Bonne lecture !


Mardi 13 décembre

Son père était parti ce matin, quand il avait vu que Sherlock était levé, et en forme, prêt à partir au lycée. Il l'avait regardé longuement, tandis qu'il se préparait du thé, parfaitement habillé et peigné.

— Quoi ? avait aboyé Sherlock, incapable de gérer son agressivité. Tu veux une prise de sang ?

Sieger avait haussé les épaules en reprenant une gorgée de thé, pas du tout choqué par le ton de son enfant. Il avait l'habitude de nettement pire.

— Ta mère t'en a déjà fait faire une totalement inutile il y a quatre jours, Sherlock. Je suis meilleur qu'elle pour savoir comment tu vas. Et je suis simplement heureux que tu ailles mieux.

— Je vais bien, marmonna Sherlock en se servant du café.

— C'est vrai. Tu vas bien. Redevenir ami avec John Watson semble te faire beaucoup de bien.

Sherlock ne répondit rien. Principalement parce qu'il ne savait pas quoi dire, et il avait dans l'idée qu'arguer qu'il n'avait jamais été et ne serait jamais ami avec John n'aurait pas eu beaucoup de poids.

— Tu vas le dire à Mycroft ? interrogea-t-il brusquement.

Il ne pensait pas à son frère en disant cela. Son père croisa ses yeux, et le comprit aussitôt.

— Je ne dirai rien de ta vie à personne, mon grand. Mais je ne peux pas contrôler ce que les gens devinent en me regardant.

Sherlock hocha la tête. C'était le mieux qu'il pouvait obtenir.

— N'en parle pas à Maman, réclama-t-il. Moins il y a de personnes au courant, mieux ça va.

Il détestait faire de John un secret de ce genre, comme si leur relation amicale en cours de développement était sale, honteuse. Mais s'il ne le faisait pas, il connaissait les risques, et ne voulait pas les courir.

Son père avait acquiescé. Quand il était parti, avant Sherlock, il lui avait dit de ne pas les attendre ces prochains jours. Sherlock n'avait rien répondu. Ça faisait bien longtemps qu'il n'attendait plus ses parents.


Le lycée avait ressemblé à tous les autres jours en enfer. Des profs inutiles, des déconnexions dans sa tête pour continuer la construction de son Palais Mental, une nouvelle affaire proposée par un camarade, qui voulait inviter une fille au bal, et avait besoin de s'assurer de sa réponse avant de faire sa demande publiquement.

Sherlock avait accepté le cas, principalement parce que ce ne serait pas franchement compliqué d'y répondre, mais il en avait été surpris. Il n'avait pas vraiment les codes liés à ce genre d'évènement, alors dans l'après-midi, il avait ouvert ses oreilles à toutes les conversations.

Il avait été surpris de voir que le bal et le secret santa étaient sur toutes les lèvres. Sur ce coup-là, le lycée avait vraiment bien réussi son coup. Tous les élèves étaient excités par ça. Ça parlait tenue, soirée, faire passer de l'alcool en douce, faire un before, un after, faire des courses pour trouver une robe, cadeau potentiel, ça se renseignait plus ou moins discrètement sur les goûts et dégoûts des autres pour répondre à la consigne du secret santa, ça débattait sur le thème de la soirée, des cours potentiellement annulés, de la meilleure façon d'offrir son cadeau.

Les conversations allaient bon train, c'en était presque submergeant. Sherlock n'avait aucun intérêt pour ce bal. Il irait, parce qu'il n'avait pas le choix. Il donnerait son cadeau à John, s'excuserait que la surprise n'en soit pas une totalement parce que John l'aurait accompagné le choisir sans savoir que c'était pour lui, et ensuite rentrerait chez lui. Fin de l'histoire. Il n'y avait rien pour lui dans une pièce remplie de ses camarades surexcités, potentiellement alcoolisés, avec de la mauvaise musique trop forte et des lumières à faire criser un épileptique. Il espérait simplement que John passerait une bonne soirée. Ça avait l'air de lui plaire, à lui, cette histoire.

