Bonne lecture !


Vendredi 16 décembre

Pour la première fois depuis le début de l'année, John n'avait absolument pas hâte d'aller en cours de chimie. Au contraire, il traînait tellement les pieds que même Mike le remarqua, et le chambra gentiment à ce propos. Mike n'avait jamais fait le lien entre l'enthousiasme de John pour les cours et la présence de Sherlock Holmes, mais il savait que son ami aimait l'école depuis toujours, et qu'il était bon élève. Le voir renâcler à chacun des cours, alors même qu'il y brillait sans difficulté, surtout depuis quelques jours, avait quelque chose de surprenant.

Mais Mike n'avait pas l'esprit à analyser les comportements de son ami : il avait trouvé le courage miraculeux de demander à Molly Hooper de venir au bal avec lui, et deuxième miracle de la journée, elle avait dit oui ! Au déjeuner, leurs discussions tournaient exclusivement autour de cela, Peter, Joshua et Tarek félicitant bruyamment leur ami. Comme souvent, Favian avait fait l'impasse sur leur déjeuner entre mecs, et John aurait volontiers suivi le mouvement. Au moins ses amis avaient assez de grains à moudre pour ne pas le relancer sur le fait d'aller au bal avec Mary. John avait bien assez de choses à penser qu'à ce foutu bal, et d'y inviter une fille.

— Si seulement on pouvait avoir une météorite qui annulait les cours de l'après-midi, ça ce serait un vrai miracle, marmonna-t-il dans sa barbe, à l'intention de personne.

Personne ne lui répondit non plus, fort heureusement. Il aurait été bien en peine d'expliquer pourquoi il ne voulait pas aller en chimie. Pourquoi, pour la première fois de sa vie, il n'avait pas envie de voir Sherlock Holmes.

Pas parce qu'il n'avait pas envie de voir Sherlock, mais parce qu'il était terrifié par les messages qu'il avait reçus, la veille, et dans la nuit. Si, en cet instant très précis, on avait demandé à John son avis sur les nouvelles technologies et la facilité de la communication en 2022, il se serait lancé dans un pamphlet vindicatif visant à restaurer les pigeons voyageurs, ou à l'extrême limite les lettres cachetées à la cire, mais rien de plus moderne.

Et tout ça, c'était la faute de Sherlock. Premier texto, la veille au soir, adressé à John, lui demandant :

Tu veux venir travailler à la maison, aujourd'hui ? (Après le rugby, je sais)

Le cœur de John avait bondi si haut qu'il avait eu mal à la poitrine. Ce texto voulait dire que non seulement Sherlock ne lui en voulait pas pour l'avoir planté sans explication la dernière fois, mais semblait réellement apprécier sa présence, et était suffisamment attentif à son emploi du temps pour avoir enfin compris qu'il allait au rugby tous les soirs après les cours et qu'il était donc disponible plus tard que Sherlock. John voulait tellement répondre oui. Bizarrement, le manoir froid et sombre lui donnait une impression de sécurité, et d'apaisement, entièrement due à la présence de Sherlock. Et John avait bien besoin de ça.

Sauf qu'il y avait quelque chose d'autre dont il avait désespéramment besoin : de sommeil. Il n'avait rien dormi mercredi soir, ou presque, avait passé sa journée de jeudi comme un zombie. Il devait retourner à l'hôpital, et les horaires de bus étaient épouvantablement longs et peu compatibles avec ses horaires de cours.

Et puis de toute manière, il avait vu le SMS de Sherlock beaucoup trop tard pour qu'il soit décent de se pointer à Musgrave.

Il avait donc répondu, à son grand regret :

Pas ce soir. Mal dormi récemment, j'ai besoin de récupérer et dormir un peu. Désolé. Une prochaine fois. Et sinon on se voit samedi, hein ? :)

Il était allé se coucher à ce moment-là. C'était au réveil, ce matin, que tout était parti en vrille.

Oui pour samedi. Tu aurais pu dormir à Musgrave. Dans ma chambre ou dans une chambre d'amis, si tu avais besoin.

L'esprit de John avait lu ça dès le matin, en ouvrant les yeux, comme tout adolescent accro à son téléphone qui l'attrapait et l'allumait dès le matin pour savoir ce qu'il avait raté dans la nuit. Son cerveau encore embrumé par la nuit, et son corps fatigué par l'inquiétude pour sa mère et Harriet n'avaient pas percuté immédiatement.

Ensuite, il avait bée d'ébahissement pendant trois minutes, le cerveau totalement éteint, avant qu'il ne parvienne à redémarrer en mode sans échec et agir en pilote automatique.

John n'avait pas répondu. Il restait focalisé sur ces quelques mots, sans savoir comment les interpréter. C'était Sherlock putain de génie Holmes, dont on parlait. Sherlock n'était pas intéressé par les gens. Pas par les garçons. Pas par John. Sa proposition était probablement juste logique et sensée et rationnelle et tout ce qu'était Sherlock. Mais John ne pouvait pas s'empêcher d'y voir un double sens. Sherlock lui proposait de rester dormir. DANS. SA. CHAMBRE. Bon, ensuite, il proposait une chambre d'amis. Mais d'abord, il évoquait sa chambre. Et, d'accord, sa chambre était si immense qu'on aurait pu y caser un autre lit deux places sans difficulté (s'il y avait eu un centimètre de libre sur le sol, du moins), mais tout de même.

Si une fille avait envoyé un SMS à John en lui proposant son lit, ça n'aurait pas été pour jouer au scrabble, il le savait. Ils avaient dix-sept ans, et c'était leurs préoccupations principales, généralement, de se draguer, se chauffer, et plus si affinités.

