Dimanche 11 décembre

Sherlock ne dormait pas vraiment, quand il entendit son portable vibrer. En temps normal, il ne regardait que très peu celui-ci quand il vibrait, parce que c'était toujours Mycroft. Qui lui rappelait des choses plus inutiles les unes que les autres, et Sherlock n'y répondait jamais.

Mais depuis que l'Inconnu de son téléphone lui écrivait, Sherlock s'était découvert plutôt accro au petit engin tactile.

Tard dans la nuit, hier soir, Sherlock avait écrit « Il est venu », mais n'avait pas eu de réponses depuis. Il avait fini par établir que Inconnu dormait davantage que lui, ce qui n'était pas franchement surprenant.

Salut.

Qui est venu ?

Parfois Sherlock oubliait que Inconnu n'était pas John. Ils avaient des similarités, par certains côtés. Il appréciait la conversation et la compagnie de John, au point de le laisser entrer dans le Manoir, de constater certaines choses que Sherlock n'avait jamais montrées à personne. Au demeurant, John n'avait rien dit, et Sherlock en était reconnaissant.

Mais Inconnu avait son intérêt aussi, le premier étant qu'il était inconnu. Après les tests visant à s'assurer de sa fiabilité, Sherlock avait décrété que l'avantage premier de son correspondant, c'était son anonymat. Il ne voulait pas savoir qui il était. Il l'utilisait pour ses compréhensions des codes sociaux, et ça lui allait très bien. Inconnu, en retour, lui disant qu'il trouvait ça pertinent pour apprendre à connaître Sherlock, et lui faire un cadeau de Secret Santa « à la hauteur de son génie », ce qui restait la finalité de leur conversation. Ça convenait à Sherlock.

Une petite part de lui aurait aimé que Inconnu soit John, mais quand il lui avait demandé son numéro, la veille, Sherlock avait pu constater que le numéro de John n'avait rien en commun avec celui de Inconnu. Il connaissait désormais les deux par cœur, parce que c'était ce qu'il faisait quand il lisait un numéro. Ou une plaque d'immatriculation. Ou un code de carte bleue. Son cerveau l'apprenait à ses dépens, pour un temps plus ou moins long, avant qu'il ne se décide à le supprimer, ce qui n'était pas aussi évident qu'il l'avait laissé sous-entendre à John. Le processus de Palais Mental, et tri des données pour en supprimer et rajouter à sa guise était encore en cours, et fragile.

Et de fait, Sherlock oubliait parfois que ce qui lui semblait évident — à savoir que John était venu, la veille, et que Sherlock avait passé la meilleure journée de sa vie depuis des années — ne pouvait pas l'être pour Inconnu.

Le camarade avec qui je m'étais disputé.

Il était toujours policé par SMS. Il ne savait pas vraiment comment agir autrement.

Inconnu lui répondit soudain, et Sherlock se fit happer par la conversation.

Trop bien ! Vous vous êtes expliqués, alors ?

T'as reconnu que tu avais tort ? ;p

Inconnu utilisait des smileys. Pas Sherlock, il avait horreur de ça. Mais il le tolérait. Ça avait quelque chose de presque intéressant.

Je n'ai jamais tort.

Mais on a discuté. Enfin, je crois.

Comment ça, tu crois ? Comment peux-tu ne pas savoir si vous avez mis les choses à plat ?

Ce n'est pas si simple.

Explique-moi. J'suis sûr que tu as retenu la conversation par cœur. Comme la dernière fois.

Et déso de pas avoir répondu hier soir. J'étais occupé.

Sherlock fouilla dans sa mémoire. Il revit John, sur le palier, la peau claire mais les joues et le nez rougis par le froid de l'hiver anglais. Ses yeux très bleus pétillaient, et sa veste était presque trop petite. Il avait pris des biceps, depuis qu'il faisait du rugby. Ça tendait le tissu, de manière relativement agréable pour les yeux, si quelqu'un avait envisagé de demander son avis à Sherlock.

