Bonne lecture !
Lundi 19 décembre
John était Inconnu. Inconnu était John.
John était Inconnu. Inconnu était John.
John était Inconnu. Inconnu était John.
John était Inconnu. Inconnu était John.
John était Inconnu. Inconnu était John.
Il était quatre heures du matin et le cerveau de Sherlock tournait en boucle, presque à vide, incapable d'une autre pensée que celle-là.
Il avait passé son dimanche à avouer ses secrets de famille (et encore, pas tous) à quelqu'un qu'il pensait être un parfait inconnu. Ils partageaient le même lycée, mais Sherlock s'était fait à l'idée que son interlocuteur ne soit personne de connu, probablement un caractère discret qui n'avait que peu d'amis, et n'aurait eu personne à qui révéler les secrets de Sherlock. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait voulu tout lui dire à propos de sa sœur, mais il l'avait fait.
À sa grande surprise, cela l'avait soulagé. Il n'avait ressenti ni pitié excessive, ni curiosité malsaine de la part de son interlocuteur. Sherlock s'était senti en sécurité, sans jugement. Il n'était cependant pas en état de tenir une telle conversation en continu toute la journée, et il s'était astreint à s'occuper l'esprit entre chaque message de Inconnu (non, John. Inconnu était John. John était Inconnu) en poursuivant ses expériences, et la construction de son Palais Mental. Il tapait beaucoup plus lentement que Sherlock, et ne s'offusquait pas quand Sherlock mettait du temps à répondre, ce qui lui permettait de bien avancer dans ses projets.
Puis la conversation s'était interrompue, et quand elle avait repris parce que Inconnu (non, John. Inconnu était John. John était Inconnu) était rentré de sa soirée, Sherlock était au milieu d'une très délicate expérience impliquant des substances chimiques dangereuses, du poison, un morceau de peau humaine et des calculs différentiels) et il n'était pas énormément disponible pour répondre. Leurs échanges avaient été moins fluides, sans perdre en qualité pour autant.
Et quand Sherlock avait senti que Inconnu (non, John. Inconnu était John. John était Inconnu) était sur le point de mettre fin à leurs échanges pour dormir, il avait posé son téléphone et s'était concentré sur son travail.
Il avait repris l'appareil quelques minutes plus tôt, et découvert le message, adressé un peu après vingt-trois heures :
Merci pour toutes ces confidences aujourd'hui. Ça me touche vraiment, Sherlock. Que tu me dises tout ça. Je comprends les problèmes familiaux. Ça ne sera jamais autant que toi, bien sûr, mais je connais bien aussi. Mon père est parti. Ma mère est alcoolique, et elle boit le peu d'argent qu'elle gagne. Mon frigo est souvent vide. Ma sœur accompagne ma mère pour faire la tournée des bars, et j'ai toujours peur qu'elles rentrent en voiture. Le pire, c'est que j'ai plus peur qu'elles fauchent un gamin ou percutent la voiture d'un père de famille qui va travailler à l'aube, plutôt qu'elles se tuent. Parfois je suis obligé de les accompagner et rester debout une partie de la nuit. Juste pour être sûr que tout ira bien. Ma mère a eu un accident, récemment. Pas grave, mais elle est hospitalisée. Et elle envisage pour la première fois de sa vie de se soigner pour son alcoolisme. Ma sœur n'en est pas là. Elle ne rentre plus à la maison depuis que ma mère est à l'hosto, et j'suis tout seul. Personne au lycée, même mes amis proches, ne savent ça. Bien sûr, c'est pas aussi pire qu'une sœur qui tente de te tuer, mais la famille dysfonctionnelle, tu vois, je connais.
Et c'était John. Ça ne pouvait être que John. Il y avait trop de détails dans ce message qui ne pouvaient désigner que John. La probabilité que deux élèves en terminale dans leur lycée aient une mère ET une sœur alcoolique, et que la mère soit récemment blessée et hospitalisée était beaucoup trop faible pour être seulement envisagée. Il n'y avait que John.
John était Inconnu. Inconnu était John.
Sherlock venait de raconter la moitié des traumatismes de son existence au garçon qu'il aimait un peu trop pour son propre bien, qu'il désirait depuis peu d'une manière complètement inédite (Sherlock avait passé un temps indécemment long à renifler l'oreiller où John avait posé la tête, espérant y trouver durablement son odeur), et à qui il n'aurait jamais voulu raconter tout cela. Ou bien il aurait voulu, parce qu'il savait que John aurait pu comprendre et le soutenir sans jamais le juger ou le prendre en pitié (il avait eu raison, eut égard à la réaction de Inconnu qui était John qui était Inconnu et qui se fondaient en une seule personne) mais sans le vouloir pour autant parce que ses sentiments pour John lui dictaient inconsciemment de ne pas le terrifier avec les malheurs de son enfance.
