Bonne lecture !
Dimanche 18 décembre
John se réveilla, pour la première fois depuis ce qui lui semblait des mois, ou peut-être des années, avec tranquillité et sans angoisse. Et après avoir dormi réellement, d'un vrai sommeil réparateur, profond, sans sursaut ou réveil intempestif à des heures absurdes.
Il n'y avait pas besoin d'un psychologue pour deviner pourquoi. Tout d'abord, sa mère ne rentrait pas au milieu de la nuit en se cognant dans les murs, contre les meubles, et en allumant toutes les lumières, parfois même en chantant fort (et faux, au demeurant, mais ça ne changeait pas grand-chose). Elle était toujours à l'hôpital, et il s'était passé deux choses incroyables, la veille : premièrement, tous ses frais médicaux avaient été payé, provoquant un immense soulagement chez John, même s'il n'avait pas compris pourquoi et comment, considérant que les explications du médecin avaient été parcellaires et celles de l'administration de l'hôpital laborieuses et confuses. Mais il s'en foutait, c'était une énorme épine en moins dans son pied.
Deuxièmement, sa mère avait réalisé que seul John venait lui rendre visite. Parce qu'on refusait l'accès de l'hôpital à Harriet quand elle était trop bourrée, puisqu'elle se mettait en danger, ainsi que les patients, avec son comportement irresponsable. Et comme sa sœur semblait s'être donnée pour mission de boire deux fois plus pour compenser l'absence de sa mère, elle ne pouvait jamais visiter sa mère blessée. Et cette réalisation avait manifestement amené Elisabeth Watson à une deuxième. Sa fille était alcoolique. Et c'était sa faute. Elle le savait pour elle-même. Mais jusqu'à présent, elle n'avait jamais envisagé qu'elle avait entraîné d'autres personnes avec elle.
John était suffisamment altruiste pour ne pas faire remarquer à sa mère que même si lui survivait au lycée, avait des bonnes notes, conservait son poste de capitaine de rugby, et avait été accepté à l'armée pour pouvoir faire ses études de médecins, il avait été entraîné dans cette spirale, lui aussi. Il n'y avait simplement jamais succombé.
Mais il ne pouvait pas dire ça, et gâcher la décision d'Elisabeth. Elle envisageait de partir en cure. Pour se soigner. Pour reprendre le cours de sa vie.
La veille, en rentrant en bus, John avait envoyé un message à sa sœur, pour lui dire que si elle buvait, il ne voulait plus qu'il rentre à la maison, que leur mère allait se soigner et guérir, qu'il changerait les serrures s'il le fallait, qu'elle pouvait se faire aider elle aussi, mais dans l'intervalle, John ne voulait plus d'elle chez eux.
Harriet n'avait pas répondu, mais elle avait lu le message. Elle n'était pas rentrée de la nuit, et c'était la première fois. John préférait y voir un signe positif, que ses menaces étaient prises au sérieux et que sa sœur réfléchissait à se faire soigner, elle aussi.
Son apaisement au matin venait aussi de Sherlock, évidemment. À tellement de niveaux que John ne savait même pas par où commencer pour lui dire merci. Merci pour les économies réalisées pour aller à Oxford (il n'y avait pas de petit profit), merci pour le repas chaud et conséquent du samedi midi, sans compter tous ceux pris à Musgrave en pillant allégrement le frigo, et les restes à emporter le soir qu'il avait partagé avec sa mère pour qu'elle profite d'autre chose que les plateaux repas de l'hosto. Merci pour les révisions qui lui faisaient gagner un temps tellement précieux qu'il pouvait dormir davantage. Merci pour les vêtements qu'il lui avait prêté pour dormir, pour le lit moelleux qu'il avait offert, et surtout pour le plaisir de sa compagnie, pendant des heures et des heures, et qui avaient paru des secondes à John.
Assis à son bureau, devant sa fenêtre qui donnait sur la forêt (et derrière elle, Musgrave, même si on ne pouvait pas la voir), John tournait et retournait son portable entre ses mains. Il faisait chaud dans sa chambre, même s'il avait mis un gros pull. Il avait réussi à économiser, depuis quelques semaines, et même avec les achats de Noël la veille, il lui restait de l'argent sur son budget, alors il s'était payé le luxe de monter le chauffage de sa chambre d'un cran. Ce n'était rien, surtout comparé au Manoir de Sherlock, mais pour lui c'était énorme.
Il avait chaud et l'estomac plein. Dehors, le paysage qui s'offrait à lui était couvert de givre, silencieux et figé dans l'hiver, et ça avait quelque chose de poétique, de romantique qui lui plaisait. John se découvrait des passions lyriques.
Et cogitait intensément.
À Sherlock, bien sûr.
On peut se voir aujourd'hui ? J'aimerais te parler.
Il avait besoin d'un point de vue extérieur, et il espérait que Greg ne tarderait pas à lui répondre. Il avait besoin d'en parler avec quelqu'un.
Son portable vibra, et il le déverrouilla pour ouvrir le message sans même voir de qui il s'agissait.
C'était Sherlock. Mais Sherlock qui écrivait à l'inconnu de son téléphone, pas à John. Ce dernier se mordit la lèvre nerveusement. Sherlock engageait peu la conversation, alors cela avait de quoi surprendre. Mais surtout, John en avait marre de ce double jeu. Ça ne pouvait que mal finir. Il avait sincèrement pensé, au départ, que ce serait son seul moyen de s'approcher de Sherlock, de lui trouver un cadeau digne de lui. En ça, il n'avait pas menti, et il avait réalisé son souhait, la veille.
Mais il n'aurait jamais pu prévoir que dans la vraie vie, Sherlock et lui deviendraient amis également. Et cela le mettait dans une position délicate.
Contre toute attente, Sherlock semblait réellement faire confiance à Inconnu, mais également à John, même s'il ne révélait jamais que des moitiés de secrets, et des tiers d'aveux. Mais quand Sherlock apprendrait la vérité, il ne ferait plus confiance ni à l'un, ni à l'autre, et John aurait tout perdu.
Sauf qu'en l'état actuel des choses, il n'y avait aucun moyen pour que John se sorte de cette situation. Parce qu'il avait deux relations très différentes, avec deux visions de Sherlock. Dans les deux cas, il était l'espèce de génie fou que John avait connu toute sa vie. Mais en vrai, il était le savant, l'emphatique, l'intelligence à l'état brut, maladroit et sensible, féru de musique, de chimie, de sciences et d'énigmes. Il aimait les casse-têtes et les longues argumentations, il adorait le miel et aurait été capable d'élever des abeilles.
Le Sherlock des messages était plus prudent, plus cynique et sarcastique dans ses propos, drôle sans le savoir, et totalement à vif. Le peu qu'il en avait révélé à John (enfin, à Inconnu) avait suffi à évaluer l'ampleur des lacérations de son cœur blessé, sans que John en connaisse les causes.
Le problème était que John réalisait que Sherlock, le vrai, était la somme de tout cela. Et John le voyait, parce qu'il le fréquentait des deux manières, et pouvait faire les liens, comme associer ses fêlures et les murs brûlés de la bibliothèque, à Musgrave.
Mais Sherlock n'avait pas voulu cela. Il n'avait pas voulu se livrer en entier. Il avait offert qu'une face à chaque interlocuteur, ignorant qu'il s'agissait de la même personne, et John connaissait suffisamment bien à connaître le personnage pour se douter qu'il ne se relèverait pas d'une telle trahison.
Et au-delà de sa propre souffrance s'il devait cesser d'être ami avec Sherlock, John refusait d'être la raison de la chute de Sherlock.
