Merci de vos retours, je suis ravie que ça vous plaise, et que vous les trouviez mignons ;) Je me bats pour avoir le temps de publier, et de corriger pour uploader les chapitres (j'ai seulement 4 jours d'avance, et je sors du bureau à 20h, pour vous donner une idée) alors merci de me lire et de les aimer autant que je les aime, ces deux idiots ;)
Bonne lecture !
Samedi 10 décembre
Il faisait encore nuit quand John se réveilla, ce matin-là. Et pour une fois, ça n'avait pas grand-chose à voir avec un bruit sourd dans la cuisine, symptomatique de quelqu'un dont l'équilibre n'était pas très assuré qui heurtait les meubles et faisaient valser à terre les objets, même si ledit bruit le fit se redresser un instant dans son lit. Il était à peine sept heures du matin, et de toute manière, il n'avait pas vraiment beaucoup dormi, sommeillé tout au plus. En sortant du cours de chimie, il était furieux. Contre Sherlock d'être un tel abruti, et contre lui-même d'avoir eu un crush sur l'abruti en question durant presque l'intégralité de sa vie.
Et puis il s'était défoulé de fureur au rugby qu'il avait failli se faire mal, et blesser ses camarades. Greg l'avait engueulé comme pas permis, avant de le renvoyer chez lui manu militari, en lui précisant que s'il ne se calmait pas d'ici le prochain entraînement, il lui interdirait l'accès au terrain et lui retirerait son titre de capitaine. Le reste de l'équipe l'avait regardé, médusé, un peu inquiet. Quand ils ne connaissaient que le John joyeux et souriant, le voir ainsi, c'était presque inquiétant.
John était rentré chez lui, avait pris une longue douche brûlante comme il ne s'en accordait plus depuis longtemps, puis s'était roulé en boule dans son lit, soudainement épuisé par tout. Et il avait fait la chose la plus stupide de son existence : il avait pris son téléphone, et au lieu d'appeler un ami pour se changer les idées ou Greg pour s'excuser et parler, il avait envoyé un SMS à Sherlock : « Hey, ça va ? »
Anodin, inintéressant. Il avait tenté de justifier son geste par le fait que si lui, John, était furax contre Sherlock, ce dernier ne devait pas faire le lien avec le silence de son correspondant mystère. Il devait jouer le jeu. Il n'avait pas prévu que ça ouvrirait des vannes inconnues jusque-là. Ignorant qu'il lui parlait, Sherlock lui avait raconté dans le détail leur dispute, citant l'intégralité de leur conversation alors que John ne se souvenait déjà plus que des grandes lignes pas de chacun des mots employés.
Et Sherlock avait poursuivi en décortiquant (ou plutôt, en essayant de décortiquer) absolument chaque détail. Son discours était confus, totalement absurde, mais il en ressortait une seule chose essentielle : il s'en voulait. Il était rongé par la culpabilité de s'être disputé avec John.
Pendant son sommeil, de nouveaux messages étaient arrivés :
Et si j'ai tout brisé ? Je ne sais pas quoi faire.
Est-ce que je devrais m'excuser ? L'appeler ? Je ne sais pas de quoi.
Tu as dit que tu le comprenais, mais que tu me comprenais aussi. Est-ce que tu peux me dire ce qui n'allait pas dans notre conversation ?
Ce message était suivi d'un copier-coller de la retranscription intégrale de leur conversation, que John refusait de lire encore une fois. La vivre n'avait pas été agréable, la relire la première fois quand Sherlock lui avait envoyé l'avait terrifié. Il ne voulait pas d'une deuxième édition.
Les messages se terminaient après par un :
Je ne sais pas quoi faire.
John se laissa retomber sur son oreiller en poussant un gémissement de frustration. Sherlock était clairement désespéré, et totalement perdu sur le plan des relations humaines, et maintenant qu'il avait fait passer des tests pour s'assurer de la fiabilité du mec de son téléphone, il le prenait pour son psy, à lui raconter ses problèmes avec John. Sauf que donner des conseils à quelqu'un qui ignorait qu'on était la personne avec qui il avait des problèmes, c'était totalement pourri.
— Fais chier, conclut John au silence de sa chambre.
Il lui restait à peine une poignée d'heures pour prendre sa décision.
La demeure ancestrale des Holmes n'avait pas changé depuis la dernière fois. John avait hésité et failli faire demi-tour environ un demi-milliard de fois en l'espace de quelques heures. Mais il était venu. Un peu en retard, certes, sur l'horaire théorique qu'ils avaient convenu avant de se disputer. Il avait très peu répondu à Sherlock par SMS ce matin, lui disant simplement de laisser passer du temps, pour leur permettre à tous les deux de se calmer.
Et au mépris de ses propres conseils, il avait débarqué au manoir Holmes et se tenait devant la porte de la cuisine, incertain sur la conduite à tenir. Il n'y avait toujours pas de sonnette, ou de heurtoir à cette porte. Ce n'était même pas la porte d'entrée, de toute manière. Mais en venant de chez lui, John traversait la forêt qui appartenait au domaine, longeait la rivière où ils jouaient enfants, traversait le jardin et ses drôles de tombes (un jour, Sherlock lui avait dit qu'il avait résolu l'énigme. Ils avaient dix ans, et de peur de passer pour un imbécile parce que lui n'y comprenait rien, John n'avait pas demandé d'explications. Huit ans plus tard, il n'y comprenait toujours rien), et arrivait derrière la maison. La porte de derrière menait directement dans la cuisine, et c'était celle qu'il avait emprunté la dernière fois. La seule qu'il connaissait. Il ignorait parfaitement le chemin officiel pour se rendre à l'entrée officielle de Musgrave, et tout adulte (sur le papier) qu'il était, John avait l'impression d'être redevenu le gosse qui jouait dans le jardin et n'aurait jamais osé franchir officiellement le seuil de l'immense baraque.
La dernière fois qu'il était venu, Sherlock lui avait dit d'entrer sans se poser de questions, et point barre. Sauf que la dernière fois qu'il était venu, ils ne s'étaient pas disputés.
