Bonne lecture !


Jeudi 15 Décembre

Sherlock avait rarement honte. Ce n'était pas un sentiment courant, pour lui, au point que durant des années, il l'avait méconnu. Il l'avait lu et appris avant de le ressentir, et il avait mis un certain temps à pouvoir réellement le comprendre, comme il ne pouvait se baser que sur une définition théorique et non éprouver ce sentiment. Souvent, il s'était trouvé mal à l'aise devant d'autres êtres humains qui n'étaient pas comme lui, et ne comprenaient pas le monde comme lui et le faisaient se sentir différent, mais il n'avait pas honte pour autant. Il détestait le sentiment, la gêne, éprouvait de la colère et du mépris, voire pour certains une forme de haine, mais il savait ce qu'il était, et n'en avait jamais honte. Il n'y avait aucune honte d'être la personne la plus intelligente de la pièce et de le faire savoir.

Ce qu'il avait fait la veille, cependant, rattrapait sans aucun doute des années à ne presque pas éprouver ce sentiment. Parce que Sherlock savait que ce qu'il faisait était mal, qu'il le faisait pour des mauvaises raisons, pire, qu'aucune de ces raisons étaient objectives, et pourtant il avait continué avec acharnement.

Mais il n'avait pas pu s'en empêcher. La veille, il était lentement mais sûrement en train de se confier à John, et une infime, microscopique — le terme était trop faible : picoscopique serait plus pertinent, mais le mot n'existait pas encore. Sherlock entendait bien l'inventer — partie de son cœur caressait l'espoir de tout pouvoir lui dire un jour sans craindre de se faire juger, voire avec la joie d'être accepté.

Mais John l'avait fui. Il avait reçu un message, était devenu livide et s'était enfui.

Sherlock était un être rationnel. Il aurait dû donc savoir que ce message ne le concernait pas, que quelque chose d'important s'était produit, et que John n'avait pas eu d'autres choix que de partir dans les plus brefs délais. Le lendemain, ou au pire le vendredi en cours de chimie, Sherlock lui demanderait de quoi il s'agissait, John lui répondrait, et le débat n'aurait plus lieu.

Mais quand il s'agissait de John, la raison de Sherlock pointait un peu trop souvent aux abonnées absentes. Aussi avait-il ressenti la violence de l'abandon, la morsure de la jalousie, et la lacération d'angoisse à l'idée de se confier à quelqu'un en vain.

Alors il avait fait la chose la plus stupide de tous les temps : il avait suivi John. Sans qu'il le sache ou s'en rende compte, évidemment. Ça n'aurait eu aucun intérêt, sinon. La forêt que John devait traverser, même en hiver, offrait un certain nombre de cachettes et de facilités pour suivre quelqu'un à distance, non pas que cela avait été nécessaire. John avait filé tout droit sans rien remarquer, et Sherlock avait pu le suivre sans difficulté.

À la grande surprise de Sherlock, cependant, il avait certes traversé la forêt pour atteindre la route qui était de l'autre côté de Musgrave, mais n'était pas rentré chez lui, dans la petite maison en bord de route, toute éteinte. Il avait bifurqué sur la route, et avait poursuivi son chemin, presque en courant, en direction du centre du village. Sherlock s'était d'ailleurs fait la réflexion qu'il ne devait pas avoir une carte mentale de la forêt à jour, parce que pour en arriver là en partant de Musgrave, il y avait nettement plus court. Ça l'avait amené à rajouter à la liste de ses interrogations le temps que John mettait pour venir chez lui, après le lycée. Le trajet était normalement beaucoup plus court, mais Sherlock avait toujours mis ça sur le compte de l'entraînement de rugby, dont l'horaire de fin était forcément plus aléatoire, plutôt qu'une méconnaissance de John des sentiers du domaine des Holmes. Le lycée était littéralement à cinq minutes à pied de chez lui, quand on coupait par le bois. Si John rentrait chez lui, à quinze minutes à pied du lycée, puis ensuite traversait la forêt par le seul chemin qu'il connaissait, pas étonnant qu'il mette tant de temps. Il se faisait un détour énorme totalement inutilement.

Puis les pensées de Sherlock avaient bondi vers autre chose, notamment l'idée que l'urgence de John n'était pas familiale, puisqu'il ne rentrait pas chez lui. Les griffes acérées de la jalousie s'étaient plantées dans sa poitrine tandis qu'il imaginait un ami qui avait appelé à l'aide. Pire, un petit-ami. Pire encore, UNE petite-amie.