Sauf que Sherlock ne draguait pas, ne chauffait pas, et pour ce que John en savait, il ne « plus si affinitait » pas non plus. Sa proposition pouvait être très bien parfaitement innocente.

Mais Sherlock n'était pas innocent non plus. Il déduisait tout le monde, il en avait fait son fonds de commerce. Tout le lycée le savait, même si tout le monde feignait de ne pas le savoir, parce qu'il n'était pas toujours de bon ton de payer Sherlock Holmes pour espionner sa copine. Il était parfaitement au courant de l'occupation principale des ados du lycée, et savait en théorie reconnaître le flirt sans difficulté.

John, notamment, était convaincu depuis toujours que Sherlock savait pour son béguin pour lui depuis toujours, mais avait simplement la délicatesse de ne rien lui dire pour ne pas gâcher leur binôme de chimie, ou leur presque-amitié vieille de plus de dix ans. Sherlock ne pouvait pas être SI aveugle aux sentiments de John, et c'était pourquoi il voulait profiter du bal pour se prendre un râteau officiel et passer à autre chose.

Mais quelqu'un de CONSCIENT des sentiments de John lui proposerait-il son lit si négligemment ?

John ne pouvait pas imaginer Sherlock être si cruel.

Et ça n'avait même pas été le pire message de Sherlock au réveil. Mais l'autre, il ne l'avait pas envoyé à John. Il l'avait envoyé à Inconnu et ça n'aidait en rien. Ça avait été anodin, au départ :

Je peux te poser une question ?

Bien sûr.

Ça risque d'être personnel mais j'apprécierai une réponse honnête.

Si je ne veux pas répondre, je te le dirai tout simplement.

Ça a l'air important, non ? D'habitude tu parles jamais de trucs perso, et tu prends encore moins de gants pour me demander des trucs.

C'est un reproche ?

Non. Une constatation. C'est quoi ta question, alors ?

John était allé se coucher à ce moment-là, et il avait vu la réponse que le lendemain. Et il ne put que s'étouffer avec sa propre salive tant il oublia de respirer devant les mots de Sherlock.

Comment gères-tu le désir physique ? A fortiori avec quelqu'un dont tu ignores si son orientation sexuelle correspond à la tienne ?

Il s'était écoulé quelques heures, puis Sherlock avait rajouté :

Je parle de moi-même, au cas où tu croirais la question théorique. Ainsi, j'ai besoin de réponses tangibles, parce que je ne parviens pas à gérer mes réactions physiques, et il m'est très perturbant de ne pas avoir de contrôle sur mon corps. Il semblerait que tous les adolescents connaissent une phase similaire, et je ne suis pas vraiment en mesure de pouvoir en discuter avec quelqu'un qui pourrait m'éclairer.

John avait lu les deux messages en même temps, mais il pouvait dire au laps de temps écoulé entre les deux SMS que Sherlock avait dû réfléchir beaucoup et relire son message pour se sentir obligé d'envoyer le deuxième pour préciser.

John était passé par plusieurs étapes : colère, jalousie, frustration. Il voulait savoir qui était la personne dont Sherlock parlait. S'il lisait convenablement entre les lignes, Sherlock parlait d'un autre garçon. Sinon, il n'y aurait pas eu le problème de l'orientation sexuelle. John ne se considérait pas comme gay, mais il s'était suffisamment posé des questions, quand il avait réalisé ses sentiments grandissants pour Sherlock, et s'était donc renseigné. On trouvait tout sur internet, aujourd'hui. Il avait découvert donc à quel point leur monde était hétéronormé, ce à quoi il n'avait jamais réfléchi avant. Aucun humain hétérosexuel n'avait besoin de faire son coming out. C'était présupposé par défaut. Donc quand un mec avait des sentiments pour une fille, il ne se demandait pas si elle était lesbienne et présupposait qu'elle était hétéro. Ce genre de questionnements existentiels étaient l'apanage des garçons qui aimaient les garçons, et des filles qui aimaient les filles et de tous les autres, ceux qui ne rentraient pas dans les petites cases prédéfinies de la société.

Donc un garçon.

Alors était venu l'espoir : Sherlock parlait à Inconnu. Sherlock ignorait que Inconnu était John.

De fait, est-ce qu'il aurait pu parler de John ?

Il avait balayé la possibilité le plus vite possible. Il se refusait d'avoir ce vain espoir. C'était impossible.

Mais Sherlock lui proposait son lit dans le même temps, et le cerveau de John faisait totalement grève pour lui fournir une explication rationnelle.

Il s'était senti obligé de répondre à ce message-là, en tant que Inconnu, pour éviter que Sherlock fasse un lien entre John ne répondant pas et Inconnu ne répondant pas. Il n'avait pas refusé la conversation, mais il avait essayé de botter en touche, se cachant derrière des :

C'est différent pour chacun. Ça dépend aussi de la personne concernée en face. Et des sentiments. Le désir physique, c'est seulement une partie.

Sherlock, qui manifestement se moquait éperdument d'envoyer des sms en classe, avait répondu rapidement.

Mais le désir sexuel est le même pour tous les êtres humains biologiquement. Comment gères-tu le tien ?

Heureusement, John n'était pas en présence de ses amis à ce moment, sinon Joshua et Peter se seraient moqué de ses brusques sueurs froides.

Ils avaient maladroitement dialogué ainsi dans la journée, Sherlock de plus en plus pressant et précis et John gêné et fuyant, et désormais il n'avait pas d'autres choix que de le retrouver en chimie et il trainait des pieds.


— Bonjour, John. Tu as en effet une mine épouvantable comme si tu avais mal dormi récemment. J'espère que ton repos la veille a été profitable à réduire ton déficit de sommeil.

