Bonne lecture !
Vendredi 9 décembre
Sherlock n'arrivait pas à se souvenir de la dernière fois où sa vie était partie en vrille si vite. Des choses improbables dans son existence, il en avait connues, mais il les avait toujours vues venir plus ou moins. Ce n'était pas vraiment compliqué considérant que les problèmes se déroulaient sous son toit. Trop jeune, cependant, pour comprendre à quel point les conséquences allaient être dramatiques, il avait toujours été incapable d'empêcher les évènements.
Et maintenant qu'il se sentait adulte et prêt à tout affronter, il découvrait qu'à vrai dire, sa vie lui avait de nouveau échappé sans qu'il ne voie rien venir.
Point numéro 1 : lorsqu'il se réveillait, il prenait presque aussitôt son téléphone pour voir s'il avait des nouveaux messages du numéro Inconnu.
Point numéro 2 : quand il réalisait qu'on était vendredi, et donc qu'il allait pouvoir voir John Watson en cours de chimie, son ventre se tordait d'anticipation.
Point numéro 3 : il envisageait sérieusement de proposer à ce même John Watson de venir chez lui durant le week-end, officiellement pour l'aider à réviser, officieusement pour rendre la maison moins vide et silencieuse.
Point numéro 4 : il venait d'avoir la surprise de découvrir sa mère dans la cuisine.
— Maman ? s'ahurit-il en pénétrant dans la pièce.
Il ne savait même plus exactement quand il avait vu sa mère pour la dernière fois en semaine. Il y avait parfois des notes manuscrites sur la table de la cuisine, prouvant qu'elle et son père étaient passés en l'absence de Sherlock, et ils échangeaient des messages laconiques sur whatapps, mais la voir, et seule, ça lui fit un choc.
Rapidement, il passa mentalement en revue la date du jour et tout ce qu'il aurait pu oublier, comme un anniversaire, un rendez-vous médical, ou ce genre de choses qui pouvait justifier que sa mère soit là.
— Oh, Sherlock, tu es déjà levé ?
Violet Holmes était attablée devant un café de la taille d'une cafetière entière, et elle semblait n'avoir pas dormi, ce qui était probablement vrai.
— Je vais au lycée, Maman, répliqua-t-il sèchement. Il est plus de sept heures.
Elle jeta un coup d'œil à la pendule, puis à son uniforme, qu'il portait, parfaitement repassé et acceptable, et sembla additionner deux et deux. Puis elle fronça les sourcils.
— Tu es sûr que tout va bien ? Je dois te faire une prise de sang pour en être sûre ?
Il aurait dû être habitué. Il aurait dû ne pas être surpris, le voir venir. Mais il avait baissé ses défenses. Il avait envisagé de dire à un parfait inconnu tous les noirs secrets de sa maison, les monstres qui vivaient dans les pièces et qui s'étaient infiltrés dans la charpente pour y rester durablement. Il avait eu le cœur un peu trop battant à l'idée de voir un garçon qui pouvait devenir son ami à l'école.
Et il en avait oublié que ses parents avaient démissionné depuis longtemps de leur rôle de parents, et qu'ils ne savaient plus comment réagir normalement. Quand il avait les yeux injectés de sang, plus d'absences au lycée qu'on pouvait en dénombrer, et son uniforme tâché, puant, froissé, on lui faisait des prises de sang, à raison. Mais quand il allait bien et se comportait comme un gentil garçon, comme ce qu'on attendait de lui, c'était tout aussi louche, et on voulait lui faire des prises de sang aussi.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Sa mère n'était jamais là. Pas assez souvent pour voir les changements de son fils, savoir qu'il allait mieux, que c'était son état normal désormais. Les médecins, psys et autres addictologues leur avaient dit de rechercher les ruptures de comportement. Sherlock qui se comportait comme un élève modèle, pour sa mère absente six jours et demi par semaine environ, c'était une rupture de comportement.
— Tu n'as pas besoin d'une prise de sang, s'opposa-t-il. Je vais bien.