Il tentait de se calmer à coups d'hypothèses rationnelles — bien qu'horribles, puisqu'elles incluaient presque toutes un accident, une agression ou un viol — quand il avait vu John entrer dans un bar. Le tripot du coin.

Son cerveau avait aussitôt bondi d'hypothèse en hypothèse, surtout à cause du type d'endroit. Il n'y avait pas qu'un seul pub dans leur petit village, mais celui-ci était différent, principalement à cause de sa réputation. Ce n'était pas un lieu branché, hype, ou qui pouvait attirer des adolescents. C'était vraiment ce qui se faisait de plus mal famé, de moins cher, avec de l'alcool de mauvaise qualité, et des piliers de bar qui étaient là du soir au matin, ou presque. Que John doive rejoindre des amis de toute urgence aurait pu être une raison. Au demeurant, il était majeur et avait donc la possibilité d'entrer dans un bar. Mais les ados du coin préféraient, d'après les analyses de Sherlock, l'établissement situé deux rues plus loin, même s'il était beaucoup plus difficile de commander de l'alcool en étant mineur. Le patron avait cependant vu grandir tous les mômes du coin, et savait pertinemment quand l'un d'entre eux était majeur ou en passe de l'être, et il avait tendance à se montrer plus laxiste quand sur la tablée, un ou deux majeurs profitaient de leur statut pour payer une tournée de pintes à tout le monde. Tant que ça s'arrêtait à une pinte.

Dans le pub où John était rentré, Sherlock aurait probablement pu y trouver son propre poison, lui qui n'avait jamais bu d'alcool et pourtant avait un lourd passif. Il était évident qu'ils ne regardaient pas les cartes d'identité, et que personne ne l'empêcherait d'entrer, mais il avait préféré s'abstenir, pour diverses raisons. Pas seulement parce que John risquerait de le repérer, mais aussi à cause du souvenir cuisant des prises de sang de sa mère. Sherlock connaissait sa tolérance face aux bas-fonds de l'humanité.

Il n'avait cependant pas eu à attendre bien longtemps pour voir ce que John pouvait bien faire dans ce bar, et depuis Sherlock se sentait sale et avait honte.


Il s'était rendu au lycée ce matin comme si de rien n'était, mais n'avait assisté à aucun de ses cours. Ça n'avait aucun intérêt, il n'avait pas chimie, le seul cours qu'il partageait avec John. La seule chose qui l'importait, c'est d'observer John, et de le déduire, pour la première fois de sa vie. Il s'était toujours refusé de pousser au-delà des observations superficielles de John. Il ne voulait pas tout apprendre de lui comme ça.

Mais depuis ce matin, il ne pouvait pas s'en empêcher.

— Holmes ! Dans mon bureau !

La voix de la directrice le tira de ses pensées, tandis qu'il errait dans les couloirs, durant un cours. Il avait consacré sa journée à se faire invisible et observer John sans qu'il le voie en retour à chaque fois que c'était possible, mais il ne pouvait pas s'infiltrer dans ses salles de classes et devait donc patienter durant chaque cours, ce qui était intolérable. Et il venait de se faire griller par la personne la moins observatrice du lycée, ce qui le fit soupirer.

Il n'essaya cependant pas de contester. Il avait encore vingt-trois minutes à tuer avant de pouvoir revoir John, et il y avait pire que les passer dans les bureaux directoriaux très bien chauffés, à manipuler leur cheffe d'établissement en lui servant son couplet d'enfant traumatisé. C'était un de ses jeux préférés. D'habitude, il jouait ce rôle uniquement sur ses professeurs, et ça marchait extrêmement bien. Ça le changerait un peu, de s'essayer à le faire sur une autre cible.

Après un bref trajet à travers les couloirs, Sherlock s'installa dans la chaise en face du bureau, ajustant son visage pour se donner l'air affligé et perdu le plus crédible du monde. Ce ne fut même pas si compliqué. S'il avait cessé de l'être de sa situation familiale depuis longtemps, il l'était à cause du secret de John, éventé la veille. Et il en ressentait encore le dégoût et la honte de lui-même.

— On m'a averti que vous traîniez dans les couleurs, monsieur Holmes ! Et d'après vos professeurs, vous n'avez pas suivi à un seul cours de la journée ! Vous avez une explication ?