John ne parvint même pas à formuler une réponse cohérente à la salutation de Sherlock, quand il arriva en classe. C'était lui ou il y avait un sous-entendu là-dedans ? Il se faisait complètement des films ou non ?

Ses nerfs déjà mis à rude épreuve se rappelèrent que le lendemain, ils avaient prévu de passer la journée ensemble, et il n'était soudain plus très sûr d'y survivre.

Sherlock ne sembla pas s'apercevoir du trouble de John, ou bien il fit semblant de rien, ce qui revenait au même. John parvint à aligner plus de deux mots à la suite, et des mots cohérents, pour cesser de passer pour un parfait idiot.

Au début, Sherlock fut celui qui alimenta la conversation, une grande première dans l'histoire de leur relation, puis John revint au niveau, et ils retrouvèrent leur rythme et leur efficacité habituelle, celle où ils ne faisaient rien exploser ou ne mélangeaient pas n'importe quels réactifs entre eux.

Mais John ne pouvait pas s'empêcher de regarder Sherlock, dès que celui-ci détournait les yeux, pour se concentrer sur leur expérience, ou sur le compte rendu qu'il rédigeait toujours deux fois plus vite et plus exhaustif que celui de John, tout en faisant semblant de lui laisser une chance qu'ils remettent au prof celui écrit par John.

Il avait passé une grande partie de sa vie à regarder Sherlock. De leur enfance, où ils ne parlaient pas vraiment et où John se contentait d'être fasciné par cet énergumène à aujourd'hui, il n'avait jamais cessé de le regarder. Il l'avait vu grandir, beaucoup plus que lui, et beaucoup plus mince aussi, presque maigre. Il avait vu ses boucles folles de l'enfance qui avaient leur vie propre sur le haut de son crâne s'assagir, se dessiner sur sa nuque, se discipliner sagement. Il avait vu sa pomme d'Adam sortir, son visage s'affiner, ses pommettes se dessiner. Il l'avait vu de mieux en mieux porter l'uniforme obligatoire en Angleterre, parce que personne ne portait le costume comme le faisait Sherlock. Ça avait pour but de les uniformiser — c'était dans le nom — et pourtant Sherlock le portait différemment, subtilement, et tellement mieux. Il l'avait même vu — ou plus exactement entendu — muer.

Il n'était jamais surpris du spectacle de Sherlock, il le connaissait par cœur. Il savait même quand il était malade. Ce n'était pas pour Sherlock que John avait décidé de devenir médecin, mais il avait joué un grand rôle dans ce choix, par deux fois :

La première, ils avaient huit ans, et jouaient un été à Musgrave, et Sherlock grimpait aux arbres. John l'imitait, mais il était un peu moins doué, bien qu'aussi peu peureux que son ami qui semblait ignorer le mot danger. Ils avaient eu leur lot de bêtises et d'écorchures, mais une fois, cela avait été plus grave que les autres. Sherlock saignait beaucoup, à la jambe, et John avait eu très peur. Ils étaient rentrés au Manoir en boitillant, et quelqu'un (John ignorait qui c'était : le week-end, les parents Holmes étaient là, mais la semaine, il y avait quelqu'un d'autre, qui changeaient tous les ans. John ignorait jusqu'au nom de ces inconnues qui avaient défilé dans leur existence) avait couru vers eux avec une trousse à pharmacie.

Et puis, quelqu'un avait crié dans la maison, un cri beaucoup plus angoissant et dangereux que les écorchures (certes très impressionnantes, mais des écorchures superficielles) de Sherlock, et la femme était repartie d'où elle était venue, laissant les deux garçons seuls. John avait fait asseoir Sherlock dans le jardin, et avec la trousse à pharmacie, il avait nettoyé les plaies, mis de l'antiseptique, et fait des pansements à base de compresses et de gaze. C'était la première fois qu'il soignait quelqu'un, et il s'était dit qu'il voulait faire ça toute sa vie. Parce qu'à la fin, Sherlock avait dit « merci » et l'avait serré dans ses bras.

La deuxième fois avait été moins mignonne, et sans doute plus grave. Ils avaient quatorze ou quinze ans, et ils n'étaient plus amis, plus vraiment comme avant. Ils se voyaient au collège, échangeaient vaguement des salutations. Sherlock était replié sur lui-même, et presque muet des jours durant. John n'avait cependant pas perdu l'habitude de le regarder, et il l'avait vu tomber malade, lentement. Il était de plus en plus pâle, de plus en plus maigre. Les veines ressortaient sur ses bras, sur ses mains, sur ses jambes aussi. Ses yeux, si brillants et bleus, se cernèrent, et se mouchetèrent régulièrement de sang, tandis qu'il paraissait totalement vide et dénué d'âme.

John avait l'impression de le regarder sombrer de loin, dans une maladie dont il ignorait tout, et s'était promis de devenir médecin pour guérir Sherlock. Il était jeune, naïf aussi. Sa famille n'avait pas encore tout à fait volé en éclats. Il savait qu'il ne pouvait rien faire pour Sherlock. Il ne se voyait pas frapper à la porte de chez ses parents pour les prévenir qu'il matait leur fils si souvent qu'il le voyait être un peu trop malade, et avertir les profs ou l'infirmière du lycée n'avait eu aucun effet.

Et quand Sherlock avait paru dans le pire état du monde, il avait disparu pendant plusieurs semaines. Ça lui arrivait de sécher pendant des jours, puis de revenir, dans un état acceptable qui se dégradait de nouveau, mais jamais aussi longtemps. À son retour, Sherlock allait bien, et n'avait plus jamais cessé de l'être.

John n'était pas idiot : il savait que Sherlock avait connu un truc grave, peut-être même un cancer ou un truc de ce genre, mais il n'avait jamais posé la question, ne s'en sentant pas légitime.