Puis il avait rejoint Sherlock dans la cuisine, et il était en chaussettes, et dans un pull noir qui aurait sans doute été informe et inutile sur n'importe qui, mais qui, là encore, était tendu sur ses bras fermes et son torse dessiné par le sport, et ça avait dispersé Sherlock, qui tentait vainement de faire du thé sans passer pour un fou.

Il n'était pas capable de se rappeler l'intégralité de chaque mot prononcé par John et lui au cours de toute la journée passée ensemble, mais il se souvenait très bien du début. Alors furieusement, il tapa :

Salut. On avait dit dix heures et demie, désolé, je suis un peu en retard. J'suis venu travailler, t'as promis de me faire bosser. Et on pourra aussi discuter, comme ça. Et s'excuser. S'il te plaît, Sherlock, on parlera de ce qui s'est passé hier non ? Je peux entrer ? J'ai froid / Viens. Je vais faire du thé. / Je ne pensais pas que tu viendrais. Je pensais que tu ne voudrais sans doute plus jamais te parler. / Tu t'es jamais disputé avec quelqu'un ?

À ce stade de la retranscription de son dialogue avec John, Sherlock hésita. Il savait très bien ce qu'il avait répondu à John, et sur lequel il n'avait pas rebondi. Il n'était pas sûr de vouloir le partager avec Inconnu. Ça avait été une information au milieu de toute une journée, pour John. Mais s'il l'écrivait à Inconnu, ce serait définitif. Il ne pourrait pas le retirer, le corriger. Inconnu pourrait relire leurs messages, rebondir sur ce petit mot qu'il ne disait plus depuis une décennie ou presque. Alors il modifia la vérité. Ce n'était pas vraiment comme si Inconnu risquait de le remarquer.

Non. Seulement ma famille. Mais ça ne compte sans doute pas. / Leçon numéro 1, pour les gens qui se sont jamais disputés dans leur vie, on s'excuse. / Même quand on a raison ? / La question est-elle théorique, ou bien tu estimes vraiment que tu n'avais aucun tort dans notre discussion, au juste ? / Arrête de réfléchir à ce que tu penses être le mieux. Leçon numéro 0 de la communication, parce que de toute évidence, tu ne l'as jamais eue : tu ne dois pas dire ce que tes interlocuteurs attendent de toi. Tu dois être sincère si tu veux que les autres le soient avec toi, et construire des relations basées sur l'honnêteté et la confiance.

Waoh. Ça fait une longue conversation. J'arrive pas à croire que tu te souviennes de tout ça.

Ce n'est pas si long. Alors ?

Alors quoi ?

Ce que tu en penses.

Parce que c'est fini ? Vous n'avez plus rien dit après coup ?

Sherlock hésita, les doigts au-dessus du clavier de son téléphone. Il se souvenait encore mieux de la suite de la conversation que du reste. Ce moment où John lui avait dit que pour avoir des amis, il fallait être honnête et sincère, et où Sherlock avait répondu qu'il n'avait pas d'amis. Ça avait été la vérité. Il n'en avait jamais eu, à part une unique fois, et il savait comment ça s'était terminé. Puis John avait dit qu'il était le sien. Il ne l'avait pas dit avec ces mots-là, mais c'était ce qu'il avait voulu dire, Sherlock le savait. Et les sentiments qu'il avait ressenti à ce moment-là, il ne voulait pas les partager avec Inconnu. Ni personne.

Parce qu'il avait eu un ami dans sa vie, un seul, et il savait comment ça s'était terminé. L'idée que John soit son ami l'avait à la fois ravi et terrifié, à l'idée qu'il puisse connaître le même sort.

Pire, il s'en voulait de ne pas avoir immédiatement congédié John, quitte à ce qu'il le haïsse pour toujours. Au moins aurait-il été vivant, et c'était ce qui importait à Sherlock. Mais il avait été égoïste, et il avait fait semblant de rien, et il avait apprécié chaque seconde de sa journée en compagnie de son ami.

Pas vraiment à ce sujet-là. Il est resté, on a passé la journée ensemble. Le sujet n'a pas été évoqué par la suite, à part en partant.

Qu'est-ce qu'il s'est passé en partant ?