On l'avait balancé ? C'était moins intéressant. Mrs Nutley ne l'avait pas grillé en train de sécher, elle avait eu un espion. C'était décevant.

— Qui vous a avertie ?

— Je ne crois pas que ça soit la question.

— Je suis certain que c'est la mienne.

— Gregory Lestrade, répondit-elle. En quoi cette information est utile pour me répondre, alors ?

Le flic entraîneur de rugby ? Absurde. L'homme n'était là qu'en fin de journée, pour l'équipe de John. Épisodiquement il pouvait remplacer un professeur de sport défaillant, mais c'était tout. Jamais cet homme n'avait vu ou interagi avec Sherlock. Il pouvait connaître son nom, bien sûr — tout le lycée connaissait Sherlock — mais de là à l'identifier de loin et aller le rapporter à la directrice, alors même que le petit génie était très doué pour se cacher ? Il aurait pu simplement être un excellent flic. C'était une option valable. Pourtant, une alarme interne de Sherlock s'était déclenchée et tout son instinct hurlait « danger », sans qu'il ne sache pourquoi.

— Pour vous répondre ? En rien, répliqua-t-il avec son arrogance habituelle. Mais l'information m'est utile pour des raisons que vous ne pourriez pas comprendre.

— Monsieur Holmes, n'abusez pas de ma patience, ou ma prochaine conversation ne sera pas avec vous, mais votre frère.

Sherlock ne put retenir une grimace de dégoût. Il haïssait ce tour de passe-passe presque magique qui permettait à Mycroft d'être averti de tous ses faits et gestes de travers, plutôt que ses parents. Il ne comprenait pas comment quiconque pouvait se laisser abuser par ses belles manières et son sourire manipulateur, mais les faits étaient là : le lycée considérait que sa personne à prévenir était son frère, jamais ses parents. Ses parents, s'ils séchaient, au pire, lui parleraient quelques minutes (enfin, son père) et lui feraient une nouvelle prise de sang (enfin, sa mère). Mycroft était plus vicieux.

Et il était hors de question que Mycroft soit au courant des dernières nouveautés du lycée. Ensuite il appellerait Sherlock et il était capable de deviner au ton de sa voix et dans ses non-dits que Sherlock avait plus ou moins suivi son conseil de se faire des amis en se rapprochant de John Watson et de l'inconnu de son téléphone. Et lui vivant, jamais Sherlock ne laisserait Mycroft approcher la perfection faite humain qu'était John Watson, au risque de le souiller pour toujours.

— Pardon, Madame la directrice, s'excusa-t-il en baissant les yeux.

Il sut que ça avait marché même sans relever le regard. C'était infime, la surprise dans ses gestes, la bonne surprise de voir son étudiant s'excuser, être poli. Elle conservait quelques réticences dans la sincérité de son geste et de ses mots, mais elle était trop contente de le voir si humble qu'elle décida de ne pas en tenir compte.

Sherlock retint un soupir. C'était trop facile.

— Vous avez une explication à donner sur vos absences en cours, alors ? Si vous voulez sécher, monsieur Holmes, le but n'est pas de rester dans nos murs, vous savez ?

Sherlock avait une folle envie de lever les yeux au ciel et lui répondre que tant que John serait dans leurs murs, alors il le serait aussi, comme pour l'intégralité de sa scolarité, sinon il aurait déjà pu être diplômé de Cambridge, depuis le temps, mais ça aurait été lui donner beaucoup trop de pouvoir sur lui. Et puis il avait de moins en moins de temps avant de pouvoir revoir John, à la fin de son dernier cours.

— Je n'avais pas l'intention de sécher les cours, plaida-t-il de sa voix de bon élève, sa voix basse, sa voix suppliante et implorante. Je suis venu ce matin pour aller en cours, comme tous les jours, mais j'ai reçu des nouvelles de ma famille ce matin...

Il marqua le temps d'hésitation nécessaire, pour qu'elle se rappelle qu'elle savait tout de sa situation familial. Il la haïssait pour ça, au demeurant, ce pouvoir qu'elle aurait pu avoir. Mais ça, elle ne pouvait pas le savoir. La pause lui permit cependant de préparer sa voix pour qu'elle suinte la douleur masquée, la fêlure, l'adolescent qui voulait paraître fort mais craquait au fond de lui.