Il savait qu'il était plus grinçant et agressif qu'il n'aurait dû. Et sa mère n'avait assurément pas assez dormi pour être patiente ou chercher à lire entre les lignes. Elle était certes un génie des mathématiques, mais en ce qui concernait l'humain, souvent, elle échouait à comprendre. C'était Sieger, son père, qui comprenait mieux Sherlock. En son absence, elle ne chercherait sans doute pas à comprendre.
— Sherlock, ne me force pas à...
Elle n'acheva même pas sa phrase, le regard sévère. Elle faisait une tête de moins de lui, et était probablement nettement moins forte. Elle n'avait aucun moyen de l'obliger physiquement à faire quoi que ce soit.
Sherlock rendit cependant les armes, et avec colère, se rendit dans la salle de bains du rez-de-chaussée. Il prit grand soin de claquer les portes et faire le plus de fracas possible, non pas que cela soit très utile. Sa mère n'en avait rien à faire.
Il revint avec le matériel, l'aiguille stérilisée dans son emballage, le tuyau, le flacon. Un kit de prélèvement complet, de professionnel.
Il s'assit avec le plus de bruit possible à la table de la cuisine, enlevant une manche de son blazer, puis ouvrit le bouton de la manche de sa chemise et remonta sa manche le plus possible. Il se posa de lui-même le garrot d'un air de défi, et serra le poing pour faire gonfler sa veine.
— Tu es contente Maman ? demanda-t-il sarcastiquement.
Violet ne répondit rien, imperturbable. D'un geste machinal, elle réalisa toutes les étapes de la procédure qui aurait dû être pratiquée par un médecin ou une infirmière et préleva le sang de son fils, sans un mot.
— Je n'avais pas besoin de ça en plus sur ma journée, commenta-t-elle en agitant doucement le flacon pour appuyer son propos. Je vais perdre du temps à aller au labo, Sherlock. J'espère que tu es content de toi.
Il ne répondit rien, ravalant son mépris, son humiliation, sa douleur. Ça n'avait aucun intérêt. Il pouvait dire ce qu'il voulait, personne ne le croyait quand il affirmait être clean. Même le fait de s'offrir en pâture pour une prise de sang ne convainquait pas de sa bonne foi, parce qu'il avait trop bluffé avant. C'était sa faute si on ne lui faisait confiance.
Il avait beau le savoir, ça ne faisait pas moins mal.
Sans surprise, Sherlock fut d'une humeur massacrante pour le reste de la journée. La plupart des gens l'évitait naturellement, et il se rendit à peine compte que ce fut pire cette fois ci, que les gens s'écartaient de son passage furibond. Il était d'autant plus furieux qu'il était en colère contre lui-même. Il haïssait sa faiblesse, d'être blessé par un événement si anodin, que sa mère soit encore capable d'un tel pouvoir sur lui, alors qu'il pensait en être débarrassé.
Il n'était pas dans un meilleur état mental quand il arriva en cours de chimie, ayant traversé sa journée en pilote automatique, inconscient de son environnement. Il remarqua cependant que John n'était pas encore arrivé, et il s'installa à leur paillasse avec colère, comme si le retard de son camarade ne faisait qu'empirer la situation.
Son téléphone vibra, et par réflexe, il regarde le SMS qu'il venait de recevoir. Une minuscule parcelle d'espoir a l'idée que cela soit son correspondant inconnu, qui était intelligent et intéressant, du moins pour un humain lambda.
Malheureusement, l'écran annonça « Violet Holmes », parce que Sherlock répugnait à utiliser maman ou papa dans son répertoire. Et comme souvent, son cerveau travailla contre lui-même. Sherlock n'avait pas besoin de consciemment lire quelque chose pour que son cerveau l'intègre. Il suffisait qu'il pose les yeux dessus que c'était automatiquement lu et intégré. C'est ainsi qu'il ne put s'exonérer de la lecture du message de sa mère : « Analyses ok. Merci mon poussin. Fière de toi »
La communication familiale réduite au maximum. Le message horripila Sherlock. Évidement que ses analyses étaient bonnes. Il s'abstint cependant de le répondre à sa mère, ça n'aurait servi à rien. Soit elle ne répondrait pas, soit sa réponse exaspèrerait Sherlock encore un peu plus.
— Ça va ?