Ce dilemme absurde faillit faire renoncer John encore une fois. Mais il était venu. Il avait besoin d'aide pour ses devoirs, parce que ce que Sherlock pouvait lui apporter était démentiel. Et il avait aussi besoin de s'excuser, et peut-être d'expliquer sa position à cet imbécile pour lequel il continuait d'avoir des sentiments, bien malgré lui.
Rassemblant tout son courage, John entama le tour de la maison. Il y avait forcément une porte officielle, avec un carillon, une sonnette, un heurtoir, une cloche, n'importe quoi. Il suffisait juste de le trouver.
Cinq minutes plus tard, le temps de contourner l'intégralité du bâtiment (et passer devant un paquet de fenêtres qui donnaient sur des pièces désertes, à le faire frissonner d'effroi de l'ambiance de manoir fantôme qui s'en dégageait), il arrivait devant une porte d'entrée, noire et grande, officielle bien comme il fallait. Et comme tout manoir qui se respectait, il y avait tout ce dont John avait besoin : un heurtoir de l'ancien temps, une grosse cloche noircie par le temps, et une sonnette résolument moderne qui indiquait « Holmes » en lettres capitales, et qui avait dû être installé quand on avait raccordé la maison et l'électricité. John savait que le bâtiment originel datait de plusieurs siècles, même s'il avait connu un certain nombre de modifications.
Sachant que la chambre de Sherlock (s'il était là), donnait sur le parc, John n'envisagea même pas de se la jouer Downton Abbey ou Autant en emporte le vent à frapper le métal. Il appuya de toutes ses forces sur la sonnette moderne et électrique, entendit le son résonner derrière la porte et attendit.
Après un instant sans le moindre bruit, il appuya de nouveau sur la sonnette hurlante. S'il y avait quelqu'un dans la maison (ce qui n'était pas certain), au moins il était sûr d'avoir entendu et que ce n'était pas une erreur.
Après encore de la patience, qui faillit bien ôter toute détermination à John, un bruit se fit entendre, et il patienta gentiment, inspirant profondément, l'air digne. La porte tourna sur ses gonds peu après, et après le soulagement de voir que c'était bien Sherlock qui se tenait dans l'encadrement de la porte (et pas ses parents, ou le reste de sa famille. John n'aurait pas aimé se retrouver face à Mycroft. Il n'avait jamais aimé Mycroft), il eut presque aussitôt envie d'exploser de rire devant l'air ahuri de Sherlock.
Le prendre par surprise n'était pas chose aisée, et ses yeux écarquillés et la bouche ouverte était un spectacle qui valait le détour. Au grand dam de John, cependant, son camarade semblait comme tiré du lit. Ses cheveux bouclés habituellement sagement disciplinés (John les connaissait par cœur, il les avait vu s'assagir avec les années) semblaient avoir explosés sur le haut de son crâne, et il n'avait sur le dos qu'un T-shirt et un pantalon lâche qui passait très efficacement pour un pyjama, à ceci près que la matière ne semblait pas être du coton, et donc valoir plus cher que toutes les fringues que John.
En baissant les yeux, il remarqua même que son ami était pieds nus, ce qu'il trouva presque plus dérangeant que le reste, à cause de l'avidité que cela fit naître au creux de ses entrailles. Merde, quoi, il n'était qu'un être humain avec un gros béguin sur ce mec, ça n'aurait pas dû être permis de lui servir en tenue de nuit sur un plateau d'argent.
— Salut. On avait dit dix heures et demie, désolé, je suis un peu en retard. J'suis venu travailler, t'as promis de me faire bosser. Et on pourra aussi discuter, comme ça. Et s'excuser.
C'était l'entrée en matière la plus pathétique de tous les temps, du point de vue de John, mais vu que Sherlock continuait de béer de surprise (et là encore, ça rajoutait au charme du tableau, parce que John avait déjà fantasmé sur cette bouche), il fallait bien qu'il dise quelque chose, et il était nerveux.
John resserra son manteau trop léger autour de lui. Il avait froid. Il ne pleuvait pas, mais il faisait brumeux comme il se doit en Angleterre, et le temps humide pénétrait ses os. Il ne savait même pas comment Sherlock faisait pour survivre, avec si peu de vêtements sur le dos, et même pas de chaussettes (non pas qu'il s'en plaignait tout à fait. Si on lui avait demandé son opinion, Sherlock avait des orteils absolument fascinants, très longs). Il allait attraper la mort, s'il ne congédiait pas ou acceptait John sous peu.
— Sherlock, s'te plaît. On peut parler de ce qui s'est passé hier non ? Je peux entrer ? J'ai froid.
— Entre ! s'exclama alors le génie comme si son cerveau s'était remis en marche brutalement. Je vais te faire du thé !
Il ouvrit la porte en grand, et s'enfuit presque aussitôt vers les profondeurs de la demeure, laissant John sur le palier, et perplexe. Lentement, il entra, et referma la porte derrière lui. La sensation de froid diminua aussitôt sensiblement. Le Manoir était terriblement bien chauffé. Le vestibule était sombre, mais John distingua un meuble à chaussures, et un porte-manteau, et comme un garçon bien élevé, il ôta manteau et chaussures, se mettant à l'aise. Il entreprit ensuite de trouver Sherlock, se perdant volontairement un peu au passage. Il visualisait très bien où se trouvait la cuisine, et la direction globale pour la rejoindre. Mais il était curieux, et Sherlock avait refusé de lui faire visiter, la dernière fois. Alors il fureta, traversa un salon, une salle à manger, ouvrit des portes qui donnaient sur des salles d'eau, des bureaux ou des placards. Il n'entra pas partout, et se dirigea globalement vers la cuisine, de l'autre côté de la maison tout de même. L'opulence du manoir avait quelque chose d'à la fois inquiétant et réconfortant. Il n'y avait pas des centaines de pièces et des lustres en cristal partout, mais l'entièreté de l'appartement de John aurait pu tenir dans le salon du rez-de-chaussée des Holmes, ce qui acheva de convaincre John que Sherlock était vraiment inconscient de la valeur de l'argent, et du coût des études supérieures. Il n'avait pas réellement cherché à le mépriser, la veille. Ils vivaient simplement dans deux mondes très différents, qui ne se rejoindraient jamais.
