit Sherlock tandis que John s'installait. Mycroft m'a demandé de me faire des amis. Alors j'essaye.

Leur professeur passa dans les rangs, distribuant le polycopié des consignes de l'exercice du jour. Sherlock le regarda une fraction de seconde, comme toujours. Il savait déjà probablement tout de l'expérience, et comment y parvenir. Et comme toujours, il laisserait John le faire avec lui, à son rythme, et écrire le compte-rendu et les conclusions de leurs expériences. Puis ils remettraient au professeur le compte-rendu du Sherlock, parce qu'il serait mieux écrit, plus exhaustif, corrigeant toutes les erreurs du sujet le cas échéant. Et comme Sherlock corrigeait aussi les notes de John, celui-ci pouvait conserver, écrits dans ses mots à lui qu'il comprenait, son propre compte-rendu et avoir la meilleure base de travail pour réviser. John n'avait jamais eu des notes aussi parfaites que depuis qu'il était assis avec Sherlock en cours de chimie.

Tout en se lançant dans la lecture des instructions, tandis que Sherlock préparait déjà leur matériel, John poursuivit leur conversation. Une part de lui était inquiète que Sherlock lui parle parce qu'il avait deviné qui se cachait derrière le numéro anonyme avec qui il échangeait des SMS, et il voulait s'en assurer.

— Depuis quand tu écoutes ton frère ? Et en tout état de cause, est-ce que je dois être vexé que tu me parles uniquement pour une expérience liée à ton frère, ou flatté que tu m'aies choisi pour essayer d'avoir des amis ?

— Ni l'un ni l'autre, répliqua Sherlock en haussant les épaules. Je n'obéis pas à Mycroft, j'explore simplement mes options pour réfléchir à la possibilité.

— Je suis donc une de tes possibilités ?

— À vrai dire, tu es actuellement la seule possibilité dans tout ce lycée à qui je peux envisager de tenir une conversation plus de dix secondes sans nourrir des envies de meurtre et de suicide en simultané.

— Je vais choisir d'être flatté par ça, trancha John. Même si tu as une manière de le dire qui vexerait absolument n'importe qui.

— Premièrement, je ne vois pas absolument pas pourquoi, sinon que les gens sont trop susceptibles. Deuxièmement, tu n'es pas n'importe qui. Allume l'agitateur magnétique, ce sera mieux.

John fit de son mieux pour ne pas rougir de plaisir. Sherlock disait tout sur le même ton, les commentaires sur leur expérience de chimie autant que les compliments à John, et pourtant ce n'était pas désagréable à entendre, au contraire. Il lança l'appareil qui permettait à l'agitateur magnétique de remuer dans leur solution, et de la mélanger régulièrement.

Un instant, ils poursuivirent l'expérience en silence. John ne savait pas quoi dire, du moins sans trahir la chaleur de ses joues et le plaisir qu'il éprouvait de constater l'intérêt que Sherlock avait pour lui. L'avantage de devoir se concentrer sur l'expérience, c'était que Sherlock ne le regardait pas, et restait focalisé sur la solution transparente, qui devrait bientôt changer de couleur, au fur et à mesure qu'ils rajoutaient du réactif, goutte par goutte. Avec un peu de chance, il n'avait pas remarqué le rosissement intempestif des pommettes de John, donc il ne servait à rien de lui parler, sinon de lui offrir sur un plateau d'argent sa voix défaillante, porte ouverte à toutes les déductions que son cerveau générait.

— Pourquoi tu avais l'air perturbé, tout à l'heure ? demanda brutalement Sherlock.

Le cerveau de John se mit en grève instantanée, une sorte de blue screen mental qui risquait de durer un moment. Il n'était plus question de joues rouges, désormais, puisqu'il était devenu pâle comme la craie, désespéré à l'idée d'être si transparent.

— Hein ? laissa-t-il échapper avec l'air d'être un parfait idiot.

Au vu du soupir exaspéré de Sherlock, ce dernier partageait son opinion.

— Quand tu es arrivé en cours, précisa le génie. T'avais l'air absent. D'habitude tu es content de venir en chimie, pourtant. Tu as toujours l'air joyeux. Pourtant là j'ai dû te parler pour que tu réagisses. Ça n'allait pas ?

