Bonne lecture !

Jeudi 8 décembre

John se réveilla, et comme d'habitude, saisit son téléphone pour lire les notifications de la nuit. Et il y en avait. Toutes de Sherlock, parce que manifestement, son ami ne dormait jamais, ou très peu.

Sauf qu'au lieu de lui faire plaisir, John sentit son ventre se nouer, et il serait volontiers retombé dans ses oreillers pour se rendormir et ne pas affronter le reste de sa journée.

Ils avaient passé une excellente soirée, la veille, avec Sherlock. Il avait paru content d'avoir de la compagnie pour dîner, et avait annoncé qu'il mangeait très peu, mais que John pouvait bien manger ce qu'il voulait. Il n'avait pas sourcillé quand John avait dévoré une quantité presque honteuse de nourriture. Mais pour une fois qu'il pouvait manger convenablement, les placards pleins à craquer de Sherlock l'avaient emporté sur sa mauvaise conscience et le frigo presque toujours vide, chez lui.

Le problème était qu'une fois rentré chez lui, après dîner, son portable avait vibré. Sherlock lui avait envoyé un message. Du moins, Sherlock avait envoyé un message à l'inconnu de son téléphone. Pour reprendre la conversation qu'ils avaient, avant leur après-midi ensemble. John était tellement heureux de leur temps passé ensemble, et du fait qu'il lui écrive un message, qu'il avait répondu aussitôt. Et il avait oublié de culpabiliser.

C'était arrivé des heures plus tard, quand il était allé se coucher, et que dans l'obscurité de sa chambre, son cerveau s'était mis à gamberger.

Lui savait qu'il discutait avec Sherlock, tant en vrai que par messages. Mais à voir la teneur des SMS de Sherlock, lui n'en avait aucune idée. Il semblait mener la conversation écrite dans un but bien précis, que John n'arrivait pas vraiment à cerner, mais qui n'avait pas la même finalité que leur temps passé ensemble.

Et il ne savait pas comment survivre à ça pendant encore plusieurs semaines. Ce qui lui avait paru être une excellente idée quand il avait réclamé le numéro à Greg lui semblait désormais être une erreur monumentale. Parce que s'il poursuivait cette relation étrange et absolument surprenante qu'il commençait à nouer avec Sherlock, à un moment donné, ils échangeraient leurs numéros. Ne serait-ce que pour échanger sur leurs horaires, et quand ils pouvaient se voir, si John pouvait entrer dans le Manoir, ce genre de choses. Et quand il comprendrait que le numéro de John était celui de l'inconnu de son téléphone, ce serait une catastrophe.

— Raaaaaaah ! gémit-il de frustration en étouffant son cri dans son oreiller.

La journée s'annonçait sous de très mauvais augures.


Il n'avait pas vu Sherlock de la journée, ce qui était relativement cohérent, parce qu'ils n'avaient pas de cours en commun, le jeudi. En revanche, John avait eu un cours de maths, et il avait brillé comme jamais.

— Mec, comment t'as fait ça ? T'avais l'air de rien écouter, la dernière fois.

Mike béait d'une admiration sincère, et sans jalousie aucune. C'était une des raisons qui faisaient que John aimait être ami avec Mike. Il avait ses défauts et parfois mauvais caractère, mais il fallait reconnaître qu'il n'était jamais jaloux ou envieux. Il appréciait apprendre, conforter ses connaissances, et ne se vexait jamais si quelqu'un se retrouvait plus doué que lui dans une matière, alors qu'il était un élève brillant et doué. Pour John, faire des études de médecine relevait d'un parcours du combattant, et il travaillait déjà dur pour avoir les notes nécessaires pour cela. Pour Mike, qui avait les mêmes ambitions, il s'agissait d'une évidence (toute sa famille était médecin ou dans le domaine médical, de toute manière) et d'une formalité. Il était réellement brillant, même s'il galérait parfois en maths.

— J'ai bossé, marmonna John, gêné, en réponse. J'avais rien suivi du cours dernier, t'as raison. Alors j'ai voulu rattraper ce que j'avais loupé. J'en ai peut-être fait trop...

— Ah bah oui, carrément, oui !

John avait bien répondu à toutes les questions de leur professeur, et même au-delà. Et il pouvait remercier Sherlock pour cela. Et plus que Sherlock, il pouvait remercier la mère de ce dernier.

