Merci à tous les fidèles, comme tous ceux qui nous rejoignent en cours de route, pour toutes vos reviews et votre enthousiasme ! Je suis désolée d'avoir si peu de temps pour vous remercier en début de chapitre, mais je lis tous vos messages soyez en assurés ! Et sinon, oui, leur vie n'est pas tip top, mais l'autre sauve leur Noël ! Et n'oubliez pas qu'ils ont 17/18 ans, ils sont un peu cons, un peu aveugles, un peu trop amoureux pour être lucides ou intelligents sur l'autre... et puis sinon, ce serait pas drôle et on tiendrait pas jusqu'à Noël xD Je vous laisse avec ce très long chapitre, cette très longue journée qu'ils passent ensemble !

Bonne lecture !


Samedi 17 décembre

L'esprit de Sherlock était capable de produire une seule pensée cohérente, au milieu de tout le reste : JOHN WATSON DORT DANS MON LIT.

Il n'avait pas menti à John. Il avait réellement besoin de beaucoup moins de sommeil que lui. Il se maintenait dans une excellente forme physique — en déplaise à tous ses professeurs d'éducation physique et sportive qui ne le pensaient que cérébral — même s'il détestait le sport, et il lui arrivait d'avoir besoin de recharger en profondeur ses batteries, mais la plupart du temps, son cerveau consommait beaucoup d'énergie, mais n'avait pas besoin de beaucoup de repos.

Il avait simulé une respiration régulière du sommeil pour aider John à s'endormir. Une fois certain que son ami dormait, il était sorti du lit, avait vaqué à ses occupations en silence pendant presque deux heures supplémentaires, puis s'était couché, et endormi immédiatement — c'était un talent qu'on pouvait envier à Sherlock, il dormait presque sur commande et ne se retournait jamais dans ses draps — et avait pris un repos considérable de une heure et demie du matin, à six heures et demie, heure à laquelle son horloge biologique l'avait réveillé. Avec une seule pensée en tête : JOHN WATSON DORT DANS MON LIT.

Sherlock pensait assez peu en majuscules, mais dans le cas de cette information, il avait l'impression que son cerveau la hurlait.

Il n'avait pas pu se résoudre à quitter la pièce. Il avait allumé une lampe sur son bureau, celle dont il pouvait régler l'intensité, et l'avait mise au plus bas. On y voyait à peine plus clair, juste assez pour que Sherlock regarde dormir John. Il avait conscience que c'était malsain, et dérangeant. Presque autant que de l'avoir forcé à rester, et à dormir avec lui, alors même que leur Manoir comptait au moins trois chambres d'amis, sans compter celles de ses adelphes, les canapés du salon, et les canapés-lits qu'on pouvait également trouver dans le bureau de sa mère, et la salle de jeu, ainsi que le petit salon.

Mais Sherlock ne lui avait pas laissé le choix, et désormais JOHN WATSON DORMAIT DANS SON LIT. Ses traits semblaient encore plus juvéniles, endormis, et Sherlock n'arrivait absolument plus à faire le tri dans ce qu'il ressentait. Il avait songé à envoyer un SMS à Inconnu, et avait tourné et retourné son téléphone entre ses mains pendant longtemps, sans oser franchir le pas. C'était trop. Trop intime, trop violent. Il utilisait Inconnu pour parler de sa famille dysfonctionnelle, pas de ses sentiments pour John Watson (QUI DORMAIT DANS SON LIT).

Fondamentalement, il avait l'habitude de ses sentiments pour John. Ils avaient toujours été là, même s'il n'avait pris le temps de les définir avec des mots. Pour lui, ça avait toujours été là, au même titre que sa passion pour le violon, les mystères, sa capacité à retenir tout ce qu'il lisait, son dégoût des contacts humains, ou ses relations avec sa famille. Il connaissait John depuis toujours ou presque, même depuis avant Victor, et la mort de celui-ci. John avait toujours habité dans ce village depuis sa toute petite enfance, et Musgrave était le Manoir ancestral des Holmes. Sherlock y était même né, parce qu'il était arrivé un peu trop vite, avant que sa mère n'ait eu le temps de se rendre à la clinique.

John avait toujours fait partie de la vie de Sherlock. Dès le jardin d'enfants, que Sherlock avait fréquenté le moins possible, John se détachait des autres. Il le fascinait, par ses manières, son sourire, sa douceur. Mais à cette époque, John ne connaissait pas Sherlock. Il n'était qu'un parmi les autres.

Sherlock avait appris à se comporter avec autrui grâce à Victor. Puis Victor était mort, ou du moins avait disparu, selon la version officielle. Sa mort, officielle, était intervenue plusieurs années plus tard, quand Sherlock avait décodé le message.

Les étés qui avaient suivi la disparition de Victor étaient ceux que Sherlock avait passé avec John, sans trop parler, parce que Victor n'avait pas eu le temps de lui apprendre : il parlait pour deux. Et puis Sherlock vivait encore avec ce traumatisme, l'angoisse irrationnelle que si John entrait dans la maison, s'il devenait officiellement son ami, il soit en danger. En ne parlant pas de lui, et en ne lui adressant pas vraiment la parole non plus, John était préservé. Il avait eu raison, puisque John était toujours vivant aujourd'hui, majeur et en bonne santé.

Sherlock était un humain rationnel. Il savait aujourd'hui que parler à John à l'époque n'aurait rien changé. Il savait aussi que lui parler aujourd'hui, et se lier comme jamais à lui le mettait en danger, et cette crainte lui lacérait le ventre, mais il n'aurait pas su faire autrement.

Mais les faits étaient là : Sherlock avait toujours eu des sentiments pour John Watson, à sa manière. Il n'en avait jamais douté, n'avait jamais cherché à lutter contre, ou tenté de les définir. C'était là, c'était ainsi et c'était très bien.

Ce qui était nouveau, et dont il avait si peu discuté avec Inconnu, c'était les réactions de son corps. Il avait lu les bouquins de médecine et ceux de sociologie de son père, et tous les ouvrages du genre « comment communiquer avec mon ado ? » et autres « mon corps change, explication de la puberté » qui l'avaient exaspéré, mais il avait grandi sans cocher toutes les cases. Oui, il avait grandi, oui, il avait mué, oui, il avait gagné en pilosité, oui, son taux d'hormones avait évolué et il avait produit davantage de testostérone.

Mais pour le reste, ça restait un mystère. Sherlock ignorait si c'était dû à ses vices, sa consommation récréative de stupéfiants variés qui avait connu un pic d'activité au moment où il aurait dû découvrir les éjaculations nocturnes, la branlette ou le porno, ou si ce n'était pas pour lui, mais il n'avait jamais été un ado normal.

Jusqu'à maintenant. Voir John dormir dans son lit, avoir respiré son odeur toute la nuit, l'avoir touché par inadvertance en dormant, ça avait réveillé dans son corps plus de choses qu'il ne savait le gérer.

Le pire avait été atteint à six heures quarante-cinq. Sherlock était réveillé depuis quinze minutes, mais il n'avait pas osé bouger du lit. Sherlock dormait sur le flanc ou le dos, relativement immobile, mais ce n'était pas le cas de son camarade. John s'agitait, comme il avait dû le faire toute la nuit, et s'était retourné à un moment donné, et rapproché de Sherlock.