Faut tout te faire dire, c'est pénible.

C'est toi qui as voulu de cette conversation absurde. Je n'en comprends toujours pas la finalité que tu y trouves, au demeurant.

Je t'étudie pour ton cadeau de Secret Santa.

Et me trouver pénible aide à ça ?

Bizarrement, oui. Je peux te trouver un cadeau aussi pénible que toi.

Allez dis-moi, qu'est-ce qu'il a dit en partant ?

Sherlock ne savait jamais vraiment comment répondre à ces messages-là, celui où Inconnu l'insultait mais semblait simplement le taquiner en même temps. C'était un sentiment très étrange, et il préférait s'en tenir aux frais.

Il a fait une remarque sur la taille de ma maison, et mes comptes bancaires, indiquant que nous n'avions pas tous la chance d'aller à la fac à cause de nos actifs financiers respectifs.

Qui utilise vraiment les termes « actifs financiers » ? Oo

Ce n'était pas les mots exacts. Je retranscris l'idée.

Personne ne devrait utiliser ces mots-là. Jamais. Même pas toi. Même pour retranscrire.

Mais bref.

Pourquoi tu penses que ça avait un rapport avec le fait que tu t'es pas formellement excusé pour avoir été un abruti, alors qu'il avait fait un pas vers toi ?

De mon opinion, il t'a clairement demandé des excuses.

Il doit vraiment tenir à toi pour avoir accepté de passer la journée avec toi alors que tu lui as même pas dit pardon.

Il n'a rien dit clairement non plus.

Mais il est venu. Il a fait le premier pas pour la paix. Tu n'as rien fait en retour.

Quand tu réponds rien comme ça, c'est que tu sais que tu as tort.

Je n'ai jamais tort.

Sur ce coup-là, si, en partie. Et ta fierté te perdra.

Cette conversation est vraiment utile ?

Pour moi ? Totalement.

Toi, je ne sais pas. À toi de voir. Mais tu es celui qui continue de m'écrire pour essayer de comprendre les comportements des autres.

On me l'a conseillé.

De m'écrire ?

De parler à quelqu'un.

Je suis donc juste quelqu'un.

Non. Tu es un inconnu, et c'est ça qui te rend intéressant.

C'est absolument paradoxal et dépourvu de toute logique, tu le sais ?

Absolument pas.

Si.

Ce n'est pas parce que tu ne comprends pas que ce n'est pas logique.

Ce n'est pas parce que c'est logique uniquement dans ton esprit que ça doit être une logique universelle.

Sherlock sentit ses poils se hérisser en lisant ce dernier message. Ça ressemblait vraiment à quelque chose que John aurait pu dire, et il n'aimait pas ce sentiment. Principalement parce qu'il ne savait pas quoi en conclure sur lui-même. La logique et la rationalité lui avaient prouvé que ce n'était pas John. Pourtant, une part de lui continuait de vouloir que ça soit John, et l'autre ne lui souhaitait surtout pas, parce que ce serait un abysse terrifiant de conséquences dans lequel Sherlock n'avait pas envie de plonger.

Son portable vibra de nouveau, et il quitta ses réflexions pour se concentrer sur l'engin.

Bref. Tu as totalement détourné la conversation, là. Pas que c'est pas sympa, mais on progresse pas.

Tu ne progresses pas dans ta recherche du cadeau idéal pour moi ?

Oh, ça, si, merci. Mais toi, tu ne progresses pas dans ton apprentissage de l'humanité. Va t'excuser.

J'y penserai.

J'imagine que c'est le mieux que je peux obtenir de toi.

Tu n'es pas celui à qui je dois des excuses. Tu n'as rien à obtenir de moi.

C'était une forme de coup de poker inconscient que le cerveau de Sherlock venait de jouer à cet instant précis. Il était à la fois concentré sur cette conversation — qui durait depuis le début de la matinée — que sur l'ouvrage qu'il lisait, un traité de chimie relativement intéressant. De fait, une partie de son cerveau agissait en pilote automatique. Et faisait ce genre de réponses, celle qui ramenait sur le devant de ses réflexions ses questionnements existentiels sur l'identité de Inconnu. Et la possibilité — toujours aussi nulle, mathématiquement parlant, Sherlock avait le numéro de téléphone de John depuis la veille et ce n'était pas le même — que ça puisse être John.