La seule option qu'il envisageait vaguement, c'était de faire passer Inconnu pour un salaud. Se servir des (rares) révélations que Sherlock avait consenties sur lui pour faire courir des rumeurs, utiliser les secrets déduits par le génie sur leurs camarades pour les faire courir et que Sherlock sache qu'il ne puisse plus lui faire confiance, en rajouter enfin une couche en l'insultant par message d'imbécile, de naïf en disant que tout était de la manipulation depuis le début, bref, être une immonde petite raclure de bout en bout. Avec un peu de chance, Sherlock perdrait confiance en Inconnu, viendrait pleurer dans les bras de John, qui pourrait alors le consoler, et comme John aurait entendu les rumeurs comme les autres, il n'aurait pas à faire attention à ne pas savoir ce que Sherlock lui disait en pensant parler à un tiers.
John soupira lourdement, recommençant à faire tourner son téléphone dans sa main.
Ce plan était parfaitement idiot, et ferait souffrir des tas de gens au passage : Sherlock, sa famille, les gens concernés par les déductions, et John n'aimait pas blesser.
Et en tout état de cause, il y avait zéro chance que Sherlock vienne pleurer son désespoir dans les bras de John. Il n'était pas du genre à pleurnicher, encore moins de se laisser abattre. Ou même de croire au scénario de Inconnu est un connard. Il n'avait pas identifié John, sans doute parce qu'il ne cherchait pas, mais il en avait déduit des tas de choses sur lui. C'était même Sherlock qui le lui avait dit, un jour :
— Tout est utilisable pour déduire quelqu'un. À l'époque de l'écriture manuscrite, les ratures, les fautes, l'encre qui bavait pouvait en dire beaucoup. Aujourd'hui, je ne peux plus savoir avec un simple SMS si son auteur est droitier ou gaucher, mais ça ne veut pas dire que je n'ai pas d'informations. Les fautes, les formulations, les abréviations, les smileys, la ponctuation, le niveau de langage, la manière de réagir ou répondre à tel message plutôt qu'un autre en disent long sur la personne qui écrit. C'est une autre manière de faire, mais c'est très intéressant.
Sherlock avait même poussé le vice à rajouter, après un instant :
— Je le pratique beaucoup, dernièrement.
John en avait déduit qu'il parlait de lui, et que Sherlock analysait alors Inconnu.
Et même s'il n'avait évidemment pas déduit son identité, il avait forcément des indices de sa personnalité. Et John avait l'arrogance de croire que si Inconnu se transformait du jour au lendemain en énorme connard, Sherlock n'y croirait pas. Il connaissait suffisamment bien John (enfin, Inconnu) pour savoir qu'il n'était pas comme ça. Et si Sherlock ne réconciliait pas le comportement de Inconnu avec ce qu'il avait déduit (ce qui serait, en plus, un échec), il se poserait des questions. Il fouinerait davantage. Et il risquait de remonter jusqu'à John.
Et il en revenait au problème principal : la trahison de John, qui détruirait Sherlock.
Et pourtant, il était masochiste, parce qu'il répondit à Sherlock.
Salut.
Ça faisait longtemps :)
Comment tu vas ?
Il se forçait un peu à être joyeux, mais pas tant que ça. Bien sûr que la culpabilité lui ravageait les entrailles, mais discuter avec Sherlock, qu'importe s'il était John ou Inconnu, c'était une drogue. C'était toujours passionnant, à sa manière. Même s'il devait toujours penser à des trucs débiles, du genre laisser volontairement une longue pause entre deux messages de Inconnu, mais durant cet intervalle répondre à Sherlock en tant que John, pour qu'il ne réalise pas que dès qu'Inconnu écrivait, John le faisait aussi, ce qui était louche que deux personnes distinctes aient leur téléphone allumé et répondent à des messages exactement au même moment. John essayait de penser à tout.
La réponse ne se fit pas attendre, et son portable vibra de nouveau.
John repoussa sa chaise de bureau, s'arrachant à sa contemplation du paysage givré. Aujourd'hui, il n'irait pas voir Sherlock. Greg n'avait pas répondu à son message, peut-être parce qu'il travaillait. Peter et Joshua avaient dit sur la conversation de groupe, la veille, qu'ils ne pourraient pas sortir dimanche, en vue de leurs révisions pour les examens de la semaine prochaine. Mike hésitait encore aux dernières nouvelles, et vu qu'il était tôt, il devait encore dormir. John était parfaitement au point pour leur semaine d'examens blancs, et aussi pour le bal, puisqu'il ne voulait inviter personne, qu'il avait déniché un vieux smoking de son père qui lui allait, et qu'il avait les cadeaux pour Sherlock. Sa semaine était toute balisée, et son dimanche était morne et long. Grâce à son génie de meilleur ami en devenir, il n'avait même pas besoin de vraiment réviser. Il relirait quelques points en fin de journée, guère plus. Il avait beau ne pas être spécialement sportif, Sherlock savait préparer des révisions comme on préparerait un marathon, et il avait ordonné à John de se reposer, aujourd'hui (conseil que lui-même ne suivait évidemment pas. Sherlock n'arrêtait jamais de réfléchir, et ingurgiter des connaissances. Mais dans la métaphore du marathon, lui avait les capacités physiques pour en courir un tous les jours, pendant des mois d'affilée, sans jamais paraître se fatiguer. Ils n'étaient pas tous égaux, intellectuellement.)
De fait, comme John n'avait rien de mieux à faire et qu'il avait dit à sa mère qu'il ne viendrait pas aujourd'hui (il l'appellerait et lui enverrait des messages. Ça lui suffisait à connaître son état, et si elle avait changé d'avis quant à la cure), il quitta son bureau, et s'écrasa sur son lit. Il allait passer sa journée à discuter avec Sherlock, en alternant ses alias, et à jouer sur son téléphone, ou mater des vidéos stupides et inutiles, mais forcément drôles ou émouvantes et hautement addictives.
Une fois confortablement installé pour sa journée de flemmardise, John ralluma l'écran de son téléphone, et consulta la réponse de Sherlock.
Tu es le seul à blâmer pour ce délai entre nos messages.
Je vais bien, je t'en remercie. Et toi ?
John sourit bêtement à son écran. Il avait appris à Sherlock le small talk et les formules de politesse à rendre, tant IRL en tant que John que par SMS comme Inconnu. Il lui avait dit que quand quelqu'un demandait comment on allait, il fallait le demander en retour.
Mais là où John et ses copains se limitaient presque toujours à un salut, ça va ? Oui et toi ? Oui, tranquille. Quoi de neuf ?, parfois si rapide qu'il était presque inaperçu ou inexistant, surtout par messages, Sherlock répondait toujours très formellement aux messages de politesse de John.
J'vais bien. Comment ça, ma faute ? J'ai rien fait !
Et puis d'abord, c'est comme les couples, hein : on est deux dans cette relation donc on est deux à avoir tort ou à être coupable, tu savais pas ça ? ;p
Il relit son message juste après l'avoir envoyé, et rougit. Il aurait pu dire « relation », mais non, il avait malencontreusement employé le mot couple.
Tu as cessé de m'écrire aussi régulièrement qu'avant. De fait, nos conversations se sont raréfiées. Il me semblait pourtant que tu avais remarqué que je n'étais pas la caution « sociale » de cette conversation, et que tu ne pouvais pas compter sur moi pour les banalités qui démarrent une conversation.
Premièrement, je n'ai jamais tort. Deuxièmement, je ne pourrai pas affirmer quoi que ce soit à propos d'un couple, n'en ayant jamais été un moi-même.