La voix inquiète le tira de sa torpeur et il releva la tête, obligeant ses yeux à voir vraiment au lieu de se perdre dans sa tête. Sans surprise, le regard doux de John le contemplait, un peu rougissant et l'air sincèrement inquiet.
— Oui, répondit-il mécaniquement.
Il ne savait pas quoi répondre d'autre.
— T'as pas l'air, c'est pour ça, poursuivit timidement John. T'as le droit d'en parler, tu sais. Pas forcément à moi. À moi, t'as le droit de me dire que t'as pas envie de parler, quoi.
— C'est ma mère, s'entendit répondre Sherlock avant même de l'avoir réellement songé.
— Ah, commenta John maladroitement.
De toute évidence, il ne savait pas si c'était une ouverture pour une discussion, s'il devait poser davantage de questions, ou en conclure que comme tous les ados du monde, Sherlock s'était engueulé avec sa mère et était énervé à cause de ça.
Le problème, c'était que Sherlock n'avait pas non plus le mode d'emploi de cette conversation, et il ignorait s'il devait poursuivre ses confidences involontaires ou laisser John dans cet état de gêne tirer ses conclusions lui-même, quitte à ce qu'elles soient erronées.
La solution vint finalement de leur professeur, qui réclama leur attention, et leur décrivit le protocole de leur expérience du jour, et leur expliqua les notions théoriques qui sous-tendaient leur cours aujourd'hui. Sherlock choisit, comme toujours, de ne rien écouter, mais John ouvrit rapidement ses cahiers avec soulagement, entamant aussitôt sa prise de notes.
Cela laissa le champ libre à Sherlock pour réfléchir à loisir. Parler ou non de sa famille, de sa maison déserte à l'inconnu de son téléphone, qui semblait avoir passé avec succès les tests (plus ou moins grossiers, à dessein) que Sherlock lui avait soumis ? Parler ou non à John, et si oui, de quoi ?
John ne semblait pas disposer à le juger, mais il avait été gêné du début de confession de Sherlock. Mais ce dernier ignorait le pourquoi de cette gêne. Il soupira profondément, attirant l'attention de son voisin de table, qui lui jeta un regard en biais, surpris. John ne pouvait assurément pas comprendre combien Sherlock trouvait cela épuisant de composer avec d'autres êtres humains.
Néanmoins, Sherlock tenta de le rassurer et lui faire comprendre que tout allait bien, et lui sourit (ou du moins essaya) pour l'apaiser. Cela dut être un échec retentissant, puisque John le regarda, plus alarmé encore. Les yeux de Sherlock tombèrent malgré lui sur le cahier de John, et comme avec le SMS de sa mère, il lut sans le vouloir consciemment tout ce qu'il y avait écrit.
Son plan se fomenta à partir de là, et il le mit en application quelques minutes plus tard, alors que leur professeur avait achevé son barbant déroulé théorique, distribué les réactifs et le polycopié des consignes de l'expérience, et qu'ils avaient chaussé lunettes et blouses pour entamer la seule partie intéressante du cours.
— Tu veux venir réviser demain chez moi ? Je peux t'aider en chimie, si tu veux. J'ai vu une faute sur ton cahier, tout à l'heure...
— Oui.
La réponse de John avait fusé si vite que Sherlock en recula presque, surpris. À la réflexion, il aurait plutôt pensé que son partenaire de science aurait été vexé de la remarque de Sherlock sur son erreur. Au lieu de ça, John s'était naturellement penché en avant pour répondre, et n'avait pas pris la moindre seconde de réflexion pour répondre à la proposition de Sherlock.
L'idée, incongrue, que John ait autant envie que lui de passer du temps en compagnie de l'autre lui traversa l'esprit, mais Sherlock la repoussa bien vite. C'était parfaitement improbable. John voulait simplement de l'aide pour ses devoirs, et obtenir la fac qu'il désirait, rien de plus. Les résultats d'analyses de Sherlock, et ses démons familiaux étaient là pour lui rappeler que personne ne voulait réellement le fréquenter. Il ne devait pas oublier les leçons durement apprises.
— D'accord, répondit-il à John, un peu hébété. Tu peux venir quand tu veux. Ma mère est passée ce matin à la maison, alors ça m'étonnerait qu'elle revienne tout de suite. Tu ne gêneras personne. Viens quand tu veux.