C'est vrai. C'est toi qui m'utilises comme ton psy.

Après, si tu veux pas en parler, c'est toi qui vois. Mais c'est toi qui lances les sujets et ensuite les évites consciencieusement.

Si je peux me permettre, pour parler comme ton « camarade », et te donner une « leçon de communication », il vaut mieux dire clairement à quelqu'un que tu ne veux pas discuter d'un sujet ou d'un autre que louvoyer et botter en touche. Même si on est très forts pour ça, en Angleterre. Et qu'on peut tenir des conversations de trente minutes sur le temps qu'il fait, juste pour éviter le silence ou les sujets embarrassants.

Parce qu'en vrai, même si t'as l'impression que tous les gens sont des débiles (ce qu'ils sont sans doute par rapport à toi, hein ;p), bah on le sent quand quelqu'un évite un sujet et veut pas nous répondre.

Alors qu'un peu de franchise, ça évite plein de questions gênantes, c'est mieux :)

Pourquoi tu as mis des guillemets à camarade ?

Je comprends ceux à leçon de communication. Pas les premiers.

C'est vraiment tout ce qui t'intéresse dans mon message ? Oo

Le reste est intéressant, mais je n'ai rien à y répondre. Je prends bonne note de tes remarques et ferai de mon mieux pour les appliquer le cas échéant.

Le cas échéant... Parfois, j'me demande vraiment si jte parle à toi ou à ton grand-père.

Je n'ai aucun grand-parent en vie, cela règle la question.

Donc, pour les guillemets.

Pas forcément, si on croit aux fantômes. C'est surtout la question de ton imperméabilité à l'humour qui est tranchée ;)

Et j'ai mis des guillemets parce que tu t'acharnes à ne pas donner des détails sur ta vie, et ne jamais utiliser de nom pour ce mec, et utiliser le mot camarade, ou condisciple (il est marrant celui-là, on dirait que tu vis dans les années 20 xD) pour pas dire ami.

Donc les guillemets. Parce qu'on sait tous les deux que c'est ton pote, en fait :)

Je suis un être de raison. Je ne crois pas aux fantômes.

Et je n'aime simplement pas le mot « pote ».

Trop vulgaire pour toi ? Tu peux dire ami aussi simplement, hein ;)

Je ne suis pas certain de vouloir le qualifier ainsi.

Hein ?

Attends.

Ce que tu racontes n'a aucun sens.

À la limite, tu me dirais « je suis pas certain que notre relation soit assez forte pour le qualifier ainsi », je comprendrais. En vrai, ami, ça peut être un mot fort, ça peut désigner vraiment les gens les plus proches.

Mais ne pas VOULOIR le qualifier d'ami ? J'sais bien que t'as pas de potes ou de relations et que t'es chelou, tout le monde le sait au lycée que t'es un génie asocial.

Mais t'as l'air bien mordu de ce mec, quand même.

Les yeux de Sherlock tombèrent brièvement sur ce dernier message, au moment où il arriva. Puis, juste après l'écran d'accueil sur lequel se superposait les bulles de la conversation afficha « message supprimé ». Perplexe, Sherlock ouvrit la conversation d'une pichenette, délaissant son ouvrage dans lequel il avait déjà progressé d'une bonne centaine de pages.

Les messages précédents étaient bien là. Mais, à la place du dernier, la bulle blanche de réception indiquait un petit symbole de cercle barré et la mention grise en italique « ce message a été supprimé ». Avant même que Sherlock n'ait eu le temps de réfléchir réellement à ce problème, un nouveau message arriva.

Mais t'as l'air bien attaché à ce mec, quand même. T'as dit que vous aviez passé la journée ensemble.