Au pire, il resterait juste assez longtemps pour que Inconnu lui donne son cadeau en retour. Depuis qu'il avait vu John la veille, il allait mieux, et il avait pu répondre à son correspondant dans la nuit. Il avait balayé ses condoléances comme si ce n'était rien, et n'avait pas repris la conversation sur Victor. Il avait encore besoin de temps pour ça.

À la place, il avait prié Inconnu de venir dès les premières minutes de la soirée lui remettre son présent, puisqu'il fallait en passer par là, afin qu'il puisse repartir rapidement, et ils avaient déroulé leurs messages à partir de là, sans plus évoquer le passé traumatique de Sherlock.

C'était mieux pour tout le monde que Sherlock n'aille pas vraiment au bal. Pour lui comme pour ses camarades. Personne ne voulait vraiment voir le freak de l'école tenter de survivre à un évènement social de cette envergure.

Distraitement, Sherlock avait commencé son travail d'observation sur la camarade visée par son nouvel employeur éphémère. Sherlock aimait ne jamais donner les tarifs en amont, parce que cela dépendait entièrement du temps qu'il allait y passer, et qu'il ne pouvait pas le prévoir. Il s'assurait cependant toujours de la solvabilité de son client quand il acceptait le deal. Non pas qu'il soit intéressé par l'argent, ou qu'il aimait se faire rémunérer excessivement cher, au contraire, mais il refusait que le bruit court qu'il bradait ses services, voire travaillait pour presque rien, par amour du jeu. Sinon il serait envahi de demandes stupides loin d'être à la hauteur de son génie, et il n'en avait aucune envie. En tout état de cause, il fixait ses tarifs non pas selon le temps passé, mais selon l'intérêt de l'énigme ou de la devinette posée. Plus il s'ennuyait, plus il faisait payer cher, par vengeance. Quand son esprit était titillé et en éveil, c'était sa plus belle récompense, et il n'avait cure de l'argent.

Il sécha deux cours supplémentaires pour observer sa cible, déduisant tout ce qu'il pouvait d'elle. Il lui faudrait sans doute payer quelqu'un pour l'approcher — lui était trop connu pour ça — et lui demander de la draguer, ou de lui poser quelques questions précises pour étudier ses réactions, et en tirer des conclusions. C'était un mal nécessaire auquel Sherlock avait recours. Il avait quelques indics au lycée, parmi les plus marginaux et aussi les plus discrets, ceux auxquels personne ne faisait attention, ni populaires ni victimes, juste des invisibles. Il en avait aussi à l'extérieur du lycée, dans d'autres cas. Il aimait bien son réseau, autant qu'il puisse aimer quelqu'un d'autre que lui. Il ne les aimait pas en tant qu'individus, mais il aimait ce qu'il avait construit. Il savait qu'à Londres, il devrait recommencer ce genre de choses, et le défi le stimulait.

La cloche sonna, indiquant la fin des cours auxquels Sherlock n'avait pas assisté. Il ne restait plus que le dernier de la journée, et celui-là, Sherlock n'entendait pas de le rater.

Il entra dans la salle de classe de chimie en premier, comme souvent, et s'installa à sa place.

John le rejoignit quelques minutes après, dans le brouhaha habituel qui accompagnait les déplacements des autres élèves et que Sherlock détestait tant. Mais le soleil lumineux de John valait qu'il supporte un peu ça. Encore un peu.

Une fois n'était pas coutume au vu de leurs désastreuses séances de ces derniers temps, leur expérience du jour se passait bien.

Sherlock s'ennuyait, bien sûr, parce qu'il avait déjà fait ça à l'âge de dix ans dans sa chambre, mais John se débrouillait bien. Et puis, ils discutaient naturellement avec John, et sa cage thoracique paraissait absurdement trop petite — c'était physiquement impossible — pour ses battements de cœur.