— Les... progrès de ma sœur ne sont pas au rendez-vous. Mes parents ne vont pas rentrer tout de suite. Mon frère est à Londres. Je suis tout seul, et... ça a été un peu dur, ce matin, je suis désolé.

Il détourna le regard, les yeux humides. Son frère était aussi bon acteur que lui. Ils auraient convaincu le plus pur des croyants de pécher, la plus fidèle des femmes de tromper son mari, le plus radin des hommes de faire don de sa fortune. Mais ils n'avaient pas de mérite. Ils avaient tout appris d'une maîtresse en la matière, probablement mille fois plus douée qu'eux deux réunis.

— Je suis resté dans les locaux parce que je voulais vraiment aller en cours, murmura-t-il. Mais je n'y suis pas parvenu. Je suis désolé.

Il avait à peine prononcé ce dernier mot, qu'il ne pensait pas davantage que le reste, mais c'était inutile parce qu'elle l'entendrait même s'il ne le disait pas. Elle entendait ce qu'elle voulait entendre.

Et comme prévu, elle ne demanda ni preuve, ni détails. Elle crut sans le moindre délai à l'histoire tragique du pauvre gosse trop intelligent dans une famille encore plus flinguée que lui-même. Elle avait raison, au demeurant. Tous les faits que rapportait Sherlock étaient véridiques. Seul son ressenti était mensonger, il y avait longtemps que tout cela ne l'affectait plus. Un bon mensonge devait toujours être appuyé d'un maximum de vérités.

— Tu veux voir le psychologue scolaire ? demanda-t-elle avec un ton dégoulinant de sollicitude que Sherlock détesta sur le champ.

Il s'auto-décerna un prix pour réussir à ne pas hurler en réponse.

— Non, merci. Ça va aller.

— Ça te ferait du bien, pourtant.

— J'ai mon suivi avec le psychologue familial. Ça va aller.

C'était faux, entièrement. Sherlock avait détruit les trois psychologues qu'on avait tenté de lui mettre dans les pattes, même au plus fort de sa déchéance. Le reste de sa famille changeait allégrement de psychiatre tous les trois mois, quand le risque que le pauvre praticien devienne cinglé à son tour devenait trop grand, à force de trop les fréquenter. Mycroft avait cessé d'obliger Sherlock à voir et parler à quelqu'un, parce que lui-même avait refusé de s'infliger ce qu'il jugeait être des discussions inutiles, alors qu'il avait mieux à faire, comme tenter de s'élever à la tête de l'Angleterre, dans l'ombre (bien qu'il ne le dirait jamais). Aux dernières nouvelles, il s'en sortait très bien, mais quand Sherlock voyait l'état de leurs politiciens et décideurs publics, il ne trouvait pas étonnant que Mycroft s'arrange d'eux comme s'ils étaient des poussières sur un coin de table. Son frère avait pour lui l'intelligence et la patience, et il savait s'en servir.

— Très bien, Sherlock, reprit-elle sans réaliser ce qui se passait dans sa tête à toute vitesse. Je passe l'éponge pour cette fois. Je comprends ta situation, tu le sais, et je ne veux que t'aider. Mais la prochaine fois, viens m'en parler directement, d'accord ? Et la semaine prochaine, il y a les examens blancs. Je veux que tes notes suivent, sinon je ne serai plus aussi tolérante sur tes absences, d'accord ?

Sherlock garda son regard baissé, humble, ses mains croisées. Il avait gagné. Il le savait depuis qu'elle l'avait tutoyé, de toute manière. Le reste ne faisait que le confirmer. Le tutoiement, l'emploi de son prénom, sa proposition de venir lui parler. Elle essayait de conserver un minimum d'autorité en lui rappelant les examens blancs de la dernière semaine avant les vacances, mais c'était vain. Sherlock n'aurait pas besoin de réviser pour obtenir tous les A* qu'elle souhaitait de sa part. Cette semaine d'examen, de toute manière, n'était qu'un moyen pour tenir les lycéens avant les vacances de Noël. L'approche de ce stupide bal et du secret santa, dont ils parlaient régulièrement dans les assemblées du matin (auxquelles Sherlock n'allait pas forcément, mais il écoutait les autres parler) rendaient tous les élèves hystériques. Une semaine d'examen, ça les calmerait.