Il retrouva Sherlock dans la cuisine, et John sentit son cœur se serrer. Il y avait quelque chose de particulier dans ce spectacle : le jeune homme en pyjama, les cheveux fous, les yeux toujours un peu trop écarquillés d'incrédulité, les pieds nus, se déplaçant nerveusement dans la pièce pour faire du thé à John, lequel était adossé à l'encadrement de la porte. Et cette torsion dans son cœur, qui n'avait rien à voir avec celle de son (bas) ventre, John trouvait qu'elle n'avait rien à faire là. Il pouvait reconnaître (en son for intérieur, certainement pas en public) pour ce qu'elle était la tension sexuelle qui lui rongeait les entrailles quand il pensait à Sherlock. Ce n'était pas quelque chose qu'il avait déjà dit à quelqu'un, mais Sherlock avait été ses premiers fantasmes d'adolescent, quand il s'était interrogé sur sa sexualité. Puis il avait réalisé qu'il fantasmait sur les filles autant que ses copains, et uniquement sur Sherlock, pas d'autres garçons, et il n'en avait pas fait grand cas. Sherlock était particulier en tout. Qu'il le soit aussi dans les fantasmes sales qu'il inspirait à John n'était pas SI surprenant.
Reconnaître son crush pour le jeune homme, que John cultivait plus ou moins activement depuis l'âge de leurs premiers jeux dans le parc de Musgrave, quand ils étaient gosses, ça aussi il pouvait l'admettre. C'était anodin, innocent, la résultante d'une vie passée presque ensemble, à toujours se connaître. Ça aurait pris fin très doucement et gentiment au bal d'hiver, dans un peu plus de dix jours, quand John aurait avoué être son secret santa, et que Sherlock l'aurait éconduit.
Mais que son cœur entre à ce point dans l'équation en voyant cette scène d'une banalité affligeante, celle d'un homme chez lui, dans sa cuisine, qui préparait du thé, au point que John ressente le désir de la voir se répéter sous ses yeux tous les jours du reste de son existence, c'était très différent. Ça portait le problème à un tout autre niveau, et John ne l'avait pas vraiment vu venir.
— Je ne pensais pas que tu viendrais, résonna la voix timide de Sherlock. Je pensais... que tu ne voudrais sans doute plus jamais te parler.
— Tu t'es jamais disputé avec quelqu'un ? demanda John, connaissant parfaitement la réponse.
Sherlock lui avait dit par texto qu'il n'avait aucune manière de gérer ça parce qu'il ne l'avait jamais expérimenté. Le génie faisait peut-être des tests pour savoir le niveau de fiabilité de l'inconnu de son téléphone, mais John pouvait en faire en retour, pour savoir si Sherlock serait aussi honnête avec lui en vrai qu'il semblait l'être par texto. C'était déloyal, et cette fois la torsion dans ses entrailles avait entièrement trait à la culpabilité.
— Non, marmonna Sherlock en baissant les yeux. Seulement mes frère et sœur. Mais ça ne compte pas, je pense. Pas pareil.
John hocha la tête, satisfait, voire même un peu surpris. Par SMS, Sherlock n'avait jamais mentionné sa sœur. Il n'en parlait jamais, de toute manière. John avait même perdu le fil d'où elle se trouvait désormais. Elle avait toujours été un peu zarbi, quand ils étaient gosses. Et ce n'était pas comme si John demandait des nouvelles régulièrement de la famille Holmes. Il était au courant de l'existence de cette gamine parce qu'elle était là, elle aussi, dans le parc de Musgrave, mais à sa connaissance, Sherlock n'en parlait jamais. John n'était même pas sûr de connaître son nom, contrairement à celui de Mycroft.
— Alors leçon numéro 1, pour les gens qui ne se sont jamais disputés dans leur vie, on s'excuse.
Sherlock leva un sourcil dédaigneux.
— Même quand on a raison ?
— La question est-elle théorique, ou bien tu estimes vraiment que tu n'avais aucun tort dans notre discussion, au juste ?
Sherlock sembla hésiter sur la réponse à donner, et John soupira. Il commençait un peu à la connaître, mais si c'était de la mauvaise manière et en le trompant sur qui il était. Sherlock cherchait dans sa tête la réponse la plus acceptable, celle que John voulait entendre, ou plus exactement celle qu'il pensait que John voulait entendre.
— Sherlock, arrête de réfléchir à ce que tu penses être le mieux. Revenons à la leçon numéro 0 de la communication, parce que de toute évidence, tu ne l'as jamais eue : tu ne dois pas dire ce que tes interlocuteurs attendent de toi. Tu dois être sincère si tu veux que les autres le soient avec toi, et construire des relations basées sur l'honnêteté et la confiance.
— Humpf, grommela Sherlock. Je ne crois pas, non. J'ai déjà essayé la sincérité, et ça s'est mal passé. Toujours.
— Oh t'inquiètes, je sais. J'étais là ces dix dernières années à l'école avec toi, hein. Ton problème n'est pas la sincérité, c'est le fait que tu as autant de tact qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. J'dis pas que y'a pas des moments où mentir, c'est mieux. Ou botter en touche, enrober la vérité, ce que tu veux, nous sommes anglais, pour l'amour du ciel. Mais si tu veux le respect mutuel de tes amis, faut être sincère et honnête. C'est le seul moyen.
Sherlock haussa les épaules, détournant le regard, comme si le thé en train de refroidir sur le plateau qu'il avait préparé était soudainement plus intéressant.
— Je n'ai pas d'amis, répondit-il dans un murmure. Je n'en ai jamais eu.
— Eh bien maintenant je suis là, non ? répliqua John dans un sourire.