Il y avait beaucoup trop d'informations dans ces phrases pour que John, qui avait l'esprit lent et banal des simples mortels et non le génie des Holmes, puisse faire le tri facilement. Dans son cerveau, ça hurlait en vrac et dans le désordre : « Sherlock trouve que j'ai l'air joyeux ! », « Sherlock s'inquiète pour moi ! », « Sherlock m'a parlé parce qu'il pensait que j'allais mal, il s'inquiète VRAIMENT pour moi ! », « Sherlock a remarqué que j'aimais un peu trop les cours de chimie pour que ça ne soit pas suspect, si ça se trouve il SAIT ? », ainsi que le soulagement de savoir qu'il ne parlait pas de son rougissement suite à son compliment. La moitié des bonhommes de son cerveau dansait la gigue, l'autre paniquait, et le résultat à voir n'était pas très brillant sur le visage de John. Avec un peu de chance, c'était lui qui allait provoquer une explosion, cette fois.

— C'était à cause des maths, répondit John.

Le manque de précision était flagrant, et ça n'expliquait pas grand-chose, mais en l'état actuel du programme de redémarrage en mode sans échec qu'avait choisi de suivre son cerveau, c'était le maximum qu'il pouvait faire.

— Les maths ? interrogea Sherlock en fronçant les sourcils.

Même le génie qu'était Sherlock Holmes ne pouvait pas déduire et tout comprendre avec cette simple phrase. Ça ne l'empêchait de poursuivre l'expérience (sans jamais avoir besoin de relire le protocole), prendre les notes du compte-rendu, et faire la conversation à John sans s'y perdre, alors que John avait cessé de participer à leur solution. Se concentrer sur la conversation lui demandait déjà beaucoup trop d'efforts.

— Mon cours de maths, juste avant la chimie. J'ai pas pris de notes, on a les exams blancs bientôt, je veux faire médecine, j'ai besoin d'un A+ en maths lors de mes A-level, et là j'suis dans la merde, parce que j'ai rien suivi et je risque d'être largué grave.

— Oh, commenta Sherlock.

Mentalement, John se frappa contre un mur. Tenter de faire connaissance avec Sherlock pour le séduire par SMS était déjà un plan stupide, mais se ridiculiser face à lui dans la vraie vie n'était guère mieux. Ça n'en rendrait le râteau final, le soir du bal, que bien plus douloureux et prévisible. Sherlock n'avait jamais dû galérer dans un cours de toute sa vie. Il ne risquait pas de comprendre quoi que ce soit aux tourments de John.

— Je peux t'aider, si tu veux, proposa-t-il soudain.

Il avait toujours l'œil rivé sur leurs béchers, et John en resta bouche bée d'étonnement.

— En maths ? Tu ne suis pas le cours de maths avancé, ânonna-t-il bêtement.

— Non. Je m'y ennuyais. J'ai arrêté l'année dernière. C'était trop facile. Je ne suis pas certain d'être un bon prof, mais je peux t'expliquer ce que tu as raté, si tu veux. Ça ne devrait pas être bien compliqué.

Sa proposition était la pire du monde. John ne doutait pas qu'il essayait, qu'il essayait VRAIMENT de faire des efforts pour gérer sa sociabilité, se montrer aimable avec John, lui offrait son aide sincèrement. Mais la manière qu'il avait de le dire, c'était de l'arrogance à l'état pur, et il ne se rendait même pas compte. John avait envie d'éclater de rire et de soulagement tout à la fois.

— Comment peut-on s'ennuyer dans un cours avancé ? demanda-t-il, réellement intéressé.

Il savait que Sherlock était un génie, tout le monde le savait, principalement parce que ledit génie ne se privait pas de le dire à tout le monde, mais au point de s'ennuyer dans une classe avancée alors qu'il n'était qu'en première à l'époque, ça le surprenait.

Il savait que Sherlock était environ mille fois meilleur en chimie que leur enseignant, mais il ne lui semblait pas qu'il était à ce point au-dessus du lot dans toutes les matières.

À sa grande surprise, cependant, Sherlock ne partit pas dans un pamphlet assassin de l'incompétence des enseignants et du fait qu'il était meilleur qu'eux dès le berceau, au contraire, mais eut un regard nettement plus fuyant, comme si l'expérience qu'il menait était soudain devenue mille fois plus intéressante. Alors qu'il aurait pu la réaliser les yeux fermés, presque littéralement.