John sourit bêtement, vautré sur son lit, en lisant le premier message. Sherlock essayait régulièrement de rappeler qu'il était un connard arrogant et pas du tout sociable et capable d'avoir une conversation policée, comme s'il essayait de rappeler régulièrement à John (enfin, Inconnu) qu'il avait le droit de quitter la conversation et cette relation du jour au lendemain et que personne ne le lui reprocherait. John n'en avait pas la moindre intention, au contraire, il trouvait ça trop adorable et passionnant.
Le deuxième message était plus compliqué à appréhender. Il pourrait taquiner Sherlock sur le fait que « jamais tort », c'était absolument impossible, et qu'il avait entendu parler d'une explosion en cours de chimie qui prouvait le contraire (John ne se dévoilait pas ainsi, tout le lycée était au courant, la rumeur était même revenue aux oreilles de John, tellement déformée qu'on ne savait même pas que c'était lui avec Sherlock, au moment de l'explosion) (mais que non, ça n'avait pas détruit la moitié de la salle et manqué de tuer quatre personnes). Mais c'était surtout la suite qui était intéressante. L'aveu de Sherlock n'avait rien de surprenant. John l'avait vu grandir et évoluer, il savait très bien ce qu'avait fait le jeune génie de sa vie.
En outre, il n'en avait pas spécialement honte, principalement parce que Sherlock avait du mal avec le concept, qu'il opposait toujours aux faits. Les faits ne mentaient pas, les faits étaient vrais, les faits étaient avérés, les faits étaient, point barre. Il n'y avait rien à ressentir vis-à-vis des infos, argumentait-il souvent quand John essayait de lui expliquer pourquoi certains camarades haïssaient Sherlock et sa langue trop pendue quand il faisait des déductions en public et ne savait pas s'arrêter.
Donc, Sherlock n'avait jamais été en couple, pas de scoop. Avec n'importe qui d'autre, John aurait analysé, sur-analysé, re-analysé en long, en large et en travers les quelques mots pour savoir si c'était un message caché, une demande, un moyen de tâter le terrain, mais avec Sherlock, il n'était pas inquiet ou le cerveau en vrac : il rebondissait sans doute avec la plus pure des logiques sur le terme employé par John, rien de plus.
Le vrai problème, c'était ce que ça faisait à John, l'utilisation de ce terme. Et de l'imaginer accolé au nom de Sherlock Holmes.
Il sortit de sa conversation avec Sherlock, et trouva sur whatapps le nom de Greg, rouvrant leur conversation, pour lui envoyer un nouveau message.
Vraiment, faut qu'on parle. J'ai besoin de toi, et de ton point de vue sur la question. Tu sais que je peux pas en parler à quelqu'un d'autre.
John était un enfant sage, qui aimait parler aux adultes de ses tourments existentiels d'adolescent, parce qu'il savait qu'ils seraient toujours de meilleur conseil que ses potes du même âge. C'était un réflexe qu'il avait pris quand son père était parti, et que sa mère avait lentement démissionné de son rôle de mère. Il avait bien fallu s'occuper de la maison, des courses, de l'école, de payer les factures et toutes ces choses, et John était un gamin. Ses copains n'en savaient pas plus que lui. Alors il s'était tourné vers divers adultes susceptibles de l'aider, sans jamais rien révéler de la situation réelle de sa famille. Il était juste un gentil garçon qui aidait sa maman. Tout le monde avait toujours adoré John, et le croyait sur parole. C'était ainsi qu'il avait découvert que les adultes étaient nettement moins stupides et aveugles que le croyaient les adolescents pleins de leur suffisance d'imaginer être les premiers à découvrir la drague, la clope, les premiers frissons amoureux et sexuels, et toutes ces choses que les parents ont aussi fait dans leur jeunesse.
Depuis, son adulte de référence était Greg, juste assez âgé pour être de bon conseil, mais pas trop vieux pour ne pas être à la page. Ils avaient une relation paternaliste de potes, et ça aidait beaucoup John.
Conscient que son message était trop vague, et que Greg était occupé et qu'il avait besoin d'en savoir plus, John rajouta :
C'est à propos de Sherlock. Je crois que je suis en train de tomber amoureux. J'sais pas quoi faire.
À sa grande surprise, il n'eut pas le temps de reprendre sa conversation avec Sherlock que subitement, ses messages étaient lus, alors qu'ils restaient sans réponse depuis le début de la matinée.
Pardon quoi ? ? ? ?
Le nombre de points d'interrogation dans le message de Greg était à lui seul un excellent indicateur. Greg n'était pas trop du genre à multiplier à l'infini les signes de ponctuation.
John cherchait quoi lui répondre quand son téléphone vibra longuement, indiquant un appel. Il n'y avait pas vraiment besoin de vérifier de qui il s'agissait, parce que les gens de la génération de John n'appelaient pas, ils utilisaient l'écrit et les réseaux sociaux en tout genre. Seuls deux dinosaures dans l'entourage de John aurait pu faire ça : Greg, parce qu'il vivait à l'ancienne. Et Sherlock, parce qu'il était toujours là où on ne l'attendait pas. Sauf que Sherlock était accroc à son téléphone et aux nouvelles technologies à un point exponentiel, et son cerveau adorait faire quatre (ou douze choses à la fois), il n'allait certainement pas perdre du temps à tenir une conversation avec quelqu'un alors qu'il pouvait écrire.
— Salut Greg ! s'exclama John en décrochant, avec nettement plus d'enthousiasme qu'il n'en ressentait réellement.
— John. Est-ce que c'est vrai ?
La voix de Greg était étrange. Stressée et bizarrement joyeuse toute à la fois, alors qu'il n'aurait pas dû spécialement avoir d'intérêt pour cette histoire. John voulait des conseils, rien de plus. S'il avait voulu des hystériques s'enthousiasmant pour sa vie amoureuse (ou son absence, au cas d'espèce, puisque Sherlock ne répondrait jamais favorablement), il aurait réuni Peter, Mike et Joshua dans la même pièce.
— Oui, enfin, non. Je sais pas trop. J'voulais qu'on se voit pour en parler, justement, j'ai...
Le peu de cohérence de John expliquait sans avoir besoin de dire les mots combien il était perdu.
— J'suis de service, répondit Greg. Jusqu'à 17h.
— Après ? proposa John, plein d'espoir.
— Je devais voir... enfin... Ouais, bon, j'peux p't'être me libérer, mais pas longtemps. J'ai un... un truc. Enfin. Pas longtemps.
John fronça les sourcils.
— Je dois y retourner, le pressa Greg, et John entendit quelqu'un l'appeler au loin. Ok pour ce soir ?
— Ok, acquiesça-t-il.
Sans autre formule de politesse, Greg raccrocha sans que John ne s'en formalise. Il avait l'habitude que son ami ne soit pas dispo quand il était au commissariat, à exercer son vrai boulot de flic. Parfois, quand il le voyait hors de ses heures d'astreinte ou uniquement en tant que coach de l'équipe de rugby, il oubliait que son ami avait un véritable métier, des ambitions professionnelles, et que Forest Hill n'était qu'une étape (obscure et aberrante, de l'avis de tout le monde) dans sa carrière pour se faire la main sur le terrain. Mais quand il était de service, il n'avait pas le temps pour les petits problèmes existentiels d'ado de John.
De nouveau désœuvré, John en revint à sa conversation avec Sherlock, celle sur whatapps, donc Inconnu pour Sherlock. Il relut les derniers messages, et choisit finalement de ne rien répondre sur le tout dernier message, celui qui évoquait le mot couple. Ça rendait tout très compliqué, alors qu'il pouvait en rester à une discussion simple et sans élancement au fond de son cœur.