John qui souriait, John qui écoutait ses consignes et acceptait les corrections qu'il énonçait sur sa feuille de notes, John qui était extatique de lui dire à quel point il avait l'impression de mieux s'en sortir en maths depuis que Sherlock l'aidait, John qui évoquait le bal avec les yeux pétillants et ça n'insupportait même pas Sherlock.

— Mon père est reparti ce matin, si tu veux. Tu peux venir à la maison réviser, proposa Sherlock.

— La présence de ton père ne me dérangeait pas, rit John. Il est adorable, tu sais.

— C'est une manière de le dire très différente de la réalité.

— Oh arrête ! Il est hyper gentil.

Sherlock haussa les épaules. Son père n'avait rien de méchant. Il était comme sa mère, dépassé et épuisé, et avait mieux à faire que de s'occuper de leurs fils. Mycroft était adulte, et manipulait efficacement son monde à Londres, promis à un grand avenir de l'ombre. Sherlock était presque adulte, et ils n'avaient plus le temps pour lui. Ils avaient démissionné de leur rôle de parents.

— Je ne sais pas. C'est devenu un étranger avec le temps.

John lui coula un regard étrange, puis se focalisa de nouveau sur la solution liquide qu'il manipulait. Pas trois erreurs de suite.

— Comment c'est possible ? demanda très doucement John. Il se souvenait de moi, pourtant, tu sais, de quand on jouait ensemble quand on était petits. Ça n'a pas l'air d'être le genre de personnes qui cesse de s'occuper de toi. Au contraire.

— Je ne sais pas, répondit-il. C'est arrivé avec le temps, j'imagine.

C'était un mensonge. Sherlock savait parfaitement ce qui était survenu. Il n'avait juste pas envie d'en parler. John, cependant, lui jeta un regard en coin bizarre. Comme s'il savait qu'il mentait, et qu'il ignorait quoi dire en réponse.

Sherlock soupira.

— Pardon. C'est faux. Je sais très bien ce qui s'est passé. Le reste de ma famille a pris plus de place que moi dans l'existence de mes parents, et mon père, tout comme ma mère, se sont détachés de ma personne. Ils n'avaient pas tellement le choix, au demeurant. Je pense que mon père a pu continuer à se sentir concerné par mon existence par la suite, mais il n'a plus eu le loisir de l'exprimer, et nous sommes devenus des étrangers.

Cette fois John s'immobilisa totalement, et Sherlock prit sur lui de le remplacer, attrapant ses mains pour récupérer la solution qu'il tenait et éviter d'invalider toute leur expérience une nouvelle fois. Et il fit de son mieux pour ne pas réagir quand sa peau entra en contact avec celle de John. Sherlock n'aimait pas toucher les autres, et encore moins être touché par quelqu'un dont il n'avait pas accepté et désiré le toucher. La peau de John contre la sienne lui fit l'effet d'une brûlure, mais dans le bon sens du terme, si toutefois il pouvait y avoir un.

Cela fut cependant très bref, et Sherlock se prit une gifle mentale quand John réagit brutalement en arrachant sa main à celle de Sherlock. Le jeune génie fit de son mieux pour ne pas trahir l'ouragan qui venait de prendre place dans sa poitrine, lacérant son cœur au passage. Et ne regarda pas John. Il ne put donc pas déduire ses joues écarlates, le bout de ses oreilles brûlantes et ses pupilles brusquement dilatées.

Ça eut au moins le mérite de relancer la machine cérébrale de John, puisqu'il reprit la parole.

— C'est... Tu es frustrant, tu sais ? Tu es à la fois extrêmement vague et précis, et en plus tu me fais tellement de peine tout en disant que tu n'en as rien à faire, c'est vraiment, vraiment frustrant.

— Je ne vois absolument pas de quoi tu parles.