Il crut un instant que Sherlock allait se faire un torticolis, tant il retourna la tête brusquement, à l'attente de ces mots. Il y avait un air indescriptible, sur le visage de Sherlock. De la joie, pure, enfantine, inconséquente, qui projeta John plus de dix ans en arrière et lui serra de nouveau le cœur. Mais derrière, il y avait aussi autre chose, plus latente, plus vicieuse : de la terreur.
Et c'était un tout petit peu incompréhensible pour John. Personne ne devrait être terrifié par le concept d'avoir des amis. En son for intérieur, il s'accorda une seconde pour être triste pour l'existence sociale de Sherlock jusque-là, et décida que désormais, il lui prouverait qu'avoir des amis était une bonne chose, et ça ne serait plus jamais terrifiant.
— On emmène le thé pour aller bosser dans ta chambre. Faut que tu m'expliques le dernier cours de chimie, j'suis sûr que tu sais déjà où on s'est gourés et comment on aurait pu résoudre l'erreur de douze manières différentes, si on avait eu le temps, pas vrai ? Bah moi, que dalle, j'ai aucune idée de ce qu'on a foutu, donc j'ai besoin de toi.
Le sourire de John était sincère et rassurant, et puis celui de Sherlock grandit sur son visage, en miroir de celui de John, et la sourde douleur revint se nicher dans la cage thoracique de John.
Ils s'étaient écoulés des heures depuis que John était arrivé, et ça avait été la meilleure journée de sa vie depuis plus longtemps qu'il n'était capable de s'en souvenir. Sherlock avait réussi à lui faire un cours exhaustif et précis plus poussé que ses cours dans au moins trois matières, et John avait tout compris.
Au bout d'un moment, John n'avait plus été capable de retenir les gargouillements de son estomac qui réclamaient un déjeuner, et Sherlock avait percuté enfin :
— Oh, t'as faim ?
— Sachant que l'heure du déjeuner est passée depuis presque deux heures. Ouais, un peu, avait avoué John, gêné.
C'était Sherlock qui avait été gêné ensuite : le frigo et les placards débordaient de nourriture, mais lui ne savait absolument pas cuisiner, comme il l'expliqua à John. Il y avait des tas de plats tout fait et des sandwichs sous vide, dans la maison, qui constituait son alimentation principale.
— Tu comptes faire comment, quand tu vivras seul ? avait soupiré dramatiquement John avec un clin d'œil pour bien faire comprendre que le ton était amical, et pas blessant.
Il avait remarqué que Sherlock avait besoin de ça, d'indices supplémentaires pour bien comprendre son propos, surtout s'il était ironique ou amusé, et qu'il ne s'en tienne pas au premier degré pour tout.
— Ta question est blessante, John, avait répliqué Sherlock d'un ton faussement outragé. Je vivrai à Londres. Les plats à emporter ont été inventés pour ça.
Ils en avaient ri, ravis de se comprendre, de plaisanter ensemble. Et puis c'était John qui, refusant d'avaler les cochonneries trop sucrées et salées des plats tout faits du frigo, s'était collé à la cuisine. Il était bon cuisinier, avait l'habitude de se préparer à manger seul, et Sherlock l'avait regardé faire, bouche bée. Et la sarabande dans le cœur de John avait repris de plus belle. Là encore, il y avait quelque chose d'affreusement domestique et banal d'aller et venir dans une cuisine pour trouver ingrédients et matériel (John avait ouvert tous les placards : la tête incrédule de Sherlock quand il lui avait demandé s'il savait où trouver une poêle et une passoire aurait mérité une photo), tout en préparant à manger et en poursuivant la conversation banale et joyeuse qu'il avait avec Sherlock, sur le lycée, les cours, le monde, la philosophie, la politique, les sciences, les métiers de rêve qu'ils auraient voulu exercer, ils s'inventaient des vies absurdes dans un jeu que Sherlock avait appelé les Uchronies du futur [1] et ils riaient. Et pourtant cette banalité que John n'avait jamais connue, ça lui faisait mal et lui donnait envie de la désirer. Et de toute évidence, Sherlock non plus ne connaissait pas cette vie-là, le fait d'échanger, de déjeuner avec quelqu'un, assis à une table, puis de débarrasser, ranger, faire la vaisselle.
— On a une femme de ménage, tu sais, nota-t-il en voyant John prendre une éponge et du produit vaisselle.
John haussa les épaules.
— Y'a presque rien à laver, là. La pauvre, vu toutes les pièces de la baraque qui doivent prendre la poussière parce que personne n'y va jamais, elle doit déjà avoir bien assez de boulot sans qu'on y rajoute deux assiettes et des couverts.
— Aucune idée. Je ne la vois jamais. Elle lave mes tasses, c'est tout. C'est à peu près la seule chose que je salis, dans cette cuisine, normalement.
John avait levé les yeux au ciel et poursuivi sa tâche, avant de tendre un torchon à Sherlock pour essuyer le tout. Hors de question qu'il ne fasse pas sa part du boulot.
— On a inventé l'évaporation, argua Sherlock. Pourquoi je devrais sécher quoi que ce soit ?
— Personne n'a inventé l'évaporation, c'est un mécanisme naturel. Sauf si tu veux arguer que c'est l'œuvre de Dieu. Tu veux qu'on cause théologie ?
— Sans façon, merci bien. Dieu est une invention créée par les hommes visant à donner du travail aux imbéciles de la famille. La preuve, ma famille ne comporte aucun religieux ou vocation fanatique, et nous sommes tous très intelligents. Enfin, pas autant que moi, mais ça va, quoi.
John n'essaya même pas d'argumenter. Même s'il avait eu des choses à redire, il était d'accord sur une partie du fond.
— Y'a pas assez de place pour faire sécher la vaisselle sur l'égouttoir, répliqua-t-il prosaïquement à la place. Sèche.
Il put ainsi admirer, pendant les dix minutes qui suivirent, l'intelligence de Sherlock à l'œuvre, bien décidé à tout faire rentrer sur l'égouttoir de la manière la plus intelligente et stable possible, et entreprit son mikado géant, l'esprit carburant à plein régime. C'était fascinant à regarder, profondément drôle, et John apprécia le spectacle à sa juste valeur. Surtout quand Sherlock, triomphant, se retourna vers lui avec un immense sourire victorieux, lui désignant son œuvre.