Personne ne te demande de sortir des banalités pour lancer la conversation, hein. T'as qu'à dire des trucs de génie, ça me va aussi.
Et ça t'est pas venu à l'idée que je pouvais avoir trouvé ton cadeau de Noël ? Enfin, de secret santa, j'veux dire, j'sais que tu vas me soûler sinon.
Il va falloir que tu précises « trucs de génie », car cela n'a absolument aucun sens.
Ma conversation et ma personne ne t'intéressent plus parce que tu as rempli ta mission ? Et au demeurant, quand tu sais que je vais te répondre sur une précision, pourquoi tu ne corriges pas ton texte directement, au lieu de donner des précisions.
xD Parce que c'est plus marrant comme ça ! Mon correcteur enlève toutes les fautes de frappe, mais sinon je les laisserais ! C'est fun, et c'est rigolo de rajouter des trucs au lieu de corriger, j'écris pas une disserte ! ;p
Ta conversation et ta personne m'intéressent totalement, sinon, mais j'avais moins besoin d'éléments, et avec les exams qui commencent demain, j'étais occupé à réviser ;)
Comme souvent, leur discussion se déroula alors naturellement, de messages croisés en réponses à plusieurs messages à la fois, utilisant les fonctions répondre de l'application de messagerie, et les smileys de réactions sur un message (enfin, John les utilisait tout comme il utilisait smileys et émoticônes, tandis que Sherlock s'en tenait uniquement aux mots, à la ponctuation et aux expressions). Pendant des heures, sans même s'en rendre compte, ils discutèrent. John faisait attention à ne rien révéler qui pouvait un peu trop le désigner (tous les élèves de terminale avaient des examens blancs à compter du lendemain, ça ne donnait aucun indice à Sherlock, par exemple) mais paradoxalement, il se livrait sur ses passions, ses ressentis, sa personnalité.
Et à chaque message reçu, chaque message envoyé, John sentait bien que les sentiments qu'il avait toujours négligé d'analyser jusque-là grandissait de minute en minute. Et ça le travaillait. Il regardait régulièrement l'heure, attendant avec impatience son rendez-vous avec son ami, espérant que Greg allait miraculeusement tout régler d'un coup.
Et puis soudain, négligemment, au hasard d'un message, Sherlock lui fit complètement oublier la notion de temps qui passe (trop lentement et trop vite tout à la fois). Dans la foulée, John oublia son nom, là où il habitait, comment respirer, comment cligner des yeux et même comment faire le moindre mouvement.
La discussion n'était pas spécialement légère, mais elle n'était pas grave non plus. Ils ne se draguaient pas, ils ne flirtaient pas, ils n'étaient pas tout à fait dans des taquineries légères et sans conséquence, ni dans des conversations volontairement absurdes que John lançait parfois pour voir jusqu'où allait le sérieux de Sherlock (ils avaient tenu très longtemps sur possibilité de faire du surf en Antarctique avec les manchots à cause du réchauffement climatique). Ils étaient en train d'avoir une conversation banale. Sherlock avait vaguement évoqué un truc d'enfance, une bisbille entre gamins de la famille, et John avait incidemment demandé « tu as des frère et sœur ? ». En tant que John, il connaissait la réponse bien sûr. Il savait qu'il y avait Mycroft, et il se souvenait de la petite sœur, il y avait longtemps de cela, mais qui pouvait très bien être titulaire de deux doctorats, une thèse en médecine et une autre en physique nucléaire, désormais, vu la famille Holmes, et ça ne le choquait pas vraiment qu'elle ne vive plus à Musgrave et que Sherlock y soit seul.
Mais Inconnu, qui était celui qui écrivait présentement à Sherlock, ignorait tout de la composition de la famille Holmes, et John était juste content de lui, fier comme un imbécile heureux de sa petite tentative pour protéger son identité pour brouiller les pistes et être sûr que Sherlock ne la découvre pas. Même s'il culpabilisait de sa machination, ce qu'il voulait encore moins, c'était que Sherlock arrête de lui parler. Il n'était qu'un gosse égoïste et objectivement trop attaché à sa relation avec le jeune génie, il le savait.
Mais absolument rien n'aurait pu le préparer à la suite.
Oui, j'ai un frère aîné, qui a fini Cambridge avec un peu d'avance, il travaille pour le MI6, à Londres. Et j'ai également une sœur plus jeune , qui est actuellement enfermée dans une prison psychiatrique de très haute sécurité, près de Londres, après ses diverses tentatives pour m'assassiner, il y a quelques années. Mes parents vont souvent la voir, sinon elle est ingérable, alors ils ne sont pas souvent là.
Après avoir lu le message, il fallut à John une minute complète pour se souvenir de remplir ses poumons d'oxygène, et ce fut horriblement douloureux, comme si l'air qu'il inspirait et expirait s'était subitement chargé de bris de verre qui lacéraient sa poitrine, de l'intérieur. Il ne songea pas une seule seconde à remettre en cause les propos de Sherlock, ou même à croire à une blague. Sherlock ne faisait pas de blague. Et malheureusement, ça collait un peu trop bien aux souvenirs de John.
Quand ils étaient petits, John se souvenait de Mycroft comme d'une silhouette floue, toujours assis à la table du jardin, avec des livres et des cahiers, et n'en levant que très peu la tête. Ils les surveillaient plus ou moins, mais considérant que Sherlock et John disparaissaient dans la forêt, ça ne servait pas à grand-chose.
Et il se souvenait aussi de la gamine, plus jeune qu'eux, mais à peine, à qui Sherlock adressait des regards assassins pour la dissuader de venir jouer avec eux, et qui lui renvoyait un air torve en retour. Mais elle n'insistait jamais vraiment. Quand John arrivait, et que Sherlock sortait, elle venait avec eux. Sherlock refusait sans un mot qu'elle partage leurs jeux, et elle rentrait dans la maison, sans dire un mot non plus. Un peu déçue, un peu défiante sans doute mais dans sa cécité d'enfant, John n'y voyait rien de grave. C'était une fille, les filles n'avaient pas envie de jouer avec eux, pas vraiment, ça servait à rien, elle pouvait aller jouer à la poupée ou la dinette, comme disait souvent son père (principalement quand il se lamentait que Harry n'était pas une « vraie petite fille ». John avait déconstruit ses principes machistes inconsciemment intégrés dans l'enfance plusieurs années plus tard). Il n'avait jamais vraiment réalisé la petite fille nourrissait une haine farouche contre son grand frère. Après tout, John aussi se chamaillait souvent avec Harriet, et il n'avait jamais tenté de la tuer.
Mais quand il se replongeait dans ses souvenirs, il y avait des détails qui revenaient : Mycroft, qui relevait réellement la tête de ses révisions uniquement au moment où la fillette et Sherlock s'affrontaient du regard. Le regard que lui jetait celle-ci, avant de rentrer. Les moments où ils rentraient au domaine, et que John levait les yeux, machinalement, et découvraient le regard de la gamine, braqué sur eux depuis la fenêtre du deuxième étage. Les recommandations des parents Holmes, entendues de loin : « sois conciliant, Sherlock » ou « sois sage, ton frère jouera avec toi demain. Ou Mycroft peut jouer avec toi, hein Mycroft ? ».
Il ne se souvenait plus du prénom de la gamine, mais ça devait être sans doute aussi gratiné que Sherlock ou Mycroft.
