Bonne lecture !
Lundi 12 décembre
Sans vraiment de surprise, John n'avait presque rien dormi de la nuit. Les révélations de Sherlock l'avaient choqué, et il n'avait pas réellement su quoi répondre aux derniers messages de son camarade. Pire, il ne pouvait pas vraiment se laisser distraire par cet évènement. Inconnu avait le droit d'être choqué par la vie de Sherlock. John n'avait pas ce luxe. Ou le génie ferait le lien entre John et Inconnu, et au vu des révélations de la veille, John en avait encore moins envie qu'avant.
A tout ce fatras était venue s'ajouter la culpabilité du mensonge, qui nouait son ventre, et l'avait empêché d'avaler quoi que ce soit au petit-déjeuner, le matin même. C'était difficile de lire en Sherlock, surtout juste à travers des mots sur un écran, mais John gageait qu'il n'avait pas réellement prévu cette révélation d'importance. Cependant, il l'avait assumée totalement, et accepté de poursuivre la conversation. Et s'il n'était pas totalement prêt à dire ce genre de choses à Inconnu tant qu'il n'y était pas forcé par son dérapage, il n'y avait aucune chance qu'il souhaitât que John le soit aussi. Donc John culpabilisait. De savoir ce qu'il n'aurait pas dû. De mentir à Sherlock. De se cacher derrière un alias.
Si rien de vraiment important n'était ressorti de cette conversation, il aurait pu tout avouer le jour du bal. Le secret de son identité en tant que « secret santa » de Sherlock n'aurait plus eu alors aucune importance. Mais plus maintenant. S'il avouait aujourd'hui, Sherlock saurait que c'était John qui devait lui faire un cadeau au bal, et ça rendrait leurs rapports potentiellement maladroits, et puis John ne voulait pas. Il souhaitait réellement le surprendre et lui faire plaisir à cette occasion, leur dernier Noël de lycéens.
Mais si John n'avouait pas, alors il devrait garder le secret pendant encore une dizaine des jours, de mensonges et de non-dits, à potentiellement récolter des informations sur Sherlock que ce dernier ne voulait pas communiquer avec John. Le poids de la trahison pèserait lourd sur leur relation.
— Mec, t'as une tête de déterré, commenta Mike en voyant arriver son ami, avec tout le tact qui pouvait le caractériser.
— Mal dormi, marmonna John.
C'était très mauvais. Heureusement, ils n'avaient pas cours de chimie ensemble, aujourd'hui. Si même Mike pouvait dire qu'il avait une sale tête, Sherlock pourrait probablement déduire le pourquoi du comment, et tout volerait en éclat.
John n'écouta rien de son cours de maths, perdu dans ses pensées. Il avait fait son deuil de la relation qu'il aurait aimé avoir avec Sherlock Holmes, et ce n'était pas si grave. Ses fantasmes resteraient des fantasmes. Certains rêves n'étaient pas faits pour être réalisés, ça faisait partie de la vie. Il pouvait l'encaisser. Sherlock et lui n'avaient jamais noué de relation, donc John pouvait faire le deuil des images dans sa tête.
Sauf depuis quelques jours. Où ils étaient plus proches, à leur manière. John ne se faisait pas d'illusion : ça ne suffisait pas, et ça ne suffirait pas. Il pouvait vivre dans un monde où Sherlock lui mettait un râteau le jour du bal. C'était ce qu'il avait prévu.
Mais vivre dans un monde où Sherlock le haïrait à cause de la trahison, et qu'il ne lui ferait plus jamais confiance, pour rien du tout, c'était autre chose, et ça lui faisait mal d'une toute autre manière, dans sa poitrine.
Il était d'accord pour souffrir de son béguin stupide pour le jeune génie. Il ne pouvait pas supporter l'idée que Sherlock souffre, qu'il arrête de faire confiance à l'humanité, et pire que tout, que cette souffrance lui soit infligée par John. Ses sentiments allaient jusque-là. La volonté farouche de protéger cet être exceptionnel qu'était Sherlock Holmes de tous les tourments de l'existence, et que jamais il ne souffre.
C'était un vœu pieu d'un gamin immature, John le savait. Personne ne pouvait être protégé de la souffrance humaine éternellement. John l'avait appris à ses dépens. Ça ne l'empêchait pas d'espérer pour Sherlock.