— Et voilà ! Tu vois ? Suffisamment de place. Pas besoin de sécher.
— C'est vrai, félicitations, applaudit-il avec force. C'est juste dommage que ça t'ait pris trois fois plus de temps que si tu avais dû essuyer, et qu'à force de les manipuler et les secouer, ça soit presque sec ! Mais sinon, bravo !
L'air offensé mais quand même victorieux de Sherlock était des souvenirs que John garderait pour toujours dans sa mémoire.
L'après-midi s'écoula sur le même mode, à ceci près qu'ils commencèrent à se détacher de plus en plus des cours. Sherlock était un orateur hors pair, sur les sujets qu'il maîtrisait, et John trouvait fascinant de l'écouter parler. Sa vision de l'humanité et plus précisément du microcosme qu'était leur lycée était cynique, et il semblait absolument tout savoir sur tout le monde.
À un moment, il entreprit d'expliquer timidement à John le concept de Palais Mental, et ce qu'il essayait de construire dans son cerveau. Si John était fasciné, les explications de Sherlock étaient compliquées, et il finit par se redresser subitement.
— Viens, ce sera plus simple.
Ils quittaient assez peu la chambre de Sherlock, ce qui vu sa taille, n'était pas franchement compliqué. Il y faisait chaud, et lumineux, rapport au reste du Manoir qui était lugubre, alors que le soir commençait à tomber et qu'aucune lumière n'était allumé. Ce n'était pourtant pas un décor de film d'horreur, malgré l'ancienneté de la bâtisse et son cachet indéniable, mais même pour aller de la chambre de Sherlock à la cuisine pour se réapprovisionner en thé et en gâteaux (que seul John mangeait, Sherlock picorait, au mieux, pas étonnant qu'il soit si maigre), John frissonnait quand il passait dans les couloirs et les escaliers sombres.
Sherlock lui avait expliqué que Musgrave comptait un certain nombre de cheminées, et qu'avant, c'était leur système principal de chauffage. Mais c'était contraignant, de devoir les alimenter sans cesse, surtout pour quelqu'un de seul, comme Sherlock semblait terriblement l'être, au vu de son discours. De fait, la maison comptait désormais un chauffage central et moderne, installé au sol, qui expliquait pourquoi le jeune génie se baladait tout le temps pieds nus : il ne pouvait pas avoir froid sur les planchers en bois ancien qui cachaient le système de chauffage. Aujourd'hui, les cheminées ne servaient qu'à aider un peu plus la maison à paraître vivante et chauffée, et Sherlock n'avait pas d'âtre dans sa chambre. Il y en avait dans sa pièce préférée, mais il ne les allumait plus. Le jeune génie avait expliqué ce genre de choses, mais jamais il n'avait proposé à John de lui montrer. Ils ne sortaient pas de la chambre, sinon pour aller à la cuisine ou aux toilettes.
De fait, la requête de Sherlock était surprenante, mais John y souscrit immédiatement, les yeux fermés. Si ce n'était pas seul, il était tout à fait d'accord pour se balader dans les couloirs et les passages secrets pour découvrir des lieux secrets cachés derrière des bibliothèques. C'était un vrai gâchis qu'il ne soit jamais entré dans la maison avant, parce qu'à l'âge de huit ans, ils se seraient sacrément bien amusés à suivre les épiques histoires d'aventures secrètes que le cerveau enfantin de John nourrissait.
À sa grande déception, cependant, ils ne prirent pas des couloirs entièrement noirs, n'ouvrirent pas des trappes cachées, et ne tirèrent pas sur un faux levier masqué dans le décor pour révéler un passage secret. Au contraire, ils ne firent que traverser le couloir, et entrer dans la pièce située juste en face de la chambre de Sherlock.
La déception de John, cependant, ne dura qu'un instant. Il n'eut pas le temps de laisser ses yeux s'habituer à la pénombre de la pièce, qu'il devinait immense et dans laquelle devait se trouver deux foyers que John aurait trouvé magnifique de voir rougeoyer, mais qui étaient totalement éteints ; que Sherlock appuya sur un interrupteur, et la lumière blanche et artificielle jaillit de partout, laissant John coi. À pertes de vue, du sol au plafond, se dressaient des bibliothèques immenses et remplies de bouquins.
— Tu me fais un remake de la Belle et la Bête ? demanda-t-il, abasourdi. Note que je n'arrive pas à savoir si je dois être vexé ou flatté que tu me donnes le rôle de Belle, sachant que ça fait de toi la Bête.
— Pardon ? s'ahurit Sherlock, de toute évidence perdu par les propos.
— Laisse tomber. Mauvaise blague. Et puis c'est assez décevant par rapport au film. Ta pièce secrète est nettement plus petite.
— Ce n'est pas une pièce secrète, c'est la bibliothèque de la maison, répliqua Sherlock, qui préférait se concentrer sur la partie de la conversation qu'il comprenait.
John lui fit signe de ne pas poursuivre, parce que cette conversation ne menait évidemment à rien.
— Quel rapport entre ton Palais Mental et cette pièce, du coup ? demanda John.
— Ah oui. Viens, c'est par là. Le bouquin dans lequel j'avais trouvé les bases de cette technique sont très basiques, mais ils pourront t'expliquer mieux que moi.
John le suivit, contournant des rangées, admirant les rayonnages qui atteignaient le plafond et qui étaient tous munis d'une échelle pour attraper les très hauts volumes. C'était nettement plus petit que la bibliothèque de la Bête, mais ça valait quand même son pesant en cacahuètes. Un lieu pareil, dans l'esprit de John, était réservé aux bibliothèques des universités d'élite, celles qui avaient des tables avec des lampes vertes, des boiseries partout et des tapis parfois.