Et Sherlock n'arrivait plus à penser droit, parce que tout ce que John venait de lui dire, il l'avait volontairement dit à Sherlock, mais pas pour qu'il identifie John. Parce que John ignorait que Sherlock SAVAIT pour sa mère hospitalisée, et qu'il ferait le lien. Parce que Sherlock était un odieux voyeur jaloux qui avait suivi son ami un soir.
Mais John était, lui, un odieux menteur qui avait deux numéros pour parler à Sherlock selon deux visages (Sherlock n'avait pas formellement résolu ce souci, mais avoir deux téléphones n'était pas vraiment une difficulté, de leur temps). Du coup, Sherlock lui-même s'y perdait sur qui était le plus odieux, le plus menteur, le plus manipulateur, qui avait commencé ce jeu de dupes et qui devait s'en vouloir, qui savait quoi et qui ignorait quoi et qui savait que l'autre savait et...
Même Sherlock s'y perdait. Il ne savait plus quoi penser.
Il aurait voulu en parler à quelqu'un. Mais il ne pouvait pas. Parce qu'il n'existait que deux personnes à qui il parlait : John, de ses problèmes relationnels. Inconnu, de sa famille.
Or John était Inconnu, Inconnu était John, et Sherlock était perdu. Et tout ça était de la faute de son frère. C'était lui qui lui avait donné ce conseil idiot de se lier à des gens. C'était à cause de lui qu'il avait essayé de répondre aux SMS d'un numéro inconnu, et qu'il avait parlé à John en cours de chimie.
Comme souvent dans son existence, tout était la faute de son frère.
Perdu dans ses pensées, Sherlock quitta sa chambre. Ses parents étaient venus, hier soir, pour dîner en famille. Ils avaient promis de revenir pour Noël, avaient sorti quelques banalités du genre « il faudrait décorer la maison » et « si Eurus va mieux, peut-être qu'on pourrait envisager de fêter Noël tous ensemble... », comme si quelqu'un se souvenait encore d'où se trouvait les décorations de Noël depuis l'incendie (le dernier en date), ou comme si Eurus pouvait aller mieux au point de quitter l'environnement ultra-médicalisé et spécialisé dans lequel elle se trouvait.
Violet et Sieger avaient assuré à Sherlock qu'ils l'aimaient, avant de repartir. Concilier leur travail et passer presque chaque seconde de leur temps libre avec leur fille cadette qui refusait de leur adresser un mot, sinon pour réclamer Sherlock, n'était pas facile. Sherlock ne les blâmait même plus. Il n'avait jamais recherché ou manqué de l'amour de ses parents. Il y était indifférent comme il l'était à tout le reste. Il regrettait simplement de ne pas pouvoir les aider, mais il était hors de question qu'il se retrouve dans la même pièce que sa sœur. Certains traumatismes étaient trop fort. Et leurs parents y perdraient deux enfants, au lieu d'un, si on rassemblait le frère et la sœur.
Tout en rabâchant ses pensées, guère plus joyeuses que la violente découverte de John et Inconnu, Sherlock se dirigea machinalement vers la cuisine. Il avait faim, puisqu'il n'avait presque rien mangé au dîner, rythmé par ses propres repas pris aléatoirement.
Sur le chemin, il passa devant la porte de la chambre de son frère, étonnamment entrouverte. Toutes les pièces de la maison, du moins à l'étage, étaient généralement fermées, chacun se cloîtrant bien confortablement dans son espace. Bien sûr, Eurus n'avait pas remis les pieds dans sa chambre depuis de nombreuses années. Mycroft occupait épisodiquement la sienne quand il rentrait à Forest Hill, mais il en fermait toujours la porte.
D'un coup d'œil plus machinal que curieux, Sherlock aperçut une forme bombée dans le lit, et en conclut que contrairement à ce qu'il pensait, Mycroft n'était pas encore reparti à Londres, et qu'il dormait au manoir. Un courant d'air avait dû entrouvrir la porte mal fermée, et Sherlock poursuivit son chemin, sans s'appesantir plus que cela sur la question.
Il sursauta cependant en arrivant dans la cuisine. Son grand frère, assis à table dans la pénombre, avec simplement la petite lampe du buffet, travaillait, penché sur son ordinateur.