Pour Sherlock, ça ne changeait rien. Mais maintenant qu'on lui avait rappelé cette échéance, il s'en réjouissait. Il avait déjà prévu de passer son samedi avec John, mais il avait désormais une excuse toute trouvée pour le faire venir également dimanche. Ils avaient bien avancé dans les révisions des trois quarts des matières de John, mais Sherlock aimait ça. Cette proximité. La présence de John chez lui. Dans sa maison. Dans sa chambre. Sur les coussins de sa causeuse, sous le bow-window.

Il réalisa qu'il était potentiellement en train de rater John, qui allait sortir de cours sous peu, et que la directrice attendait de lui une réponse.

— Bien sûr, madame la directrice, acquiesça-t-il avec toute l'humilité qu'il ne possédait mais qu'il savait feindre à la perfection. Ça ne se reproduira plus.

Il projetait de recommencer le lendemain, à l'exception du cours de chimie.

— Puis-je disposer ?

Elle le congédia rapidement, sans vraiment rien dire, parce qu'elle ne pouvait pas en revenir à son ton formel sans que cela paraisse ridicule, et elle ne pouvait pas non plus assumer plus longtemps la familiarité avec laquelle il lui parlait. Sherlock fila sans demander son reste.


John Watson en tenue de rugby était un spectacle fascinant, au point que Sherlock en oubliait presque qu'il était aussi là pour observer le coach de l'équipe, qui avait attiré son attention.

Sans se faire voir, Sherlock avait observé John sortir de son dernier cours, et rejoindre les vestiaires de rugby. Il en était ressorti une huitaine de minutes plus tard, en tenue, avec ses camarades, et il avait aussitôt commencé à courir, pour se réchauffer. Jouer en plein air en cette saison était une folie, et une part malsaine de l'esprit de Sherlock ne s'en plaignait pas. Sous l'effet du froid, malgré les manches longues et les sous-pulls, les chaussettes hautes et les shorts longs, les poitrines se contractaient, se gonflaient et se dessinaient nettement mieux sous les vêtements, et chez John, cela constituait un spectacle hallucinant pour Sherlock. Autant les sentiments gauches et absurdes qu'il avait pour John depuis toujours, il s'était habitué. Autant les réactions physiques incongrues, il ne savait toujours pas quoi en faire. Ce n'était pas vraiment comme s'il pouvait en parler à quelqu'un. Mycroft ou ses parents étaient exclus. La seule autre personne à laquelle il parlait vraiment était John, et c'était encore pire.

L'idée d'en parler à Inconnu le traversa, et resta un peu plus longtemps que prévu. L'option n'était pas dépourvue de sens. Les discussions avec Inconnu révélaient quelqu'un d'intéressant, plutôt fiable. Sherlock ne l'imaginait pas vraiment en homophobe primaire, ce qui était réjouissant, parce que sans avouer de nom, le propos et les réponses seraient plus pertinentes si Sherlock reconnaissait qu'il parlait d'un autre garçon. L'idée resta suffisamment longtemps pour qu'il l'épingle dans son esprit et se penche sur la question ultérieurement.

Il reporta son attention sur le terrain de rugby, où John et ses camarades jouaient. Ou s'entraînaient. Ou faisaient Dieu seul savait quoi qui avait trait au rugby, ça n'avait pas d'importance.

Même sans rien y connaître, Sherlock pouvait dire qu'il jouait globalement mal. Ses réflexes étaient lents, ses mouvements un peu gauches, imprécis. Il faisait régulièrement des gestes à ses camarades pour s'excuser, et s'attirait des regards courroucés, mais indulgents. Les autres aimaient John. (et n'étaient pas forcément meilleurs que lui, au demeurant)

Tout le monde aimait toujours John. Au final, Sherlock n'était qu'un humain banal et triste, qui n'avait rien d'extraordinaire par rapport à ses camarades, sur ce point là.

Il se demanda, parmi les dix-sept joueurs de l'équipe de rugby du lycée (quinze titulaires, deux remplaçants, il ne fallait pas qu'une épidémie de gastro ou de grippe décime l'équipe), combien savait que si John était mauvais à l'entraînement, c'était parce qu'il avait à peine dormi cette nuit, qu'il avait passée aux urgences.

Et s'ils savaient pour cette nuit amputée, combien savait pourquoi John avait fui. Pourquoi il était entré dans ce tripot, la veille au soir.