Bien sûr en plus, comme tout adolescent ayant à portée de mains une formidable technologie pour fouiller dans le passé et la vie des gens, John avait passé un certain temps, la veille (et une bonne partie de la nuit) à chercher des faits divers pouvant correspondre à ce qu'avait dit Sherlock. Non pas qu'il doutât de lui — Sherlock ne mentait pas, ce n'était pas son genre — mais John voulait comprendre. Savoir, aussi. Mû par une curiosité morbide, assurément. Il voulait mettre un visage sur le nom de ce gosse assassiné. Parce que c'était forcément un gosse. Si c'était quand Sherlock et lui étaient plus vieux, John s'en souviendrait. Durant l'enfance, c'était moins sûr. On cachait si facilement des choses à des enfants crédules qui oubliaient si vite.
Mais quand même, il ne pouvait pas se départir d'un sentiment bizarre. Si, même tout petit, un de leur camarade avait cessé de venir à l'école, John l'aurait remarqué. On leur en aurait parlé, avec des termes poétiques, un bel enrobage et des psys. Leur scolarité n'avait jamais été entachée de ce genre de problème, du moins pas directement. On leur avait parlé des attentats, quand il en était survenu. Avec des mots acceptables pour des enfants, bien sûr, mais c'était le seul événement traumatisant dont John pouvait se souvenir durant leur enfance.
Sherlock avait toujours vécu ici, au demeurant. Sa maison abritait des Holmes depuis trois générations, quand ils étaient arrivés du continent.
Cela n'excluait pas la possibilité qu'il ait eu des amis ailleurs, et que ça ne soit pas du tout un habitant du village.
Ou la possibilité, également, que Sherlock, quel que soit son âge de l'époque, ait pu être ami avec un adulte, et que celui-ci soit mort. John, avec son âge de gosse, n'aurait alors eu aucune chance d'en avoir écho. Sherlock avait dit ami d'enfance, mais ça pouvait signifier que lui était enfant, pas forcément l'autre.
Mais il n'arrivait pas à souscrire à ces options-là. Son instinct lui disait que Sherlock avait perdu un ami d'enfance dans le premier sens du terme, de la plus odieuse des manières, et qu'il s'était totalement fermé aux relations humaines depuis. Ça expliquait beaucoup de choses.
Sauf que John n'avait absolument rien trouvé. Ses premières recherches avaient été naïves, celles du gosse naïf qui avait grandi avec toute l'information du monde à moins de trois clics et quatre mots-clés. Il avait fait chou blanc. « Forest Hill meurtre enfant » n'avait rendu que des résultats décevants, des faits divers très éloignés de ce qu'il recherchait. C'était un peu terrifiant de voir qu'il y avait d'ailleurs tant de résultats, tant de crimes et de violences perpétrées contre des enfants à travers le monde.
Il avait réitéré en rajoutant une année potentielle, et les avait ensuite toutes testées, de la naissance de Sherlock à aujourd'hui, sans plus de succès.
Il avait ensuite essayé une armada de mots clés dans tous les sens et sous toutes les variations, mais les faits divers ne diminuaient pas, et rien ne semblait concerner directement leur petit village de Forest Hill. Il avait bien tenté de rajouter Oxford, leur grande ville à proximité, dans la boucle, mais cela avait été vain.
Il y avait passé sa nuit, et sans se voir couronner du moindre succès. S'il s'était réellement passé quelque chose ici, la presse n'en avait pas vraiment parlé.
— John, hé, ça va ? T'as l'air décalqué, mec.
La voix de Mike le tira de ses pensées. La cloche résonnait, et leurs camarades autour d'eux ramassaient leurs affaires pour quitter le cours de maths, que John n'avait pas du tout suivi, une fois de plus.
— Ça va... marmonna-t-il.
— Le prof a rien dit, je sais pas si elle t'a vu roupiller à moitié, mais ça avait carrément pas l'air d'aller, nota Mike. T'as même rien noté... on a un exam blanc bientôt, ça va aller ? Tu veux mes notes ?
John inspira et expira profondément en fermant les yeux, comptant dans sa tête pour être sûr que sa respiration serait suffisamment longue. Quand il rouvrit les paupières, il avait son sourire de circonstances affiché sur le visage, et l'air le plus serein et détendu de sa collection. Trop inquiet pour Sherlock, il en avait oublié d'être le John-du-lycée. Ce visage qu'il devait présenter en toutes circonstances, leur capitaine de l'équipe de rugby, le garçon relativement séduisant, sûr de lui, souriant, bon élève, toujours impliqué dans tout, bienveillant, son image parfaite de gentil garçon, pour que personne ne sache ce qui se passait réellement chez lui.
— Je trouverai un moyen de réviser, t'en fais pas ! Tu as besoin de tes cours. Viens, on va déjeuner !