— Oh arrête, tu le sais très bien ! Tu viens d'en dire plus en une phrase que depuis plus de dix ans que je te connais, mais dans le même temps, tu ne dis absolument rien !

— Non, ça j'avais compris. C'est volontaire. Ce que je ne comprends pas, c'est que je te fasse de la peine.

John avait totalement cessé de s'intéresser à leur devoir de chimie, clairement. Heureusement, Sherlock pouvait réaliser les manipulations avec un minimum d'efforts intellectuel. Une part faible de son cerveau suivait les consignes de leur professeur et ses mains faisaient le travail, et il pouvait poursuivre sa conversation avec John. Au moins cette fois, Sherlock divisait efficacement son attention, ça leur éviterait l'accident.

Mais John avait l'air terriblement blessé, et c'était un problème autrement plus important que le suivi cinétique d'une transformation chimique.

— C'est volontaire ? souffla John, et sa voix dérailla un peu.

C'était presque indécelable, mais Sherlock connaissait cette voix par cœur. Il l'avait entendue muer et devenir sa tonalité définitive. Il en avait appris les variations durant des années. Tout comme il avait un jour établi la longueur d'onde de la couleur des yeux de John Watson, il connaissait la tonalité exacte de la voix de John.

— Évidemment, répondit-il avec sincérité. Je sais encore ce que je dis.

— Mais...

John n'ajouta rien de plus, et sa voix avait perdu un ton, et la douleur y était encore plus perceptible. Sherlock détestait cette situation. Il ne faisait qu'être honnête. Il avait menti, au début, et John n'avait pas aimé cela, alors il avait repris l'honnêteté qui le caractérisait plus souvent, mais il blessait John. Il ignorait pourquoi. Il détestait blesser John. S'il pouvait, Sherlock enfermerait John dans un cocon où jamais personne ne le blesserait. Il savait que c'était idiot et pathétique, et surtout totalement irréalisable, mais il ressentait parfois cette envie. De le protéger, de protéger son sourire, ses yeux qui souriaient beaucoup plus rarement que ses lèvres, sa bienveillance et sa bonté envers tout le monde et Sherlock en particulier.

— Mais quoi ? demanda-t-il, conscient qu'il avait l'air directif et que c'était ce type de comportement qui exaspérait les gens, mais incapable de s'en exonérer.

Il essayait néanmoins d'adoucir sa voix le plus possible.

— J'essaye de ne pas te mentir, reprit-il. Je sais ce que je dis, les informations que je te donne, et celles qu'en même temps je ne te donne pas. Pourquoi... Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Tu ne me fais pas confiance ? lâcha brutalement John.

— Hein ? s'exclama Sherlock.

Ce simple mot en disait long sur son incompréhension. Ce n'était pas dans ses habitudes de dire ce genre de choses. Il avait grandi dans un monde où il disait plutôt « pardon » ou « je vous prie de bien vouloir m'excuser » ou tout ce genre de formulations ampoulées qu'il trouvait risibles, mais qu'il avait pris l'habitude de dire à son corps défendant. Les réflexes étaient entrés en lui depuis trop longtemps désormais.

Sauf en présence de John Watson, semblait-il, qui déconstruisait lentement toutes les convictions que Sherlock avait pu avoir dans sa vie.

— Mais ça n'a rien à voir, ajouta-t-il.

Soudain, il n'en était plus si sûr. John avait l'air profondément blessé, et incapable de dire ce que Sherlock avait fabriqué sur leur exercice depuis les cinq dernières minutes, même si sa vie en avait dépendu. De toute évidence, cette conversation que Sherlock ne comprenait pas revêtait une importance différente pour lui. Et une interprétation différente également.

— Rien à voir ? s'ahurit John. Excuse-moi mais qu'est-ce que je suis censé comprendre, au juste ? Tu me dis des trucs parcellaires et sibyllins, et tu dis que tu le fais volontairement, comment suis-je comprendre autre chose que tu ne VEUX pas me dire la vérité parce que tu n'as pas confiance en moi pour me dire clairement les choses ?