Au cours de leurs discussions et révisions, la veille, Sherlock avait consenti à lui dire, dans un moment de négligence, qu'il était si doué en maths et n'avait plus besoin d'en suivre les cours, parce que sa mère lui avait tout expliqué durant son enfance, et qu'elle était, manifestement, ultra-diplômée sur la question et travaillait dans ce domaine. John avait deviné, à travers les non-dits de Sherlock, que sa mère était nettement plus douée qu'il le laissait sous-entendre.

Il avait fait ses recherches, la veille, et aujourd'hui encore, entre deux cours, lisait des articles élogieux sur Violet Vernet. Elle n'utilisait pas son nom d'épouse, mais celui de jeune fille, et d'origine française, pour signer ses publications. Avec Violet Holmes, il n'y avait aucun résultat sur Google. Mais sur la boîte aux lettres à l'entrée du domaine, il y avait ce nom de Vernet, alors John avait tenté sa chance. Le deuxième résultat était une page Wikipédia dédiée à Violet Vernet. Il n'y avait pas de photo, mais l'âge et les informations collaient. Et il était écrit en toutes lettres « récompensée par la médaille Fields », une année avant la naissance de Mycroft, a priori.

Tard la veille, John avait donc découvert que la mère de son nouvel ami avait l'équivalent d'un putain de prix Nobel en maths, et qu'il devenait soudainement beaucoup plus logique que le génie qu'était Sherlock n'avait nul besoin de suivre les cours, s'il avait une telle professeure à la maison depuis son plus jeune âge.

Et John avait le droit d'avoir Sherlock comme prof particulier, et il en était plus heureux que jamais.

Même sans l'avoir vu de la journée, ou sinon de loin, aperçu dans les couloirs, Sherlock avait hanté ses pensées. La part rationnelle du cerveau de John savait que rien n'allait dans le bon sens. Il était supposé mettre enfin fin à son béguin stupide pour Sherlock en se prenant un râteau à la fin du mois, pas développer des sentiments de plus en plus importants pour lui.

Surtout que par ailleurs, John continuait de lui envoyer des messages en tant que correspondant mystère. Il culpabilisait de le faire, mais Sherlock répondait. Sherlock était presque drôle. Sherlock avait cessé d'avoir une conversation monosyllabique et lui écrivait vraiment.

Et John, que Dieu lui pardonne, n'était qu'un ado légèrement mordu de ce garçon qu'il avait connu presque toute sa vie. Il n'était pas capable de mettre fin à cette conversation.

Heureusement, l'entraînement de rugby lui permit de se changer les idées. Le temps était glacial, et aussi humide qu'on pouvait s'y attendre au mois de décembre en Angleterre. Bien sûr, ils étaient tenus d'être en short, à courir sur un terrain détrempé, et à essayer d'envoyer valser leurs adversaires, tandis que Greg sifflait et leur aboyait des ordres.

Sur le papier, ça sonnait comme le pire truc au monde. Dans les faits, John se surprenait à apprécier cela bien plus qu'il n'aurait dû. Le froid et l'humidité pénétraient ses os, mais au lycée, il pouvait ensuite prendre une longue douche chaude. Et le fait de devoir courir par ce temps l'empêchait de penser à quoi que ce soit d'autre, et ça avait une vertu relaxante certaine.


— John ? Qu'est-ce que tu fiches là ? T'as cours, demain, enfin ! Tu bois quoi ?

John se retourna brusquement sur son tabouret de bar, surpris d'entendre autant de reproches en une seule phrase. Il savait bien qu'il n'aurait pas dû être là, mais la plupart du temps, tout le monde se fichait ici qu'il soit bien trop tard et qu'il soit à peine majeur.

Greg, cependant, n'était pas de ce genre-là. Il regardait John, sourcils froncés, réellement agacé de le trouver là. John n'avait jamais trop compris ce que son ami faisait dans ce patelin perdu au milieu de l'Angleterre, alors que Londres était à moins d'une heure de train, ce que pas mal de travailleurs faisaient tous les matins et soirs. Mais Greg, en stage pratique de l'école de police, s'était retrouvé affecté dans leur petite ville, qui méritait presque le terme de village. Pourtant, il était l'un des meilleurs de sa promotion, et John ne comprenait pas vraiment pourquoi il était puni au point de finir dans un trou perdu comme ça. Sans compter qu'en plus, comme il avait du temps libre, il était l'entraîneur de rugby du lycée, ce qui faisait qu'il s'arrachait les cheveux à essayer d'obtenir quelque chose d'une douzaine d'adolescents grincheux et boutonneux, nettement plus intéressés par courir les filles que derrière un ballon ovale, même si John, en sa qualité de capitaine, avait réuni des cinglés qui aimaient ça autant que lui.