Il souriait si bien que Mike finit par sourire à son tour en le suivant, convaincu que tout allait bien. Que John avait simplement passé la nuit sur un jeu vidéo ou devant une série, qu'il n'avait pas assez dormi, et qu'il avait passé une sale matinée au lycée, ça leur arrivait à tous. Ce n'était pas la fin du monde.
John jouait avec son téléphone, le faisant tourner entre ses doigts. Régulièrement, il ouvrait la conversation qu'il avait avec Sherlock — ou plus exactement, que Inconnu avait avec Sherlock — et la relisait, l'estomac noué.
Le jeune génie n'avait pas répondu à ses derniers messages. John lui avait adressé ses condoléances, un peu gauchement, et écrit que ce n'était pas de sa faute, que ça ne pourrait jamais être de sa faute, et que son intelligence supérieure n'avait rien à voir avec un assassinat, mais en réalité, il ne pouvait pas en être sûr. Il ignorait tout des circonstances de cet acte, et ça le rendait malade. Puisque Sherlock n'avait rien répondu depuis, il se demandait s'il avait fait un faux pas et sorti des banalités vides de sens qui avaient tant énervé le génie qu'il refusait de lui répondre.
Entre deux relectures de leurs échanges, son doigt ouvrait le contact de Sherlock, et restait dessus, prêt à ouvrir une nouvelle conversation. Pas sur whatapps, cette fois, des simples SMS basiques. Des SMS que John pourrait envoyer avec son deuxième numéro, celui que Sherlock connaissait comme John Watson. Il avait l'excuse parfaite pour ça. Sherlock lui avait sauvé la mise sur son précédent cours de maths, il pourrait sans doute accepter de l'aider, cette fois encore. Mais il hésitait.
— Et toi, John ?
Il sursauta, relevant la tête en rougissant, comme pris en faute. Ses amis, assis autour de lui, avaient une conversation passionnée dont il n'avait pas suivi le premier mot.
— Pardon, quoi ?
Peter ricana, entraînant Joshua et Mike dans sa moquerie taquine.
— On te demandait avec qui tu vas aller au bal. Mais c'est peut-être la même réponse que la meuf dont tu relis les messages ou que tu stalkes sur Instagram au point de ne pas nous écouter, mmh ?
Ils le taquinaient sans méchanceté aucune, l'ayant simplement vu absorbé par son téléphone au déjeuner, au lieu de discuter avec eux comme d'habitude. John aurait pu parfaitement leur répondre qu'il ne pensait pas à une fille mais à un garçon que tous ses potes auraient eu la même réaction : « oui, et ? Tu l'emmènes au bal ou pas ? »
Sauf que ce n'était pas un simple garçon, c'était Sherlock Holmes et ça, John ne se voyait pas vraiment l'avouer. Surtout de peur que ça remonte aux oreilles du concerné.
— Faut emmener quelqu'un ? Le lycée n'a rien dit là-dessus.
Joshua leva les yeux au ciel.
— Le lycée va rien dire là-dessus. C'est un prom à l'américaine, tu devrais voir les membres du comité chargé de l'organisation, on dirait qu'ils essayent de cocher toutes les cases « clichés des films » pour cette soirée ! Alors ouais, techniquement, on est censés faire l'invitation dans les formes, et offrir à la demoiselle des fleurs assorties à sa robe, et à notre boutonnière, louer un smoking, une limo, tout le tralala...
John leur offrit un regard désabusé. Principalement pour ne pas laisser transparaître son angoisse sur les frais démentiels que cela devait occasionner.
— Sérieux, vous comptez faire ça les mecs ? Tu vas demander la couleur de sa robe à Fav', Tarek ?
Cette fois, John se joignit au ricanement avec Peter, Joshua et Mike, tandis que leur camarade le plus discret de la tablée secouait la tête de dépit.
— Lui dit pas, il en serait capable. Juste pour la déconne. Tu sais combien il déteste notre uniforme. Il serait prêt à tout pour un peu d'originalité.
Son copain, Favian, n'avait pas grandi en Angleterre, personne ne savait convenablement prononcer son prénom dans sa langue originelle, et il ne se passait pas deux jours sans qu'il râle sur l'uniforme et la cravate qu'ils portaient tous. Quand il leur arrivait de se retrouver le week-end, il était assurément le plus flamboyant d'entre eux, et clairement, il aurait été capable de porter une robe féminine juste pour se démarquer s'il l'avait fallu.
— Mais vous y allez ensemble ? demanda John.
Tarek haussa les épaules.
— Oui, je suppose. Je lui ai pas fait une demande avec une flash mob ou des colombes dans le ciel ou je ne sais quelle connerie de films, mais on est ensemble, évidemment qu'on va aller au bal ensemble. Peter sera là avec Safia, Mike veut inviter Molly. Et Josh hésite encore. Et toi, du coup ?
