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Bonne lecture !
Mercredi 7 décembre
Sherlock songeait qu'il avait officiellement basculé dans une dimension parallèle. Et comme toujours quand son cerveau partait dans des réflexions lointaines et absconses, il le faisait avec rigueur. Il pouvait dater avec précision du moment où tout était parti en vrille dans son existence : à l'assemblée du premier décembre, quand son lycée avait décidé d'organiser ce stupide secret santa.
Ça faisait donc officiellement moins d'une semaine, et il était devenu complètement fou durant ce laps de temps. Ça expliquait assurément pourquoi il était chez lui, à attendre que John Watson vienne le rejoindre.
Au début, Sherlock voulait juste être poli. Il n'obéissait pas du tout aux remontrances de Mycroft, il menait simplement deux expériences de front :
Premièrement, envisager de trouver en l'inconnu de son téléphone quelqu'un à qui confier que sa vie familiale était totalement déconnectée de la raison. John Watson avait dit que c'était parfois plus simple de parler à un inconnu, et Sherlock en avait un dans son téléphone. Il avait fait quelques tests, parfois totalement opaques, parfois plus francs, pour tester le niveau de confiance qu'il pouvait avoir en l'inconnu, et à sa grande surprise, ça s'était révélé payant. Il avait révélé des secrets (des vrais, et des faux aussi) à l'inconnu, pour voir ce qui se retrouvait dès le lendemain en rumeurs au lycée, et il avait été surpris de voir que rien du tout. Même pas les petites broutilles débiles qu'il avait inventées ou déduites précisément pour cette conversation, s'intéressant pour cela à des gens qui lui sortaient par les yeux en temps normal. Qui que soit son interlocuteur mystère, il était une tombe. Du coup, Sherlock voyait encore moins de qui il pouvait s'agir. Mais comme le but de tout cela était qu'il reste un inconnu, un numéro de téléphone anonyme, juste une suite de chiffres — que son cerveau avait appris par cœur, malgré lui — il avait arrêté de réfléchir à qui cela pouvait bien être.
C'était plus facile à dire qu'à faire, fondamentalement. Son cerveau était régulièrement parasité par des déductions intempestives, ou des tentatives de déductions, au cours de leurs discussions.
Parce qu'ils discutaient. C'était un évènement improbable, que Sherlock n'aurait même jamais pensé voir arriver au cours de ses années de lycée. Mais l'autre écrivait, posait des questions, et s'intéressait réellement (ou bien faisait très bien semblant) aux réponses de Sherlock.
Alors Sherlock s'était mis à être un peu plus prolixe. Et découvrait avec surprise que non seulement il pouvait répondre aux questions (diverses et variées, de sa couleur préférée à son occupation favorite, en passant par comment réagir s'il se retrouvait sur une île déserte. Cette dernière conversation les avait occupés une grande partie de la nuit, Sherlock arguant que sans précisions sur la localisation de l'île et son aspect, il ne pouvait pas répondre et Inconnu inventait un paysage en retour, jusqu'à ce qu'il abandonne quand Sherlock lui argumentait qu'un tel endroit réunissant toutes les caractéristiques précitées ne pouvait purement et simplement pas exister à la surface du globe), mais il pouvait aussi s'intéresser à l'autre en retour.
Quand son téléphone vibrait d'une notification, il se surprenait à sourire. Ils pouvaient discuter parfois pendant des heures, quand ils rentraient chez eux après le lycée, chauffant son téléphone dans sa main, écrivant en continu, toute la soirée et une partie de la nuit. Sherlock n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil, et la nuit dernière, après une interruption des messages vers 22h (heure à laquelle Inconnu allait se coucher, a priori), ils avaient également eu quelques échanges entre 3 et 4h du matin.
Sherlock avait déduit de leurs échanges que Inconnu avait un club après les cours, parce qu'il était disponible plus tard que Sherlock pour discuter, mais ça ne l'emmenait pas bien loin, parce que tous les élèves britanniques avaient des clubs après les cours, à part lui-même, qui ne voyait nullement l'utilité de se mêler aux autres. Il dormait davantage que Sherlock, et était probablement un bon élève, ou du moins studieux et appliqué, parce qu'il n'envoyait pas de messages pendant les heures de classe. Parfois durant les intercours, mais c'était tout.
La réponse au milieu de la nuit, pour l'instant, était une anomalie dans leurs échanges, et Sherlock l'avait cataloguée en tant que tel, en attendant de pouvoir la rattacher à une habitude ou la supprimer comme un évènement isolé non reconductible dans ses statistiques mentales.