Sherlock les déduisit, les uns après les autres. Ils étaient loin, ils jouaient au rugby, n'interagissaient pas exclusivement avec John. L'analyse n'était pas entièrement fiable. Mais le résultat, même avec une marge d'erreur, était édifiant : aucun.

Ce qui ne fit que renforcer le sentiment de honte que Sherlock ressentait à l'égard de lui-même depuis la veille. Parce que lui savait. Il avait appris que la mère de John était alcoolique. Soûle à ne plus tenir debout, dans un bar, où elle avait commencé à boire à l'heure où la plupart des Anglais avait plutôt tendance à avaler une tasse de thé.

Sa mère alcoolique, c'était une chose. Sherlock savait que le père de John était parti. Pas mort, cela aurait trop simple. Juste parti, un matin. Et un adulte en plein possession de ses moyens physiques et mentaux qui partait, ce n'était pas une disparition inquiétante. Juste un départ. Sherlock savait que, chez John, c'était devenu plus compliqué avec un seul salaire.

Mais il ignorait que ce seul salaire partait à ce point dans l'alcool. Au point que John n'avait plus rien à manger. Que sa maison était toujours vide, triste, noire, et le frigo entièrement vide, et l'estomac de John grondant.

Parce qu'Elizabeth Watson, née Horton, ne buvait pas seule. Sherlock ignorait pourquoi Harriet, la sœur aînée de John dont il n'avait jusque-là qu'une connaissance théorique — quand en cours de langue, ils apprenaient à se présenter, John avait évoqué un jour sa sœur, dans un français épouvantable qui avait donné envie à Sherlock de s'écorcher les tympans, lui qui parlait la langue de Molière couramment — avait décidé que la vodka bon marché était sa meilleure amie, mais le fait est qu'elle suivait sa mère avec passion.

En sortant du bar, elle titubait tellement que John devait la porter à moitié, tandis que sa mère était ressortie sur un brancard.

Sherlock n'avait pas tous les éléments : pourquoi le bar avait appelé John, plutôt qu'une ambulance directement ? Pourquoi sa mère avait dû repartir en ambulance, coma éthylique, bagarre, blessure, chute ?

Depuis combien de temps John devait assumer seul ce foyer en miettes ?

Combien de repas réussissait-il à faire chaque jour, alors que le seul revenu de la famille faisait boire jusqu'à l'oubli deux personnes ?

Est-ce que sa mère allait sortir de l'hôpital aujourd'hui ?

Sherlock avait vu l'ambulance, John et sa sœur bourrée monter dans le véhicule — il avait dû argumenter avec l'ambulancier pour ça, il était évident qu'il ne voulait pas de Harriet, mais que si John ne venait pas avec eux, il n'aurait pas les moyens d'aller à l'hosto, et il ne pouvait pas non plus laisser sa sœur rentrer seule, dans son état — puis il avait lui-même commandé un taxi pour rejoindre l'hôpital de Oxford et continuer son odieux travail d'espionnage.

Sherlock était un être humain pitoyable, assurément. Mais il avait poursuivi. Il n'avait pas poussé le vice à voler le dossier de la mère de John, admise aux urgences, mais il en avait vu assez.

Il avait vu John signer les papiers, faire valoir son statut de majeur pour être responsable de tout.

Il l'avait vu prendre des décisions, demander que sa sœur soit également prise en charge, qu'on lui perfuse de l'eau salée et de minéraux pour la réhydrater, au vu de son niveau d'alcoolémie.

Il l'avait vu s'occuper de sa mère, la faire hospitaliser, et s'occuper de tout, jusqu'au petit matin. Il avait ensuite pris un bus de nuit, qui l'avait ramené à deux kilomètres de chez lui, et il est rentré dormir. Et pourtant, à huit heures ce matin, l'air juste un peu déphasé, John était là en cours et menait sa vie comme si de rien n'était.

Sherlock ne s'était qu'un peu plus haï hier, alors qu'il rentrait dans la chaleur d'un taxi qui avait pris sa carte bleue sans discuter quand il lui avait demandé de « suivre ce bus ». Sherlock aurait voulu ramener John. Pas seulement à Forest Hill dans un taxi, mais le ramener chez lui, à Musgrave, dans sa chambre, sous ses couvertures. Pour John il aurait été capable d'allumer toutes les cheminées qui lui faisaient tant horreur. Pour le réchauffer. Lui permettre de se reposer sereinement. Mais faire ça, c'était avouer qu'il l'avait suivi et si Sherlock pouvait vivre avec sa haine de lui-même (c'était loin d'être la première fois), il ne pouvait envisager un monde où John Watson le haïssait. Alors il était égoïste, et profitait encore un peu de ce garçon qui voulait de manière improbable de sa présence.