Et pourtant, il semblait très satisfait de son sort, et prenait son rôle très au sérieux. Il y avait nettement moins de lycéens l'œil vitreux d'une nuit de cuite en cours le matin, depuis qu'il était là. Les gérants des établissements n'étaient pas toujours très regardants sur l'âge de leurs clients — ils les avaient vu grandir et avaient perdu le fil de leur âge au bout d'un moment. Dès qu'ils avaient mué ou pris des seins, généralement, ça leur suffisait — mais Greg, lui l'était. Et comme il côtoyait tous ces gosses au lycée, il savait parfaitement qui avait le droit d'être là ou non. Et n'hésitait pas à user de son insigne de flic pour renvoyer dans leur lit tous les impudents qui tentaient des sorties en semaine. De facto, ils étaient de moins en moins nombreux à tenter le diable.

Et John n'était jamais de ceux-là.

— Je tourne au ginger ale, répondit-il en levant son verre. Et j'suis pas là de mon plein gré.

Greg se laissa tomber sur le tabouret à côté de lui, et renifla son verre, qui n'exhalait aucune odeur d'alcool. D'ailleurs, même s'il était tard, John avait le regard fatigué du mec qui aurait préféré être dans son lit, pas celui qui avait bu plusieurs pintes et commençait à avoir les yeux brillants par l'alcool.

— John, qu'est-ce que tu fous là ? soupira Greg en se frottant les yeux. Il est tard. T'es un gosse.

— J'suis majeur, officiellement, je te rappelle. J'ai le droit d'être là, et même de boire, si je voulais.

— T'es au lycée.

— Je sais. Mais c'est pas de ma faute.

Il tendit le doigt vers un point plus éloigné de la salle, là où il y avait le plus de verres vides, de gens chancelant, de bruit, rassemblement autour d'un jeu de fléchettes qui devenait de plus en plus dangereux au fur et à mesure que l'alcoolémie des joueurs augmentait.

Greg suivit du regard la direction annoncée, reconnut deux silhouettes parmi les buveurs, et soupira.

— Je suis désolé.

— C'est pas de ta faute, l'excusa John.

— Ça justifie quand même pas pourquoi t'es là, en fait. Je veux dire... ça n'a rien d'inhabituel, et pourtant tu ne sirotes pas des ginger ale ou des shirley temple tous les deux jours...

John haussa les épaules.

— On s'est disputés. J'ai pris les clés de voiture, parce que j'en ai marre qu'elle aille plus loin et que j'angoisse tous les matins en me levant pour savoir si la voiture est dans l'entrée ou non, et dans quel état... Je sais pas trop bien comment on en est arrivés là dans la conversation, mais elle a accepté de pas prendre la voiture si je venais avec elles. Donc... me voilà.

— Le bar ferme à une heure du matin. Tu sais qu'elles vont faire la fermeture ? Tu vas attendre ? T'as cours à quelle heure, demain ?

John haussa les épaules en reprenant une gorgée de sa boisson. Ce n'était pas vraiment comme s'il pouvait apporter une réponse sensée à ces questions.

— C'est pas comme si elles avaient l'air de se rendre compte de ta présence, en plus. Tu pourrais partir qu'elles n'en sauraient rien.

— Je sais. Mais quand elles partiront, là, elles tiqueront, et j'en serai quitte pour une autre engueulade plus tard... Et puis... comme ça je suis sûr qu'elles rentrent à la maison.

— Pour l'engueulade potentielle, j'peux rien faire... Mais pour les faire rentrer en sécurité, je peux m'en charger si tu veux.

John regarda Greg avec un regard de reconnaissance éperdue. Ça ne changeait effectivement rien au problème qu'il risquait de se disputer avec sa mère, à la fin, mais ce n'était pas vraiment comme si c'était quelque chose de rare. Il lui semblait souvent que leur maison fonctionnait en deux modes : silence mortuaire ou hurlements. Et qu'ils hurlent pour ça ou autre chose, au demeurant, ça ne changeait pas grand-chose.