Dans un mouvement spasmodique parmi tant d'autres, une jambe était partie se coller contre la sienne, et sa main posée près de sa bouche avait heurté l'épaule de Sherlock. C'était anodin, même pas sexuel. Deux corps qui se touchaient totalement par hasard, dans l'inconscience du sommeil. Mais Sherlock y avait réagi tellement fort, tout le corps soudain embrasé qu'il avait filé du lit comme s'il avait la mort aux trousses.

Il était suffisamment intelligent pour savoir que venir poser une main sur John, expérimentalement, même à un endroit non sexualisé, n'était pas correct alors que celui-ci dormait, voire était une agression. Il était également suffisamment lucide pour savoir qu'il aurait eu du mal à y résister s'il était resté dans le lit.

Assis dans le froid de sa chambre, à le regarder dormir, c'était déjà assez malsain, mais ça lui permettait de se restreindre, et simplement laisser hurler son cerveau, gardant ses mains pour lui.

Sherlock avait vraiment du mal à rassembler son esprit. Entre le désir, ses réactions physiques, ses sentiments emmêlés dans les souvenirs de son enfance et de toutes les années passées dans la même classe que John, à le fréquenter uniquement par ce biais, il était totalement perdu.

Il y avait d'autres pensées parasites, notamment sur le fait d'aller préparer le petit déjeuner, voire de l'apporter à John, mais il craignait que ce genre de choses ne se fassent pas vraiment entre amis. Il savait que ça se faisait dans un couple, des tags de blogs, vidéos, magazines féminins et autres shorts TikTok le prouvaient régulièrement, mais Sherlock n'y connaissait rien en amitié.

Dans le doute, il ne valait mieux ne rien faire.

Vers sept heures et demie, John commença à remuer davantage, son corps présentant des signes de réveil. Il ouvrit brièvement les yeux, tâtonna sur son portable branché sur la table de nuit, et grommela en se retournant. C'était à proprement parler fascinant. Sherlock n'avait jamais connu ça. Quand il se réveillait, ses yeux s'ouvraient, et son corps suivait aussitôt l'activité cérébrale qui venait de se mettre en route. Il repoussait les couvertures et se levait, parfaitement d'attaque pour sa journée.

John, clairement, venait de vérifier l'heure sans même se rendre compte qu'il n'était pas dans sa chambre (PUISQU'IL ÉTAIT DANS LE LIT DE SHERLOCK) et comme il était trop tôt, s'était retourné et rendormi aussitôt.

La part purement scientifique de l'esprit de Sherlock avait envie de s'approcher, vérifier sa respiration, les battements de son cœur, savoir quel type de sommeil, son intensité. Il y résista.

Quinze minutes plus tard, il se releva cependant de sa chaise, et s'approcha dans le plus grand silence du côté de lit où dormait John. Son téléphone était en silencieux, et même en mode avion. Il était de ces gens prudents qui coupaient le réseau la nuit. Comme tous les ados, il devait sans doute le rallumer dès le matin, avant même de prendre un café ou se brosser les dents. Mais pour Sherlock, cette habitude était un avantage. Il n'y avait pas de messages sur l'écran verrouillé, qui disparaîtraient quand Sherlock l'ouvrirait. Il ne voulait pas fouiller dans le téléphone de John, juste vérifier quelque chose.

Mais si John ne voyait pas les messages sur l'écran verrouillé, mais identifiait ensuite les pastilles rouges des alertes des applications de messages (il en avait plusieurs, de ses SMS à whatapps en passant par Messenger, et tout le reste des réseaux sociaux) et s'attardait sur les dates et horaires, pour découvrir qu'ils étaient arrivés dans la nuit, il trouverait ça louche, et saurait que quelqu'un avait touché son téléphone (et, évidemment, ce quelqu'un ne pourrait être que John). C'était du moins l'analyse évidente que pourrait faire Sherlock, et il n'imaginait pas une seule seconde qu'on puisse agir différemment.

Ainsi, le fait que John mette le mode avion de son téléphone la nuit l'arrangeait bien : aucun message arrivé, aucun problème. Il fit glisser son pouce comme indiqué pour déverrouiller le téléphone, retenant son souffle et surveillant du coin de l'œil le corps endormi de son ami. Son inconscient devait avoir intégré qu'il était seul dans le lit, parce qu'il était tourné vers la fenêtre (et donc la place vide de Sherlock), s'approchait dangereusement du milieu et avait jeté son bras gauche vers l'avant, comme pour enlacer un corps qui n'était plus là.

L'écran demanda un code de déverrouillage, et Sherlock s'autorisa un soupir de soulagement. La manie d'enregistrer son empreinte ou la reconnaissance faciale pour déverrouiller les téléphones ne l'arrangeaient pas. Craquer un code lui prenait quelques instants. Pirater un système de reconnaissance digitale et facial, c'était beaucoup plus compliqué.

Il hésita un bref instant : John était quelqu'un de simple. Son code était plus que probablement une date, sans doute de naissance. La sienne ou celle d'un proche. Sherlock n'avait pas beaucoup d'options. Il ignorait celles de ses parents, sa sœur ou ses amis du lycée. Il aurait pu les trouver, mais ne les connaissait pas par cœur.

Lui restait à tester la date de naissance de John, qu'il connaissait par cœur, en revanche. Six chiffres demandés.

John était simple, mais pas totalement stupide. Aucune chance qu'il choisisse bêtement le jour, le mois et l'année dans l'ordre. La date au format américain, soit le mois, le jour et l'année ? Il n'avait pas de lien avec les États-Unis, et ça restait très connu.

Restait un format aléatoire : Année, mois, jour restait trop classique. Année, jour, mois ? Jour, année, mois ? Mois, année, jour ? Ou bien encore une alternance, le premier chiffre du nombre du jour, puis le premier chiffre du nombre du mois, puis le premier jour du nombre de l'année, et après les deuxièmes chiffres de chaque occurrence. Sherlock voyait des dizaines de possibilités pour complexifier un code et le rendre logique et facile pour soi sans le rendre évident, mais si John en avait choisi une, il était foutu : il ne trouverait pas.

Chance, ou excellent instinct ? Il trouva du premier coup la bonne combinaison, révélant le téléphone de John.

Sherlock était méticuleux : il ouvrit aussitôt toutes les applications en arrière-plan, juste pour savoir ce qu'il devait fermer ou non pour être parfaitement innocent aux yeux de John. Sans surprise, toutes les applications étaient fermées. Ça correspondait si bien à John, qui mettait son téléphone en mode avion.

Sherlock, tranquillement, put alors atteindre son but : ouvrir l'application de l'horloge, et voir l'heure programmée par le réveil de John. Puis aussitôt, ferma entièrement l'application et verrouilla le téléphone pour le rendre de nouveau noir. Ce n'était pas qu'il n'était pas curieux, mais il se sentait déjà assez sale et honteux pour ne pas ajouter la violation de la vie privée de John via la fouille de son téléphone. Ça lui suffisait bien de l'avoir suivi jusqu'au bar, puis l'hôpital.

Et puis il était presque huit heures, et le réveil de John allait sonner. Il était temps de s'éclipser. Il quitta la chambre à regret, sans un bruit.