Il aurait eu tant de choses à offrir à John en retour, mais si peu qu'il pouvait avouer sans reconnaître son odieuse filature. Alors il se promit de faire le peu qu'il pouvait : l'aider à réviser pour réussir sans trop d'effort, s'assurer que le frigo était rempli, que John puisse manger à sa faim et plus encore chez lui. Ça lui paraissait si faible. Depuis l'une de leurs conversations/disputes/Sherlock ne savait pas comment vraiment le définir, il avait plus ou moins compris que John n'avait pas autant d'argent que lui, voire en manquait un peu, et que ça le gênait. A la lumière des révélations de la nuit précédente, il allait désormais de soi que c'était pire encore. John était pauvre, et il venait de faire hospitaliser sa mère. Le NHS ne paierait pas tout. Et il doutait que John ait le premier sou en poche pour payer les compléments. Sherlock aurait eu les moyens. Sans aucun souci, même sur ses fonds personnels. Tous leurs portefeuilles d'actions familiaux était gérée par la même personne, aussi mortellement douée pour déjouer la bourse que poser des énigmes tordues à Sherlock. Ça avait ses avantages. Et ses inconvénients.

Mais Sherlock était, à sa grande frustration, encore mineur pour quelques semaines. Il ne pourrait pas agir seul et se répugnait à passer par son frère. Son père ? L'idée était intéressante. Il l'accrocha à un post-it mental, dans la pièce de John. Il aimait beaucoup la pièce de John dans son Palais Mental.

Au fur et à mesure de ses réflexions, il continuait de suivre son observation de John et ses camarades sur le terrain, et trouvait cela franchement barbant. Il ne pouvait cependant pas s'exonérer de cette surveillance : il était caché dans les vestiaires, et se glisserait hors des lieux par la porte de derrière quand ils rentreraient. Il devait faire attention à ne pas être vu.

Ce fut ainsi qu'il fut témoin d'une scène étrange, qui déclencha dans son estomac des réactions non moins étonnantes.

Sherlock profitait de sa surveillance de John pour s'intéresser à son entraîneur, Lestrade, celui qui l'avait balancé à la proviseure qu'il séchait les cours. Il ne le connaissait absolument pas, mais découvrit à sa grande stupeur que John semblait nettement plus familier avec lui que le reste de l'équipe, et ce quand personne ne les regardait. Sherlock était loin, l'angle était mauvais, la vitre du bâtiment sale, mais il aperçut clairement John, vacillant, le visage marqué par le chagrin. Et Lestrade l'écoutant, lui parlant, posant une main réconfortante sur son épaule. Le geste semblait anodin, et pourtant il déclencha des brûlures de rage dans l'estomac de Sherlock, tandis que son esprit se perdait en conjectures : amis ? Amants ? John était majeur, Lestrade devait avoir à peine vingt-cinq ans et ce n'était alors pas improbable. John avait relâché son masque devant lui, et Sherlock était jaloux.

Il savait que c'était partiellement irrationnel. Et stupide. Et il haïssait totalement cette partie de son être, qui semblait si faible face aux yeux bleus de John Watson. Il haïssait être faible. Il l'avait été trop longtemps, et ça ne se finissait jamais bien.

Il reprit pied dans la réalité quand il vit, à sa grande surprise, le coach Lestrade abandonner ses joueurs, et se diriger droit vers le bâtiment des vestiaires. Sherlock n'avait que quelques secondes pour se décider, dans un lieu dont il ne connaissait rien, sinon les plans de manière théorique. Il avait appris le détail de l'intégralité de son lycée, en y entrant. C'était très utile pour se trouver toujours au bon endroit pour déduire les gens.

Mais dans la réalité, il ignorait ce que venait faire Lestrade par ici : récupérer quelque chose dans son bureau, des uniformes supplémentaires, une bouteille d'eau oubliée, ranger quelque chose dans les vestiaires malodorants des garçons, prendre une douche, nettoyer Dieu savait quoi... les possibilités étaient multiples, et sans information sur ça, Sherlock ne pouvait pas imaginer une bonne cachette. Surtout que l'homme était flic, et, il ne l'oubliait pas, l'avait vu et dénoncé à la proviseure un peu plus tôt dans la journée.