Sherlock fronça les sourcils, mais repoussa les pensées parasites. Inconnu avait supprimé son message parce qu'il ne l'avait pas fini. Du coup, il en avait profité pour modifier légèrement son phrasé, ça n'avait rien de surprenant ou d'alarmant. Rien qui ne méritait d'être réfléchi.

Ce fut fort de son constat que Sherlock oublia donc totalement de réfléchir et répondit au message sans réaliser ce qu'il disait.

Mon attachement à sa personne n'est pas le débat. C'est le risque que cela représente d'être mon ami que je ne souhaite pas lui faire courir. La dernière fois que j'ai eu un ami, il en est mort.

Il y eut un très long silence dans leur conversation virtuelle, après cela. Sherlock prit la pleine mesure de ce qu'il venait d'avouer. Il aurait volontiers supprimé son message dans la seconde, mais il savait que c'était trop tard. Les deux petites coches bleues étaient présentes, preuve que le message avait été envoyé, reçu et lu. Nier ne servirait à rien. Il préférait attendre.

Alors il se replongea dans ses occupations et attendit.


Désolé, je n'arrive pas à savoir si tu es littéral, ou si c'est une métaphore dans ton précédent message.

La nuit était tombée, et Sherlock venait de recevoir un message de ses parents lui indiquait qu'il ferait mieux de dîner seul. Ils rentreraient tard, ce qui était surprenant sans vraiment l'être. Le dimanche soir était à peu près le seul soir où ils arrivaient à se rappeler qu'ils avaient un fils, et le croiser en rentrant à Musgrave, mais qu'ils lui fassent faux bond n'était pas non plus une anomalie. Comme d'habitude, sa mère était factuelle, précisant que ses dernières analyses de sang étaient clean, tandis que son père était plus sentimental, félicitant Sherlock pour garder son sang propre, et lui promettant de rentrer bientôt, que la situation allait s'arranger. Ils savaient tous que c'était un mensonge, mais Sherlock lui était reconnaissant de faire semblant et d'essayer.

Comme Inconnu ne lui avait pas répondu pendant plusieurs heures, Sherlock pensait que la vibration de son téléphone était un nouveau message de ses parents, aussi fut-il surpris de voir qu'il lui avait enfin envoyé quelque chose.

Et pardon pour avoir mis tant de temps à répondre. Je savais pas quoi dire. Puis j'étais occupé.

Et si t'as pas envie de parler, je comprends. Même si j'aimerais bien une explication.

C'était littéral.

Je ne comprends pas.

Enfin.

Si, je comprends les mots, inutile de m'insulter comme tu t'apprêtais à le faire.

Sherlock effaça le message qu'il avait commencé à taper, et dans lequel, effectivement, il se préparait à râler sur la clarté de ses propos et le manque d'intelligence de son interlocuteur, ce qu'il ne reconnaîtrait jamais.

Mais j'comprends pas comment ça peut être littéral. Comment quelqu'un peut mourir parce qu'il est ami avec un autre ? De qui tu parles, en plus ?

Sherlock se mordit la lèvre en regardant le message, ouvrant le frigo au passage. Dans la cuisine plongée dans le noir — souvent, il ne prenait pas la peine d'allumer les interrupteurs. Les monstres ne se cachaient pas dans le noir, à Musgrave, ils vivaient en pleine lumière et Sherlock n'avait pas besoin du plafonnier pour se déplacer dans les lieux de son enfance — la lumière blafarde du frigo donnait une ambiance sinistre à la pièce. Comme la veille, le frigo était plein. Mais la veille, les yeux bleus de John Watson pétillaient devant la quantité de nourriture et ses bras dessinés par le rugby attrapaient les aliments et leur préparaient à manger. Seul, Sherlock n'avait envie de rien, et il referma le réfrigérateur avec un soupir, se torturant l'esprit sur la réponse à donner.

Fondamentalement, c'était une excellente chose. Inconnu était là pour ça. Pour que Sherlock puisse lui parler de ce qu'il ne pouvait évoquer avec personne. C'était ce que John lui avait conseillé. Sherlock avait testé sa fiabilité pour ça. Pourtant, il hésitait encore.