Sherlock lisait dans la bibliothèque quand John se présenta sur le seuil, tout chiffonné de sommeil, les yeux encore embrumés, la marque de l'oreiller froissé sous le lobe de son oreille. Le cœur de Sherlock bondit, et un éclair de chaleur le traversa de part en part. Il détestait lire dans la bibliothèque, depuis l'incendie. Il n'y passait que le temps nécessaire pour choisir des bouquins, mais il n'y restait plus. Ce n'était pas commun. Ça ne le serait plus jamais. Au moins, il n'y faisait plus des crises d'angoisse et un fort rejet du lieu. Ses addictions avaient réglé ça, d'une certaine manière.

Mais hier, il avait annoncé à John que c'était là qu'il se trouverait à son réveil, et il s'y était tenu.

Et pour cette vision de John à moitié endormi, mais déjà souriant, dans ses vieux vêtements désormais trop petits pour lui, mais terriblement tendus sur les muscles des cuisses et des épaules de John Watson, ça valait le coup. Ça valait totalement le coup.

— S'lut, Sherlock. B'in dormi ? J'pas rooooonflé ?

Il avait bâillé au milieu de sa phrase, mais poliment mis sa main devant sa bouche, et son regard pétillait doucement.

Sherlock aurait pu endurer mille maux pour avoir cette vision là tous les matins.


— Attends, comment ça, on y va pas en bus ?

John était quelqu'un de têtu et buté, ce que Sherlock pouvait admettre, voire trouver charmant. Sauf quand cela l'exaspérait, comme maintenant.

Ils avaient repris leurs habitudes tranquilles dès le matin : John cuisinait, forçait Sherlock à manger, s'entêtait à faire la vaisselle, ils discutaient normalement. Ils ne s'étaient pas disputé la salle de bains, avaient pris des douches l'un après l'autre, et s'étaient préparé comme si tout était normal entre amis, et que Sherlock n'avait pas manqué de mourir environ trente-cinq fois en une heure, consumé par le désir incompréhensible qu'il ressentait. (Après le fameux « John Watson dort dans mon lit », son cerveau avait hurlé « JOHN WATSON PREND SA DOUCHE À CÔTÉ, IL EST NU À DEUX MÈTRES DE MOI » pendant un long moment gênant).

Puis, une fois prêts à partir faire les magasins à Oxford — il y aurait moins de monde dans les boutiques le matin, raison pour laquelle ils partaient si tôt — Sherlock avait dit que la voiture qu'il avait commandée arrivait dans cinq minutes, et depuis John s'insurgeait.

— Je n'aime pas le bus, répliqua Sherlock. Et tant qu'il ne neige pas, les chauffeurs viennent jusqu'à Musgrave. Quand il neige, ils ne traversent pas la forêt, il faut aller à la route à pied, c'est très pénible.

Il faisait vraiment glacial ce matin. John avait parlé météo, du verglas et du givre qui faisait scintiller le jardin du Manoir, et Sherlock avait répondu sur tous les comparatifs de température de l'hiver dans leur coin du pays depuis dix ans, afin d'expliquer de manière argumentée et logique à John pourquoi espérer un Noël sous la neige était totalement vain.

— M'en fous, j'y crois quand même parce que ce serait cool, et l'espoir, c'est cool aussi, na, avait répliqué John en mettant fin au débat.

Manifestement, les arguments de Sherlock semblaient sans effet sur John, qui le toisait, bras croisés, au milieu de sa cuisine, presque prêt à sortir.

— Sherlock, il y a des bus. On va prendre le bus. C'est stupide. On ne va pas payer un taxi.

Le génie haussa les épaules.

— Si cela peut re rassurer, premièrement c'est un Uber, deuxièmement je vais payer.

— Ça me rassure de rien du tout, et ça me va pas, répliqua John en levant les yeux au ciel.

Sherlock croisa les bras à son tour. Il avait conscience que John n'avait pas les moyens de payer pour une voiture et qu'il préférerait évidemment le bus d'un point de vue financier, mais Sherlock, lui, se foutait de l'argent. Au contraire. Il aimait le dépenser pour des bonnes causes, parce qu'il se moquait d'en avoir ou non. C'était un concept flou qu'il avait appréhendé à l'âge de douze ans, quand on lui avait présenté son solde bancaire, et son compte bloqué pour ses études. Mycroft avait eu besoin du sien. Sherlock n'entendait pas vraiment aller à l'université, alors il s'en foutait. Quant à celui de Eurus, quand il était devenu évident qu'il ne servirait à rien, il avait été employé à autre chose.

Sherlock avait toujours eu de l'argent et ne s'en était jamais préoccupé. Sa conception de « bonnes causes » était réellement égocentré jusque-là, puisqu'il s'agissait souvent d'acheter plus ou moins légalement des réactifs chimiques, des livres trop pointus pour son âge, ou de récupérer des thèses sur des sujets variés pour en apprendre le plus possible. C'était la première fois que Sherlock entendait réellement le dépenser pour un autre que lui.

— Je n'aime pas le bus, répondit-il posément. Il y a trop de gens, de variables, d'incertitudes. Et je n'aime pas ça. Pire, je ne supporte pas le fait que des inconnus puissent me toucher, même par inadvertance. Je n'aime pas non plus le bruit que cela peut occasionner. Le bus, pour moi, c'est... compliqué. J'ai conscience que c'est à cause de moi que nous ne pouvons pas prendre le bus, donc je trouverai logique de supporter les frais de la voiture que j'ai commandé. C'est tout.

John se mordit la lèvre inférieure, et un bref instant, ce geste hypnotisa tellement Sherlock qu'il en oublia de déduire la surface de John, comme il le faisait toujours, pour deviner ses réactions et ses propos futurs, sans jamais violer son intimité en allant plus loin (enfin, quand il ne l'espionnait pas comme le dernier des abrutis). Il eut donc à peine le temps de voir le dilemme intérieur de son ami, qui voulait se ranger à ses arguments, mais était tendu, et dans le même temps brûlait de lui poser les questions que tout le monde finissait par se poser au contact de Sherlock : « mais en fait, t'es malade ou t'as un pet' au casque pour être si chelou, Taré ? ». La version de John serait sans doute plus douce. Plus compréhensive. Plus bienveillante. À lui, Sherlock aurait pu même envisager de dire ce mot que les psys avaient voulu coller sur son front, à l'âge de sept ans. Ce mot qu'il haïssait, parce que la voix cristalline restait vivace dans ses souvenirs. Le rire clair, les yeux moqueurs, la voix acide et chantante tout à la fois, et les mots assassins, moqueurs, qui avaient détruit le petit garçon.

Sherlock avait passé sa vie à rejeter ce mot qui le brûlait de l'intérieur, comme marqué au fer rouge.

— D'accord, céda John. D'accord pour la voiture. Mais le prix...

Ça le tuait clairement, d'amorcer sa phrase. Il ne voulait pas imposer le bus pour le bien-être de Sherlock, et pourtant payer un taxi était au-delà de son budget. Ça se lisait si clairement sur son visage que le premier imbécile venu aurait pu le comprendre.

— Le prix n'est pas un problème, trancha Sherlock. Je paye. Enfin, plus exactement, Mycroft et mes parents payent. Mes parents, parce qu'ils culpabilisent de me laisser seul si souvent, si longtemps. Mycroft, parce qu'il me verse de l'argent en arguant que je n'ai qu'à m'en servir pour me faire des amis. Je doute sincèrement du type d'amis qu'il a, de fait.