La seule chose qui lui restait, c'était sa conviction de faire médecine. Et c'était à Sherlock qu'il la devait.

John continuait de regarder Sherlock, et malgré lui, il ne pouvait pas s'arrêter de penser au message qu'il avait reçu en tant que Inconnu et au fait que Sherlock se débattait avec un désir d'ordre sexuel. Il n'arrivait pas vraiment à se représenter les choses, mais son cerveau essayait quand même... et générait des images assez difficiles à gérer. Parce qu'il se sentait un peu excité, et que c'était incroyablement gênant d'être en cours et de se sentir à l'étroit dans ses sous-vêtements, assis à côté du plus bel homme du monde (du point de vue parfaitement objectif de John) et aussi du plus intelligent (du point de vue tout aussi objectif de Sherlock, qui le clamait régulièrement haut et fort).

Et John ne parvenait pas à savoir si Sherlock était parfaitement inconscient de l'effet qu'il lui faisait, puisqu'il continuait de travailler sur leur expérience de chimie, mais qu'il le regardait quand même à intervalles réguliers. Et même s'il n'avait pas de miroir, John savait que ses joues étaient écarlates et ses oreilles en train de chauffer.

— Tu viens travailler à la maison, ce soir ? interrogea soudain Sherlock.

— Je vais au rugby, répondit John.

Sherlock roula des yeux, dans un mouvement très particulier que John l'avait vu perfectionner au fil des années. Ce n'était pas juste lever les yeux au ciel (même si ça aussi, il savait faire), c'était vraiment un tour complet de ses orbites avec ses yeux, mouvement maîtrisé et qui exprimait avec une incroyable justesse toute la supériorité que Sherlock ressentait pour son interlocuteur.

— Je sais, John, répliqua-t-il avec une moue insolente. J'avais fini par remarquer ce désagrément régulier quotidien. Je voulais dire après. Comme les autres fois.

— Ce n'est qu'un désagrément que pour toi. Moi j'aime bien.

— Si tu le dis. Et donc, tu viens ?

John hésita. Il était fatigué. Il aurait voulu repasser à l'hôpital de Oxford, parce qu'il avait reçu un appel sur son portable du médecin qui suivait sa mère, et qui lui avait laissé un message (John n'avait pas pu décrocher, il était en cours) pour lui dire que tout était réglé pour les frais d'hospitalisation, pour une raison obscure que John n'avait pas comprise et qu'il aurait voulu éclaircir. Mais il voulait aussi dormir, et comme demain ils devaient aller à Oxford pour faire les courses avec Sherlock, il aurait été plus logique qu'il en profite pour passer à l'hôpital. Ça lui éviterait le trajet en bus deux jours d'affilée. Harriet était logiquement passée le matin même à l'hôpital pour prendre des nouvelles. Et John était fatigué. Stressé. Angoissé. Il avait besoin de repos.

Mais chez lui, ce serait vide et noir. Il serait seul, le frigo serait vide, la maison serait froide. Il avait plus ou moins grandi ainsi, mais à l'approche de Noël, il trouvait toujours cela plus déprimant encore, surtout quand il avait des souvenirs d'enfance de maison décorée et joyeuse, illuminée de guirlandes et fleurant bon les biscuits sablés, les agrumes et la cannelle.

Musgrave n'était pas franchement plus réjouissant, mais la chambre de Sherlock était un cocon rassurant, chaleureux, lumineux pour John. Il s'y sentait bien.

Et il ne pouvait pas négliger l'apport essentiel des révisions avec Sherlock : en une heure avec lui, il bossait plus qu'en trois heures tout seul. Et il avait les examens blancs, la semaine prochaine. Il avait besoin de bonnes notes, et aussi de temps libre pour aller voir sa mère et s'occuper d'elle sans empiéter sur son temps de travail. Il avait expliqué la situation à Greg, et lui avais promis de faire son maximum pour ne pas abandonner le rugby, mais il craignait que cela devienne compliqué avec le temps.

John était fatigué. Mais John était faible, et les yeux de Sherlock brillaient d'une flamme jamais vue jusqu'alors.

Alors il répondit :

— D'accord.


L'entraînement de rugby avait été normal, même si Greg semblait le regarder un peu trop d'une manière que John ne savait pas vraiment interpréter.

Il était rentré chez lui, avait posé ses affaires de sport, les cours inutiles pour ses révisions, avait troqué son uniforme contre ses vêtements de ville habituels, et avec une pointe de culpabilité, avait fourré dans son sac avant de repartir pour Musgrave un boxer et un T-shirt propre, et une brosse à dents.

Il ne voulait pas consciemment rester dormir chez Sherlock. Pas vraiment. Pas totalement. Mais... la proposition existait. Plus ou moins. Dans un SMS oublié auquel il n'avait pas vraiment répondu. Ils devaient se revoir le lendemain. Autant enchaîner, non ? C'était rationnel et logique, des choses auxquelles Sherlock serait sensible, normalement. C'était une idée comme une autre. Une expérience intéressante. Et même si John finissait dans une chambre d'ami, ça lui permettrait au moins d'ouvrir d'autres portes au Manoir que les trois ou quatre qu'il connaissait déjà.

Sherlock l'accueillit avec un grand sourire, et ils reprirent rapidement leurs habitudes, avec une facilité déconcertante pour un événement qui n'existait depuis qu'une dizaine de jours.


Ils dînèrent ensemble, John dévorant, Sherlock picorant, puis retournèrent dans la chambre de Sherlock. Ils en avaient fini avec les maths, la chimie, l'anglais ou la physique, et bavardaient comme souvent, c'est à dire que Sherlock parlait à grands renforts de phrases grandiloquentes et John écoutait avec fascination les connaissances que son ami dispensait.