— Tu devrais inviter Mary, asséna Mike.
Et ses potes acquiescèrent avec force, tandis que John grommelait.
— Vous allez me lâcher avec ça un jour ou pas ?
— Ça risque pas, ricana Joshua. C'est bien trop amusant.
— Sérieux les mecs, vous voulez pas une nouvelle victime ? Franchement que Mike envisage de demander à Molly, ça c'est de la nouveauté intéressante, on peut en parler ! Hein, Mike, parlons-en !
Ce dernier secoua la tête de dénégation. Seul John remarqua ses joues légèrement rouges. Il était aussi le seul à savoir que son ami avait tiré le nom de la jeune femme pour le secret santa, et qu'il en pinçait plus ou moins pour elle depuis des lustres, à ceci près qu'il était mille fois trop timide pour oser dire quoi que ce soit à la jeune femme, qui n'était guère mieux que lui. John connaissait mal Molly, et certainement pas assez pour affirmer ce qu'elle pouvait bien ressentir à l'égard de son pote, mais elle n'était clairement pas du genre à faire le premier pas. Mike non plus. Et la situation durait ainsi depuis leur douze ans, environ, et pouvait durer encore longtemps.
John trouvait que Mike utilise l'excuse du bal pour ENFIN oser faire un mouvement était une vraie révolution, et nettement plus intéressant que sa non-relation avec Mary.
— Nop mon pote, on a en déjà discuté quand t'étais dans la lune, décréta Mike. Parlons de toi.
— Vous êtes relou, les mecs, bougonna John. Y'a rien entre Mary et moi.
— Mais elle aimerait bien, insista Joshua.
— Et toi t'es pas contre, renchérit Peter.
Seul Tarek se taisait toujours dans ce genre de conversation, soutien silencieux mais inutile.
— Mmrrpfff, émit John pour toute réponse.
Ce n'était pas que ses amis avaient tort. Mais ils n'avaient pas raison non plus. Depuis le début du lycée, John était sorti avec plusieurs filles, et notamment Sarah, avec qui il était resté le plus longtemps. Mary était arrivée l'année dernière, et elle était devenue copine avec Sarah. C'était une histoire banale. John s'ennuyait avec sa copine, Mary était souvent fourrée avec eux dans leurs sorties, il avait développé un intérêt pour elle, plutôt pour le goût du challenge, du danger, alors qu'il était en couple.
Mais comme il n'était pas un salaud pour autant, ils n'avaient rien fait que se tourner autour, tandis que son couple avec Sarah se délitait pour bien d'autres raisons. Depuis, John était célibataire, Mary aussi, et leurs amis respectifs semblaient tous les pousser l'un vers l'autre, alors que John trouvait que ça avait perdu d'intérêt.
Et puis son crush de toujours, celui qu'il traînait pour Sherlock Holmes depuis bientôt plus de dix ans, était revenu en force quand il avait réalisé en septembre que c'était leur dernière année ensemble, et qu'ensuite, il risquait de ne plus jamais voir cet énergumène qui avait rythmé sa scolarité depuis le premier jour de l'école primaire.
John pouvait envisager de ne plus revoir ses potes, même si ça lui coûterait, ils garderaient contact par les réseaux sociaux. Quand il pensait qu'à la fin de l'année, il pourrait ne plus jamais revoir Mary, ça ne lui faisait pas grand-chose.
Quand il pensait qu'à la fin de l'année, il pourrait ne plus jamais revoir Sherlock, son estomac se tordait de chagrin. C'était aussi la raison pour laquelle il voulait profiter du bal et du secret santa pour se déclarer. Il avait besoin de tourner définitivement cette page pour ensuite vivre sa vie.
Alors inviter Mary au bal, ça ne l'emballait que moyennement.
Il vivait assez bien l'idée d'y aller seul. À force de persuasion, il réussit à détourner le sujet de la conversation de Mary et lui, mais ils en restèrent sur le bal. Ils restaient anglais, et même si pour la plupart d'entre eux, ce bal les excitait comme des puces dopés aux films américains, ils étaient moins à cheval sur les traditions, et personne ne se formaliserait de qui viendrait seul ou non. De même, John fut soulagé de constater que ses amis n'avaient pas réellement l'intention de louer une limousine pour y aller tous ensemble. Contrairement aux États-Unis, aucun d'eux ne pouvait conduire seul. Même s'ils avaient 17 ans et réussi leur permis, ils étaient peu nombreux à avoir une voiture. Et de toute manière, le bal était au lycée. Ils pouvaient tous y venir facilement, ils le faisaient tous les jours. John venait à pied, et prendre une voiture lui semblait risible.