John explosa de rire, ce qui était le but recherché, et Sherlock sourit largement, contaminé par sa bonne humeur. John n'avait pas besoin de savoir que Mycroft et ses parents lui versaient effectivement de l'argent depuis toujours, qu'il soit seul ou non, qu'il ait des amis ou non. Tout ce qui comptait, c'était qu'il accepte l'aide financière de Sherlock. Et il devinait que son ami n'aimait pas vraiment Mycroft, et que lui faire payer une petite somme lui ferait plaisir.

— D'accord, d'accord, va pour la voiture que tu payes ! céda John. Après tout, ne suis-je pas ton ami ? Ce n'est pas vraiment mentir ou abuser, du coup ?

Il accompagna sa phrase d'un sourire ravageur, et le cœur de Sherlock chavira.

— Viens, le chauffeur arrive dans une minute, répondit-il pour se donner une contenance. Faut qu'on y aille.


Ils avaient discuté avec plaisir dans la voiture, et dans les rues d'Oxford, où Sherlock menait la danse. John connaissait manifestement bien les lieux, mais Sherlock en avait appris la carte par cœur deux ans plus tôt, en incluant le plus de détails possibles, juste pour voir s'il en était capable (la réponse était oui). Il entendait bien apprendre celle de Londres aussi vite que possible, en y arrivant. Il avait déjà appris la carte théorique, celles des noms de rues, des places et des stations de métro, mais il avait besoin d'y associer les magasins, les couleurs, les odeurs, et tous les détails qui pouvaient réellement l'imprégner pour s'en souvenir réellement.

Dans Oxford, c'était chose faite, et il suffisait que John fasse une suggestion pour que Sherlock sache aussitôt où et comment aller.

— Bon, tu as dressé un portrait-robot de ton destinataire de secret santa, alors ? Et t'as une idée de cadeau ? avait demandé John.

Il se trouvait que oui, principalement parce que Sherlock l'avait sous les yeux. Il était quasiment sûr de ce qui plairait à John, mais il voulait en être certain en le constatant de ses yeux.

Il avait alors débité à John toutes ses caractéristiques, et ce dernier avait écarquillé les yeux.

— Waoh.

— Quoi, waoh ? avait demandé Sherlock, perplexe.

— Rien. Enfin. J'suis presque jaloux, en fait. T'as bien dit que tu m'avais jamais déduit, hein ?

C'était une question que John avait posée un jour, et à laquelle Sherlock avait accepté de répondre, parce que c'était vrai : il n'avait jamais cherché à déduire John, pas comme il le faisait pour les autres. Il déduisait la surface, les choses que son cerveau ne pouvait pas s'empêcher de voir, mais c'était tout. Il n'avait jamais vu l'alcoolisme de sa mère, avant de l'espionner, par exemple.

— Non, répondit-il. Pourquoi ?

— Parce que ça me donnerait presque envie que tu le fasses, si c'est pour que tu saches tout ça de moi... Enfin non. Pas pour que tu saches. Mais pour que tu en parles comme ça. Je veux dire, si tu parles de tous les gens que tu déduis avec une telle... intensité. Je sais pas qui c'est ce mec — c'est bien un mec, hein ? demanda John au passage, et Sherlock hocha affirmativement la tête — mais la manière dont tu en parles, il a l'air... exceptionnel, et génial, et c'est... puissant. Comme si t'en étais amoureux, tu vois ? J'me doute que c'est juste parce que tu deviens lui, que tu entres dans sa tête, mais c'est vraiment... Ouais, intense. J'trouve pas d'autres mots.

La remarque de John l'avait complètement tétanisé, au milieu d'un trottoir glacial d'une rue d'Oxford. Il n'arrivait pas à croire que John puisse être si intelligent qu'il comprenait les véritables sentiments de Sherlock, tout en étant entièrement stupide parce qu'il ne comprenait pas que Sherlock parlait de lui.

— Et donc, les idées cadeaux, pour ton homme parfait, là ? avait demandé John.

Sherlock lui avait exposé les plus basiques. Il ne comptait absolument pas respecter la limite d'argent posée par le lycée. Ça aurait été pour n'importe qui d'autre, il n'en aurait rien eu à faire et aurait dépensé la somme idoine, mais pas pour John.

— Je dois en profiter pour acheter d'autres cadeaux pour Noël. Pour ma famille, si ça ne t'ennuie pas, avait demandé Sherlock, et John avait accepté.

Ils avaient fait les grands magasins et des plus petites boutiques, pour que Sherlock trouve tout ce qu'il avait prévu. Il n'avait pas entièrement menti : une partie irait à Mycroft et ses parents, mais le reste allait à John, qui lui donnait son point de vue sur la forme, l'utilité ou la couleur de ses achats en riant.

Sherlock haïssait faire les magasins. Il partait du principe qu'on avait inventé Internet et la livraison à domicile pour ça. Les magasins étaient toujours trop bruyants, trop brillants, surtout en cette période de Noël. Trop bondé, également. Au fur et à mesure que la matinée s'écoula, il y avait de plus en plus de gens, et Sherlock grimaçait à chaque fois que quelqu'un l'approchait, le frôlait. Il devait avoir l'air tellement hargneux qu'après trois magasins, les vendeurs ne venaient même plus proposer leur aide. Mais ça n'empêchait pas la foule, le bruit, et Sherlock sentait son cœur battre de plus en plus vide, et le sang battre à ses tempes. Il ne faisait pas une crise d'angoisse. Pas encore. Mais il n'aimait pas ça. John semblait s'en rendre compte, parce qu'il lui parlait toujours doucement, évitait les allées avec le plus de gens, et essayait de le préserver, mais ça ne suffisait plus.

Sherlock se sentait de plus en plus mal.

Et puis, le miracle survint.

John passa un bras autour de ses épaules, et le rapprocha de lui. Ou du moins, tenta de le faire et de maintenir cette position, que la grande taille de Sherlock comparée à celle de John rendait très difficile.

— Je suis là, souffla John à son oreille (ou dans les environs, vu qu'il ne pouvait pas réellement atteindre le pavillon de son oreille, sauf à se mettre sur la pointe de ses pieds, et ça ne lui aurait alors plus permis de marcher). Est-ce que tu veux qu'on s'arrête ? Qu'on aille ailleurs ?

Sherlock secoua la tête négativement. La main de John était toujours posée sur sa taille. Sa main nue, posée sur le manteau, et qui ne pouvait absolument pas atteindre la peau, dissimulée sous plusieurs couches de vêtements, à cause de la température extérieure. Mais la main de John quand même, qui forçait son corps à se coller à celui de John, joignant leurs flancs ensemble. Leur différence de taille était flagrante, gênante pour se tenir de cette manière, et pourtant absolument parfaite à sa manière.

— Tu veux que je te lâche ? proposa John après un instant. Je sais que tu as horreur de ça. Je fais toujours attention à ne pas te toucher. J'ai remarqué que tu t'éloignais toujours de deux pas, quand quelqu'un était trop près de toi. À l'école ou ailleurs. Mais avec moi, ça avait l'air d'aller, et je sais que parfois les... enfin, hem, les gens comme toi, vous avez aussi besoin d'un contact serré pour reprendre pied. C'est pour ça que je te lâche pas, mais si tu veux que je te lâche, juste dis-le et pardon si j'ai pas fait bien, et mon Dieu Sherlock, je dis n'importe quoi, là, dis quelque chose ou je vais continuer à déblatérer comme un imbécile.