A un instant de pause, comme ils en avaient parfois et qui n'étaient bizarrement ni gênant ou désagréables, John en profita pour poser une question qui le taraudait.

— Sherlock ?

— Mmh ?

— Le violon là. Il est à toi ? Tu en joues ?

John savait que sa question était stupide et que Sherlock allait le lui faire remarquer. John avait remarqué l'instrument dans la chambre de son ami depuis le premier jour, s'étonnant même du manque de considération dont il semblait faire l'objet. Il l'avait ensuite revu à chacune de ses visites, à des endroits différents et improbables dans la pièce ce qui excluait toute possibilité qu'il ne s'agisse que d'une décoration ou d'un souvenir quelconque sans que Sherlock ne sache en jouer.

De plus, John avait partagé la même classe que Sherlock durant toute l'école primaire et un certain nombre au collège (ce n'était que depuis le lycée qu'ils se voyaient si peu, à cause de leurs options et du fait que Sherlock ne suivait que des cours avancés) et il savait qu'il était mélomane. En tout cas plus que John, ce qui n'était pas compliqué parce qu'on l'avait déjà traité de catastrophe rythmique ambulante. John chantait faux, John ne chantait pas en rythme, John n'entendait que mal la musique, John ne reconnaissait pas un mi d'un la s'il l'avait fallu. John était incapable d'identifier un instrument dans un morceau, à peine de dire s'il s'agissait d'un instrument à corde, ou à vent ou encore à percussion.

Mais Sherlock, lui, était très doué, d'après les rumeurs.

— Oui John, répondit-il avec ce petit air excédé qu'il réservait comme prévu aux questions jugées stupides. C'est ma chambre et c'est mon violon. Et comme les partitions pouvaient te donner un indice, oui je sais jouer.

Ce fut tout et John soupira à son tour. Il trouvait parfois le trait de caractère très premier degré de Sherlock aussi exaspérant que charmant. N'importe qui aurait compris que John posait une question plutôt rhétorique, qui n'avait que pour but d'ouvrir sur une proposition de démonstration. Sherlock, lui, répondait uniquement à la question posée avec rigueur.

— Je sais, Sherlock, reprit John après un instant. C'était une manière d'amorcer la conversation pour t'entendre jouer.

— Ce n'est pas ce que tu as demandé, répondit Sherlock en fronçant les sourcils.

— C'était sous-entendu. Relativement évident.

Il eut l'air blessé et John s'empressa d'ajouter.

— Je sais que ça l'est pas toujours pour toi, je suis désolé. Je ne voulais pas te blesser ou quoi. J'aurais dû être plus frontal, mais comme ça, ça t'apprend. Le message sous-entendu, c'est que je voudrais t'entendre jouer. Tu pourrais ?

Sherlock était assis à son bureau (un fait suffisamment rare pour être relevé) et John par terre, au pied du lit, parce qu'il aimait bien cet espace et la lumière qu'il y recevait, du moins quand il ne faisait pas nuit noire au dehors comme présentement. Le jeune génie eut l'air assez ahuri.

— Je n'ai jamais joué devant personne d'autre que mes professeurs, avoua-t-il.

— Tu n'es pas obligé, battit en retraite John.

— Je peux essayer. Mais j'ai besoin de mes partitions. Je ne connais pas par cœur... enfin je veux dire pas tout... je crains de faire une... Enfin...

Il bafouillait, rougissant, adorable, se levant en s'agitant nerveusement, frottant ses mains l'une contre l'autre. Le cœur de John sautilla sur place, bien trop séduit par le spectacle et dans l'expectative du suivant.

John, machinalement, ramassa la première partition qu'il trouva au sol (il ignorait même si elle était complète) et la tendit à son ami, qui l'accepta sans même la lire. Sherlock partit chercher le violon posé en équilibre instable sur une bibliothèque du fond de la chambre, et ramena dans son sillage un trépied sur lequel il posa sa partition, et arma son violon à l'épaule.

Ainsi debout en plus milieu de sa chambre, les yeux clos, la peau pâle, dans la lumière douce des lampes qu'ils avaient allumés — il semblait l'un et l'autre détester le fort plafonnier et sa lumière blanche et s'éclairaient aux lampes de chevet et de bureau aux ampoules LED jaunes — face à John toujours assis par terre, il dominait déjà son public qui avait le souffle coupé avant même que cela commence.

— Strauss, sonate en mi bémol, n°18, annonça Sherlock les yeux clos.

John ne répondit rien. Il ne s'y sentait pas légitime. Sherlock ne l'attendit pas, et posa l'archet sur les cordes et les fit vibrer.

Ce ne fut pas parfait. John n'entendit pas réellement de fausses notes, mais il détecta quelques accrocs, et le visage de Sherlock était incroyablement expressif quand il jouait, permettant d'identifier toutes les erreurs qui le séparaient de la perfection.

Pourtant, le morceau laissa John pantelant, les yeux brillants et le cœur en vrac, dans ses oreilles résonnant encore la douce mélodie des cordes.

— Waoh, commenta-y-il, incapable de trouver un autre mot. Tu sais jouer autre chose ?

Sherlock avait redescendu son bras qui tenait l'archet, et John pouvait prédire son prochain mouvement, à savoir lever les yeux au ciel. Il l'anticipa aussitôt.

— Pardon. Évidemment que tu sais jouer autre chose. Je reformule. Tu peux me jouer autre chose ?

— Tu as vraiment aimé ? J'ai fait des erreurs et j...

— Sherlock, le coupa John. Pour moi c'était parfait. Tu joues extrêmement bien et je veux encore t'entendre. Tu peux me jouer autre chose s'il te plaît ?

— Il y a un auteur que tu aimerais ? Un morceau ?