Même l'idée de bien se fringuer leur paraissait vaguement ridicule. Les filles semblaient ravies, bien sûr. Mais pour les mecs dont on attendait d'eux qu'ils portent un smoking, ça ressemblait ni plus ni moins qu'à leur uniforme habituel, en plus chic. Ils auraient presque eu envie de venir en jean déchiré, T-shirt et sweat coloré juste pour changer de d'habitude. Ça aurait assurément fait un chouette contraste avec les filles en talons hauts et robes longues !
Après le repas avec ses amis, John retourna en cours, et entreprit de chercher Sherlock des yeux. Il était relativement difficile à trouver, parce qu'il n'aimait pas se mêler aux autres lycéens, la plupart du temps. Ceux qui le payaient pour ses services savaient cependant toujours où le dénicher, l'information devait circuler quelque part dans le lycée, mais John n'avait jamais été informé de ça. Il ignorait s'il devait aller dans une salle de classe, celle de chimie ou de musique, ou plutôt viser un endroit au fin fond du parc qui leur servait de cour, ou encore aller fouiner près du terrain ou des vestiaires de rugby, sous les petits gradins qui bordaient le terrain et qui étaient, paraît-il des endroits parfaits pour les activités illicites des élèves. C'est à dire qu'ils y fumaient cigarettes et parfois joints, pour les plus audacieux, et se pelotaient franchement entre couple, avec tout le manque d'imagination que pouvaient avoir des adolescents de quinze à dix-huit ans.
Connaître l'information d'où se trouvait Sherlock n'aurait sans doute pas été compliqué à obtenir. John connaissait tous les élèves de terminale, et il savait qu'il était populaire et aimé, à sa manière. Il connaissait au moins quatre personnes qui avaient eu recours au service du jeune génie pour espionner leurs copines, copains ou amis. Mais John refusait de poser la question, parce qu'il refusait de passer pour le mec qui avait un service à demander à Sherlock Holmes. Personne n'était particulièrement fier de devoir avoir recours à ses dons d'observation et d'analyse pour émettre une opinion sur un sujet donné. John voulait juste des cours particuliers. Et il assumait encore moins. Il ne voulait que personne le sache. Que sa relation avec Sherlock reste leur petit secret. Il voulait rester la seule personne à avoir pénétré à Musgrave, dans le Manoir lugubre et désert, et dans la chambre de Sherlock, si bordélique, si chaude et si vivante.
Heureusement pour lui, John avait une vague connaissance de l'emploi du temps de Sherlock, et des matières qu'il suivait. C'était principalement des sciences, mais manifestement, pour s'amuser, il avait rajouté à tout ça de la littérature, philosophie, et de la musique.
Et John connaissait justement un de ses condisciples qui avait un cours de littérature avec Sherlock, le lundi aprem. John savait où trouver Adam, donc il saurait trouver Sherlock.
Il avait réussi à sortir en avance de son cours de biologie, et rejoindre la salle de classe de littérature avant que ses camarades ne quittent le cours, et depuis, il regardait passer ceux-ci, guettant Sherlock en se faisant l'effet d'un imbécile — ce qu'il était probablement.
— Hey, Adam ! interpella-t-il son ami en le voyant sortir.
Il ne restait plus grand-monde, et il n'avait pas vu Sherlock.
— T'aurais pas vu Sherlock ? demanda-t-il quand son ami l'eut salué en retour. J'ai un truc à lui dire pour notre expérience de chimie de demain ?
— Nan. Il est pas là aujourd'hui.
— Hein ?
— Ça arrive, soupira Adam avec philosophie. Il ne se pointe parfois pas en cours pendant une journée ou une semaine entière. T'as jamais remarqué ?
John n'avait jamais remarqué. Sherlock n'avait pas raté un seul cours de chimie avancée en sa compagnie depuis la rentrée, John était catégorique. C'était les seuls moments où il pouvait le voir de manière certaine. Parfois il le croisait le reste de la semaine, et ça illuminait sa journée de le voir avec son regard d'ennui et ses yeux trop bleus et ses pommettes trop bien dessinées, mais jamais il n'avait manqué la chimie.
— Les profs disent rien ? demanda John.
— Naaaan. C'est Holmes. Le chouchou des profs. 'Fin, les profs le détestent parce qu'il est plus intelligent qu'eux, mais il est intouchable. J'ai jamais trop compris pourquoi, des histoires de famille à la con. Un truc de gosse de riche dont les parents font pression en disant qu'il est traumatisé pour un rien, à tous les coups, et à qui on ose rien dire à cause du pognon que ses parents alignent pour l'école.