Pris de panique, Sherlock se retrouva un instant plus tard dans l'endroit le moins bien caché de la planète : un placard rempli de matériel ménager. Si la situation n'avait pas été aussi tendue pour lui — il n'avait aucun moyen d'expliquer sa présence ici — il se serait flagellé pour son imbécilité.

Mais fort heureusement, Lestrade n'en avait rien à faire de lui. Il pénétra dans le bâtiment téléphone à l'oreille, marmonnant tout seul, et rentra dans son bureau, téléphonant toujours, ne prêtant aucune attention à son environnement, et ne refermant pas la porte, permettant à Sherlock d'entendre beaucoup de choses, ce qui donna à peu près cela :

— Allez, décroche, ste plaît, pour l'amour du Ciel...

Bruit de téléphone manipulé, pour rappeler encore une fois.

— Sérieux, décroche, je t'en demande pas t... Hé, Chéri !

[...]

— Oui, je sais, tu bosses, moi aussi figure-toi. Je n'en ai pas pour longtemps. Juste un service à te demander.

[...]

— Non je ne t'appelle pas que pour ça, mais quand j'appelle pour autre chose, tu râles aussi, tu te souviens ?

[...]

— Le sex phone est... peu importe. Je ne veux pas me disputer avec toi maintenant. S'il te plaît. Juste une minute. C'est à propos de John.

[...]

— Non, Myc' ! Non. Pas ça. C'est sa mère. Elle a été hospitalisée. Outre le coma éthylique, elle était blessée. John n'a pas les moyens de payer. Elle...

[...]

— C'est un gosse, Myc'. Tu veux vraiment gâcher sa vie avant même qu'elle ait commencé ? Je te rembourserai. Promis. Il fait du bien à ton frère, ce n'est pas ce que tu veux ? Il ne risque pas de continuer, s'il doit prendre un boulot supplémentaire pour payer des frais d'hospitalisation.

[...]

— Je ne sais pas moi ! Généreux mécène, opération pro bono, paye les chirurgiens et l'hosto directement, un truc comme ça !

[...]

— Merci.

La voix de Lestrade, à ce stade, était immensément soulagée.

— Merci, Myc', répéta-t-il. Je sais que je t'en demande beaucoup, mais c'est pas facile, ici. Ce serait plus simple si tu pouvais être là et...

[...]

— Oui. Je sais. Ton boulot. Je sais. Je ne veux pas t'entraver, tu le sais bien, Amour. Je t'aime. Tu le sais bien.

La voix de Lestrade descendit, tant en tonalité qu'en intensité. Sherlock rougit presque malgré lui. Espionner des discussions sirupeuses ne l'avait jamais dérangé, quand il déduisait des gens contre rémunération, mais quelque chose le gênait dans cette conversation, et il n'aurait pas su dire quoi.

— À Noël, tu m'as promis, hein ?

[...]

— Oui. Je peux patienter. Tu peux travailler 24h sur 24 tant que j'ai Noël. Je t'aime, Myc'. Tu me manques. Merci pour John.

Il y eut un grand bruit à l'entrée du bâtiment, et Lestrade raccrocha précipitamment après cela, se dépêchant de retourner voir quelle bêtise ses joueurs avaient réussi à commettre en seulement cinq minutes laissés seuls.

Sherlock en profita pour sortir de sa cachette de fortune, passer par l'arrière du bâtiment, et disparaître rapidement dans la forêt qui menait à Musgrave, des questions plein la tête : Lestrade était définitivement quelqu'un de louche, mais il fallait lui reconnaître qu'il avait obtenu le paiement des frais d'hospitalisation de la mère de John. Sherlock n'avait alors plus à s'en préoccuper, et pouvait s'épargner de devoir en parler à son père, et il raya son post-it mental.

Mais cela n'en faisait que davantage : qui était le Mike de Lestrade, suffisamment généreux pour payer une somme d'argent importante pour John ? Quelles étaient les relations de Lestrade et John ? John et ce fameux Mike ? Qui était le « frère » en question, à qui John faisait du bien ?

La jalousie n'en avait pas fini avec Sherlock.


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