Sherlock ne pensait pas que John soit un imbécile. Il aurait plutôt eu tendance à utiliser l'adjectif « adorable », si toutefois il s'était autorisé à penser un terme pareil ailleurs que dans un coin très limitatif de son Palais Mental. Mais Sherlock le trouvait adorable à babiller ainsi de gêne et de douter de lui, alors que ce qu'il faisait était absolument parfait, et que c'était absolument ce dont Sherlock avait eu besoin, au moment précis où il en avait eu besoin.

Mieux, il n'avait pas prononcé ce terme honni, mais il était évident qu'il l'avait pensé, le pensait encore, mais que ça n'était pour lui qu'un qualificatif descriptif, pas un problème, une maladie, une tare, comme Sherlock l'avait toujours cru. La manière dont il avait évité de dire le mot relevait de la bienveillance, de la prudence, pas de la gêne.

— Ne me lâche pas, répondit Sherlock. Pas tout de suite.

— Ok. Quand tu veux.

— Pas tout de suite, répéta Sherlock, ce qui était plutôt honteux parce que l'angoisse avait reflué, et il gardait le contact uniquement par égoïsme. Tu as raison. C'est ce dont j'avais besoin. Tu es doué. Tu feras un bon médecin.

John piqua un fard, son visage se teintant de rouge, semblant plus éclairé et brûlant que tous les sapins de Noël à la ronde qui vomissait de guirlandes électriques au mépris de toutes considérations écologiques.

— Merci, marmonna-t-il.

— Le mot que tu n'as pas dit... osa Sherlock soudainement avant de perdre tout courage. Il est vrai. Comment tu le sais ?

Comme ils se tenaient toujours par la taille, il leur était difficile de se regarder. Ils avaient cessé d'avancer, se décalant simplement dans la rue pour se mettre hors du passage des piétons pressés et excédés parce qu'ils pensaient être un couple d'amoureux en pleine séance de tripotage. John, pourtant, détourna le regard.

— J'avais des doutes. Je te connais depuis genre, toujours, et je savais que tu étais différent. Puis tu m'as donné accès à ta biblio. Ça m'a apporté les réponses que je voulais. Elle est très bien fournie, à défaut d'être bien rangée.

Sherlock ne parvint pas à répondre quoi que ce soit. Le Mot, il l'avait entendu pour la première fois à l'âge de quatre ans. Il ne l'avait pas compris. Et Maman l'avait réfuté si fort, si souvent. C'était le seul sujet de dispute de ses parents, d'aussi loin que remontait sa mémoire : Sherlock entendait régulièrement ses parents se disputer, et alors il allait s'installer dans une cachette de la maison, où il entendait sans être vu. Papa arguait la nécessité de dire à Sherlock le Mot, et Maman le hurlait et le déniait. C'est devenu une hantise. Puis un jour, Eurus avait trouvé une autre cachette dans la maison, et elle l'avait entendu aussi, et c'était devenu une insulte.

Une moquerie. Un marquage au fer rouge. Une plaie ouverte. Sherlock avait haï le Mot. Jusqu'à maintenant. Jusqu'à ce qu'il sente que John pourrait le prononcer avec une telle douceur, une telle évidence qu'il pourrait même guérir le Mot.

— Tu... tu ne veux pas que je le prononce, alors ? Ou qu'on parle ? reprit John.

— Je ne sais pas.

La réponse avait jailli toute seule, et Sherlock en fut presque aussi étonné que John, qui le considérait de grands yeux surpris. Il était rare que le jeune génie ne sache pas quelque chose, et pire, le reconnaisse.

— Tu peux me lâcher, ajouta Sherlock, un peu à regret. Ça va aller.

— On peut faire une pause dans les courses, s'tu veux. 'fin en ce qui me concerne, j'ai presque tout. Toi, je sais pas. Mais c'est presque l'heure de déjeuner, si t'as faim, on peut aller se prendre un truc, s'éloigner un peu de la foule...

— Est-ce que tu comptes protester si je t'invite à déjeuner ?

De nouveau, John écarquilla les yeux de surprise, et son visage prit une délicate teinte de rouge brique. Avec ses yeux bleus grand ouverts, le spectacle était un peu ridicule, et beaucoup risible. Comme Sherlock le lui avait demandé, il l'avait lâché, alors il pouvait être devant lui pour le regarder, mais il se tenait encore très près.

— Je connais un restaurant tranquille que j'apprécie, et où nous serions au calme. Ça me conviendrait mieux qu'un snack sur le pouce, qui sont souvent bondés, ou sur les artères. Et il fait trop froid pour déjeuner dehors.

— Il doit neiger dans l'aprem, répondit absurdement John, comme si la météo étant le seul sujet auquel il pouvait répondre.

— Dois-je considérer cela comme une réponse favorable à ma proposition ?

— Non. Oui. Je ne sais pas. Ça m'gêne, Sherlock, tu comprends ça ? râla-t-il.

Pour un peu, il aurait pu taper du pied au sol comme un enfant pour exprimer sa colère. Il était terriblement expressif, tout comme le reste de son corps, et l'esprit malin de Sherlock ne put s'empêcher d'imaginer un autre domaine où il aurait adoré que le corps de John Watson soit expressif. La pensée parasite, qui n'aurait jamais dû exister, fut chassée à vitesse grand V, et elle rejoignit le coin du Palais Mental où une partie de l'esprit de Sherlock hurlait toujours « JOHN WATSON ÉTAIT DANS MON LIT CE MATIN ». Il devenait urgent que Sherlock apprenne à consolider son Palais, et à créer des portes fermées dans son esprit. Pour l'heure, cette pièce mentale n'en possédait pas.

— T'as déjà payé la course, poursuivit John. T'as de l'argent, moi pas, on sait, t'es pas obligé de te sentir obligé de me faire l'aumône, quoi !

Sherlock eut envie de lever les yeux au ciel, ou de faire remarquer à John que la construction de sa dernière phrase était hautement redondante. Mais il pressentit qu'il serait mal reçu.

— Ce n'est pas la question, trancha-t-il. Et je ne me sens obligé de rien. J'ai conscience que ce sont mes exigences et mes besoins qui nous mettent dans une situation où nous sommes amenés à dépenser de l'argent. Or, de l'argent, j'en ai. Ça n'a jamais été un problème pour moi. Je n'en tire aucune gloire ou fierté, car ce n'est pas le mien. D'ailleurs, c'est souvent celui de Mycroft, et le dépenser, en revanche, est source d'un amusement certain en ce qui me concerne. J'ai compris suite à notre... dispute... que tu n'avais pas le même rapport à l'argent que moi, et je ne souhaite donc pas te faire peser inutilement ce qui relèvent de mes exigences.

John ne paraissait pas entièrement convaincu. Il mordait l'intérieur de ses joues, sans doute pour s'empêcher d'intervenir et laisser Sherlock dérouler sa tirade jusqu'au bout. Il avait tiqué quand il avait parlé de Mycroft, et Sherlock savait reconnaître que ça faisait pencher la balance en sa faveur.