Et pourtant Sherlock avait une telle pièce dans sa maison, et il semblait considérer cela comme parfaitement normal. Au passage, ils dépassèrent une cheminée éteinte, et John ne put s'empêcher de se croire dans un film. Un feu ronflant, des livres partout, des coussins et des plaids, ça aurait ressemblé à peu près au paradis pour passer des journées entières à bouquiner. La seule chose que John arrivait à approcher qui ressemblait à ça, c'était les sorties à la bibliothèque municipale, trois heures durant l'après-midi, une fois par mois. Sherlock avait grandi là-dedans.
Son ami s'arrêta soudain devant une étagère, et se mit à fureter, laissant ses mains courir sur les tranches des livres, marmonnant des non, et des c'est pas là, qui étaient de toute évidence destinés à personne d'autre que lui-même. Pendant qu'il cherchait, John en profita pour cesser d'observer la pièce en elle-même, et se concentra sur les titres des volumes qui lui faisaient face. Il s'attendait à ce que ça soit rangé, du moins un minimum. Sherlock était clairement un bordélique fini et irrécupérable, en témoignait les endroits improbables où il déposait ses tasses de thé vides et les oubliait aussitôt (il y en avait une en équilibre sur le bord de la baignoire de la salle de bains, avait remarqué John en allant aux toilettes) ; mais le reste de la famille Holmes ne partageait peut-être pas son incapacité à ranger. De ce que John en avait vu, la maison était même au contraire très bien rangée. Et ses souvenirs de Mycroft quand il était plus jeune ne parvenait pas à coïncider avec l'image de quelqu'un pouvant vivre dans le désordre.
De fait, John, naïvement, pensait trouver des volumes sur un même thème, sur une même étagère. Ou, à la limite, des titres commençant par la même lettre, ou le nom des auteurs. Il n'en était absolument rien. En dix livres, il recensa trois romans dont un polar et un classique de la littérature française, en langue originale ; un traité d'apiculture, deux d'entomologie ; un essai philosophique ; un manuel de sport pour l'aviron ; une biographie sur un musicien connu (Schubert, en l'occurrence) et enfin une anthologie de poésie (là encore, en langue étrangère). Aucun volume n'avait la même taille, une couverture similaire, un titre proche ou des auteurs positionnés au même endroit de l'alphabet. À vrai dire, la seule chose que ces bouquins semblaient avoir en commun, c'était d'être réunis sur une même étagère par le fruit du hasard.
John poursuivit ses investigations, tomba sur une mine de bouquins de médecine, plusieurs traités de maths dont certains étaient griffonnés et annotés à la main, et un nombre certain de thèses de chimie, non publiées officiellement, et là encore, corrigées de plein d'informations.
— Sherlock, t'as grandi ici ? demanda John d'un air émerveillé.
Ça eut le mérite d'interrompre Sherlock dans ses recherches, et il regarda John d'un air exaspéré.
— C'est ma maison, John. Évidemment que j'ai grandi ici !
— Non, j'veux dire ici ? Dans cette pièce ? C'est de là que tu as tout appris tous les trucs déments du génie que tu es ? T'as juste avalé une bibliothèque avant tes dix ans et ensuite tu savais tout ? Moi qui pensais que tu avais juste lu tout internet.
— Tu sais que la majeure partie du flux internet est constitué de porno ? répondit calmement Sherlock.
John faillit s'étrangler avec sa propre salive. Il le savait, tout le monde savait ce genre de trucs, mais il n'était pas prêt à entendre le mot porno dans la bouche de Sherlock comme s'il s'agissait de la chose la plus banale au monde.
— Je le savais. C'est une forme d'instruction comme une autre, répondit-il en essayant de garder un ton badin.
Sherlock le jaugea d'un œil critique.
— À la lumière de mon inexpérience, mais de toutes les études sur le sujet, je dirais que c'est une instruction totalement biaisée et infondée. Pour répondre à ta question, oui j'ai passé une partie de mon enfance ici, et oui, j'ai lu environ 75% des volumes présents ici, du moins ceux qui sont susceptibles de m'instruire, je n'ai aucun intérêt pour les romans. Et je retiens à peu près tout ce que je lis.
— Ça a dû être génial, commenta John, les yeux rêveurs.
Sherlock le considéra, étonné.
— De retenir tout ce que je lis ? Pas vraiment, à vrai dire. Quand j'étais plus jeune, je ne savais pas supprimer les données, et tout retenir c'est... épuisant parfois.
— Mais non, pas ça, de grandir ici, d'avoir une telle pièce, de pouvoir y passer des dimanches d'hiver entiers à lire au coin du feu, c'est mon rêve ! Et attends, comment ça, supprimer des données ?
— C'était ma pièce préférée, quand j'étais petit, reconnut Sherlock. Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans « supprimer des données » ? Tu ne fais jamais ça ? Supprimer des choses de ta mémoire.
Sherlock avait l'air sincèrement ahuri, et John sentait une migraine pointer.
— Stop, déclara-t-il. Je ne suis pas aussi intelligent que toi, et certainement pas assez pour suivre cette conversation à deux niveaux. Pourquoi ce paradis sur Terre n'est plus ta pièce préférée de la maison ? J'veux dire, c'est génial.
Sherlock détourna le regard, gêné.
— Les choses ont changé. Certains évènements regrettables se sont produits ici. Je n'y passe plus vraiment autant de temps qu'avant. Et puis, j'ai déjà lu à peu près tout ce que je souhaitais. À moins que je souhaite vérifier quelque chose, je n'y viens plus.
Son ton découragea John de poser davantage de questions. Il sentait que Sherlock n'avait aucune envie de lui répondre. Pourtant, on devinait entre les lignes à quel point cette pièce avait compté pour lui. Sinon, il ne l'aurait pas montrée à John. Et il n'en aurait pas parlé ainsi.
— Ok, bien reçu. Et cette histoire de supprimer des données ? Je comprends pas.
— Tu ne fais pas ça ?