Il dénicha des toasts, les plaça dans le grille-pain, et attendit, appuyé contre le plan de travail. La maison était silencieuse, la pièce sombre et lugubre. La diode du grille-pain brillait en rouge, et Sherlock allumait l'écran de son téléphone, nimbant la pièce d'une ambiance pire encore, relisait les derniers messages, l'éteignait, hésitait, et recommençait son manège en boucle.

Ça pourrait être littéral de dizaines de façon différentes. Par exemple un accident de voiture nous impliquant tous les deux, et dans lequel il aurait été tué et pas moi. S'il était dans la voiture du fait de son amitié avec moi, alors il serait mort à cause de ça.

Je t'ai dit de le dire, si tu veux pas en parler. Plutôt que botter en touche.

Je me doute bien que c'est pas une histoire comme ça.

Ce n'est pas ce que je viens de faire. J'émettais juste une hypothèse rationnelle quant à la première partie de ton message.

Et je parle de mon ami d'enfance, assassiné par ce qu'il était ami avec moi.

Ça a l'air tellement glauque que je me demande même si je préférais pas quand tu éludais, en fait :(

Je sens que je vais le regretter mais : assassiné par qui ?

Sherlock mâchonnait ses toasts d'une main, remontant dans sa chambre, lisant et tapant ses messages de l'autre.

Et comment ?

Par qui, je ne souhaite pas répondre à cette question.

Comment : noyé.

Par ma faute. Je ne l'ai pas retrouvé à temps, parce que mon génie a été mis en échec. Je n'ai pas résolu l'énigme à temps, et il l'a payé de sa vie.

C'était de ma faute. Je n'étais pas assez intelligent. Ça n'arrivera plus jamais.

Sherlock n'avait jamais prononcé ces mots à voix haute. Il n'avait jamais parlé de Victor à personne. Juste après, il était encore trop choqué et traumatisé. Et puis après, les incidents s'étaient multipliés. Visant directement la vie de Sherlock. Il n'était alors plus temps de parler du premier. Certes, ça avait été le plus grave, car c'était le seul qui avait pris la vie d'un autre être humain. Mais il avait surtout fallu prendre des décisions, et plus personne n'avait pensé à interroger Sherlock sur ses sentiments et son traumatisme.

Pas même lui. Il avait verrouillé tout cela au plus profond de lui-même et il s'était acharné à apprendre, encore et encore. Tout et n'importe quoi. Résoudre toutes les énigmes, connaître tous les sujets, répondre à toutes les questions, déchiffrer des devinettes, vaincre des casse-têtes et déduire les gens. Il s'était acharné à tout connaître, tout savoir. Ne plus jamais être pris au dépourvu. Dès le début du lycée, il aurait pu prétendre à un niveau de doctorant.

Et au cours de cette conversation anodine, il réalisait brusquement pourquoi. Il n'y avait jamais réfléchi. Il s'était contenté d'apprendre, encore et encore, l'ensemble de leur bibliothèque familiale, et tout ce qu'il pouvait trouver sur Internet, jusqu'à l'indigestion de connaissances et le besoin de tout hiérarchiser en créant son Palais Mental.

Il n'avait jamais réalisé que c'était pour se protéger. D'un jeu futur. Parce qu'il n'en doutait pas. Tant qu'elle était vivante, elle voudrait jouer. Sherlock serait prêt.

La réalisation la plus vertigineuse fut de se dire que John était en danger. Et que Sherlock avait peur de ne pas être assez prêt. Il avait repoussé l'idée que son camarade fut son ami, mais c'était totalement vain. Sherlock avait un attachement beaucoup trop fort à John depuis toujours, depuis qu'il était venu jouer avec lui et qu'il avait guéri son cœur lacéré par la perte de Victor. Il pouvait se cacher derrière des mots, mais il avait invité John à Musgrave et sa simple présence avait réchauffé la maison sombre. John était son ami.

John était en danger.

Sherlock n'était pas sûr d'être prêt.

Il avait atteint sa chambre, et le trou noir dans lequel il plongeait l'engloutit tout entier, tandis qu'il chutait sur le matelas.