Bonne lecture !
Mercredi 14 décembre
Globalement, John n'était pas un être humain compliqué. Il aimait ses camarades, appréciait aller en cours, étudiait avec sérieux et passion, se donnait corps et âme pour le rugby. Il s'occupait de sa famille, était un aussi bon fils que possible, était loyal envers ses amis, et fidèle à ses copines quand il en avait, même s'il pouvait avoir les yeux (et les pensées) un peu trop baladeurs, parce qu'il n'avait jamais été amoureux au point de s'imaginer avec la seule personne jusqu'à la fin de sa vie.
John était un être humain simple, et il se targuait d'être une bonne personne, ou du moins de tout faire pour agir en ce sens.
Mais depuis que Sherlock Holmes était entré dans sa vie, plus qu'un simple camarade de classe distant suivi au fil des années, John se mettait à douter de lui-même. Et avait la sensation de devenir passablement compliqué. Son esprit fourmillait de paradoxes, et il avait bien du mal à les gérer.
Présentement, il ressentait ce problème. Il marchait à travers le jardin de Musgrave, et la bâtisse était en vue. Sous ses pieds, le givre qui s'attardait sur la terre froide crissait doucement, annonciateur du temps réellement glacial qu'ils allaient bientôt endurer. John avait fourré ses mains dans les poches de son blouson trop fin pour éviter de mourir de froid, mais ce n'était pas très efficace. Il avait hâte d'arriver dans la grande maison toujours si bien chauffée. Et il s'en voulait d'avoir un sourire débile accroché au visage. Il n'avait pas vu Sherlock au lycée, aujourd'hui, mais ils avaient échangé quelques messages — avec le numéro officieux de John, pas celui de Inconnu — pour confirmer leur après-midi de révisions.
La journée avait été banale, puis il était rentré se changer, avant de repartir rapidement vers le domaine de Sherlock. Et malgré le froid glacial, il ne pouvait pas s'empêcher d'être heureux. Il aimait réellement passer du temps dans la grande baraque ancestrale, et passer du temps avec Sherlock. Même quand ils ne faisaient rien de particulier ensemble, John aimait sa chambre en bazar, les livres ouverts partout, le génie de Sherlock à l'œuvre. Ils pouvaient avoir des conversations sur tous les sujets, de Shakespeare à la reproduction des loutres en passant par le cours de la betterave en Amérique Latine, et Sherlock était toujours fascinant. John aimait l'écouter.
Il savait qu'il aurait dû se le jouer détaché, normalement. C'était un conseil d'ado assez universel : pour montrer à son crush qu'on était intéressé, il fallait se la jouer le plus désintéressé possible. John aurait dû avoir l'air blasé, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Il souriait.
Et puis il se souvenait des révélations que Sherlock avait fait à Inconnu, et les aveux à mot-couvert faits à John, et donc que son ami avait réellement une vie traumatisante, et qu'il n'y avait pas lieu de se réjouir.
Aussitôt, il se sentait coupable d'être joyeux, mais ne pouvait pas s'en empêcher pour autant, et son esprit partait généralement en vrille à ce moment-là, parce qu'il devenait alors un être humain profondément torturé et compliqué, et ça ne lui plaisait pas.
Par acquit de conscience, John frappa au carreau de la porte de la cuisine, mais il n'y avait clairement personne au rez-de-chaussée de la maison. Tout était plongé dans le noir. John avait fini par identifier quelle était la fenêtre de la chambre de Sherlock. Ce n'était pas compliqué, c'était la seule d'illuminée, un peu plus loin.
Comme demandé, John appuya sur la poignée et ouvrit la clenche, s'introduisant sans efforts dans la maison. Une bouffée de chaleur bienveillante le saisit, et il ôta rapidement son bonnet et son écharpe, devenus superflus. Béni soit le chauffage au sol et la modernité.
— Sherlock, je suis là ! cria-t-il par principe.
Il ignorait si son ami l'entendait, mais ça ne pouvait pas faire de mal.