John eut un mouvement instinctif de défense et de protection. Il recula d'un pas et croisa les bras sur sa poitrine, très peu convaincu par les propos de son pote. Sherlock vivait seul, était complètement délaissé par sa famille dans une baraque immense et triste, et il avait plus que certainement été traumatisé par la mort de son ami d'enfance. John ne l'imaginait pas du tout en petit profiteur de la richesse de ses parents pour sécher les cours. Si Sherlock voulait sécher, il l'aurait probablement fait le menton haut et fier, l'arrogance naturelle qui était la sienne brillant dans ses prunelles.
— Donc il était pas là, conclut John en gardant son sourire de façade, celui qui faisait parfaitement illusion.
— Nop. Pas de toute la journée.
— Ok, merci. Ben je vais lui envoyer un texto alors, sinon on va foirer l'expérience de demain !
Adam sourit à John en retour. Il n'envisagea pas une seule seconde remettre en cause les mots de John. Personne ne doutait jamais de John. C'était la conséquence de mensonges bien enrobés et disséminés avec intelligence depuis toujours, gagnant ainsi la confiance entière et totale de ces camarades.
Il ne perdit pas de temps avant de rédiger un SMS, relativement laconique. Il ne devait pas avoir l'impression de sonner comme Inconnu dans sa manière d'écrire.
Hey, j'ai des problèmes en maths, tu peux m'aider à réviser encore une fois ? J'ai eu du mal à me concentrer pendant le dernier cours.
Il prit grand soin de vérifier quel numéro allait envoyer le SMS, et de le rédiger sur l'application SMS classique, refusant d'utiliser whatapps — où il aurait le même visuel de profil — ou encore Messenger, qui était lié à son compte Facebook.
Puis il cliqua sur envoyer.
Le cœur un peu plus léger, il rempocha son téléphone et se pressa dans les couloirs quand la réponse lui parvint, quelques secondes à peine après l'envoi.
Viens après tes cours.
J'ai entraînement de rugby.
Viens après l'entraînement de rugby.
Ok ! À tout à l'heure !
Il ne mit pas de smiley. Inconnu mettait des smileys. Bien sûr, tout le monde mettait des smileys sauf Sherlock, mais John se refusait d'en mettre, dès fois que Sherlock soit capable d'étudier la fréquence d'utilisation de ceux-ci, et déduise que John et Inconnu avait le même smiley préféré et donc qu'ils étaient la même personne. On ne savait jamais, avec lui.
Sautillant de joie, il rejoignit les vestiaires de rugby. Sa journée allait en s'améliorant.
— Capitaine Watson, je peux vous parler ?
John s'interrompit dans son mouvement pour reprendre son sac et quitter les lieux après l'entraînement et la douche. Il avait fait vite, ses cheveux étaient encore un peu humides, et ses camarades étaient toujours en train de rhabiller qu'il avait déjà son manteau et ses chaussures. Il mettrait son bonnet ridicule qui lui éviterait le rhume seulement quand il ne serait plus en vue du lycée. Il avait une réputation à tenir.
— C'est que j'étais pressé, coach, répondit-il d'un ton neutre à Greg, qui venait de l'interpeller.
— Ça ne prendra pas longtemps. Venez, s'il vous plaît.
Docilement, John salua ses coéquipiers et suivit Greg dans son bureau. Personne ne s'inquiéta plus que ça. Ça arrivait que leur entraîneur demande à parler à John, pour des raisons diverses et variées, souvent parce qu'il est capitaine de l'équipe. Épisodiquement, Greg parlait aussi à d'autres membres de l'équipe. L'un d'entre eux, Cillian, était nettement meilleur que John et toute l'équipe, et Greg l'aidait à monter un dossier pour aller poursuivre ses études tout en poursuivant le rugby à un niveau national.
— Qu'est-ce qu'il y a Greg ? demanda John une fois la porte refermée, laissant tomber la politesse excessive et le vouvoiement. Un souci ?
Greg secoua la tête.
— Non. Enfin, si, mais rien qui te concerne. Je voulais juste savoir comment tu allais. Comment ça allait à la maison, surtout ? T'avais l'air un peu... euphorique ce soir, alors même que t'as des cernes tellement immenses qu'on dirait que t'as pas dormi...
Greg le scrutait de son regard de flic, et John rougit, détournant le regard.
— J'prends rien, tu le sais bien, marmonna-t-il, comprenant bien ce que son ami pensait de sa trop bonne humeur. J'fume pas, j'bois pas, j'sniffe pas, j'prends pas de pilules. Promis. Tu le sais, non ?