En même temps qu'il parlait, Sherlock réfléchissait à tous les codes sociaux qu'il connaissait. Il fallait qu'il donne une heure de rendez-vous, au moins approximative. Sinon, ça mettrait John dans l'embarras de devoir choisir, et ne pas savoir quand venir. Et puis, si Sherlock savait l'heure, ça lui permettrait de s'assurer qu'il ne se perdrait pas dans son Palais Mental ou au fin fond de la maison et qu'il n'entende pas John arriver.
Sauf qu'il n'avait aucune idée de l'horaire qu'il pouvait proposer. Matin ? Après-midi ? Début ? Fin ? Comment faisaient les gens pour savoir ce genre de choses ? Comment pouvaient-ils trouver cela évident, instinctif ? Comment faisaient-ils pour ne pas exploser de stress et d'angoisse à l'idée de fixer un horaire ? Sherlock avait la vie sociale la plus limitée du monde, et le peu d'interactions qu'il tentait d'avoir avec John le plongeait déjà dans de profonds tourments et affres de perplexité. Il n'osait imaginer ce que cela donnerait s'il voyait des gens régulièrement, toutes les semaines, voire plus. Et pas toujours les mêmes gens ? L'idée donnait des sueurs froides au jeune génie. Il se savait pourtant plus intelligents que tout le monde, et avait la certitude que son cerveau était capable de gérer des réflexions et calculs dix fois plus poussés que ses camarades. Pourtant, la simple idée de fixer un horaire à un camarade lui faisait perdre ses moyens. Il aurait pu demander à Mycroft, bien sûr. Mycroft maîtrisait ce genre de choses à la perfection. Son carnet mondain était géré d'une main de maître, sans avoir l'air de faire le moindre effort. Mais Sherlock aurait préféré s'arracher la langue que d'avouer à son frère qu'il tentait de se faire des amis et qu'il était si mauvais qu'il avait besoin d'aide.
— Je n'ai rien à faire, demain... annonça timidement John. Je peux vraiment venir quand je veux ? Non parce que la dernière fois, on y a passé des heures, et c'était vraiment hyper intéressant, et si tu peux m'être utile comme ça dans toutes les matières, j'avoue que je veux bien abuser de toi pendant des heures...
Il rougit soudainement, sans que Sherlock ne comprenne pourquoi.
— Et puis bon, si t'en as marre de bosser, ou de m'expliquer, t'auras qu'à me mettre à la porte, ou sinon on pourra profiter du domaine, non ? Ou faire autre chose ? T'as la baraque la plus fascinante de toute la ville, on devrait trouver à s'occuper, non ?
Fascinante n'aurait pas été le terme que Sherlock aurait choisi pour décrire Musgrave, mais il pouvait concevoir de ne pas être objectif quant à la maison de son enfance.
— Tu peux venir en milieu de matinée, si tu veux, reprit Sherlock. On peut déjeuner ensemble. Mycroft dit que je ne me nourris pas assez. Si tu es là, tu pourras confirmer que je mange de temps en temps. 10h ? 11h ? C'est trop tôt ?
Une nouvelle donnée venait d'interférer dans son cerveau : le rythme de sommeil d'un adolescent moyen à l'âge de dix-sept ans. Sherlock dormait entre quatre et six heures par nuit, et se sentait totalement déconnecté des statistiques sur le sujet mais si John était dans la moyenne, il pouvait passer au moins dix heures à dormir, parfois plus. Lui fixer un rendez-vous à dix heures du matin, qui était le milieu de la matinée de Sherlock, mais qui était peut-être l'heure de son réveil, n'était peut-être pas pertinent.
— Dix heures trente ? proposa John. Ça te va ?
Sherlock acquiesça, infiniment soulagé d'avoir résolu cet épineux problème.
Sauf point négatif, cela voulait dire qu'il n'échangerait sans doute pas de messages avec l'Inconnu de son téléphone durant presque toute la journée. Mais ça ne lui paraissait pas si grave. Un prix fort peu cher payé pour ne pas être seul durant des heures et des heures, et mieux, de passer ces heures avec John Watson.