Sherlock avait tellement de choses perturbantes en tête qu'il fut, un instant, incapable de réconcilier l'impossibilité que Mycroft soit à la fois dans son lit, et dans la cuisine.
— Mycroft ? demanda-t-il, au cas où la silhouette dont les doigts cliquetaient sur le clavier soit simplement un clone très très bien imité de ton grand frère.
— Sherlock ? répondit l'aîné Holmes d'un ton exaspéré, comme s'il était parfaitement normal qu'il travaille dans la cuisine à 4h du matin, et que Sherlock descende manger, mais pas qu'il lui adresse la parole.
— Qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais à Londres.
— Non. Papa et Maman étaient inquiets pour toi. J'ai décidé de rester pour la nuit. Je rentre tout à l'heure.
Mycroft était le genre d'individus qui aimait la précision. Qu'il ait dormi ou non n'avait pas d'importance, dès qu'on passait minuit, un nouveau jour commençait et tout rendez-vous dans la matinée était « plus tard aujourd'hui ».
— Je vais très bien, merci.
— Tu viens manger à quatre heures du matin.
Sherlock referma le frigo où il avait pris du cheddar, et se mettait en quête de toasts en haussant les épaules. Il trouva les toasts en même temps que des Dinosaurus, et il songea qu'il devait signifier à sa mère qu'il n'était plus un enfant, qui mangeait des Dinosaurus le lundi, des Mikado le mardi, des McVities le mercredi, des gaufres au chocolat le jeudi, et des sablés au beurre le vendredi. Mais comme il avait toujours eu une faiblesse gustative pour les Dinosaurus, il repoussa la pensée au loin, et prépara ses toasts en sortant le paquet de gâteaux.
— Mon alimentation a toujours été erratique. Ça ne veut pas dire que je vais mal. Tu travailles à quatre heures du matin.
Mycroft, qui avait délaissé son écran pour suivre les déplacements de son petit frère dans la cuisine, plissa les yeux, et Sherlock savait qu'il se demandait s'il devait faire une prise de sang à son cadet. Sa mère l'aurait fait, sans même hésiter ou demander. Son père aurait demandé les choses, aurait tenté de le faire parler. Mycroft se contentait de passer en revue mentalement les dix-huit ans de vie de Sherlock pour déterminer si oui ou non ses habitudes alimentaires avaient toujours comporté des en-cas très tôt le matin, ou bien si c'était une nouvelle tendance de ces dernières années, le genre qu'ils tentaient de réfréner à cause de prises de sang.
Sherlock le laissa faire tranquillement. Il n'avait rien à se reprocher. Au pire, il ferait une prise de sang. Ça ne ferait que la deuxième dans le mois.
— J'ai toujours travaillé dans la nuit, finit par répondre Mycroft, ayant probablement conclu que Sherlock mangeant des toasts Dinosaurus-cheddar n'était pas une rupture de comportement.
— Par contre, persifla Sherlock, tu t'es rarement dédoublé. Même Eurus n'a pas encore découvert l'ubiquité, je me demande comment tu y arrives.
Mycroft le regarda, perplexe. Sherlock le connaissait cependant assez bien pour savoir qu'il avait parfaitement compris où son frère voulait en venir, mais qu'il ne lui ferait pas le plaisir de lui répondre sans qu'il explicite son propos, et préférait jouer les surpris.
— La porte de ta chambre était ouverte, et tu dors profondément dans ton lit, en même temps que tu es ici.
— Tu as dû mal voir, répliqua narquoisement Mycroft.
— Tu n'es pas resté pour moi, répondit Sherlock sur un ton d'évidence. Tu es resté pour t'envoyer en l'air.
— La vulgarité ne te sied pas, petit frère. En revanche, concernant l'acte, tu devrais essayer. Ça pourrait te faire du bien.
Sherlock déglutit très difficilement, son en-cas improbable paraissant soudain lourd et douloureux, raclant les parois de son œsophage et de son estomac avec douleur. Il haïssait paraître faible devant son aîné, mais ses propos lui avaient brutalement rappelé les envies irrationnelles et récentes qu'il nourrissait à l'égard de John, et bien sûr, l'horrible pensée John était Inconnu et Inconnu était John, et le Palais Mental de Sherlock était trop fragile encore pour tous ces chambardements.
— Je te remercie de ta sollicitude, mais je n'ai pas besoin de toi, répondit-il.
Mais son ton manquait de conviction, sa voix vacillait, et sa réplique était arrivée un peu trop tard pour être réellement puissante.
— Tu as toujours besoin de moi, indiqua posément Mycroft.
— Pas autant que le mec qui dort dans ton lit.