— Mettre des trucs dans ma tête dans la corbeille, comme sur un ordi, et pif paf pouf, ça disparaît pour toujours de mon cerveau ? Non. Impossible. J'oublie des trucs avec le temps, je retiens des trucs absurdes sans le vouloir, genre des comptines de mon enfance que je connais encore par cœur, ou les chansons des spectacles de notre dernière année de primaire, tu te souviens ? Il suffit que tu chantes une ligne et je peux te refaire toutes les chansons, à mon corps défendant. Je ne suis qu'un faible humain comme les autres, que veux-tu.
— Aucun souvenir, trancha Sherlock. J'ai supprimé ces données-là, justement. Elles n'ont aucun intérêt, donc oui, je les élimine de mon cerveau. Comme un ordinateur, oui, si tu tiens à ta comparaison. Mais c'est plus complexe que ça. Je croyais que tout le monde procédait ainsi.
— T'es un drôle de paradoxe, tu sais ça ? demanda John d'un ton doux. Je veux dire, tu sais que t'es un putain de génie, et tu ne manques pas une occasion de nous le rappeler, et pourtant y'a des trucs hyper évident que tu ne réalises pas que c'est parce que tu es toi que tu es capable de les faire, et que le monde n'est pas comme toi...
John était très sincère, mais même lui rougit de sa phrase, et surtout du ton attendri qu'il avait pris pour dire cela. Il ne se faisait pas l'effet d'être très discret, sur ce coup-là. D'ailleurs, Sherlock rougissait en retour, et la douleur intercostale de John refit son apparition avec force. La peau très pâle qui virait à l'écrevisse, avec le bout des oreilles si écarlate que ça devait chauffer, c'était nouveau et très agréable.
— Merci, je suppose, marmonna-t-il. Tiens. J'ai trouvé. Lis ça, si tu veux comprendre.
Il lui tendit un bouquin à la couverture sombre, que jamais John n'aurait eu envie d'ouvrir sans qu'on le lui demande. Ça avait l'air barbant dès le titre.
— Merci. J'peux emprunter d'autres trucs, aussi ?
— Fais-toi plaisir, indiqua Sherlock. Tant que tu les ramènes...
— Je dois noter leur place ? Y'a un rangement ou bien... ?
Sherlock haussa les épaules.
— Avant, oui. Maintenant, tu peux bien les remettre où tu veux.
John n'osa pas demander avant quoi, et se contenta de le remercier, raflant deux bouquins de médecine qui avaient l'air prometteur. Ils retournèrent dans la chambre de Sherlock, mais ne revinrent pas sur leurs pas pour rejoindre la porte. De toute évidence, la bibliothèque était si grande qu'il y avait plusieurs entrées, et ils étaient plus proches d'une autre porte pour sortir. Ce fut en passant dans cette partie-là de la pièce que John les vit. Sherlock ne fit aucun commentaire, et sembla même accélérer le pas, alors il ne posa pas de questions. Mais il ne pouvait pas ignorer les avoir vus : les murs noircis de cendre, les grandes traces laissées par l'eau d'un jet puissant pour éteindre un incendie, les étagères calcinées qui n'abritaient plus aucun volume, la poussière grise qui ressemblait à de la suie. John n'était pas un imbécile. Et les cheminées de la pièce étaient beaucoup, beaucoup trop loin des traces pour avoir provoqué cela. Il y avait eu un incendie dans cette pièce, et John ignorait tout de cet incident.
La suite de l'après-midi fut relativement calme, presque passif. À la grande surprise de John, le bouquin que Sherlock lui avait filé n'était pas aussi barbant que prévu, et après avoir lu dans le détail le chapitre qui traitait du Palais Mental (et qui, effectivement, lui permit de mieux comprendre ce que son ami développait dans son cerveau), il demanda à pouvoir le garder, pour lire tout le reste des développements sur le cerveau que l'auteur proposait.
Pendant qu'il lisait ; installé confortablement dans l'immense chambre de Sherlock, avec ses deux canapés sous la fenêtre et une méridienne, sans compter son lit qui avait l'air fort confortable, mais que John n'aurait pas approché pour tout l'or du monde pour le bien-être de sa santé mentale ; Sherlock avait vaqué à ses occupations. Cela consistait tantôt à s'agiter brutalement à travers la pièce pour remettre la main sur un objet absolument indispensable là-maintenant-tout-de-suite, et tantôt à rester immobile, allongé sur la méridienne, juste à côté de John, perdu dans sa tête.
Et ces longs silences, entre eux, n'avaient rien de gênant ou de pénible. John trouvait cela au contraire très agréable, d'avoir un ami avec qui partager le silence. Il se sentait toujours obligé de faire la conversation avec ses copains de lycée, par crainte que le silence soit gênant, et découvrir qu'il n'en était rien avec Sherlock était réjouissant. John se sentait bien ici, dans cette pièce chaude et lumineuse comme un cocon au cœur de l'hiver lugubre et glacial qui existait au-dehors.
Il fallut que l'estomac de John se rappelle de nouveau à leur mémoire pour qu'ils prennent conscience de l'heure qu'il était, et que l'après-midi avait filé pour laisser place à la soirée. Dehors la nuit était même complètement tombée.
— Tu n'avais pas de... couvre-feu ? hasarda Sherlock en regardant sa montre. Ou d'horaire ? Je n'ai pas trop l'habitude de ça, parce que mes parents ne sont jamais là, alors tout le monde se moque d'où je suis et à quelle heure, mais Mycroft était très à cheval sur ça, avant.
Il avait l'air de trouver cela parfaitement banal, mais John ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de tristesse quand il entendait ce genre de choses, comme si le seul membre de sa famille à lui témoigner de l'intérêt avait été son frère, et qu'il était totalement livré à lui-même maintenant que Mycroft était parti.
— Mes parents sont pas très à cheval sur les horaires, répondit-il négligemment.
Pas vraiment un mensonge. Pas totalement une vérité non plus. Sa mère n'était en effet pas très regardante sur les horaires parce qu'elle ne s'occupait que des siens, et était bien en peine de savoir où et quand son fils se trouvait à un instant t.
— Tu veux manger avant de partir ? proposa Sherlock. Tu as l'air d'avoir faim, et ce ne serait pas très sain que tu traverses la forêt le ventre vide...