Et puis, John avait aussi les souvenirs les plus récents : les murs brûlés, dans la bibliothèque de Musgrave. Les feux et les lumières que Sherlock n'allumait jamais, comme s'il préférait l'obscurité protectrice. L'absence de ses parents, si souvent occupés. L'état de santé préoccupant de Sherlock, quelques années plus tôt, qui pouvait assurément s'expliquer si quelqu'un tentait de l'assassiner.
Mais il restait tellement de zones d'ombres. Quand avait-elle tenté d'assassiner son frère ? Comment ? Pourquoi ? Combien de fois ? Depuis quand était-elle enfermée ? Où ça ? Est-ce qu'elle était aussi brillante que le reste de la fratrie ? Est-ce qu'elle était dangereuse ? Est-ce que ça avait un lien avec le fait que Sherlock pense qu'avoir un ami était dangereux pour la santé dudit ami ? À quoi ressemblait-elle, aujourd'hui ? Dans son esprit, John avait encore la silhouette incertaine d'une gamine en robe claire et longs cheveux noirs, mais elle avait sans doute presque dix-sept ans, aujourd'hui. Ce qui rajoutait une autre question : si elle était enfermée dans un hôpital psychiatrique, c'était en tant qu'enfant. Est-ce qu'elle risquait de sortir en tant qu'adulte ?
John hésita encore un moment, l'esprit foisonnant, puis se décida à répondre le plus honnêtement possible. Il connaissait suffisamment bien Sherlock pour savoir combien cela avait dû lui coûter d'avouer un tel message, et combien il pourrait être blessé d'une absence trop longue de réponse, alors qu'il pouvait voir l'accusé de lecture de John.
Pardon. Je ne sais pas quoi dire, en fait.
Enfin, j'aurais un millier de questions environ, mais je ne suis pas certain que je peux vraiment te le poser, à vrai dire.
Tu ne remets pas en cause mon affirmation ?
Personne de sain d'esprit n'irait inventer une histoire aussi glauque.
Et t'es connu au lycée pour ne jamais mentir, c'est d'ailleurs un de tes problèmes.
Je connais des gens qui inventeraient des histoires de ce genre. Ma sœur, justement.
Puisqu'elle a fait « diverses tentatives pour t'assassiner », j'aurais tendance à dire qu'elle ne rentre pas dans la catégorie des gens sains d'esprit.
C'est la personne la plus intelligente que je n'ai jamais rencontrée.
L'intelligence ne fait pas l'équilibre psychologique, au contraire.
Plus intelligente que toi ? Je croyais que personne ne te surpassait.
John aurait voulu tellement taquiner Sherlock sur ça. Il passait tellement de temps à affirmer qu'il était plus intelligent que tout le monde, l'entendre reconnaître que quelqu'un l'était plus que lui, ça méritait d'être gravé dans la pierre et de lui ressortir régulièrement. Sauf que John ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas ignorer dans quel contexte Sherlock lui avouait ça. La boule dans sa gorge n'avait pas diminué, au contraire. John tapait lentement ses messages, comme si faire une faute de frappe lui semblait plus insoutenable, dans ce contexte, alors que c'était absurde, puisque son correcteur la corrigerait avant envoi, mais quand même.
Le téléphone vibra dans sa main et il se concentra de nouveau sur l'écran.
Quand mon frère a atteint l'âge de six ans, il a été diagnostiqué, et sans surprise, s'est révélé d'une intelligence acceptable.
John eut un rire nerveux. Il n'aurait jamais qualifié Mycroft Holmes d'intelligence « acceptable », sachant qu'il avait fini majeur de promo d'Oxford avec quatre ans d'avance et sans se fatiguer.
En haut de l'écran, l'application indiquait que Sherlock continuait d'écrire, alors John attendit.
Quand j'ai atteint l'âge de six ans, j'ai été diagnostiqué, et sans surprise, mes résultats ont été plus que remarquables, bien qu'entaché par un autre diagnostic, d'autisme.
Le mot fit bondir John et s'écarquiller ses yeux. Il n'aurait jamais cru que son ami avouerait à un parfait inconnu ce mot qu'il avait deviné et que Sherlock n'était pas parvenu à prononcer la veille et semblait avoir en horreur.
(Ce dont je ne souhaite pas parler plus que nécessaire, merci bien) apparut presque aussitôt et John respira un peu mieux. Ils avaient assez à faire pour parler de la gamine dont John se souvenait et qui s'était manifestement transformé en psychopathe meurtrière avec le temps.
Quand j'ai été diagnostiqué, ma sœur qui avait un an de moins que moi l'a été aussi. Les médecins l'ont qualifié, je cite « de plus grand génie de son époque, dépassant Newton ».
John tiqua. Ses souvenirs étaient vagues, mais ils avaient huit ans, à l'époque, ce qui voulait dire que la fillette en avait sept. Elle était déjà diagnostiquée précoce ? Et aussi intelligente que ça ? La toute petite fille en robe d'été et couettes hautes, qui portait des chaussettes blanches qui remontaient haut sur ses jambes ? Celle qui, parfois, quand ils rentraient de la forêt, était installée à table dans le jardin et se salissait en mangeant ? Ça paraissait si absurde.
Elle s'appelait comment ?
Même dans sa tête, il n'en pouvait plus de ne pas pouvoir la nommer.
Eurus, répondit Sherlock immédiatement. Pourquoi ?
Pour savoir.
Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ? Pour en arriver à ce que tu dis ?
Leurs messages se mirent alors à pleuvoir, Sherlock écrivant des pavés pour raconter des situations qu'il avait connues, et John rebondissait autant que possible, posant des questions, sans jamais se limiter, et Sherlock lui racontait tout. Il n'aurait jamais cru que le génie pouvait se livrer autant, surtout par écrit, mais il tapait si vite qu'il n'y avait pas tellement de délai entre chaque message, aussi longs soient-ils, et John avait presque l'impression d'avoir une conversation orale.
Au fil des heures, il finit par reconstituer toute l'histoire, ou du moins les grandes lignes, de ce que Sherlock lui communiqua, et son envie de vomir n'alla ainsi pas en s'améliorant.
Eurus, depuis son plus jeune âge, nourrissait une intelligence féroce, et une forme de sociopathie aigue qui l'empêchait de ressentir la douleur, la moindre empathie envers quiconque, et de manière générale présentait un désintérêt total pour l'humanité... à l'exception d'une seule personne, la seule qui refusait de lui donner de l'attention : son grand frère Sherlock.
Sherlock n'employa jamais des mots violents contre sa sœur. Il ne la désigna jamais comme folle, tordue, tarée, psychopathe ou même sociopathe, bien qu'il aurait été capable de ces derniers, s'il avait s'agit de diagnostics médicaux. Pourtant, il resta toujours profondément lucide et objectif sur ce qu'était sa petite sœur, et ça rendait la chose pire encore.
Parce que l'enfant était restée une enfant. Bien qu'elle ait aujourd'hui dix-sept, Sherlock laissait transparaître dans son discours que Eurus voulait une seule chose : son attention. Qu'elle n'avait jamais vraiment grandi, et que plus il la repoussait, refusant de jouer avec sa petite sœur, une fille, rien d'intéressant pour tous les sales gosses du monde (et Sherlock avait été un sale gosse. Et un grand frère), plus elle essayait d'attirer son attention. Par tous les moyens possibles.