Désormais habitué au plan sommaire des locaux, John posa ses affaires, son manteau et ses chaussures, frissonnant légèrement devant l'ambiance lugubre, quand tout était éteint. Il ne put empêcher son imagination galopante d'inventer des histoires rocambolesques. Tout le monde pouvait entrer ici, il suffisait d'abaisser une poignée de porte. N'importe quel cambrioleur, qui avait déniché la grande baraque toujours sombre et s'imaginait qu'il n'y avait jamais personne et qu'il pourrait voler des objets précieux facilement — ce qui n'était pas le cas, sauf à dérober les pampilles brillantes des lustres, mais John supposait que ça ne valait rien. Ou un assassin en fuite qui viendrait se cacher dans la forêt, découvrirait la maison, et s'y réfugierait pour soigner la blessure reçue dans sa fuite. Et s'il croisait sur son chemin deux adolescents à peine majeurs, il n'aurait pas de pitié à les ajouter à son tableau de chasse.
Ce serait si facile de se cacher dans l'obscurité de la maison, surtout avec toutes les pièces où Sherlock et John n'allaient jamais. Son imagination sautillait tellement que John regarda un peu plus attentivement les ombres, soudain inquiet. Est-ce qu'elles étaient vraiment normales ?
Venue du fond de sa mémoire, la voix de Sherlock retentit soudain « les monstres sont déjà à l'intérieur ». Qu'est-ce qu'il voulait dire exactement ?
Il tremblait un peu en montant l'escalier, même s'il ne l'aurait jamais reconnu. Sherlock dut l'entendre arriver sur le palier, parce qu'il sortit de sa chambre au même moment, un grand sourire au coin des lèvres.
— John ! s'exclama-t-il.
Et juste comme ça, il chassa toutes les ombres et les fantômes et la culpabilité et l'ambivalence dans l'esprit de John.
— Pourquoi t'allumes pas le reste de la maison ? Et les cheminées ?
Ils avaient bossé pendant plusieurs heures, pris un goûter, travaillé de nouveau, refait le monde, débattu de tout et de rien. Sherlock avait parlé de son nouveau « boulot » pour quelqu'un du lycée, et John l'avait écouté, absolument fasciné, ce qu'il avait déjà réussi à déduire de son observation, pour répondre à la demande de leur camarade. John avait plaisanté que s'il avait voulu y aller avec une fille, il aurait demandé à Sherlock lui aussi pour être sûr de ne pas se prendre de râteau. Ils avaient ri tous les deux, mais Sherlock n'avait pas saisi la perche que John lui tendait pour lui expliquer qu'il n'aimait pas que les filles. Il n'aimait pas l'étiquette bi, parce qu'elle ne lui convenait pas du tout, mais comme il ne se voyait pas expliquer au jeune génie qu'il aimait les filles et lui, bisexuel aurait pu faire l'affaire. Sauf que Sherlock n'avait pas relancé, et John avait poursuivi en expliquant qu'ils iraient entre potes, de toute manière.
Ils avaient parlé de leur après-midi à venir, samedi, pour aller faire les magasins à la demande de Sherlock, et le chemin en bus qu'ils prendraient pour se rendre à Oxford. Leur petite ville était trop minuscule pour avoir des magasins dignes de ce nom, et Oxford n'était pas loin.
Ils avaient aussi connu des moments calmes et tranquilles, chacun affairé à ses propres travaux dans un coin de la chambre, Sherlock toujours dans des endroits ou des positions improbables, John installé au bureau ou sur les canapés autour de la grande fenêtre en bow-window, même s'il faisait noir dehors et que ça ne servait à rien, il adorait l'emplacement.
Il était tard, et John aurait dû être rentré depuis longtemps. Mais comme il avait faim, et que les placards étaient pleins, Sherlock lui avait proposé de manger un morceau, et il avait accepté. Ça commençait à devenir habituel, eux dans cette maison, à passer du temps ensemble. Eux dans cette cuisine, à préparer et manger ensemble. C'était affreusement banal et domestique et le cœur de John se tordait de joie, au point de lui faire mal, ce qui n'avait aucun sens.
Comme toujours, pour rejoindre la cuisine, ils avaient traversé la maison sombre, et avaient éclairé uniquement la grande cuisine, dans laquelle ils se trouvaient. Dans le cocon créé par la journée passée ensemble, la nuit au dehors et le froid tenu à distance par la maison, John avait osé poser la question, à voix basse.