Il était en outre réellement épuisé, et allait en cours à huit heures le lendemain, il voulait rentrer. Et puis pour des raisons nettement moins avouables : il n'avait pas écrit à Sherlock depuis un moment, parce qu'il ne voulait pas le faire tant qu'il était au bar. Sherlock était une bonne chose dans son existence, il ne voulait pas le gâcher en lui écrivant alors qu'il était dans une mauvaise phase. Et puis demain, il avait cours de chimie, donc il verrait Sherlock. Et il voulait être en forme, réveillé, frais, dispo et charmant. C'était pathétique, c'était puéril, mais John avait dix-huit ans et un gros béguin pour cet homme, alors de temps en temps, il s'accordait le droit d'être pathétique et puéril. Ça lui faisait du bien.

— Ça t'embête pas ? demanda-t-il cependant à Greg.

— Je te le propose, John, lui répondit doucement Greg. Si ça m'embêtait, je ne te le proposerais même pas. Cesse de douter et de tout porter sur toi. Rentre te coucher, ça te fera pas de mal.

— Et toi ? Tu bosses pas demain ?

Greg rit doucement.

— Si, mais j'suis flic. Je peux survivre à une nuit blanche et continuer de bosser le lendemain, alors je devrais m'en sortir, même en rentrant à deux heures du mat s'il le faut, t'inquiètes pas.

— Merci Greg !

John siffla la fin de sa boisson d'un seul tenant, le soda lui picotant la gorge, avant de descendre du tabouret du bar, et de venir serrer son ami dans ses bras, dans un mouvement un peu incontrôlé. Leur amitié était étrange et leur patrimoine de britanniques jusqu'au bout des ongles rendit l'étreinte un peu bizarre, mais Greg le serra brièvement contre lui, et ce fut suffisant pour tous les deux.

— John, juste un truc, le retint Greg alors qu'il posait de la monnaie sur le bar pour payer avant de partir.

John s'immobilisa, surpris. Un bref instant persuadé que Greg venait de changer d'avis, qu'il n'avait plus qu'à se réinstaller à sa place, sauf qu'il n'avait plus rien à siroter pendant des heures, qu'on allait lui demander de consommer s'il voulait rester, et qu'il venait déjà de racler le fond de son porte-monnaie pour payer son soda, et il ne pouvait pas faire plus.

Toutes ces pensées se bousculèrent très rapidement en lui, le glaçant de l'intérieur. Greg avait l'œil suffisamment entraîné pour percevoir son bref trouble, mais il était incapable d'en deviner la raison. Il n'était pas Sherlock. Sherlock aurait probablement lu tout ça en John très facilement.

— Au lycée, personne n'est au courant, non ? De...

Il désigna la piste de danse/fléchettes/foule alcoolisée.

John secoua la tête négativement, confirmant ainsi les propos de Greg.

— On est dans un bar pas très loin du centre, là. Et de ton lycée. Moi, ça va, mais si tu croisais un camarade... T'es né en septembre, et t'es le plus vieux de tes camarades mais au fur et à mesure de l'année, ils vont être de plus en plus nombreux à être majeurs, et je pourrai plus les virer du bar en les engueulant, parce qu'ils auront le droit d'être là. Et du coup, ce sera plus... risqué.

John suivait parfaitement le fil des pensées de son ami, et ce n'était pas comme si lui-même n'y avait jamais pensé. Un jour, un de ses camarades saurait, le reconnaîtrait, en parlerait, et l'histoire de sa famille ferait le tour du bahut en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire. La seule faible défense que John avait face aux rumeurs, c'était son statut de chef de l'équipe de rugby, adoré par ses camarades. John était très fort pour se faire aimer, pour que tout le monde le connaisse. Il ne nouait presque aucune amitié réelle, mais il était apprécié de tous. Et il espérait que ça pourrait le sauver du pugilat public, si quelqu'un se décidait de révéler l'état de déchéance de sa famille.

— Tu devrais peut-être en parler à quelqu'un, tu sais, reprit Greg. Ça te ferait peut-être du bien. D'avoir une personne de confiance au courant. Penses-y, d'accord ?

John esquissa un sourire. Il avait donné ce même conseil ou presque à Sherlock, quelques jours plus tôt, et depuis le jeune homme semblait tenter d'appliquer cela avec l'inconnu de son téléphone sans savoir que c'était John. Et quand John recevait ce même conseil en retour, la première personne à laquelle il songeait, c'était Sherlock également. Sauf que lui, il devrait choisir entre le vrai Sherlock qui l'aidait à faire ses devoirs et le Sherlock de son téléphone qui ignorait parler à John, et soudainement la vie de ce dernier lui sembla profondément pesante.


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