Cela incluait le meurtre, bien qu'il ait fallu neuf ans pour que cela soit reconnu en tant que tel. Sherlock, très naturellement, avait écrit que Eurus avait tué son meilleur ami, quand il était plus jeune. On ne savait ni comment, ni quand. Un jour, il avait simplement disparu, et Eurus s'était mise à chanter une comptine de son invention, qui n'avait aucun sens. Sherlock avait alors sept ans. Il n'avait décrypté la comptine qu'à l'âge de treize. Ils avaient alors retrouvé les ossements du pauvre gosse. Ses parents n'espéraient plus retrouver leur fils vivant, évidemment, mais la découverte avait quand même été un choc. Plus personne ne doutait réellement de la culpabilité de Eurus, mais aucune preuve, surtout tant d'années après, ne pouvait être retenue contre elle. La confession officielle de son crime était intervenue deux ans plus tard, quand Sherlock avait seize ans et que Eurus avait été, enfin, pour de bon, enfermée.
Entretemps, Eurus avait tenté de s'ouvrir les veines, de scarifier Sherlock, de le pousser d'une fenêtre, de l'enfermer dans une pièce sans fenêtre et sans interstice pour respirer, entre autres choses. Le dernier délit, le plus grave, c'était l'immolation. Ce n'était pas son coup d'essai, avait précisé Sherlock. Elle avait déjà tenté de mettre le feu à la maison, mais à l'époque elle avait commencé par la bibliothèque, ce qui expliquait les traces aux murs dont se souvenait John. Lors de sa dernière tentative, c'était directement à la chambre de son frère qu'elle s'en était prise. Celle-ci s'était embrasée.
John se souvint d'une réflexion qu'il avait eu un jour, durant toutes les heures qu'il avait passées dans cette chambre : la sensation qu'elle paraissait beaucoup plus récente que le reste du manoir, et qu'il n'y avait aucune affaire d'enfant ou presque, dedans. Ou plus exactement, que sa chambre ne ressemblait pas à celle de John, dans laquelle on voyait les traces de l'enfance et les diverses évolutions au cours du temps.
Pour la rénovation, il n'avait pas été si surpris. Si de l'extérieur la bâtisse conservait son cachet originel, John savait que des plus ou moins gros travaux avaient été fait dedans, rien que pour le chauffage au sol absolument partout, tout en maintenant les parquets anciens en terme de visuel, et il avait supposé que la chambre de Sherlock avait été refaite à neuf à l'occasion.
Pour l'absence d'objets enfantins, il avait mis ça sur le compte de la personnalité de Sherlock, qui devait faire régulièrement table rase du passé. John conservait sur sa commode sa vieille peluche en forme de loup, des étoiles lumineuses sur le plafond de sa chambre, et ce genre de détails. De petits trucs qu'il n'avait pas encore osé jeter, parce qu'il vivait toujours dans sa chambre d'enfant, qu'elle avait juste évolué avec le temps, sans tout supprimer. Ce genre de traces n'existait pas dans celle de Sherlock, ce qui aurait pu avoir du sens.
Mais ça en avait nettement plus quand on apprenait que toute sa vie d'enfant avait brûlé dans un incendie déclenché par sa sœur.
Mais... tu dormais dans ta chambre ?
Oui.
Tu n'as rien senti ? Tu ne t'es pas réveillé ? Ou entendu quelque chose ? L'incendie, elle, des cris, une alerte, quelque chose ?
John était perplexe. Il n'avait jamais assisté à un incendie, mais ça devait quand même faire un minimum de bruit, non ? Surtout que seule sa chambre avait été touchée, principalement grâce aux talents de pyromane de Eurus, mais aussi parce que le reste de la famille s'était rendu compte du problème nettement plus vite qu'escompté par l'adolescente.
Non. J'avais une bonne raison.
Une bonne raison ? Laquelle ?
Je pense que ça fait assez d'informations sur mon compte pour une journée. Je n'avais jamais raconté cela à quiconque.
John regarda son téléphone, perplexe. Il ne comprenait pas le message si sec, subitement, après tant de révélations en masse.
Ok. Pardon. Doublement pardon, d'ailleurs. Je dois y aller. Mais je suis vraiment très touché d'avoir écouté toutes tes confessions, sincèrement. Merci. Passe une bonne soirée, Sherlock.
À plus tard.
Il était l'heure d'affronter Greg.
— Tu me fais vraiment faire n'importe quoi, grommela Greg quand John s'assit à côté de lui, sur un tabouret de de bar dans un bouge où Elizabeth Watson avait ses habitudes.
John aussi, par la force de choses, à surveiller sa mère et vérifier qu'elle ne conduisait pas et rentrait en vie. Ce soir-là, Harriet n'était pas là. John ne l'avait plus revue depuis son ultimatum, et même si ça me blessait, il avait appris à en faire son deuil depuis longtemps.
— Comment ça n'importe quoi ?
— Obliger un mineur à sortir tard le soir dans un bar mal famé alors que j'avais quelque chose de plus important à faire, et que je vais devoir sacrément me faire pardonner auprès du plus mauvais caractère d'Angleterre.
— Greg, il est dix-huit heures et je suis majeur, soupira John. Et pardon mais est-ce que tu parles d'un rencard ? Et de faveurs sexuelles ?
— On est pas là pour parler de ma vie sexuelle, mais de la tienne, John.
— Dans ce cas-là, on peut rentrer chez nous, rit John. Ma vie sexuelle est inexistante.
— Elle ne l'a pas toujours été.
John profita de la distraction bienvenue du barman, qui déposa une pinte devant Greg, et un Shirley Temple devant John, habitué aux commandes sans alcool du jeune homme. Dans ces circonstances, pourtant, John aurait pu se laisser tenter par une bière. Il n'était pas un saint, il avait déjà bu, et il savait qu'il aimait ça. Il savait aussi que sa génétique le prédisposait à aimer un peu TROP ça, et préférait par principe s'y refuser dès le départ.
— Ça va, hein. J'ai le droit. J'suis un ado, quoi, marmonna-t-il.
— Ne te méprends pas, John, je ne te juge pas. Tu as le droit de coucher avec qui tu veux, t'as profité du lycée, comme d'autres gosses de ton âge, et ça va. Mais là, on parle de toi et Sherlock. Et ça, vois-tu...
— Il n'y a pas de « moi et Sherlock », le coupa John. Jamais.
Greg lui coula un long regard interrogateur, puis lentement et délibérément, il prit une gorgée de sa bière, toujours sans rien dire. John savait qu'il était un sacrément bon flic. Il pouvait faire ça pendant des heures et faire parler des suspects sans rien dire, juste comme ça. John n'entendait pas résister longtemps, et il craqua au bout de trois secondes environ.
— Quoi ? demanda-t-il. Pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Pour rien. C'est toi qui m'as fait annuler ma soirée pour me parler de Sherlock, et maintenant y'a plus de Sherlock et toi ? Vraiment ?
— Non ! Enfin oui, mais non, mais oui et non, et fais pas semblant de pas comprendre.
Greg leva un sourcil qui indiquait tout seul à quel point John était incohérent et obscur.
— Oui, je voulais te parler de Sherlock, mais y'a pas de « Sherlock et moi » dans le sens une possibilité de couple. C'est juste moi qui m'excite tout seul dans mon coin, mais je sais que ce sera jamais possible. C'est pour ça que j'avais besoin de te voir, d'en parler.
— Tu t'excites tout seul ? releva Greg.
— Roooh, mais pas sexuellement, tu me prends pour qui ?
— Tu fantasmes pas sur Sherlock ?
— Si ! Enfin, non, si mais, aaaah.
John avait envie de s'arracher les cheveux, complètement perdu dans la conversation, et où il voulait en venir, pendant que Greg affichait un air franchement hilare, tout en sirotant sa bière.