Le trajet prenait à John moins de dix minutes, était relativement simple et balisé, et son ventre vide ne l'empêchait assurément pas de mettre un pied devant l'autre, et l'argument était donc totalement dénué de fondements.
Ça n'empêcha pas John de répondre :
— Oh, ben, euh, je veux pas te déranger... ou abuser... T'as pas faim, toi ?
Sherlock haussa les épaules.
— Rarement.
Finalement, ils grignotèrent un morceau, John plus que Sherlock, mais pas vraiment un repas complet, cette fois, et avec la faiblesse d'ouvrir les plats préparés plutôt que faire à manger. John avait l'impression que Sherlock voulait dire quelque chose, vu comment il le regardait bizarrement, puis subitement il détournait le regard, rougissait presque, et ce n'était pas du tout dans les habitudes du jeune génie de tourner autour du pot.
— T'as quelque chose à me dire ? hésita John.
— Non... Enfin. Euh, oui. J'ai un service à te demander ?
— Bien sûr. Dis-moi.
— Tupourraism'accompagnerlasemaineprochaineacheteruntrucpourcestupidesecretsanta ?
Il avait débité sa phrase si vite que John n'était même pas sûr d'avoir compris le premier mot.
— Pardon ? Respire, Sherlock, tu vas faire une syncope.
— Tu pourrais m'accompagner la semaine prochaine acheter un truc pour ce stupide secret santa ? répéta Sherlock à rythme humainement compréhensible, bien qu'il continuât de marmonner.
Le looping dans le cœur de John refit son apparition. Repasser du temps avec Sherlock ? Il ne risquait pas de dire non.
— Bien sûr ! accepta-t-il trop vivement. Tu as déjà une idée de ce que tu veux ? C'est pour qui ?
— Je croyais qu'on ne devait pas le dire ?
John haussa les épaules.
— Oui, bien sûr. Mais c'était pour aider. Si je le connais...
— Tu ne le connais pas, répondit Sherlock un peu trop rapidement. Mais je l'ai analysé. Je pourrai te dire ce qu'il y à savoir sur lui, et tu pourras m'aider à choisir ? Je n'ai jamais fait ça, à vrai dire... et je n'aime pas les centres commerciaux et les magasins. C'est un peu trop... bruyant et lumineux. Beaucoup de sollicitations. C'est très agressif.
John n'avait jamais entendu personne dire qu'un magasin pouvait être agressif, mais s'il eut l'air étonné, il ne releva pas. Il refusait de donner l'impression à Sherlock qu'il était bizarre, parce qu'il lui semblait que le génie cultivait ça très bien tout seul.
— Okay, accepta-t-il. Pas de souci. On fait ça samedi prochain ?
— Avec plaisir.
— Du coup... je vais prendre ton numéro, non ? Ce sera plus simple pour se retrouver. Au cas où. Je peux te donner le mien aussi, enfin, s'tu veux, ça peut servir, quoi.
Sherlock acquiesça avec tellement d'empressement que c'en était presque flippant, et John ouvrit son téléphone pour lui dicter son numéro.
— Je le connais pas encore par cœur, se justifia-t-il. J'ai changé récemment.
Sherlock ne sembla absolument pas suspicieux, et recopia sur son propre mobile la suite de chiffres énoncées par John, sans se douter une seule seconde qu'il s'agissait en réalité d'un nouveau numéro. Cette fois, ce fut la torsion reconnaissable de la culpabilité qui se nicha dans les entrailles de John. Il l'avait déjà ressenti le matin même, quand il s'était rendu dans un magasin pour acheter une deuxième SIM. C'était un contrat pré-payé, à recharger régulièrement, comme un téléphone à cartes, avant. Sauf que tout tenait sur une petite SIM supplémentaire, que John pouvait insérer dans son mobile habituel, qui lui permettait d'en avoir deux. Une fonctionnalité qui lui avait toujours paru superflue jusqu'à aujourd'hui, n'étant pas un salarié qui utiliserait un même téléphone mais deux numéros différents pour séparer sa vie personnelle et professionnelle. Mais une fonctionnalité qui prenait tout son sens aujourd'hui. Le numéro qu'il avait donné à Sherlock, il serait le seul à l'utiliser. Tout le reste de ses amis avait son numéro normal. Tout ce que John avait à faire désormais, c'était d'être prudent. Être sûr de toujours bien utiliser ce numéro quand il voulait contacter Sherlock en tant que John. Utiliser l'habituel quand il restait le correspondant mystère de Sherlock.
Le nœud de la culpabilité se resserra, tandis que Sherlock faisait sonner John, sans savoir que son numéro figurait déjà dans son répertoire. Il savait qu'il fonçait droit dans un mur. Que la trahison ne pouvait pas être pire, et que Sherlock serait forcément blessé quand il l'apprendrait. Il se faisait l'effet d'un mari adultère qui mettait en place des stratégies pour ne pas se faire chopper, et cela le faisait penser à son propre père et il se dégoûtait.
— Merci ! s'enthousiasma-t-il un peu trop. Je vais y aller, maintenant, hein. Il est tard.
Ils se quittèrent un peu maladroitement, ne sachant pas trop quoi dire ou faire. Sherlock était clairement trop néophyte en relation humaines pour savoir si, dans ce contexte, il devait enlacer John, le saluer, et comment. John, trop gêné, ne lui facilitait pas la tâche, et ils restèrent sur leur faim, un peu gauche et rougissant, avant que John disparaisse à travers la forêt sombre.
Il n'avait pas peur du chemin presque invisible, du froid glacial de la nuit, de l'obscurité seulement éclairée par la torche de son téléphone, ou de la maison vide qu'il allait trouver en rentrant : il avait passé la meilleure journée de sa vie depuis longtemps.
[1] Ah, les Uchronies du futur... Eh oui, encore ce jeu que j'ai déjà cité. Promis, un jour j'écrirai la fic qui s'y rapporte et qui explique d'où ça vient. Elle fait déjà 300 pages, et j'ai pas fini la partie 1 (il y en a 3), alors bon… un jour quoi.
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