Sherlock balaya rapidement la salle du regard, lançant son cerveau à pleine vitesse. Ce n'était pas bon du tout. John était passé de blessé à énervé, et quand ils se disputaient, ils avaient assez prouvé qu'ils faisaient n'importe quoi avec les réactifs potentiellement dangereux qu'on leur confiait. L'éclat de voix de son camarade, en outre, avait attiré l'attention sur eux, pendant un bref instant.

Leur professeur, penché sur une paillasse à l'autre bout de la salle pour aider un autre binôme — Sherlock et John ne le sollicitaient jamais. Parce que Sherlock n'en avait pas besoin. Et il expliquait mieux que lui, de toute manière — s'était redressé et leur avait jeté un regard surpris.

Il dut cependant considérer qu'il n'y avait pas de danger particulier, parce qu'il se pencha de nouveau vers ses élèves et les laissa tranquilles.

Dans le même temps, une autre partie du cerveau de Sherlock analysait à toute vitesse ce que venait de dire John. Et la dernière part de son formidable intellect s'attachait à poursuivre l'expérience à la virgule près.

— Je ne sais pas, reconnut-il au bout de quelques secondes. Je ne l'ai jamais envisagé ainsi. Je n'y ai pas réfléchi. En tout état de cause, je n'avais jamais envisagé de dire quoi que ce soit sur ma famille à quiconque, même pas ce que je viens de te dire, et que tu trouves si frustrant. J'en suis navré, mais ce n'est pas un manque de confiance. Ce serait plutôt tout l'inverse. Je te dis des choses que je n'ai jamais dit à personne.

Les émotions qui passaient sur le visage de John était si vives et si rapides que Sherlock ne les comprit absolument pas. Il avait l'air à la fois blessé, perplexe et ravi, ce qui était un drôle de mélange et n'avait absolument aucun sens. Un bref instant, Sherlock se perdit dans cette contemplation. Il trouvait ça fascinant.

Et plus encore, il trouvait fascinant d'être fasciné. Ce n'était pas la déduction et l'analyse d'un visage qui lui faisait cet effet. Ça, il le pratiquait tous les jours et si ça l'amusait et le rendait fier et arrogant de déduire des choses, ça ne le fascinait pas en remuant ses entrailles.

Mais parce que c'était John, tous les codes habituels semblaient s'abolir.

— Je ne sais pas quoi répondre, finit par dire John, ce qui mit fin au moment, parce que Sherlock s'arracha à son indécente contemplation.

Ça avait déjà duré plus longtemps que ça n'aurait dû, et John avait été assez aimable pour ne pas le lui signifier.

— Je ne sais pas plus, répliqua Sherlock. J'avoue que je ne suis pas certain de vraiment comprendre cette conversation.

John rit doucement, un petit trille joyeux qui n'avait pas sa place dans une salle de chimie vétuste parmi du matériel dangereux et des produits nocifs, et pourtant si agréable à l'oreille et qui semblait pouvoir apaiser tous les maux de la Terre (ou au moins tous ceux de Sherlock)

— Toi, qui reconnais que tu ne sais pas, que tu ne comprends pas ? pouffa-t-il. Mesdames et messieurs, prenez garde, l'apocalypse est proche, Sherlock Holmes, le grand génie autoproclamé avoue ne pas comprendre ma conversation !

— John, tu n'es pas drôle, répondit Sherlock, blasé.

Mais il souriait, il le sentait, ne pouvait s'en empêcher, et John le savait aussi.

— Bien sûr que si ! s'offusqua faussement John. Je suis même hilarant ! Tout le monde le dit, c'est même mon deuxième prénom ! Tout comme le tien est Génie arrogant ! Tu le savais pas ?