— Pardon, je te taquine. Allez vas-y, raconte-moi calmement ce qu'il y a, d'accord ?
John inspira profondément, et raconta. Il éluda le début, Greg le savait déjà. Il connaissait Sherlock depuis toujours ou presque, avait toujours eu une certaine forme de béguin pour lui, depuis l'enfance. Ça n'en faisait pas de l'amour, ni une relation. Pour John, ça avait toujours été un crush adolescent, une forme de fascination, et une attirance physique, évidemment. Sherlock était le seul homme pour qui John avait déjà eu des envies salaces.
Tout cela, Greg le savait déjà, ou l'avait deviné. John lui raconta alors avoir tiré le nom du jeune génie pour le secret santa, et d'avoir décidé de porter son courage à deux mains (« Ah, tu l'as appelé Courage, la tienne ? », ricana Greg, ce qui lui valut un léger coup de poing de la part de son ami) pour essayer de nouer un lien avec lui. Et que cela avait fonctionné au-delà de ses espérances. Sherlock et lui étaient devenus amis, en un temps record, et John se sentait paradoxalement plus proche de lui que de quiconque.
Il avoua, avec honte, sa double identité numérique, et même si Greg ne prononça aucun mot, John pouvait lire qu'il désapprouvait dans ses sourcils froncés et ses lèvres serrées. Il avait raison, bien sûr. John savait qu'il faisait n'importe quoi, et d'un point de vue extérieur, il aurait totalement désapprouvé aussi.
Il essaya néanmoins d'insister sur le fait que parler à Sherlock par deux biais, sous le couvert de deux identités distinctes, lui avait permis de découvrir toutes les facettes de Sherlock.
— Ce n'est pas mieux, John, commenta Greg. Au contraire. Si Sherlock ne t'a pas offert spontanément, à toi John ou à l'inconnu de son téléphone, toutes les facettes de sa personnalité, il avait sans doute ses raisons. Tu l'as trompé pour l'obtenir ce portrait complet.
John le reconnut, tête baissée. Il avait conscience que c'était mal. Et il préféra passer sous silence les récentes révélations de Sherlock. Greg aurait totalement désapprouvé que John ait obtenu des informations aussi intimes en se faisant passer pour un autre. Et surtout, John ne voulait pas lui dire. La vie de Sherlock ne regardait que lui. Il avait fait confiance à Inconnu et John avait beau avoir toute confiance en Greg, il n'étalerait pas le linge sale de son ami en public.
Cependant, il essaya d'expliquer, maladroitement, les sentiments qu'il avait développés pour Sherlock, à force de le côtoyer, surtout dans la vraie vie.
— Il est... fascinant. Beau, bien sûr je le sais, je l'ai toujours su, il a un charisme, un truc incompréhensible qui pourrait charmer n'importe qui s'il s'en donnait la peine. Mais c'est pas juste sa belle gueule, ses pommettes ou son cou — tu as vu son cou, Greg, et ses clavicules ? — c'est quelque chose de magnétique qu'il a. Il est tellement intelligent, brillant, quand on prend la peine de l'écouter et d'éviter d'entendre tous les moments où c'est juste un abruti arrogant, il est fascinant. Et il est bon pédagogue. Je sais qu'on dirait pas, enfin tu le connais pas vraiment mais au lycée je suis sûr qu'on penserait qu'il serait horrible mais en fait carrément pas. Il connaît plein de méthodes de mémorisation, il explique concrètement les applications, il en connaît plus que les profs. Et il est patient ! A sa manière du moins. Avec moi. Et il sait jouer du violon ! Tu verrais ça Greg, ses mains, ses doigts, sur le violon, et ses yeux fermés et... quoi ?
John s'interrompit dans son monologue passionné en remarquant que Greg le regardait un peu narquoisement.
— Rien, rien, je t'en prie, continue de me narrer le merveilleux et parfait Sherlock Holmes. Dans trois secondes, tu devrais en arriver à ses yeux dans lesquels tu rêves de te noyer et ses mains sur lesquelles tu fantasmes autour de ta queue.
— GREG ! s'exclama John, écarlate.
Mais il était gêné principalement parce que son ami avait raison. Il avait pu se laisser aller à quelques images mentales, et les très longs doigts de violonistes de Sherlock figuraient en bonne place de l'utilité de ses fantasmes.
— Je déconne même pas, John, en fait. Tu voulais mon avis ? Félicitations, tu es fou amoureux. Tu as tous les symptômes : des défauts deviennent acceptables voire sont des qualités, chaque détail physique est beau, et oui ton Sherlock est mignon, mais je ne suis pas sûr que ses clavicules aient quelque chose à voir dans l'affaire, mais parce que tu l'aimes, tout te paraît beau. Le physique, le mental, les défauts, les qualités. Tout est parfait. Félicitations monsieur, c'est un très bel amour.
Ça aurait pu être ironique ou méchant, mais le ton de Greg était très doux et sincère, et John ne pouvait pas lui en vouloir le moins du monde.
— Et maintenant ?
— Et maintenant quoi ? demanda Greg.
— Si vraiment je suis en train de tomber amoureux, je fais quoi maintenant ?
Greg soupira, et prit une longue gorgée de bière.
— Je ne sais pas, John. Tu lui dis, vous vivez heureux pour toujours ensemble. Tu lui dis, vous vivez heureux ensemble pour un temps. Tu lui dis, il te brise le cœur et tu pleures pendant un temps ou toute ta vie. Tu ne lui dis jamais, et tu souffres pendant un temps ou toute ta vie de cette occasion ratée. Il n'y a aucune solution prédéfinie ou préétablie. Tu ne peux pas savoir.
— Aucune de tes solutions ne me donne envie.
— Même pas la première ?
— La première n'a aucune chance de se réaliser, soyons lucides.
Greg soupira derechef.
— Ne dis pas ça. Tu veux que je te raconte une histoire ?
— Père castor Greg, raconte-moi une histoire ! s'amusa John.
— Arrête de te moquer de moi ! répliqua Greg, mais pas vraiment fâché, et il commença à raconter. Plus jeune, j'ai rencontré quelqu'un de totalement inatteignable pour moi. Plus intelligent, plus riche, plus charismatique, plus d'avenir sous ses pieds, plus de pouvoir, plus de tout. Le genre qui évolue pas dans la même sphère que toi. Et qui te le fait sentir, que ton le monde et le sien, ce sera pour toujours irréconciliable.
— Kate Middelton a bien épousé le prince William, hein, releva John. Alors, bon, j'suis pas d'accord avec toi.
Greg rit avec lui, conscient que John avait raison.
— Ouais, mais bon, c'est pas toujours le cas, crois-moi. La bourgeoisie, l'aristocratie, aiment évoluer dans leurs sphères. Mais de toute manière, c'est pas le point important. C'est juste que je pensais que c'était totalement mort, dès le départ. Je m'en suis persuadé pour des tas de raisons pas franchement intelligentes ou logiques, parce qu'en fait, j'avais juste peur.
— De quoi ?
— Honnêtement ? De tout. Que notre histoire puisse marcher. Et que je puisse me prendre un râteau. J'avais peur autant de l'un que de l'autre et c'était plus simple pour mon petit confort personnel de me trouver des excuses que ce n'était pas possible entre nous par principe. Je n'ai jamais bougé. Heureusement, il était plus intelligent que moi, et a agi.
John tiqua, relevant le « il », mais préféra ne rien dire. Il n'avait jamais réellement discuté de cela avec Greg, et se foutait totalement de l'orientation sexuelle de son ami.
— Ça fait combien de temps, ta jolie histoire ? demanda-t-il à la place.