John secoua la tête, un peu gêné de sa méconnaissance.

— Je ne connais aucun auteur de classique. Ni de trucs récents d'ailleurs, qui se joueraient au violon. Je crois que mes connaissances en musique classique s'arrêtent à la Lettre à Élise au piano, à peu près. Et dans les gares, sur les pianos en libre-service, souvent ils jouent le générique de Pirate de Caraïbes ou de Game of thrones, alors bon... je suis limité.

Sherlock fronça les sourcils.

— Les pianos dans les gares ? De quoi tu parles ?

— Bah tu sais. Dans les gares. Y'a souvent des pianos. Les gens peuvent jouer librement pour passer le temps et divertir les voisins. Tu savais pas ? Y'en a à St Pancras, rajouta-t-il face à l'air ahuri de Sherlock.

— Non. Comment tu sais ça ? Il n'y en a pas dans la gare de Oxford, releva Sherlock.

John haussa les épaules. Il n'avait jamais vraiment mis les pieds à Londres plus que ça. A dix-huit ans, il ignorait s'il devait en avoir honte ou pas, mais il n'avait presque jamais quitté son petit village de Forest Hill. Au mieux il allait à Oxford, la grande ville du coin, par le bus, mais c'était tout. Le reste du monde lui était inconnu. Il avait passé des tests écrits et physiques pour l'armée sur la capitale, mais ça avait été un aller-retour rapide dans la journée, laquelle avait été bien occupée sur la base militaire et n'avait pas prêté au tourisme. John ne connaissait de la vraie vie et du reste de la planète que les bouquins, les séries et les films, ce qui n'en faisaient pas une source documentaire de premier choix.

— Tiktok, répondit-il avec un mouvement de détachement contrôlé. Il y a plein de vidéos de ce genre. Pas qu'en Angleterre, d'ailleurs.

Le nom du réseau social avait fait froncer le nez à Sherlock. Clairement, il méprisait cela comme il méprisait le reste en tant que snob aristocratique trop intelligent pour ça, mais il avait aussi conscience qu'en sa qualité de futur détective, il serait potentiellement obligé d'être au courant de ces tendances ou autres fonctionnalités pour être efficaces. Il refusait de ne pas savoir quelque chose qui pouvait être utile et en même temps, répugnait ce genre de choses.

— Oh ça va hein, me juge pas, grommela John. Y'a des trucs rigolos et mignons quoi. T'en fais pas, je poste rien moi hein. Je suis pas fou. Même sur Facebook j'ai même pas de photos de moi. J'sais pas trop pourquoi. J'préfère garder mon image pour moi.

— Mais tu postes sur Facebook, releva Sherlock. Des textes qui sont plus longs et travaillés que des articles de presse.

— Oui mais... comment tu peux le savoir ? On n'est pas amis. Sur Facebook je veux dire. Et puis c'est pas des photos ou des trucs inutiles. C'est juste que j'aime bien écrire.

John ignorait si ses écrits avaient du sens, de l'importance ou si quelqu'un les lisait vraiment, il se plaisait juste à partager des réflexions ou descriptions recherchées sur des sujets variés. Il se servait un peu de son profil comme d'un journal intime pour ses réflexions personnelles, mais personne n'y réagissait vraiment. Jusqu'à Sherlock, il n'était même pas certain que quiconque les ait tous lu, mais ça aurait été bien le genre de Sherlock, pour l'exhaustivité des faits, de lire l'intégralité des posts de John.

— C'est mieux écrit que la presse actuelle, maintint Sherlock. Les tabloïds sont une honte actuelle.

— Merci pour le compliment, rosit John. Mais ça ne répond pas à la question. Comment les as-tu lus ? Mon profil n'est pas public. Et tu ne m'as pas envoyé de demandes d'amis.

Sur le réseau social, John était ami avec énormément de gens, entre sa famille, ses amis, l'équipe de rugby, tous les gens du lycée qu'il connaissait de près ou de loin et ses simples connaissances. Mais s'il avait vu passer une demande « Sherlock Holmes » il s'en souviendrait.

Sherlock haussa les épaules à son tour.

— Je ne risque pas de te demander en amis, je n'ai pas de compte. Mais le niveau de protection de vos comptes contre le piratage sont risibles. Tu voulais un autre morceau non ? Je crains de ne pas te connaître Pirates des trucs ou Games of je sais pas quoi, mais j'ai quelques options en réserve.

John hésita un long moment sur la réponse à donner, tant il y avait des choses improbables dans cette phrase. Il ignorait s'il devait se sentir offusqué que Sherlock ait piraté son compte (ou celui d'un de ses amis, pour ce qu'il en savait) ou flatté qu'il l'ait fait pour lire ce qu'il publiait. Surpris que Sherlock n'ait pas de compte sur les réseaux social, ne serait-ce que pour espionner ou déduire des gens, ou les utiliser pour son activité « professionnelle » en dilettante qu'il menait au lycée. Ou encore abasourdi qu'il ne connaisse pas Pirates des Caraïbes (bon, à la limite, soit, ça commençait à dater un peu, c'était moins leur génération que des gens de vingt-cinq ou trente ans, mais bon, c'était quand même culte, non ?) ou Game of thrones. Ça avait quand même eu un retentissement énorme !

Finalement, il préféra la dernière option.

— Je te fais confiance. Joue ce que tu veux. J'y connais rien, de toute manière, je trouve juste ça très beau, quand tu joues.

Sherlock eut une expression indéchiffrable, et c'était difficile à dire dans la luminosité de la pièce, mais John sembla le voir rougir, surtout au niveau des oreilles, et alors il rougit à son tour, et fit de son mieux pour contrôler toutes les réactions de son corps, y compris les moins avouables.