Sherlock ne cherchait plus à retenir son sourire, désormais. John pouvait le traiter de ce qu'il voulait ça ne le gênait pas. Sherlock avait toujours eu du mal avec l'humour, mais à force d'observer ses pairs, il avait appris à manier le sarcasme et l'ironie avec brio et s'en servait comme des armes dès que nécessaire. Mais avec John, il ne se sentait pas perdu ou agressé par les blagues de son camarade. Il identifiant sans aucun souci l'humour, et le trouvait entièrement bienveillant et doux.

Il répondit sur le même mode, achevant l'expérience au cours de la conversation, légère et agréable. John souriait, ses yeux pétillaient, Sherlock avait l'impression que son sourire allait déchirer ses joues, qui n'avaient pas l'habitude d'être tant sollicitées pour faire travailler ses zygomatiques.

— Tu veux venir à la maison demain ? demanda brutalement Sherlock quand la sonnerie mit fin au cours, et fatalement à leur conversation.

Ils avaient le mérite de n'avoir rien foiré cette fois, renouant avec le succès qui avait été le leur durant les premiers mois de l'année scolaire.

— On a plus de temps le mercredi après-midi, se justifia-t-il. Je peux t'aider si tu as besoin de réviser ou si tu veux prendre des trucs dans notre bibliothèque. Si on commence plus tôt dans la journée, ça t'évitera de rentrer dans la nuit dans la forêt. Et puis je ne suis pas certain que tu aies pris suffisamment de notes sur l'expérience du jour alors je pourrais te l'expliquer si tu veux...

Les arguments de Sherlock étaient de plus en plus fumeux, et il avait le sentiment de s'embourber dans sa proposition, tandis que John rangeait ses affaires sans dire un mot.

Il finit par se taire, embarrassé. John avait rassemblé toutes ses affaires et refermé son sac, qu'il portait pendant sur une seule épaule.

— Tu as fini ? demanda-t-il d'un ton ennuyé.

— Euh. Oui ? répondit Sherlock, perdu.

— Bien. Parce que ça commençait à devenir lassant. J'étais convaincu à partir du moment où tu as dit « maison », hein. T'as pas à essayer de me vendre de venir. Je suis déjà convaincu par principe. J'ai l'impression que ça n'a pas l'air d'imprimer dans ton petit cerveau, mais je suis ravi de passer du temps avec toi, hein. J'ai de plus en plus de doute sur le fait que tu sois un génie, persifla John avec une moue ennuyée, tête penchée sur le côté.

Ses yeux étaient si expressifs de sa joie, cependant, que Sherlock sentit quelque chose enfler difficilement dans sa poitrine. Un sentiment étrange, si puissant et inhabituel, qui ravageait tout sur son passage. Sherlock eut presque la sensation que les fondations de son Palais Mental tremblaient, ce qui n'avait pas de sens. Il n'existait que dans sa tête, comme son nom l'indiquait. Il ne pouvait pas trembler.

— Alors on se voit demain ? Tu viens quand tu veux. Tu connais la maison. Et tu as mon numéro pour m'écrire, si tu as besoin, ajouta timidement Sherlock.

Il échangeait peu de messages avec John, surtout en comparaison du nombre qu'il échangeait avec Inconnu, toujours absurdes et logiques tout à la fois, mais il n'aurait pas été contre discuter davantage avec John quand ils ne se voyaient pas.

— Avec plaisir, Sherlock. Faut vraiment je file, maintenant, j'suis en retard pour l'entraînement !

Et sans attendre la réponse de Sherlock, il eut un geste maladroit dans sa direction, sa main décrivit une drôle de courbe pour finalement se poser sur l'épaule de Sherlock, la serrer si brièvement que cela fut presque imperceptible, puis il disparut en courant à travers la classe et franchit la porte, son sac à dos battant contre son flanc.

Il fallut à Sherlock une minute complémentaire pour revenir à la surface et être capable de se lever et quitter la pièce à son tour.


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