Il n'était pas certain de s'ils discutaient réellement beaucoup, parce que Sherlock n'avait jamais connu ça. Ses camarades parlaient toujours d'échanges, de réseaux sociaux, de messages, de commentaires, de conversations de groupe, et ça semblait leur prendre un temps fou et inutile qu'ils auraient pu passer nettement plus efficacement. De fait, Sherlock n'avait aucune idée de si, réellement, lui et Inconnu parlaient beaucoup — surtout ces deux derniers jours — ou si son impression était faussée par son inexpérience. Et il détestait ne pas savoir.
Hey ! Qu'est-ce que tu penses du régime alimentaire des pangolins ?
Il baissa les yeux sur son téléphone qui venait de vibrer. John allait arriver d'ici quelques instants. Sherlock n'était pas capable de gérer deux choses à la fois, pas quand l'une des choses était la drôle de relation qu'il nouait avec un inconnu, et l'autre son fantasme de toujours qui allait arriver chez lui en chair et en os.
Désolé, je ne suis pas disponible pour un débat actuellement. Je reçois un ami chez moi. Je ne manquerai pas de te prévenir quand je serai de nouveau disponible.
Ok ! A plus !
Parce que c'était ça, la deuxième expérience en cours de Sherlock. Se faire un ami en vrai. Il avait proposé à John de l'aider avec sincérité, parce qu'il était certain de pouvoir le faire, mais il avait aussi des intentions cachées. Essayer d'avoir une relation réelle avec un autre être humain, en espérant que ça ne tournerait pas au drame comme il en avait eu l'habitude jusque-là. Il avait choisi John comme cobaye pour des raisons parfaitement scientifiques et objectives, comme le fait qu'il était déjà disposé à la conversation avec Sherlock en amont, et qu'apprendre à le connaître permettrait de potentiellement mieux cerner ses attentes pour le cadeau du secret santa que Sherlock allait devoir lui faire. Ça n'avait absolument rien à voir avec les cheveux blonds paille coupés courts, les yeux plus bleus qu'un ciel d'été, la peau brunie par le soleil et toujours légèrement hâlée alors qu'ils vivaient en Angleterre, le sourire angélique, ou encore les muscles dessinés par le rugby qui flattaient relativement bien la silhouette avantageuse de John Watson, absolument pas. Sherlock était un scientifique. Il s'appuyait sur les sciences et la rigueur, et si sa bouche était asséchée d'angoisse parce que John allait arriver sous peu, c'était uniquement par expectative scientifique, et pas anxieux à l'idée d'avoir ce garçon sur lequel il ne fantasmait pas du tout dans sa maison, voire dans sa chambre.
Sherlock ne fantasmait jamais sur personne. Ce n'était pas dans sa nature. Il avait regardé d'un œil très perplexe ses camarades, au cours des années, à mesure que la puberté prenait le pas sur l'enfance, s'extasier sur des acteurs et actrices, des stars quelconques et des chanteurs et chanteuses. Les camarades masculins, surtout dans les vestiaires de sport, discutaient aussi de plaisir physique, de sexe et de performance, ce qui laissait Sherlock totalement de marbre. Il avait appris tout ce qu'il avait besoin de savoir sur la masturbation, le plaisir féminin et masculin, et la reproduction, dans les livres. Il y en avait au Manoir, comme sur la plupart des sujets du monde, et ses parents l'avaient laissé lire les gros volumes détaillés sans sourciller, conscients que Sherlock n'entendait pas mettre davantage ça en pratique qu'apprendre à dissoudre un corps humain dans de l'acide, ce qu'il avait également appris dans un bouquin au Manoir. Il trouvait ses camarades plutôt stupides d'accorder autant d'importance au physique, le leur et ceux de leurs pairs. Fantasmer sur d'autres n'avait jamais fait partie de ses activités régulières.
Mais John, c'était différent. Sherlock n'aurait pas réellement su le terme idoine à employer quand il pensait à John Watson. Il l'appréciait et pouvait envisager de passer du temps avec lui sans y être obligé parce qu'il connaissait John depuis toujours, que John ne l'avait jamais jugé, rabaissé, fait sentir comme anormal, et que sa bienveillance était sa qualité principale. C'était ce POURQUOI il aimait John. Mais s'il était entièrement honnête avec lui-même (et le problème de son cerveau, c'était qu'il pensait à tout, et que pour l'instant Sherlock ne savait pas le brider ou le contrôler), il n'y avait pas que ça. Il aimait aussi le physique de John, même s'il le nierait jusqu'à la mort. Il trouvait quelque chose d'attirant, d'agréable, dans le fait de regarder son corps, de voir son sourire, les muscles se tendre quand il jouait au rugby.