Greg soupira en s'installant au bureau de la pièce, qui n'avait pas beaucoup d'utilité, considérant que Greg était au lycée à peine quelques heures par semaine, et rarement dans cette pièce.
— Je le sais. Et je te confiance, mais vu ta famille... enfin, parfois, je trouverais pas très étonnant que tu y cèdes à ton tour.
— Non, répliqua John très fermement. Jamais. Bien sûr que tu as raison en disant que vu le passif que je me traîne, ça surprendrait personne, mais moi j'veux pas.
Greg lui sourit, sincèrement.
— Comment tu vas en ce moment alors ?
— Je vais bien, assura John. Le week-end s'est bien passé. J'étais pas beaucoup là. J'ai passé beaucoup de temps avec Sherlock Holmes. Il m'aide à réviser. C'est cool.
Greg était la seule personne à qui John pouvait envisager de dire ce genre de choses. Qu'il était ami avec Sherlock, qu'ils passaient des heures ensemble, que John aimait ça un peu trop pour son propre bien.
— D'ailleurs c'est avec lui que j'ai rendez-vous, là. Il m'aide pour les maths.
Dire que Greg avait l'air surpris était l'euphémisme de l'année. Bouche bée, les yeux écarquillés, il sembla un bref instant incapable de prononcer un mot, avant de réussir à bégayer :
— Tu... tu es... ami avec Sherlock ? Tu fréquentes Sherlock ? Sérieusement ?
— Euh... hésita John.
Sa relation avec Sherlock était difficilement définissable, et il n'avait pas le temps de se lancer dans un récit détaillé pour savoir s'il pouvait vraiment qualifier ça d'amitié ou non.
— ... Oui, conclut-il. Si on veut.
— D'accord, s'ahurit Greg. Tu es ami avec Sherlock. C'est la nouvelle de l'année.
— Ça pose un souci ? s'inquiéta John.
— Absolument pas. Non. Pas du tout. Pas le moins du monde.
C'était tout sauf cohérent, ou rassurant, mais John préféra ne pas épiloguer. Il n'oubliait pas que Greg lui avait donné le numéro de téléphone de Sherlock illégalement — même s'il l'avait obtenu différemment, depuis — mais à part ça, il ignorait les liens éventuels qu'il y aurait pu avoir entre Greg et Sherlock. Le premier connaissait le second parce que tout le monde connaissait Sherlock, au moins de réputation. Mais à part ça…
— J'peux y aller, Greg ? demanda-t-il en reculant.
— Oui, oui, vas-y, va retrouver Sherlock...
Sur le point de sortir, main sur la poignée, une illumination traversa cependant John. Tout à sa joie de voir Sherlock sous peu, il en avait presque oublié les révélations faites à Inconnu la veille et qui l'avaient tenu éveillé une partie de la nuit.
— Greg ? se retourna-t-il brusquement. Tu sais si y'a eu une enquête ici y'a plusieurs années ? Genre au moins dix, le meurtre d'un enfant ?
John n'était pas Sherlock. Il ne pouvait pas deviner les expressions des gens et lire dans leurs non-dits. Mais il pouvait voir que Greg réagissait. Ce ne fut presque rien. Des yeux trop fixes, des mots trop lents, une voix trop calme.
— Aucune idée, John. Je n'étais pas flic y'a dix ans, et encore moins ici, je te rappelle. Et je n'apprends pas par cœur l'historique détaillé de meurtres de toutes les villes par lesquelles je passe, ou je n'en aurai jamais fini avec Londres.
Il ne demanda pas pourquoi John posait une question aussi étrange, et le lycéen préféra filer avant que ça n'arrive, saluant Greg à toute allure.
John ne savait pas aller chez Sherlock du lycée, réalisa-t-il en sortant de l'établissement. Au vu de la position géographique du bâtiment, de la forêt, et de Musgrave, il devait y avoir un chemin direct, pourtant. Mais John ne le connaissait pas, et la forêt qui entourait le domaine des Holmes était immense et touffue. Il connaissait très bien le chemin entre chez lui et Sherlock, mais c'était tout. Il savait qu'il y avait une rivière, aussi, celle qui coulait en bas de la maison et où ils faisaient des ricochets. Elle serpentait ensuite à travers la forêt. Il y avait des endroits où un adulte avec un peu d'élan pouvait la franchir en sautant. Et d'autres où il y avait des ponts. John n'entendait pas prendre le risque de se perdre et en plus, de ne pas pouvoir franchir l'eau.
Il connaissait le chemin entre chez lui et Sherlock. Il connaissait le chemin entre le lycée et chez lui. C'était le chemin le plus long, mais le plus sûr.