Sherlock cuisinait (ce qui était un bien grand mot pour dire qu'il faisait cuire des raviolis trouvés dans le frigo, tandis que John avait préparé la salade verte pour les accompagner), et il se retourna lentement vers John.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Quand ton père était là, tout était éclairé. Toutes les pièces. Enfin, peut-être pas exactement tout, mais une bonne partie. Le salon, en tout cas, et tout le rez-de-chaussée, et même les couloirs. Et les cheminées, aussi. Y'avait des feux dans plusieurs pièces. Ça sentait bon le bois brûlé. Ça faisait un peu Noël d'ailleurs, ce qui n'était pas du luxe, vu comment cette maison est pauvrement décorée. Quand tu es seul, y'a rien de tout ça. Pourquoi tu ne le fais pas ?
Sherlock s'était replongé dans l'observation de l'eau bouillante dans laquelle les pâtes fourrées aux épinards cuisaient rapidement, mais il avait écouté John, ce dernier pouvait le dire à la manière dont son visage était fermé.
— Tu n'es pas obligé de répondre, indiqua John d'une voix douce. C'était une simple question. J'aurais juste voulu savoir. Ta maison est magnifique, mais dans l'obscurité permanente... elle est vraiment lugubre.
— Elle le reste, même éclairée, répondit Sherlock en coupant le gaz sous la casserole.
Il ne dit rien pendant un instant, égouttant les raviolis et servant leur repas sur la table que John avait dressée. Comme d'habitude, sa portion fut nettement moins importante que celle de John, au prétexte qu'en tant que sportif, il avait des apports nutritionnels bien plus important que ceux de Sherlock. Ce n'était pas faux, mais c'était surtout qu'il ne mangeait jamais rien. Pas étonnant qu'il ait cette silhouette longiligne au point d'en paraître maigre. Il risquait même d'encore grandir, et d'ajouter à cette impression, en mangeant si peu.
Mais ça permettait à John d'assouvir sa faim importante, alors il ne s'en plaignait pas.
— Pour moi, que les pièces soient allumées ou non, ça ne change rien, reprit lentement Sherlock. Tu trouves la maison magnifique ? Je la déteste. De tout mon cœur. J'aurais souhaité tout oublier, et déménager, loin de tous ces souvenirs qui existent dans mon esprit. J'aimerais ne plus être obligé de vivre ici. J'ai hâte de partir à Londres. Partir et ne jamais revenir.
— Tu ne peux pas... les supprimer ? Les souvenirs difficiles, je veux dire, proposa John.
Sherlock secoua la tête en piquant un ravioli sur sa fourchette, tandis que John mangeait son assiette deux fois plus vite.
— Il y a des choses que je ne peux pas supprimer, reconnut-il. Il y a des choses plus difficiles que d'autres.
— Tu voudrais en parler ? demanda doucement John.
Il n'était même pas certain qu'il était réellement autorisé à poser la question. Il trouvait déjà complètement dingue que Sherlock lui parle autant, alors qu'il semblait avoir pris l'habitude de ne le faire qu'à Inconnu. Et encore, il n'avait plus vraiment rien dit depuis ces grandes révélations, quelques jours auparavant.
Sherlock ne répondit pas vraiment, du moins pas verbalement. Il haussa plus ou moins les épaules, marmonnant tout en mangeant délicatement encore un ou deux raviolis, là où John avait déjà fini son assiette et entamait de se resservir.
Ils finirent de dîner en silence, et John débarrassa la table, le plus lentement possible, sachant qu'il était temps pour lui de prendre congé. Il n'avait pourtant pas spécialement envie de partir, au contraire.
Puis soudain, tout son corps s'embrasa. Sherlock, probablement sans s'en rendre compte, venait de lui saisir la main.
— Viens. Je veux te montrer quelque chose.
Il entraîna John d'autorité à sa suite, ce dont ce dernier était loin de se plaindre. Il ne lui serait pas venu à l'idée de lâcher la main qui le tenait, et qui semblait brûler son corps tout entier. Il suivit Sherlock sans un mot dans les escaliers, et ne fit aucune remarque quant au fait qu'ils ne prirent pas le chemin de sa chambre, mais de la bibliothèque.
Sherlock appuya sur un interrupteur quand ils pénétrèrent dans la pièce, et la lumière électrique éclaira aussitôt toutes les rangées impressionnantes de livres.
— Tu m'as demandé pourquoi je ne mettais pas la lumière, et je t'ai partiellement répondu. Tu as aussi demandé pourquoi je n'allumais les cheminées, et je ne t'ai pas répondu. C'est à cause de ça.