Scientifique dans l'âme et expert en recherches internet, Sherlock avait naturellement cherché des images de gens dont le physique coïncidait avec celui de John, pour voir si cela déclenchait chez lui les mêmes réactions que lorsqu'il pensait à John, ou pire, les mêmes réactions que ses camarades quand ils discouraient d'une actrice « super bonne » (et ne faisaient hélas pas référence à sa qualité de jeu dans les productions cinématographiques). La réponse ne s'était pas fait attendre : rien. Pas le moindre intérêt.
Il s'était dit que cela pouvait venir du fait que les images n'avaient aucun attrait pour lui, il avait besoin de voir le sujet évoluer, vivre, agir, être vivant. Mais les vidéos étaient rares, de parfaits inconnus, et aucun acteur n'avait le profil de John. Il s'était rabattu sur ses camarades de classe, mais le seul qui avait un physique à peu près semblable à celui de John s'appelait Sodric Shaw, et il était tellement stupide que Sherlock éprouvait une profonde répulsion à son égard.
Il en avait conclu qu'il ne pouvait rien en conclure, ce qui le frustrait un peu. Il détestait ne pas savoir. Alors faute d'un meilleur terme, il se reconnaissait dans son for intérieur un intérêt certain pour John Watson, pour sa personnalité et son physique, et utilisait le terme « fantasmer », faute de mieux.
Ce fut un cri qui le tira de sa torpeur stressée. Il se précipita aussitôt en direction de la porte de la cuisine, laquelle n'était pas du tout la porte d'entrée, et devant laquelle se trouvait John, tout penaud, les joues rougies par le froid et sa marche pour arriver jusqu'ici. Musgrave était perdu en plein milieu de la forêt. Sherlock oubliait souvent que pour la plupart des gens, vivre dans un Manoir dans un terrain de plusieurs hectares, au milieu d'une forêt, possédant son propre cimetière, et une rivière en contrebas, n'était pas un truc habituel. Lui avait grandi ici, c'était la norme.
— Hum, désolé, s'excusa John. J'ai pas trouvé de sonnette. Enfin, j'imagine que ça aurait pu être un heurtoir, dans votre dimension du XIXe siècle, mais ça non plus, j'ai pas trouvé. Du coup, j'ai frappé au carreau, mais y'avait personne dans la pièce, et personne m'a répondu et j'avais pas ton numéro pour t'appeler, et bref, hem, j'ai crié, j'ai dû avoir l'air stupide, désolé, mais... Enfin, voilà. Salut.
John avait l'air monstrueusement gêné, et Sherlock se fustigea. Il ne pouvait pas se voir, mais il devait avoir les yeux écarquillés comme une chouette réveillée en plein jour, au fur et à mesure qu'il réalisait qu'il était un imbécile (il aurait dû donner son numéro à John la veille, quand ils avaient convenu de se retrouver après les cours chez Sherlock, mais John devait repasser chez lui d'abord et arriverait un peu plus tard), qu'il ignorait où se trouvait leur sonnette (est-ce qu'ils en avaient au moins une ? Est-ce qu'elle était fonctionnelle ? Pourquoi est-ce qu'il n'avait pas pensé à le vérifier plus tôt ?), et que John Watson se trouvait sur le pas de sa porte (JOHN WATSON SE TROUVAIT SUR LE PAS DE SA PORTE).
John n'avait jamais franchi ce seuil. Leurs relations d'enfance s'établissaient dehors, dans le parc, la rivière et la forêt. Il n'était jamais entré. Personne n'était jamais entré dans la maison. Personne depuis Victor. Et il y avait un nœud désagréable dans la gorge de Sherlock, qui n'avait rien à voir avec les « fantasmes » qu'il nourrissait pour John. Une voix maligne, un peu trop perchée, s'éleva dans son cerveau : « et si toutes les personnes qui franchissaient ce seuil étaient destinées à souffrir ? Faire entrer John reviendrait à le condamner à la douleur ? Tu veux faire souffrir John ? Tu VAS faire souffrir John. C'est tout ce à quoi tu es bon, Sherlock, faire souffrir... »
Il était incapable d'arrêter la voix. Si ça n'avait tenu qu'à lui, ils se seraient installés dehors pour réviser. Mais en plein mois de décembre en Angleterre, la proposition relevait du stupide, alors que Musgrave jouissait d'un chauffage très performant diffusant une douce chaleur partout, et d'une bonne dizaine de cheminées, même si elles étaient éteintes. John, d'ailleurs, n'avait pas de gants, et les mains rougies et craquelées par le froid. Le laisser dehors n'était ni poli, ni une bonne idée.