Ils poursuivirent un instant leur travail en silence. John était efficace, et son doigté pour rajouter les réactifs chimiques était très précis. Il se référait toujours aux consignes et vérifiait systématiquement ses calculs et les quantités, ce que Sherlock n'avait pas besoin de faire, mais c'était agréable de travailler avec lui. De tous les imbéciles de leur lycée, John était clairement le meilleur choix possible pour une expérience pratique de chimie avec Sherlock.
— Tu veux aller où à la fac ? demanda brutalement Sherlock.
Il avait conscience que s'essayer à la conversation normale était une tâche ardue, mais il prenait aussi conscience qu'il allait passer des heures le lendemain avec John, et un entraînement de normalité ne pouvait pas faire de mal. John sembla trouver cela aussi surprenant que lui, au vu du regard en coin qu'il lui jeta derrière ses lunettes de protection, mais il eut la décence de ne pas faire remarquer que c'était la pire entrée en matière possible.
— Médecine. Je croyais que te l'avoir dit.
— Tu me l'as dit. Je voulais savoir quelle fac, je veux dire, quelle ville. Quel nom de fac ? Tu vises Oxford ?
John laissa échapper un petit rire.
— Je ne peux pas entrer à Oxford.
Sherlock fronça les sourcils.
— Cambridge et Oxford avaient accepté mon frère. S'ils pouvaient supporter tant de snobisme et de stupidité, tu as toutes tes chances. Au demeurant, prends Oxford. Mycroft est allé à Cambridge, il a dû laisser son empreinte partout, ça doit rendre malade.
John pouffa de nouveau, mais cette fois cela semblait être l'expression d'une véritable joie, pas de la gêne. Mais il tentait quand même de rester discret, vu qu'ils étaient toujours en cours et qu'il n'y avait pas si longtemps, ils avaient failli faire exploser le bâtiment.
— Ton frère est un putain de génie comme toi, Sherlock, évidemment qu'il pouvait choisir à bras ouverts entre Oxford et Cambridge. Toi aussi, tu le pourras.
— Je ne veux pas y aller, répliqua Sherlock. Et tu en as parfaitement les capacités, je t'assure. J'avais le niveau pour entrer à la fac il y a cinq ans environ. Crois-moi, ce n'est pas bien compliqué.
— Ce n'est pas qu'une question de notes, répondit John entre ses dents. Même si je reste persuadé que ce n'est pas aussi simple que tu le dis.
Sherlock n'était pas sûr de suivre la conversation. Il n'avait jamais eu de velléité de faire des longues études, et entendait plutôt poursuivre sa vie en autodidacte comme il l'avait toujours fait. Il s'inscrirait quelque part pour faire plaisir à Mycroft et avoir accès à une bibliothèque universitaire et ses thèses enregistrées dans une base de données, mais il ne comptait pas étudier après le lycée. Il ne s'était donc jamais préoccupé de savoir ce qui était requis, pour une entrée à l'université. Et n'envisageait rien d'autre que les notes maximales aux examens terminaux si inutiles et faciles, mais que tous les lycées de Grande-Bretagne leur faisaient passer.
— Tu voudrais aller où, alors ? insista-t-il. Si tu ne veux pas des facs de snobs aristocratiques.
John haussa les épaules, et répondit d'un ton très négligé :
— Londres. Je n'aurai sans doute pas la possibilité d'intégrer l'Imperial College of London, mais je peux essayer de viser Queen Mary University, ou l'University College. King's college, avec un peu de chance.
Sherlock réalisa que les noms auraient dû lui parler, et que la plupart de ses camarades avaient sans doute passé des heures à chercher chaque université, analyser chaque cursus, et préparer des dossiers d'inscription, et donc connaître tous les noms que John citait, en ayant conscience du niveau de prestige de chacun. Lui n'en avait jamais entendu parler. Il avait reçu spontanément des lettres de OxBridge et l'Imperial, les trois universités les mieux classées du pays, mais il les avait brûlées sans les ouvrir. Il ignorait si lesdites lettres étaient une intervention sous-jacente de Mycroft, ou si vraiment certaines facs tentaient de recruter des profils intéressants spontanément.