Il enfonça son bonnet sur ses oreilles et ses cheveux blonds pas tout à fait sec, et se mit en route.
Comme d'habitude, il arriva par l'arrière de la maison, devant la porte de la cuisine, et hésita. Sherlock lui avait plus ou moins dit d'entrer et faire comme chez lui. La dernière fois, il avait sonné à la porte d'entrée, mais ils s'étaient disputés. Là, Sherlock l'attendait, et quand John était parti samedi, il avait plus ou moins marmonné que John pouvait venir quand bon lui semblait assez librement.
Ce fut fort de cette résolution que John inspira et poussa la porte de la cuisine avec fermeté, bien décidé à faire comme chez lui et rejoindre Sherlock dans sa chambre. Sur le moment, le fait que la cuisine soit éclairée ne le choqua pas outre mesure. Il rejoignit l'entrée, enleva ses chaussures et son manteau, et s'apprêtait à faire le trajet jusqu'à l'escalier et la chambre de Sherlock quand il aperçut quelqu'un dans le salon, et hurla de surprise.
— Oh mon Dieu ! bafouilla-t-il alors que l'homme, manifestement aussi surpris que lui de le voir ici, s'approchait. Monsieur Holmes ! Je suis... oh Dieu, désolé, John Watson, je suis, je viens, Sherlock, réviser, je viens avec Sherlock, je...
— Le petit John Watson ! Comme tu as grandi !
Il n'y avait pas le moindre reproche dans les prunelles bleues pétillantes qui lui faisaient face. Sherlock avait clairement les yeux de son père, et il lui ressemblait un peu, même si le modèle paternel avait un certain nombre d'années de plus.
— J'suis désolé, bégaya encore John, d'être entré sans prévenir, mais Sherlock m'a invité. On révise ensemble. Il m'aide en maths.
Il se faisait l'effet d'un parfait imbécile face à cet homme joyeux qui ne semblait pas du tout choqué de le voir s'introduire chez lui comme un voleur. Ce fut à ce moment-là que John percuta l'anomalie : tout était éclairé. Le salon, le couloir, la cuisine, les pièces voisines. D'ailleurs, le salon duquel ils se tenaient à l'entrée avec des lustres scintillants, une cheminée qui ronflait d'un feu lumineux, et avec un peu moins de meubles, John aurait cru voir une petite salle de bal. Avec de la lumière, le manoir fantôme qu'était Musgrave perdait en lugubre. Au contraire, il paraissait très chaleureux.
— Voyons John, ne t'excuse pas ! Je suis ravi que tu sois venu tenir compagnie à Sherlock, il n'est pas sorti de sa chambre de la journée ! Ma femme et moi sommes rentrés hier soir, on devait repartir, mais Sherlock ne semblait pas bien alors j'ai préféré rester une journée... Quel plaisir de te voir ! Ça faisait si longtemps ! Qu'est-ce que tu as grandi ! Tu fais du sport ? Tu as de ces épaules ! Et tes études ? Le lycée ? Tu veux faire quoi ?
John n'avait pas connu une telle chaleur parentale depuis tellement longtemps que les questions du père de Sherlock lui mirent les larmes aux yeux. Il se souvenait de lui, s'intéressa sincèrement à lui et lui fit la conversation en écoutant réellement ses réponses, tout en le ramenant dans la cuisine, insistant pour leur préparer un plateau pour goûter. Il espérait sans doute que Sherlock accepte de manger, comme ça, mais il entassa trois fois plus de nourriture que nécessaire, et l'estomac de John gronda.
— Si tu es encore là dans quelques heures et que tu veux rester dîner, n'hésite pas ! décréta-t-il en lui tendant le plateau pour qu'il monte.
— Merci, monsieur Holmes, balbutia John.
— Sieger voyons ! Appelle moi Sieger ! Allez, rejoins-le vite, il doit attendre ! À plus tard !
John, encombré par le plateau, monta rapidement les marches, s'habitant difficilement à toutes les lumières sur son chemin. Il n'eut pas le loisir de frapper à la porte de Sherlock, trop chargé pour ça. L'ouvrir sans rien renverser fut déjà assez compliqué. Il entra sans s'annoncer, et découvrir Sherlock, allongé sur son lit, plongé dans ses pensées. Il se redressa en sursaut quand John pénétra dans sa chambre, et le cœur de John rata plusieurs battements :
— John ! Enfin !
Deux petits mots, et un sourire immense, sincère. Quel que soit l'état de Sherlock ou sa mélancolie ou ses problèmes, cela venait de partir en fumée, simplement parce qu'il était content de voir John. Et c'était dangereux, comme attitude. Parce que John risquait de se mettre un peu trop à espérer.
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