— En outre, acheva-t-il, tu es mon ami. Le premier depuis très, très longtemps. Je te suis reconnaissant de cela, John. De la patience et de bienveillance que tu as à mon égard, et j'apprécie chaque seconde passée en ta compagnie. Je voudrais t'en remercier formellement. Je veux t'inviter à déjeuner, comme deux personnes normales ayant un rendez-vous normal. Cela est-il envisageable ?

Il pouvait lire en John qu'il était à deux doigts d'accepter, hypnotisé par les talents de Sherlock, qui avait pratiqué sa voix basse et envoûtante depuis quelques temps. Il n'avait cependant pas prévu de le voir sursauter à la fin, sans qu'il ne comprenne pourquoi.

— Oui, bredouilla John. Oui, d'accord. Je veux.

La formulation était étrange, et Sherlock leva un sourcil, mais il retint une quelconque remarque. Vu l'état de rougissement de John, il n'avait pas envie qu'on insiste sur son bégaiement. Mais Sherlock ajouta ça à la liste des bizarreries de John Watson. Il ne réagissait jamais comme les autres, et Sherlock ignorait pourquoi. C'était à la fois formidablement agaçant, terriblement rafraîchissant, et absurdement adorable.

— Viens, indiqua-t-il. C'est par là.

Il tendit la main, pas pour donner la direction, mais vers John, ce qui n'avait pas beaucoup de sens. Ce qui en avait encore moins, ce fut le fait que John prit la main de Sherlock dans la sienne, et se mit en chemin. Le cerveau de Sherlock court-circuita complètement, et il passa en pilote automatique. Son corps bougea sans son autorisation, et c'était heureux car sinon il n'aurait pas su mettre un pied devant l'autre, et encore moins donner les quelques indications nécessaires à John pour le trajet — À gauche, on traverse, rester sur ce trottoir, légèrement à droite, encore cent mètres à peine, dans le recoin de la ruelle. Tout son être était focalisé sur ce lien entre leurs corps, si anodin et lourd de sens tout à la fois. Il savait que les amis ne se tenaient pas par la main, pas comme ça. Pas entre deux garçons. Ou peut-être que si ? Peut-être que Sherlock ne le savait juste pas ? Entre deux filles, ça aurait moins choqué ou posé question. Les filles pouvaient être proches et tactiles avec leurs amies, quel que soit leur sexe, d'ailleurs, ça pouvait aussi bien être des amis, sans qu'on les accuse immédiatement d'être attirée sexuellement (et autre) par le tiers concerné. Peut-être que dans la lutte pour le féminisme, contre le patriarcat, et contre les préjugés et tellement d'autres débats qui passaient généralement très au-dessus des préoccupations de Sherlock, les garçons pouvaient faire pareil sans qu'il n'y ait rien à interpréter dans ce geste ?

Le simple fait que Sherlock se posait ce genre de questionnements existentiels était la preuve que rien ne tournait rond : ni le monde, ni Sherlock.

Le monde, parce que le genre était une question absurde et inutile, seule l'intelligence (sous toutes ses formes, Sherlock ne se cantonnait pas à l'érudition, même si c'était assurément son domaine favori) prédominait. Ou devrait prédominer. Conduire un camion ne se faisait pas avec ses testicules, de même que couper les cheveux ne requérait pas forcément des ovaires, ou bien un pénis mais une orientation sexuelle basée sur les autres pénis.

Sherlock, cependant, ne tournait pas plus rond que le monde, puisqu'il s'épouvantait lui-même de tous les arguments « en faveur » ou « contre » l'innocence de ce geste que son cerveau générait, alors qu'ils marchaient vers le resto.

John n'avait pas lâché sa main. Leurs peaux n'étaient pas en contact. Celle de John était à nue, mais Sherlock portait ses gants en cuir, offert par ses parents deux ans plus tôt, et qui commençaient à devenir un peu trop petits. Il paraissait absurde qu'il continue de grandir des mains, mais c'était le cas.

Au milieu de tous les questionnements de genre, Sherlock se fit la réflexion que ça devait être désagréable, pour John. Le cuir était froid, rêche, sale. Sherlock n'avait jamais entretenu les gants, et maintenant il s'en voulait. Sauf qu'il ne pouvait pas reprendre sa main sans vexer John. Sans blesser John. Ou bien John s'en fichait ? John avait fait ça par réflexe ? John ne l'avait pas remarqué ? John n'avait pas d'intérêt à lui tenir la main ?

Ils avaient dormi ensemble, après tout. Loin l'un de l'autre, laissant une sorte de no man's land sur le matelas entre eux, avant que l'inconscience du sommeil ne conduise John à heurter Sherlock, certes, mais ensemble quand même. Sur l'échelle de l'intimité et des relations amicales, où se situait le fait de se tenir la main par rapport au fait de partager un lit ? Pourquoi n'y avait-il pas d'études sur le sujet dans tous les livres que Sherlock avait lus au cours de son existence ? Pourquoi les seules sources que son esprit citait était des blogs ou autres articles glanés sur internet, et dont la fiabilité semblait hautement questionnable ?

Il en était là dans ses réflexions quand John parla :

— C'est là ? Ça a l'air...

C'était là, et Sherlock le savait, ça avait l'air du pire coupe-gorge de tous les temps. Ça avait dû l'être, d'ailleurs. Mais le gérant, un Italien débonnaire du nom de Alessandro[1], adorait Sherlock pour des raisons variées, dont il aurait pu se vanter auprès de John au cours du repas, si ça n'avait pas été nécessaire d'évoquer les pires périodes de sa vie pour les raconter. C'était aussi le meilleur restaurateur italien à des kilomètres à la ronde, dans un petit bouge qui ne payait pas de mine. D'après Alessandro, la seule personne capable de le concurrencer en cuisine, c'était son frère, Angelo, qui avait un restaurant à Londres, et qui avait promis de s'occuper de Sherlock quand celui-ci y habiterait, comme Alessandro aimait s'occuper du jeune génie quand il venait jusqu'à Oxford.

— Je sais de quoi ça a l'air, répondit Sherlock. Mais tu me fais confiance ?

— Seulement si tu me promets que personne ne va m'égorger prochainement.

— Personne ne va même essayer, promit Sherlock. Viens.

Ils entrèrent dans le resto enfoncé entre deux immeubles d'habitation dans une ruelle, et John promena son regard partout, vaguement suspicieux.

Il fallut exactement trois minutes et cinquante-huit secondes à Alessandro pour adopter John, en plus de Sherlock. Il en fallut quatre minutes et douze secondes supplémentaires à John pour l'adopter en retour, rire avec lui, et complètement oublier ses préjugés sur l'aspect extérieur du lieu.

— Sherlock, c'est vraiment un endroit incroyable ! s'exclama John, les yeux brillants.

Et Sherlock ne put pas s'empêcher de sourire. Lui considérait plutôt la main qu'il avait serrée dans la sienne durait tout le trajet comme incroyable, mais il était quand même content. Il aimait réellement cet endroit, et le patron, véritable italien de naissance dont les mots lui échappaient régulièrement dans sa langue maternelle, que Sherlock savait parler et qu'il avait perfectionné avec le temps à ses côtés. Et il aimait que John l'aime, lui aussi. Qu'il soit séduit comme Sherlock, qui pourtant avait tant de mal à se lier aux gens, l'avait été. Alessandro n'était pas un ami, au sens strict du terme, mais il s'en rapprochait, et aussi stupide que cela soit, Sherlock aimait que Alessandro valide son amitié avec John, et inversement.