— J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? s'inquiéta John après un instant. Je veux dire, t'es pas obligé de répondre, tu sais. T'as le droit de dire que t'as pas envie d'en parler, que c'est pas intéressant, enfin tu sais bien, ces trucs qu'on dit pour échapper à une conversation qu'on veut pas avoir.

— Non.

John avait officiellement atterri dans une dimension parallèle : Sherlock lui adressait la parole, Sherlock lui faisait la conversation, Sherlock lui proposait de l'aide pour réviser. C'était tout ce dont il avait rêvé depuis toujours, et il ne comprenait absolument rien de la logique du cerveau du génie et à ce qu'il disait. Le destin avait un drôle d'humour.

— Non quoi ?

— Non, je ne sais pas quoi dire pour échapper à une question. Je n'ai jamais su quoi dire dans ce genre de cas. Comme dans la plupart des conversations, à vrai dire, où j'échoue à dire ce qu'il faut.

— C'est pourtant notre grande spécialité, à nous les Anglais, parler pour rien dire, notre fameux small talk, ce genre de conversations policées et parfaitement inutiles qui n'abordent aucun sujet important, et parfois permettent de répondre ou dévier les questions gênantes. Nous sommes spécialistes pour débattre de la météo pendant trente minutes s'il le faut, alors qu'on le sait bien, qu'il pleut.

Sherlock haussa les épaules.

— Pas moi. Jamais fait ça. Je dois être trop germano-français pour ça.

— Sherlock, tu es britannique.

— Pas ma famille. La famille de ma mère est française, et celle de mon père allemand.

— Et je suis certain que tu parles ces langues là à la perfection, comme une douzaine d'autres, mais tu es un pur produit britannique. Né et élevé ici. Est-ce que tu as vu ton frère ? Britannique. Jusqu'au bout des ongles.

— Je soupçonne Mycroft d'avoir été échangé à la naissance, répliqua Sherlock avec tout le sérieux du monde.

John éclata de rire, s'attirant les regards noirs des autres étudiants, et celui suspicieux de leur professeur. Il autorisait les discussions entre les binômes durant les expériences, puisqu'il fallait bien communiquer pour la réussir, mais rien n'était censé provoquer un fou rire dans les consignes. D'ailleurs, sans Sherlock pour sauver la situation, John aurait probablement complètement fait foirer leur expérience.

John se calma aussitôt, essuyant ses yeux humides, et se retenant de pouffer, histoire de ne pas se faire renvoyer.

— Au moins tu maîtrises l'humour ! commenta-t-il.

— J'étais très sérieux, répliqua Sherlock. Je le suis toujours.

— Bien sûr que tu es toujours sérieux. Tout comme tu sais parfaitement que ton frère est bien ton grand frère biologique, et ce depuis toujours.

Sherlock ne répondit rien, ce qui était un aveu en soi. Il était à la fois sérieux et parfaitement conscient que son code génétique et celui de son frère étaient issus des mêmes parents.

— Et tu maîtrises à la perfection le small talk, à mon sens, reprit John. Puisque tu as parfaitement réussi à me détourner de ma question initiale, félicitations. Par contre, si ce n'est pas abuser, j'aimerais quand même qu'on en revienne au sujet des maths, parce qu'en vrai, je pense que ton aide pourra m'être profitable, si ta proposition est toujours d'actualité. Et ne t'inquiètes pas de ne pas être le prof le plus pédagogue du coin : je sais déjà que tu seras le pire prof au monde. Mais comme je suis certain de ne pas être un bon élève attentif, ça me va. Au pire, ce sera marrant.

Manifestement, Sherlock n'avait pas la capacité d'intégrer autant de mots de la part de John sans difficulté, et il l'écoutait comme une bête curieuse le temps de tout intégrer, poursuivant leur travail en parallèle, le temps surtout de trouver quoi lui répondre, semblait-il, tandis que John souriait largement, très fier de lui.

Quoi que Sherlock répondît à sa proposition par la suite, il avait réellement l'impression d'intéresser son partenaire de labo, et c'était tout ce qui comptait pour lui. Peut-être qu'au final, il n'avait pas besoin de cette conversation anonyme par SMS pour apprendre à connaître Sherlock, et se révéler à lui au bal de Noël.

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