— Ok, marmonna Sherlock en armant de nouveau son violon.

Il recommença à jouer, et John se laissa de nouveau bercer par les sons enchanteurs.


— John, tu dors à moitié.

Un chuchotis, si près de son oreille.

— Nnnn,j'dorsp', répondit John avec toute la conviction du monde, papillonnant brusquement des yeux.

La chambre était encore plus sombre qu'un instant auparavant, lui semblait-il, avec seulement une lampe de chevet, derrière lui, encore éclairée. Sa montre, cependant, lui apprit qu'il s'était écoulé presque trois quarts d'heures.

Accroupi devant lui, une main sur son épaule pour le secouer doucement, Sherlock le contemplait de ses grands yeux, presque louchant pour le voir de si près. John, bien que mal réveillé, se demanda si c'était parfaitement fortuit que Sherlock ne l'avait pas lâché.

— John, tu dormais, murmura Sherlock. Tu ne devrais pas rentrer. Tu peux dormir ici, ce serait mieux. On partira plus tôt, demain, comme ça. Tu peux envoyer un message à tes parents ? Ça ne posera pas de problème ?

Son corps était endolori de la position inconfortable dans laquelle il s'était assoupi, assis par terre, mais son esprit était nettement plus réveillé, et hurlait mentalement un énorme OUI ACCEPTE DE PASSER LA NUIT DANS LE LIT DE SHERLOCK, IMBÉCILE. Ce n'était pas comme si ça inquiéterait quiconque. Sa mère était toujours hospitalisée. Harriet était Dieu savait où.

— Ça posera pas de problème, affirma-t-il. Mais toi ? Ça te dérange pas ?

John Watson était poli, quitte à se tirer une balle dans le pied et se faire hurler dessus par son propre cerveau frustré.

— Non, répliqua Sherlock. Absolument pas.

Il se releva brusquement, lâchant enfin John, qui ressentit une soudaine sensation de froid là où la main de Sherlock ne le touchait plus. Le génie s'éloigna, fouilla dans une commode, et en retira des vêtements, qu'il revint tendre à John.

— Tiens. C'est à moi, mais c'est large. Ça devrait t'aller. Ce sera plus confortable pour dormir que ton jean.

John agréa sans mot dire, craignant que sa voix ne le trahisse. En cet instant très précis, il bénissait justement son jean en denim épais, qui cachait très bien la réaction disproportionnée que son corps avait eu à l'idée qu'il allait porter les vêtements de Sherlock. Le génie ne pouvait pas deviner que John avait quelques affaires dans son sac de cours, et John entendait qu'il en soit pour toujours ainsi, et qu'il ne déduise pas que John avait prévu de rester.

— Je te laisse te changer... Je vais te sortir quelques affaires dans la salle de bains, si tu veux.

John hocha la tête derechef, et Sherlock fila si vite qu'on aurait dit qu'il avait le diable à ses trousses. John réagit prestement, bondissant sur ses pieds pour se déshabiller et mettre les vêtements de Sherlock avant qu'il ne revienne. Il ne comptait pas enlever son caleçon, mais bizarrement, il ne voulait pas se retrouver soudain torse nu devant Sherlock. C'était absurde, il le savait. Il se déshabillait sans aucune difficulté dans les vestiaires de rugby, prenait ses douches avec ses coéquipiers. Et, considérant ce qu'il fantasmait de faire avec Sherlock, être torse nu était une première étape utile.

Mais être surpris, non. Il préférait se changer rapidement. Le T-shirt était un peu trop serré sur ses épaules — Sherlock était vraiment plus fin que lui, et de loin — mais l'espèce de jogging était suffisamment large et très long pour les courtes jambes de John. Il était en train de retrousser les jambes en se faisant la réflexion que Sherlock avait parlé de la salle de bains, mais pas d'une quelconque chambre d'ami quand son ami revint dans la pièce.

— Je t'ai sorti une serviette, et des trucs de bain... Enfin, tu verras. Si tu veux. La salle de bains est la deuxième porte à droite, annonça Sherlock.

John hocha la tête. Son ami n'avait toujours rien dit sur un éventuel autre lit qui aurait été fait à son attention. Pour autant, il pouvait tout aussi bien gonfler un matelas au sol dans sa chambre, mais l'option paraissait absurde, considérant qu'il aurait d'abord fallu ranger ladite chambre, ce qui n'était assurément pas le point fort de Sherlock.

— Ok, m'ci, baragouina John en s'enfuyant en direction de la salle de bains indiquée.

D'autres pensées parasites ne cessaient de poper dans son esprit, comme le fait qu'il n'avait sorti sa brosse à dents de son sac à dos et qu'il ne pouvait pas faire demi-tour, et il avait sans doute mauvaise haleine, et qu'il espérait qu'il dégoterait du dentifrice pour se brosser les dents avec un doigt, à la dure, histoire d'arranger un peu les choses.

Il fut rassuré en pénétrant dans la pièce carrelée, dont il ignorait l'existence jusque-là. Sherlock avait sorti une serviette de bain immense, et posé dessus une brosse à dent, du dentifrice, du savon, un rasoir et de la mousse à raser, un déo en spray, et même une crème de nuit et une brosse à cheveux. Pour ces derniers éléments, c'était totalement inutile. John n'était pas de ceux qui pensaient que le poil était synonyme de virilité, mais il aurait aimé avoir un collier de barbe, comme certains de ses amis ou acteurs qu'ils admiraient, et il avait depuis longtemps établi que ça n'arriverait sans doute jamais. Sa pilosité faciale se limitait à sa moustache, et encore. Ce n'était pas une nuit sans se raser qui allait y changer quoi que ce soit. Quant à ses cheveux, ils étaient suffisamment courts et raides pour que passer la main dedans fasse illusion.