— Bientôt six ans. On s'engueule environ douze fois par jour au téléphone, on ne se voit pas beaucoup en ce moment, parce je suis ici et pas à Londres. Et une part de lui restera pour toujours inatteignable pour moi, parce que son boulot me sera à jamais totalement hermétique. Mais on est ensemble, John. On est heureux, vraiment. Je n'y croyais pas une seule seconde, je n'aurais pas parié un penny sur notre histoire, et encore moins que je serai un idiot amoureux disant que c'est la plus belle chose qui m'est arrivée, mais le fait est que c'est vrai. Il faut essayer. En réalité, l'inaction sera toujours la pire des solutions. Je te le promets.
John mordilla sa paille. Il avait fini son mocktail, et les glaçons fondaient lentement, et il aspirait l'eau qu'ils généraient, sans être vraiment désaltéré.
— Donc tu penses que j'ai une chance avec Sherlock ? demanda-t-il, franchement incrédule.
— Je n'ai pas dit ça. Je ne le connais pas. Mais je te dis juste de ne pas partir perdant par principe. Mais en ce qui concerne, ton Sherlock a l'air quand même sacrément attaché à toi, vu ce que tu en dis. Ce gosse est connu dans tout le lycée, John. Même moi, je sais qui il est. Et crois-moi, même ce qu'en disent les profs est pas joli à entendre. « Asocial » est probablement le terme le plus gentillet qu'ils ont pu utiliser. Et il te propose de venir chez lui réviser toutes les trois minutes trente ? De le voir le week-end, de rester dormir chez lui ? Tu les vois pas, les signaux, là, sérieusement ?
John considéra la question. À force, sa paille en carton était complètement inutilisable et avait un goût plutôt dégoûtant, mais il en avait à peine conscience.
— Inverse les rôles, John. Imagine un de tes copains, genre Joshua qui te raconterait qu'une fille l'invite quatre fois par semaine et lui a proposé son lit pour rester dormir. Tu lui dirais pas qu'il y aiguille sous roche ?
— L'amitié homme-femme existe, répliqua John. J'y crois, moi.
Greg leva les yeux au ciel.
— Tu fais exprès de pas comprendre ?
— D'accord, d'accord, pardon. Oui, peut-être que si j'essayais d'analyser ma situation de manière objective ou de la transposer à quelqu'un d'autre — mais pas forcément Joshua et une fille, hein — ça paraît logique. Mais le truc, c'est que je peux pas transposer. Parce que c'est Sherlock. Et Sherlock... ben ça change tout. Il ne peut pas être assimilé ou comparé à quelqu'un de normal. Jamais. Il est... Il est trop lui pour ça.
Greg haussa les épaules, pas franchement convaincu, mais n'ayant rien de plus à pouvoir argumenter.
— Eh bien tu sais ce qui te reste à faire. Au pire, je serais là pour te consoler. C'est la première fois hein ? Que t'es amoureux comme ça, totalement, tête la première ? Ça peut faire mal à en crever, John, je vais pas te mentir. Mais tu pourras pas t'en prémunir toute ta vie. Il faut tenter.
John méditait les paroles de Greg en rentrant chez lui. Ils avaient dû se quitter rapidement, parce que le jeune homme ne voulait pas totalement gâcher la soirée du flic. Il s'était senti coupable d'avoir obligé Greg à le voir, alors qu'il avait fini par avouer qu'en effet, il avait rencard avec son conjoint — avec lequel il était depuis SIX ans, et John ne s'en était pas vraiment remis, parce que jamais il ne s'en serait douté ! — qu'il voyait peu. John avait insisté pour qu'il aille au moins sauver sa fin de soirée, pendant que lui cogitait en rentrant chez lui.
Sur le chemin retour, il avait repris la conversation avec Sherlock, qu'il avait prévenu qu'il ne serait pas disponible pendant un moment. Dès le moment où il écrivit un message, Sherlock répondit rapidement, à croire qu'il avait vraiment un vif intérêt pour cette conversation avec un pur inconnu, ce qui mit John encore plus mal à l'aise.
Il n'y eut plus de révélation dans leurs échanges, car il semblait que Sherlock avait balayé les grandes lignes de l'horreur qu'avait été sa vie familiale, et ils s'attachèrent surtout à parler de la manière dont le jeune génie avait vécu tout cela.
C'était d'ailleurs, bizarrement, une conversation beaucoup plus laborieuse à avoir. Sherlock parlait plus facilement et crument de la folie de sa petite sœur, des blessures qu'elle s'était infligée ou qu'elle avait infligées à Sherlock, de son esprit au-dessus de tout, qui raisonnait tellement plus vite et plus efficacement que tous les autres, mais dépourvu de tout sentiment ou d'empathie, que de ses sentiments à lui. C'était vraiment l'antithèse des humains classiques. John avait appris très tôt que pour éviter de parler de choses désagréables, il suffisait de lancer les gens sur un sujet de conversation facile et efficace : eux-mêmes. La plupart des gens aimaient parler de soi, surtout si on leur permettait de se plaindre ou râler, et qu'on leur prêtait une oreille attentive et compatissante en retour. John pouvait affirmer avec certitude que cela fonctionnait, simplement parce qu'il avait agi ainsi toute sa vie, et qu'il était désormais connu dans tout le lycée, et tout le monde l'aimait.
Il n'était pas aussi populaire que les gens tout en haut de la pyramide sociale du lycée, mais il n'était ni le Taré (ça c'était Sherlock), ni un nerd marginal, asocial et méprisé. La plupart des gens à l'école le connaissait, le respectait, l'aimait, il ne pouvait pas traverser un couloir sans répondre à un salut, une plaisanterie, un sourire. Si, par un malheureux hasard, sa bande de copains, Mike, Peter et Joshua, n'était pas disponible pour déjeuner, John ne se retrouvait jamais à manger tout seul.
John savait faire parler les gens. C'était un talent qu'il avait développé, et qui se révélait sacrément inefficace sur Sherlock, du moins pour parler de son lui profond.
John soupira, au fond de son lit. Il avait eu des nouvelles de sa mère, qui réfléchissait vraiment sérieusement à une cure, suffisamment pour que John y croit. Harriet restait introuvable, mais il n'était pas inquiet, elle savait se faire héberger par une fille différente chaque soir s'il le fallait, le privilège de ses longs cheveux blonds et ses yeux très très bleus qui faisaient des ravages. La maison était totalement plongée dans le noir et le calme, à l'exception de la lumière de son téléphone, dans sa main. Il sentait ses yeux se fermer tout seul. Il n'était pas si tard, il aurait pu veiller davantage, mais demain commençait sa dernière semaine avant les vacances et le bal, et constituait une semaine d'examens, alors ça ne pouvait pas faire de mal de prendre un peu de repos.
Avant de fermer les yeux, il rouvrit son application de messagerie, et cliqua sur le nom de Sherlock, pour un dernier message. Et pour le pousser à s'ouvrir un peu plus que ce qu'il faisait, ainsi que pour le remercier de la confiance qu'il avait placé en John (enfin, Inconnu) en lui avouant toute l'histoire de sa vie, John décida de lui avouer quelque chose en retour, qu'absolument personne au lycée n'était au courant.
Satisfait de lui, allégeant un peu sa culpabilité de jouer un double jeu, John envoya le message par whatapps, brancha son téléphone pour la nuit, activa le réveil, le silencieux, le posa écran contre la table de nuit pour être sûr que la lumière ne le réveille pas, puis il roula sur le côté, ferma les paupières, et attendit que le sommeil le prenne.
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