La seule information pertinente que Sherlock retint réellement, ce fut ce petit mot, au début : Londres. Sherlock brûlait de rejoindre la capitale, pour y vivre enfin. Il adorait Musgrave, mais il s'était lassé de la campagne. Il voulait la grande ville, et la grande vie. Et l'idée que John Watson puisse partager cette vie lui remuait les entrailles d'une drôle de manière. Londres était peut-être énorme, mais moyennant quelques efforts, Sherlock était sûr qu'il pouvait à la fois éviter son frère dans la foule, et toujours y trouver John.
Il fit de son mieux pour poursuivre l'expérience comme si de rien n'était, mais il sentait une onde de chaleur parcourir tout son corps, comme il n'en avait jamais connu. Ses yeux tombèrent soudain sur sa main, qui tenait le tube à essai qu'il agitait pour diluer la solution. Sa peau, d'habitude si pâle, était rougie. Il n'avait pas de miroir, alors il ne pouvait pas le vérifier avec certitude, mais il craignait que la brûlure qu'il sentait sur son visage soit ses joues écarlates.
Et puis John poursuivit sa réplique sans avoir réaliser le trouble dans lequel il avait plongé Sherlock.
— Mais de toute manière, ce ne sera sans doute pas possible ! J'ai postulé à l'armée, maintenant que je suis majeur. Je ne devrais pas tarder à avoir la réponse. Ça sera plus simple que toutes ces angoisses d'université !
Le corps de Sherlock passa de plus mille degrés à moins trente en quelques dixièmes de seconde et sa peau reprit sa couleur transparente.
— À ... l'armée ? répéta Sherlock.
Il était incapable de voir que John ne le regardait pas en disant cela, et se focalisait un peu trop sur les expériences. La seule chose que Sherlock était capable d'expérimenter en cet instant précis, c'était son cerveau qui lui déroulait absolument toutes les données qui pouvaient se rattacher, de près ou de loin, au mot armée : différents grades, carrières, nombre de soldats dans l'armée britannique, conflits armés à travers le monde, ceux auxquels participait la Grande-Bretagne, nombre de morts, de blessés selon les statistiques, risque et danger d'une carrière militaire, affectation, mutation, armes, balles, blessures, tombes. Une minuscule part de sa conscience le maintenait à la surface, juste assez importante pour qu'il fasse illusion qu'il était encore là.
C'était bizarre, réellement, comme réaction. Si n'importe lequel de ses camarades au lycée lui avait annoncé son intention de rejoindre l'armée, il aurait haussé un sourcil sarcastique. Sherlock n'avait aucune opinion en faveur ou contre le militarisme, bien qu'il aurait plutôt eu tendance à encourager la mort et les assassins, considérant ce qu'il souhaitait faire de la vie. Que d'autres veuillent faire leur métier de porter une arme et se rendre dans des zones de conflits lui paraissait profondément stupide, mais il ne pouvait pas vraiment en juger, vu le freak qu'il était.
Mais il suffisait que John le dise, après l'avoir laissé espérer qu'ils puissent ne pas se perdre de vue à Londres, et soudainement Sherlock perdait tous ses moyens.
John, parfaitement inconscient de son trouble intérieur, et de la tempête qui faisait rage sous la surface à une vitesse défiant l'entendement, lui répondait sur le même ton dégagé que précédemment.
— Ouais. Pour faire médecine, hein. Y'a moyen. Ça a l'air plutôt cool, en vrai. Bon, j'ai dû passer des tests physiques, et ça y'en a pas en école de médecine normale, mais à part ça, c'était plutôt classique. Et ça résous tous mes soucis. C'est une bonne option, pas vrai ?
Il souriait, sans vraiment croiser le regard de Sherlock, le sourire qui redressait les coins de sa bouche mais n'éclairait pas ses yeux.
— Je ne vois pas en quoi t'engager pour aller te faire tuer soit une bonne option, répondit-il froidement. Et je ne vois pas quels soucis cela résout. L'Imperial a un excellent programme de médecine.
— Premièrement, je ne vois pas en quoi ça te regarde. Deuxièmement, je compte pas aller me faire trouer la peau, je veux sauver des gens à la base, médecin c'est pour ça je te rappelle, Hippocrate et tout le bazar. Troisièmement, évidemment que tu ne peux pas comprendre le genre de souci que ça peut résoudre, l'armée. T'as jamais eu à t'inquiéter de quoi que ce soit dans ta vie, forcément, hein.