— C'était délicieux, soupira John. Mais je ne peux plus rien avaler.

Il avait mangé une quantité absolument démentielle de pâtes, de lasagnes et raviolis, et Sherlock (qui avait avalé moitié moins de choses) se demandait où il mettait tout ça. John n'était pas maigre, ni même fin, mais il aurait absurde de le traiter de gros. Au contraire. Il était très bien dessiné, et ses muscles étaient apparents (et fermes, pour ce que Sherlock pouvait en dire).

— Je suis en pleine croissance et j'ai besoin de féculents pour le rugby, répliqua John en rougissant légèrement, en remarquant le regard de Sherlock sur son corps.

Le jeune génie ne releva pas le fait que John ne grandirait sans doute presque plus, au vu de sa morphologie et de son âge.

— Et le sucre de tes deux desserts, c'est pour quoi ?

Là où Sherlock avait mollement siroté une boule de glace au limoncello, John avait englouti un tiramisu et une tarte au citron à la suite de son repas. Sherlock ne savait pas qu'on pouvait manger autant. Mycroft était au régime depuis tellement longtemps pour soigner sa boulimie qu'il ne se souvenait pas de l'avoir vu tant manger.

— Énergie pour cet aprem, bien sûr ! répliqua John. Et franchement, c'est dommage que je puisse plus rien avaler, parce que franchement, la moitié de la carte des desserts faisait envie ! J'aurais trop voulu goûter le panettonne ou les cannolli à l'orange !

— Demande les à Alessandro.

— Hein ?

— À emporter, précisa Sherlock. Je suis certain qu'il peut te faire ça.

— Mais... bredouilla John. C'pas un doggy bag non plus. J'veux pas que tu payes pour mes desserts excédentaires...

Sherlock haussa les épaules.

— Premièrement, je m'en fiche. Deuxièmement, je doute qu'il te les fasse payer. Il t'a adopté, sais-tu ? Déjà moi, il me pratique des tarifs extrêmement compétitifs que le fisc ou bien l'organe de lutte contre la concurrence et la fraude réprouverait...

John explosa de rire, faisait carillonner la pièce de ce son clair et joyeux si communicatif.

— Ah, mais ta proposition de m'inviter à un rencard et me payer à déjeuner, c'était totalement faussé en fait ! Tu payes à moitié prix et tu essayes de te la jouer grand prince ! A-bu-sé !

Son rire pétillait comme des bulles de champagne, et faisait le même effet dans les veines de Sherlock.

Ils se chamaillèrent gaiement ainsi pendant un moment, quittant le resto au passage (John avec une part de lasagnes à réchauffer pour ce soir, et deux desserts ; Sherlock délesté de quelques livres mais trois fois moins qu'aurait coûté le repas en temps normal), et poursuivirent rapidement leurs achats.

Ils n'avaient plus grand-chose à faire, et il commençait à y avoir vraiment foule, et Sherlock détestait cela. Du moins, il l'aurait détesté, s'il n'y avait pas eu le bras de John autour de sa taille, régulièrement, pour l'éloigner, le protéger, et le corps de John en rempart entre lui et le reste du monde. Ça aurait pu être risible, considérant la taille de John et celle de Sherlock, mais ça ne l'était pas. Ça avait un côté ridiculement chevaleresque, mais bizarrement séduisant.

— Je te ramène ? demanda Sherlock une fois qu'ils furent définitivement sortis de l'enfer bruyant des grands magasins de Noël.

Il avait sorti son téléphone, et commandé un Uber en quelques clics sans même regarder son écran, et celui-ci arrivait dans six minutes d'après l'application. Il se doutait de la réponse de John, mais il se devait de la poser, par politesse, et pour faire semblant de rien savoir.

— Hum. Non. J'ai encore... enfin, je peux pas rentrer maintenant. Je dois rester à Oxford encore un peu. Je rentrerai en bus plus tard.

— Tu veux que je t'accompagne quelque part ? insista Sherlock. Ou que je reste avec toi jusqu'à ton rendez-vous ?

Il forçait juste pour obliger John à refuser probablement. Sherlock n'était pas assez stupide pour ne pas savoir qu'il allait se rendre à l'hôpital. Il ne l'avait pas fait la veille, puisqu'il était venu à Musgrave presque directement, et il était sur place, et à moindre frais. Il avait aussi à manger dans son sac à dos, grâce à Alessandro, et il avait ses livres de classe également. Il avait tout l'attirail pour se rendre à l'hôpital, prendre soin de sa mère, et même rester jusqu'au soir si besoin était.

Sherlock offrait une chance à John de lui dire la vérité, mais il savait qu'il ne la prendrait pas. Il n'en était pas vexé, pas spécialement. Avant, il l'aurait été. Depuis qu'il l'avait espionné, il avait réalisé que John se débattait avec une situation familiale aussi peu reluisante que la sienne, tout en conservant sa façade de bon élève et parfait camarade, et Sherlock ne pouvait pas le blâmer pour ça. Lui non plus n'avait pas tout dit à John.

En revanche, il pensait de plus en plus à tout dire à Inconnu. Une fois que ses révélations auraient été faites une fois, ce serait plus simple pour envisager de recommencer. De mieux le dire à John. De pouvoir envisager une autre annonce au besoin, et d'être préparé à la réaction de John.

— Non, non, balbutia John. J'ai pas de rendez-vous. J'ai juste un truc à faire, mais seul. Enfin, pas que je déteste ta compagnie, Sherlock, tu sais bien que non, je t'adore, passer du temps avec toi, c'est génial, t'es le meilleur ami dont je pouvais rêver comme cadeau de Noël cette année, mais j'ai un truc perso à faire, et pardon, mais tu peux pas venir avec moi.

— Je suis ton cadeau de Noël ? demanda Sherlock perplexe.

— Non, rit John. Enfin, si. Un peu.

— Parce que je t'aide à réviser ?

— Non, s'offusqua John. Même si ça ne gâche rien, c'est pas but premier ! J'aime ta compagnie, c'est si dur à admettre ?

— En toute sincérité ? Oui. Tu es le premier à qui ça arrive.

— C'est faux. Tu avais évoqué un ami que t'avais quand t'étais petit.

Sherlock haussa les épaules en un geste lentement calculé d'indifférence. Outre l'inquiétude qui lui tordait les entrailles quand il pensait à Victor, et au risque qu'encourrait John rien qu'en le fréquentait, il n'aimait pas repenser à son amitié avec Victor pour une autre raison. Ils étaient enfants, ils étaient liés par des choses anodines, enfantines, vaguement stupides et inutiles. En outre, Victor était plus stupide que Sherlock, du genre vraiment (déjà enfant, Sherlock était un snob arrogant et méprisant). Enfant, il se contentait d'obéir aux ordres de Sherlock, et cela leur suffisait à tous les deux. Mais rien ne prédisait que cela aurait pu suffire plus longtemps. Sherlock se serait peut-être lassé. Victor en aurait peut-être eu marre de se sentir rabaissé. S'il avait vécu, Sherlock ignorait s'ils auraient toujours été ami, et cette incertitude le mettait mal à l'aise.