Mais il appréciait l'intention. On aurait pu croire que c'était vexant, que Sherlock lui signifiait qu'il était sale et devait se rafraîchir, mais John y voyait plutôt l'action désespérée d'un ami inquiet qui avait sorti en vrac tout ce à quoi il pouvait penser et qu'ils avaient en rab dans les placards.

Rapidement, John se déshabilla et se fit une toilette de chat au lavabo, ayant déjà pris une douche après le rugby quelques heures plus tôt. Il se brossa soigneusement les dents, se lava le visage, les mains, se peigna un peu, et eut la faiblesse de mettre du déo, juste au cas où.

Quand il revint dans la chambre, Sherlock s'était changé. Il portait son uniforme scolaire au lycée, mais quand il rentrait, ses vêtements personnels semblaient si chics et cintrés que ça ne le changeait pas vraiment. Il paraissait vouer une véritable passion aux chemises serrées qui donnaient à John des idées peu catholiques. C'était la première fois que John le voyait dans une tenue décontractée, et le pyjama était trop fin et fluide pour être du coton. John pensa à de la soie, mais se retint de tendre la main pour venir toucher vérifier. Sherlock aurait pu hurler au viol, et presque avoir raison.

— Je vais me brosser les dents, annonça Sherlock en se levant.

Il lisait, installé sur sa méridienne à côté de son bow-window, pas loin de sa table de nuit qui était la seule lumière encore allumée.

— Installe-toi comme tu veux, où tu veux, ajouta-t-il en faisant un vague signe en direction du lit. Je ne dors pas beaucoup, et je ne prends pas de place, je ne bouge pas en dormant. Repose-toi, John. Tu en as bien besoin.

Le ton de sa voix sur la fin de la phrase était si doux que John se sentit transpercé sur place. Que son sexe réagisse à cause de la vision de Sherlock, de son lit, de ses vêtements et de toutes les pensées salaces que John pouvait avoir, c'était une chose. Que son cœur s'attendrisse comme devant un chaton mignon parce que Sherlock était prévenant et amical, c'en était une autre.

— Merci... bafouilla John, tandis que Sherlock quittait de nouveau la pièce.

Ils devaient probablement jouer une version des chaises musicales sans le savoir, qui s'appellerait les pièces musicales, et ils ne devaient surtout pas se retrouver en même temps au même endroit.

Lentement, John s'approcha du lit. Par habitude, il avait son chargeur de téléphone avec lui — Sherlock n'avait pas le même modèle — et il brancha l'appareil pour le poser sur la table de nuit, comme s'il avait été chez lui.

John avait passé suffisamment de temps dans cette chambre pour savoir que le lit de Sherlock était le reflet du sol de sa chambre : en désordre. On y voyait généralement l'endroit où Sherlock dormait, mais de l'autre côté du matelas double, c'était encombré. Ici, toute la couette épaisse était subitement vide, comme si on avait tout posé au sol rapidement.

John savait quel était le côté de Sherlock. Il se glissa de l'autre côté, le cœur battant. La couette, bien qu'épaisse, était froide pour l'instant, et il se recroquevilla le temps de se réchauffer. Par réflexe, il régla un réveil pour le lendemain également, et leur virée à Oxford.

Puis il attendit.

Sherlock revint dans la pièce peu de temps après. John s'était installé comme il le faisait toujours pour dormir, sur le flanc. Il était du côté droit du lit, celui qui regardait vers l'intérieur de la pièce. John était donc tourné vers son ami, qui entra dans la chambre et avança vers le lit sans une hésitation, mais il ne chercha pas particulièrement à croiser son regard. Il n'aurait pas su comment réagir, sinon, et n'aurait pas été capable de contrôler son corps, de ses rougissements à son sexe, et c'était inapproprié.

Sans sembler douter, Sherlock contourna son lit, prit sa place sous la couette, et éteignit la lampe de chevet. Le noir et le silence les enveloppa soudainement. Dehors, la nuit était nuageuse, et peu de la lumière de la lune filtrait. John ne connaissait pas assez bien la chambre pour savoir à voir correspondait les formes que ses yeux décelaient, une fois accoutumés à l'obscurité.

Chacun à un bout du lit, laissant entre eux un no man's land sur le matelas, John le dos tourné à son ami, il régnait entre eux un silence pesant.

— Bonne nuit, John, murmura doucement Sherlock au bout d'un moment. Il est possible que tu te réveilles seul demain. Je dors peu. Je serai dans la bibliothèque, si tu me cherches, pour ne pas te réveiller.

John commença à balbutier une contestation, ne souhaitant pas déloger Sherlock de sa chambre, mais il n'était pas crédible. Le lit sentait comme Sherlock, et il commençait à se réchauffer, et de trouver agréable le confort certain du grand lit de luxe et de la couette en plumes d'oie, et il n'aurait voulu en bouger pour rien au monde.

Sherlock fit taire ses protestations, arguant qu'il avait besoin de sommeil et que ses cernes allaient bientôt coloniser la moitié de ses joues, et qu'ils avaient une semaine d'examen blanc à compter de lundi, et que John ne pouvait pas se permettre de manquer de repos pour ça. John n'avait rien à argumenter contre ça. Ils finirent par se murmurer des bonnes nuits et autres « j'ai mis un réveil », « j'espère que je ne ronflerai pas », « pardon si je te cogne en dormant » avant que le silence ne reprenne ses droits.

John se força à fermer les yeux, et respira profondément, comptant mentalement jusqu'à cinq en inspirant et en expirant. L'exercice dut porter ses fruits, à moins que ce fut la présence de Sherlock, son souffle régulier ou son odeur, puisqu'une petite dizaine de minutes plus tard, John dormait.


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