— Notre Manoir ne ressemble en rien à un manoir Tudor du XIXe siècle, mais au demeurant, je ne sais même pas si on a une sonnette, répondit soudain Sherlock, reprenant le fil de pensées bien antérieures, mais en adéquation avec la phrase de John. Généralement, on entre. Personne ne pose de questions. Les portes sont rarement fermées. La prochaine fois, tu n'auras qu'à rentrer, il n'y aura pas de problème.
Il s'écarta pour laisser passer John, qui pénétra dans la maison avec reconnaissance, frissonnant dans son léger manteau, trop heureux de sentir la chaleur de la maison Holmes.
— Merci ! Dis donc, c'est pas dangereux, toutes les portes ouvertes comme ça ? N'importe qui pourrait rentrer ?
Sherlock haussa les épaules.
— On est au milieu de nulle part. Crois-moi, dans cette maison, les monstres sont déjà dedans, ils ne viennent pas de l'extérieur.
John, qui promenait son regard sur la cuisine et la faïence, en revint à Sherlock, complètement perplexe.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Rien, répliqua Sherlock. Tu veux du thé ? Mets-toi à l'aise. Ma chambre est là-haut, si ça te convient. Sinon on peut rester ici, ou dans un salon du rez-de-chaussée.
— Tu me fais visiter ? réclama John en ôtant son manteau, le suspendant à une chaise de la table de la cuisine
Sherlock catalogua mentalement tous les coins et les recoins de la maison, tout ce qui posait souci, tous les endroits où il n'allait plus et tous les mauvais souvenirs.
— Non, trancha-t-il. La maison est grande, ce sera trop long, on ne va pas perdre du temps. Du thé ?
Il faisait réellement des efforts pour être un hôte acceptable. Proposer du thé était son niveau maximum de politesse.
— Oui, merci, accepta John. Ça nous réchauffera. T'as du miel, avec ? J'aime bien le miel.
Sherlock, qui s'était propulsé vers la bouilloire dès l'acceptation de John, se figea dans son mouvement. John aimait le miel. Sherlock adorait le miel. C'était stupide, mais l'idée d'avoir quelque chose en commun avec John le fit rougir.
— Bien sûr, acquiesça-t-il.
Il y eut un silence gêné entre eux durant un instant, tandis que Sherlock sortait un plateau, des tasses (dépareillées, c'était grave ? Est-ce que la politesse aurait dû lui faire trouver deux tasses identiques ? Il connaissait les us et coutumes des réceptions aristocratiques pour les avoir appris dès son plus jeune âge, mais personne ne lui avait jamais donné un mode d'emploi pour faire du thé à un copain d'école qu'on recevait chez soi. Pourquoi n'y avait-il pas de mode d'emploi ?), le thé, le miel, des cuillères, et faisait chauffer l'eau.
Ce fut John qui le brisa, et c'était sans doute mieux pour tout le monde, ou Sherlock aurait probablement dit quelque chose qu'il ne fallait pas.
— Tes parents sont là, au fait ? Que j'aille me présenter, dire bonjour ?
— Oh non. Il n'y personne. Juste moi. Il n'y a jamais personne, ici.
— Comment ça ?
Sherlock haussa les épaules.
— Mycroft travaille à Londres. Mes parents ne sont pas souvent là. La plupart du temps, je ne les vois pas, souvent pendant plusieurs jours d'affilée. Je les croise parfois le matin avant d'aller au lycée, c'est tout. Il n'y a jamais personne.
— Mais, le soir ? Pour dîner ? Le week-end ?
Sherlock recommença le même geste de désintérêt, tandis que la bouilloire commençait à produire son sifflement caractéristique de l'eau qui frémissait.
— Le frigo est rempli régulièrement. Je mange quand j'y pense. Parfois, je les croise le week-end, mais c'est rare. Ils sont occupés. Mycroft appelle de temps en temps pour vérifier que je suis en vie. Je ne réponds pas, la plupart du temps. Du coup, il essaye de trouver des stratagèmes pour me faire répondre. C'est drôle.