La voix de John était glaciale, et il accompagna sa réplique d'un petit rire cynique, qui déclencha un frisson d'effroi à Sherlock. Il ne s'était jamais disputé avec quelqu'un. Pas comme ça, du moins. Et ça lui déplaisait profondément.
Il brûlait d'envie de dire à John que « soucis » était un bel euphémisme pour décrire sa vie, surtout ces dernières années, quand les prises de sang auraient été utiles et qu'elles n'existaient pas. Cela fit remonter le regard de sa mère, ce matin. Ce regard qui ne le voyait pas, qui s'arrêtait à la surface, qui ne cherchait même pas à savoir ce que pensait, ressentait son fils. Il se souvenait de sa fureur, de sa douleur. De tout ce trop plein de sentiments dont il ne savait que faire, et qui ne demandait qu'à exploser.
— Holmes et Watson ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
La voix de leur professeur les interrompit tous les deux dans ce qui aurait pu devenir un pugilat sanglant. Sherlock n'était pas connu pour sa modération, quand il décidait de blesser quelqu'un. John Watson était l'être le plus doux et bienveillant qu'il connaissait, et quand il le regardait, c'était toujours ce qu'il déduisait de lui en premier. Mais il savait qu'en se concentrant, il aurait pu en avoir beaucoup plus sous la surface, et avoir des armes contre lui. John était un être humain aussi banal que tous les autres, avec ses secrets, ses failles et ses hontes. Sherlock n'en doutait pas. Mais il n'avait jamais voulu voir au-delà de sa première opinion de John. Pourtant, avant l'intervention de leur professeur, il avait été à deux doigts de le faire, pour l'utiliser contre lui, et le blesser jusqu'à le détruire. Il savait se battre physiquement, s'il le fallait, mais c'était avec sa langue que Sherlock assassinait le plus facilement les gens.
— Mais enfin comment vous avez pu faire ça ? se lamenta leur professeur. C'est n'importe quoi !
En temps normal, leur enseignant n'aurait pas osé leur parler de la sorte, mais en temps normal, les expériences de Sherlock et John étaient plus que parfaites, littéralement. Sherlock ne commettait aucune erreur. Et voilà qu'en l'espace de deux cours et seulement une semaine, Sherlock faisait exploser une première solution, et tourner une autre dans une couleur bleu criarde aux antipodes de ce qu'ils étaient censés obtenir.
Sherlock s'en rendit à peine compte, et n'écouta pas davantage la diatribe de son professeur, qui les fustigeait pour leur négligence. Les produits qu'ils manipulaient étaient dangereux, et les consignes de sécurité plutôt strictes, et même si le résultat était totalement improbable et qu'il était impossible de déterminer à quel moment tout était parti en vrille, il n'en restait pas moins qu'ils s'étaient mis en danger.
Sherlock s'était mis en mode sans échec, inconscient de son environnement, agissant en automate. Il était incapable de réfléchir calmement à ce qu'il avait failli faire. L'entièreté de sa conversation avec John tournait dans son esprit, sans qu'il soit en mesure de déterminer ce qu'il aurait pu dire ou faire de différent. Il lui manquait le moteur principal des actions de John, et de son envie d'aller traîner dans des conflits armés pour soigner des gens, alors qu'il pouvait très bien le faire ici, ou encore mieux à Londres près de Sherlock, et sans prendre le risque de récolter une balle perdue à chaque instant.
Sauf que le moteur de John, il ne risquait pas de l'apprendre désormais. Leur professeur les avait interrompus parce que le cours était terminé, et la cloche avait sonné. John avait quitté la classe à grands pas furieux, pour aller rejoindre son entraînement de rugby, et Sherlock avait continué sa vie en pilote automatique.
Après tout, il avait vécu comme ça toute sa vie durant. Tant pis pour le secret santa, tant pis pour ses efforts pour se faire des amis, pour comprendre les autres. Sherlock abandonnait. Contrairement au veni vidi vici de César, lui était venu et avait vu pour mieux échouer. Ça ne serait pas la première fois. Il s'en remettrait.
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