John avait cessé de se sentir blessé ou frustré quand Sherlock reconnaissait donner des réponses parcellaires à dessein, ou du moins il essayait. Son cœur restait blessé, mais son cerveau rationnel faisait de son mieux pour savoir que ce n'était pas un manque de confiance. Et quand Sherlock le regardait droit dans les yeux en posant sa main sur un des murs noircis de la bibliothèque, John ne pouvait pas en douter. Son ami tremblait, manifestement angoissé par cette mise à nue, et ça paraissait si évident qu'il luttait contre son envie de se refermer que John le ressentait comme un coup de poing.
— De quand date l'incendie ? murmura John.
Il n'était pas assez stupide pour ne pas deviner que la pièce avait dû manquer de brûler. Ce qu'il ne comprenait pas vraiment, c'était comment la maison pouvait être encore debout quand on voyait les immenses traces de suie sur les murs, et pourquoi les autres pièces ne portaient aucun marqueur de cet évènement. Et pourquoi les livres étaient encore là.
Et bien sûr, il y avait la question la plus importante : ce qui avait déclenché le feu. Il y avait deux cheminées dans la pièce, loin, très loin des traces de brûlures. John n'arrivait pas à concevoir qu'une étincelle ou une braise ait pu déclencher un foyer si loin.
— Plusieurs années, reconnut Sherlock à voix basse, la main toujours posée sur le mur marqué. Le feu n'a pas commencé ici, mais juste en face. Il s'est propagé un peu ici. Les bibliothèques sont ignifugés, alors ça s'est mal diffusé, ici, mais on a quand même perdu pas mal de volumes.
John déglutit difficilement.
— Comment ça, en face ? Sherlock, en face c'est... enfin, c'est ta chambre.
Sherlock hocha la tête lentement, tandis que John digérait la nouvelle : en faisant Dieu savait quoi comme expérience, Sherlock avait mis le feu à sa chambre, et il avait manqué de brûler sa maison entière.
— Ma chambre a été refaite. Les fondations ont été consolidées. On a eu des gros travaux. Ici, il n'y en avait pas vraiment besoin. On a consolidé, vérifié que ça tenait debout, c'est tout. Mais on a gardé les traces. Pour ne pas oublier. Comme si j'avais besoin de ça. Je crois que mes parents, eux, en ont besoin. Même s'ils ne viennent jamais ici.
Ça faisait sens, fondamentalement. John avait toujours trouvé que la chambre de Sherlock faisait beaucoup plus moderne que le reste de la maison, même si c'était indécelable sur la façade, sans doute pour la cohérence esthétique. Si elle avait été refaite récemment, c'était logique.
Il avait eu beaucoup de chances que sa chambre soit la plus reculée de la maison, tout au bout du couloir. Ça avait sans doute évité au feu de se propager beaucoup plus loin. John se demanda soudain comment étaient les pièces à côté de la chambre de Sherlock, le long du couloir. Les portes étaient toujours fermées. Il ignorait ce qu'elles renfermaient.
Il s'apprêtait à dire quelque chose, ou peut-être à faire un geste, oser se rapprocher, le prendre dans ses bras, ou au moins poser une main sur son épaule. Il avait lâché sa main en entrant dans la pièce, et il éprouvait l'envie stupide d'établir un nouveau contact. Le son d'une notification SMS l'arrêta soudain dans son élan de courage qu'il essayait de rassembler. Par réflexe, il plongea la main dans sa poche de jean, et son regard tomba sur l'écran pour lire le message qu'il venait de recevoir.
Son cœur tomba dans son estomac. Ou peut-être même ses talons. C'était les messages qu'il détestait recevoir, ceux qu'il avait peur de recevoir. Ceux qui lui faisaient tellement craindre le pire. Il n'était pas si tard, pourtant. Il avait toujours cru que ça arriverait au milieu de la nuit. Il était encore si tôt. Il ferma les yeux, le temps de compter jusqu'à dix.
— Pardon, Sherlock. Je dois partir. De toute urgence, balbutia-t-il. Pardon, pardon, je... désolé. Je suis vraiment, vraiment, désolé.
Il n'attendit pas les légitimes questions de son ami pour tourner les talons et s'enfuir.
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