L'air horrifié de John, et profondément compatissant, ne semblait pas trouver ça drôle du tout. Pour la première fois de sa vie, Sherlock tenta de voir sa situation par un prisme extérieur. Lui ne souffrait plus de cette solitude. Il en avait l'habitude, et ses parents étaient devenus depuis si longtemps des étrangers pour lui qu'ils ne lui manquaient pas le moins du monde. Être seul lui convenait. C'était moins risqué que lorsqu'il y avait du monde.
Mais soudain, il réalisa que pour un tiers, il était abandonné, mineur, isolé dans une baraque immense et vide. Il n'y avait jamais réfléchi ainsi.
Fort heureusement, la bouilloire siffla de toute ses forces, et il versa l'eau chaude dans la théière, avec un sourire de façade. Ramassant le plateau, il inspira et annonça :
— On y va ?
John lui sourit en retour, son cœur manqua un battement.
— Je te suis !
Sherlock avait monté l'escalier et le plateau, précédent John, conscient que les yeux de ce dernier furetaient partout où ils pouvaient, essayant d'en apprendre plus sur l'immense Manoir. Sherlock avait l'habitude du décor, mais il essayait de réfléchir à ce que cela pouvait donner, vu par des yeux extérieurs. Est-ce qu'il existait des preuves visuelles, dans les murs, les lambris, les tableaux, les portes, les meubles, les plantes, que la famille qui vivait ici était profondément brisée et dysfonctionnelle ? Sherlock pouvait dire ce genre de choses chez les autres, mais tout le monde n'avait pas sa capacité d'analyse. Et ici, il était tellement habitué à sa maison qu'il ne savait pas comment la voir de l'extérieur.
— Hum, c'est là, commenta-t-il en désignant la porte sa chambre. Tu peux m'ouvrir ?
Il avait claqué sa porte comme toujours, par réflexe, sans penser qu'il allait revenir les mains pleines, et dans l'incapacité d'actionner la clenche, sinon de poser son plateau de thé.
Fort heureusement, John se précipita pour lui ouvrir la porte, et ce faisait, débarqua dans l'antre de Sherlock le premier, ce dernier le suivant de très près.
Il prit brutalement conscience que ça non plus, il ne l'avait pas prévu. Sa chambre était à son image. Il le savait, parce que les autres chambres de la maison ne ressemblaient pas à ça du tout, et les chambres d'amis étaient vides et impersonnelles. La sienne était pleine à craquer de son bazar, de livres, de matériel de chimie, de bouquins de criminologie. Il avait une douzaine de plaques entomologistes au mur, et un fatras varié au sol, sur toutes les étagères, et y compris son lit, qui n'était évidemment pas fait. Son bureau, pourtant immense et occupant tout un pan de mur sur une fenêtre, était envahi par ses expériences et ses cours, Sherlock n'ayant absolument pas le réflexe de s'y installer pour travailler, pouvant se poser n'importe où pour cela.
Il y avait aussi beaucoup de témoignages de son enfance. Son bicorne, sur une étagère, son sabre de bois, ses bateaux pirates. Quelques livres, des dessins aux murs (pas forcément de lui, au demeurant), et des herbiers qu'il fabriquait, l'été, quand il s'était passionné pour les plantes, surtout si elles étaient vénéneuses ou urticantes.
Qu'est-ce que cette pièce disait de lui ? Pourquoi n'y avait-il pas songé avant ?
— Waoh, s'extasia John. C'est immense ! Et ça te ressemble tellement !
Sherlock en fut profondément perplexe. Il dégagea avec fracas une partie du bazar de son bureau (et donc fit s'écrouler au sol une pile de feuilles, rien d'important, des calculs différentiels faux et inutiles de physique quantique, il avait oublié un vecteur) pour déposer son plateau.
— Merci... je suppose ? Je vais chercher une autre chaise. Installe-toi.
Quand il revint dans la pièce, terrifié d'avoir laissé John trop longtemps seul, il découvrit que son nouvel « ami » s'était arrogé sa chaise de bureau, fait de la place devant lui sans rien casser ou déplacer trop loin, avait ôté le thé de l'eau chaude parce qu'il avait assez infusé, et servi deux tasses, et avait sorti ses affaires de maths. Il était là pour bosser, et même si son regard se promenait sur les étagères, il était concentré sur cet objectif.
— Ok, annonça bravement Sherlock en s'installant à côté de lui. Quelle est la dernière chose que tu as retenu, et qu'est-ce que tu as raté ?