Alors que John, rencontré à l'âge de six ans, mais surtout vraiment connu les étés qui avaient suivi le décès de Victor, il était resté dans son périmètre de relation toute sa vie, et ils ne se détestaient pas aujourd'hui, au contraire. Ils nouaient enfin cette amitié dont Sherlock avait rêvé (ou plus exactement, avait rêvé de plus sans rien faire pour l'obtenir, refusant de considérer cela possible).

Et puis, fondamentalement, Sherlock ne pouvait pas occulter un fait important : si Victor n'était pas mort, il n'aurait jamais rencontré John, du moins pas de la même manière qu'ils avaient joué ensemble durant l'enfance.

— J'étais enfant, répondit-il à John. Je n'étais pas aussi insupportable, enfant. Ça n'aurait peut-être pas duré.

— Oh, mens pas, Génie ! T'étais aussi insupportable gamin qu'aujourd'hui ! Voire pire ! J'étais là dans ta classe plusieurs années en primaire, hein ! Et au collège aussi ! Avant même qu'on joue ensemble les étés, j'te connaissais, t'étais invivable !

Sherlock se figea. C'était la première fois qu'ils évoquaient aussi clairement le fait qu'ils se connaissaient durant l'enfance. Ils avaient déjà parlé rapidement de l'école, mais ça n'avait rien de spécial. La moitié des gens actuellement avec eux au lycée venaient du village, et donc avait fait l'école primaire et collège en leur compagnie. Ceux qu'ils ne connaissaient pas d'aussi longtemps, soit avaient la malchance d'avoir déménagé à Forest Hill plus tard dans leurs vies au lieu d'y naître, soit vivaient plus loin que leur toute petite ville, dans les villages avoisinants et avait suivi leurs études là-bas, avant d'être rassemblé au lycée.

Mais leurs jeux d'enfants, c'était leur truc à eux. Leur spécificité.

— Je n'étais pas SI invivable, si tu venais jouer ! répliqua Sherlock, espérant que c'était la bonne réponse à apporter.

— Si, si, si ! s'amusa John. T'étais un super copain de jeu, mais t'étais imbuvable à l'école ! Mens pas, j'le sais. Tu faisais tout le temps comprendre aux profs que t'étais plus intelligent qu'eux.

— Mais j'étais plus intelligent qu'eux, souligna Sherlock.

John pouffa.

— Évidemment que tu l'étais. Mais tu le faisais carrément sentir, comme si tu nous hurlais dessus en permanence JE SUIS UN GÉNIE BANDE DE DÉBILES.

Sherlock ne chercha pas à nier. Il ne l'aurait pas dit en ces termes précis, mais il avait assurément pensé ce genre de choses toute sa vie.

— Et je ne le fais plus ? interrogea Sherlock, réellement curieux.

Il n'avait pas l'impression que son comportement avait tant changé que ça, au fil de son parcours scolaire. Il continuait d'endurer les cours, soupirer devant l'incompétence des adultes, réussir tous ses examens et devoirs avec 100% de bonnes réponses sans réviser, regarder John et son sourire de loin, et se réfugier dans les méandres de son cerveau pour survivre aux journées.

— Plus vraiment, répondit John, un peu pensif. Enfin, on sait tous que t'es un génie, en fait. Même les profs. Plus personne n'essaye de t'apprendre quoi que ce soit, ou de surprendre. Tu as l'air surtout plus... détaché ? Absent ? Comme si tu étais loin de toi-même. C'était surtout flagrant, en fin de collège, début de lycée. T'avais l'air malade, sous-alimenté, et complètement déconnecté de notre réalité.

Sherlock frémit en entendant les mots de John.

— Aujourd'hui, je dirais plutôt absent par ennui, la plupart du temps. Sauf quand tu me parles. Et ça, c'est... enfin, j'en suis vraiment heureux. J'aime beaucoup nos échanges.

John avait ce don pour tout mettre sens-dessus-dessous dans l'esprit de Sherlock. En un instant, il était passé des douloureux souvenirs de son début de lycée et pourquoi il avait l'air si déconnecté — il l'était en réalité, totalement. Et chimiquement, surtout — puis au fait que travailler à son Palais Mental actuellement lui donnait l'air de s'ennuyer alors qu'il s'agissait de la chose la plus excitante de sa vie (après John), avant de le rendre confus, bafouillant et rougissant. John aimait sa compagnie, il aimait ce qu'il était, comment il l'était. Il avait beau en avoir la preuve à plusieurs reprises, ça continuait de le ravir et de faire s'embraser sa poitrine (et pas que).

Il s'apprêtait à répondre quand un long klaxon retentit. De toute évidence, la voiture de Sherlock était arrivée et elle attendait depuis au moins quarante-cinq secondes, soit une éternité à l'heure de l'instantanéité.

Ils se saluèrent maladroitement, John invita Sherlock à filer, qu'ils se verraient lundi au lycée, pas de souci, merci pour tout, c'était génial de passer tant de temps avec toi, etc.

Ce fut Sherlock qui initia le contact, pour la première fois. Faisant fi de l'impatience de son Uber (qui se calmerait s'il le payait le double de la course. Ils se calmaient toujours quand il y avait de l'argent en jeu), il s'avança et prit John dans ses bras, se penchant pour l'enlacer fermement, presque trop. Mais John ne protesta pas, refermant ses bras dans le dos de Sherlock, et rendant l'étreinte trop fort pour être amicale. Sherlock se perdit un instant dans l'odeur de la peau de John, et le fait que cela aurait été simple, si simple, de légèrement tourner la tête, entrouvrir les lèvres, et embrasser la peau nue, juste sous l'oreille.

Il se redressa presque brutalement, incapable de gérer la réaction physique que l'image venait de générer dans son corps.

John sembla ne se rendre compte de rien, cependant, son visage cramoisi ne croisa pas le regard de Sherlock.

— Prends soin de toi, Sherlock.

— Toi aussi, John.

Leurs salutations formelles et guindées mirent fin à leur échange. John fit demi-tour, Sherlock monta dans la voiture, et le chauffeur se mit en route.


Pour Sherlock, le reste de la journée n'eut aucune importance. Le trajet passa en un clin d'œil, et Musgrave était vide et sombre quand il y parvint. Il s'enfonça dans sa tête, couché sur son lit, du côté où John avait dormi, et où son cerveau semblait capable de sentir encore son odeur. Quand il en ressortit, la soirée était bien avancée, et ses deux parents étaient là, et ils furent tous ravis de jouer la comédie de la famille unie, dînant tous ensemble, ce qui n'était pas arrivé depuis des semaines. Même Mycroft se joignit à la liesse collective, par téléphone.

En temps normal, Sherlock aurait haï chaque seconde de cette soirée. Mais dans sa tête, il y avait John. Dans ses veines, il y avait John. Dans son nez, il avait l'odeur de John. Derrière ses pupilles, il y avait l'image de John. Contre son corps, il avait le souvenir de celui de John. Dans ses oreilles, il y avait la voix de John et son rire si doux, si beau. Il ne lui manquait que le goût pour compléter le tableau, mais ça Sherlock savait qu'il ne l'obtiendrait jamais, et il s'en contenterait.


[1] Oui si y'en a qui ont un peu de mémoire, c'est pas la première fois que je créé un personnage qui pourrait être le frère d'Angelo… désormais, il a donc un prénom xD (et un jour, vous pourrez peut-être rencontrer leur père, Leandro, qui existe depuis très longtemps dans ma tête, et surtout est très présent dans une de mes fics en cours d'écriture)

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