John lui répondit, désignant ses cahiers. Sherlock inspira, et entama son cours magistral en réponse.
Il faisait nuit noire, et ce depuis longtemps. La nuit tombait tôt en hiver en Angleterre. La chambre de Sherlock baignait dans la chaleur du chauffage allumé à fond. Il n'avait pas de cheminée dans sa chambre, mais il y avait dans la bibliothèque à côté, et il aurait sans doute dû allumer des cheminées, mais il n'avait pas pu s'y résoudre. Il ne pouvait plus s'y résoudre. Plus jeune, Musgrave était chauffée uniquement par les cheminées, et le complexe circuit qui permettait de diffuser la chaleur de celles-ci. Puis Sherlock avait eu horreur du feu, et ses parents avaient fait faire des travaux d'une complexité terrible pour installer un chauffage au sol hyper-moderne. Ils avaient payé très cher pour ça, parce que l'hiver commençait et Sherlock refusait d'entrer dans les pièces avec un foyer de cheminée, et faisait des crises d'angoisse. Le bâtiment, cependant, ne pouvait pas être rénové en claquant des doigts. Il fallait conserver son cachet, son plancher d'époque et les moulures des encadrements de ses fenêtres. Cela avait nécessité des spécialistes payés rubis sur l'ongle au prix fort.
Ils avaient travaillé pendant plusieurs heures, Sherlock expliquant de son mieux le cours que John avait raté, mais aussi tous les précédents, et probablement une bonne partie des suivants. John n'hésitait jamais à l'interrompre quand il ne comprenait pas, rétorquait, réfléchissait, prenait des notes. Sherlock, certes, était celui qui expliquait, mais jamais leur conversation ne fut à sens unique. John était intelligent, et avait du répondant, au plus grand plaisir de Sherlock. Ils débattirent et révisèrent ainsi durant toute la soirée, allumant toutes les lampes de la chambre quand la nuit tomba définitivement sur la maison.
Ils auraient pu sans doute continuer comme ça encore longtemps, si l'estomac de John ne les avait pas brutalement rappelés à l'ordre.
— Oh mon Dieu, pardon ! rougit John quand ils entendirent son estomac grogner. Je suis désolé, je...
— Tu as faim ? constata Sherlock, surpris.
— C'est une vraie question ? Non parce que la réponse est relativement évidente, et tu détestes les questions dont les réponses sont évidentes, semble-t-il. Tu m'as insulté deux fois en l'espace des deux dernières heures parce que tu jugeais mes questions trop évidentes.
C'était parfaitement objectif, et dit sans la moindre méchanceté. Sherlock aurait dû trouver ça plutôt agressif, mais en réalité, il était flatté. Il aimait quand les choses étaient fondées et vraies, et John venait de dire quelque chose d'entièrement fondé et vrai.
— Tu peux manger ici, si tu veux, répondit-il à la place. Enfin, sauf si tu préfères rentrer. Il doit y avoir à manger dans la cuisine, normalement. Enfin, tu peux rentrer chez toi également. On peut finir ça plus tard.
John consulta sa montre, se mordant les lèvres, gêné. Sherlock grava l'expression dans un coin de sa mémoire immédiatement, parce qu'il trouvait ça... [qualificatif à trouver] ajouta-t-il également dans son Palais Mental, parce qu'il ne trouvait pas le mot idoine.
— Dans tous les cas... proposa timidement John. Je pourrais revenir bosser avec toi ? Je veux dire, j'ai plus avancé en une soirée avec toi que durant dix ans de cours de maths. Je sais pas d'où tu tiens toutes ces connaissances, Sherlock, mais j'apprécierais pouvoir continuer avec toi. Si t'étais ok. J'me doute bien que je te sers pas à grand-chose, en retour de tout ce que tu m'apportes mais... enfin, si ça t'ennuie pas trop. Et si tu peux m'aider dans d'autres matières aussi... Mais j'veux bien dîner aussi. Enfin. Si ça t'embête pas.
Sherlock ne l'avait pas vue venir, celle-là. Jamais il n'aurait cru que John aurait pu apprécier le temps passé en sa compagnie au point de vouloir revenir. Lui avait adoré ces heures passées en sa compagnie. Pour la première fois depuis très longtemps, le Manoir lui avait paru vivant, et chaleureux. Même si ce n'était que sa chambre, et les alentours, et que tout le reste était plongé dans le noir et ses fantômes, c'était déjà un miracle.
— Tu peux revenir absolument quand tu veux, déclama-t-il d'un ton grandiloquent.
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