— Tu es entré dans ma chambre ?
— Je n'en ai pas besoin pour savoir qu'il s'agissait d'un homme, grand frère. Tu n'as jamais su cacher tes goûts.
Mycroft le dévisagea, dans la pénombre de la pièce chichement éclairée.
— À Eurus, peut-être. Toi, tu n'en savais rien avant qu'elle ne te le dise, n'est-ce pas ?
Sherlock avala sa dernière bouchée en se demandant ce qu'il faisait encore dans la pièce. Il était trop bouleversé pour gagner une bataille contre Mycroft. Il venait de se prendre un tacle en pleine face, sans l'avoir vu venir et sans rien avoir pour le contrer. Il détestait quand son aîné avait raison. Et il avait suffisamment de fierté et d'orgueil pour ne pas bafouiller une réponse qui n'aurait été qu'un aveu de son échec.
— Va t'occuper de Eurus, puisqu'elle te connaît si bien, finit-il par dire.
— C'est inutile et tu le sais. Je m'occupe d'elle. Papa et Maman aussi. Et tu sais ce qu'elle dit, en permanence ?
Sherlock ne répondit rien. Il ne fit pas le moindre mouvement pour quitter la pièce. Parler de sa sœur le faisait souffrir. Il se souvenait encore de l'odeur de la fumée dans ses poumons, de la chaleur du brasier qu'était sa chambre sur ses bras. Il se souvenait encore des murs calcinés de la bibliothèque, de sa chambre ravagée par les flammes. Il se souvenait encore de l'odeur de ce qu'il avait appris à fumer, et de la sensation des seringues enfoncées dans ses bras. Il haïssait Eurus de toute son âme, mais était incapable de se détacher d'elle, et il se haïssait plus encore pour cela.
— « Où est Sherlock ? » poursuivit Mycroft, conscient d'enfoncer un tison brûlant dans des plaies ouvertes et purulentes. « Quand est-ce que Sherlock vient me voir ? Je veux jouer avec Sherlock. J'espère que Sherlock sera là la prochaine fois. Mon frère me manque. Je veux voir mon frère ».
Mycroft imitait un peu trop bien la voix de sa sœur. Bizarrement, elle avait gardé son timbre de petite fille, même en grandissant, à moins que ce ne fut déjà sa voix adulte qui transparaissait chez l'enfant.
— Elle ne me reconnaît même pas comme son frère. Il n'y en a que pour toi. Elle accepte tous les puzzles, les casse-têtes, résoudre tous les problèmes de géopolitique, elle résoudrait même le conflit israélo-palestinien, tant qu'on lui promet que tu viendras bientôt la voir. Pour l'instant, elle y croit. Elle y croit parce qu'elle a encore cinq ans dans son cœur, et qu'elle est restée bloquée au moment où tu lui as préféré Victor. Mais un jour, elle va grandir, Sherlock. Tu ferais bien d'être prêt, ce jour-là.
Sherlock s'arracha brutalement au comptoir de la cuisine auquel il était adossé, traversant la pièce à grandes enjambées. Sa robe de chambre préférée, en soie, flotta derrière lui, alors qu'il quittait la pièce sans mot dire. Il ne voulait pas entendre cela. Il ne savait pas ce que son frère attendait de lui. Il voulait juste ne plus rien ressentir, tout oublier. Il savait que si cela n'avait tenu qu'à Mycroft, il aurait mis le feu à l'hôpital psychiatre de Eurus des années plus tôt, mais leurs parents n'avaient jamais pu accepter une telle solution aussi radicale. Sherlock non plus.
Il voulait juste oublier. Tout. Eurus, les secrets qu'il avait révélé à Inconnu, John qui était Inconnu, Inconnu qui était John, tout. Il remonta à la salle de bains de l'étage, ouvrit les placards, puis tapa sans réfléchir le code qui ouvrit le coffre sécurisé qui contenait les médicaments les plus dangereux de la maison.
Peut-être qu'il serait pertinent de lui faire une prise de sang prochainement, en fin de compte.
Sherlock avait réussi à ne rien prendre, au prix d'un effort surhumain. Ou du moins, il n'avait rien pris de trop fort, ce qui connaissant sa tolérance, n'était pas spécialement une bonne nouvelle. Il avait réussi à prendre du repos, dormant comme une masse jusqu'à sept heures du matin, heure à laquelle son frère l'avait secoué sans ménagement pour lui signifier qu'il devait se lever pour aller au lycée.
Mycroft avait clairement vu dans son regard vitreux que Sherlock ne sortait pas d'un sommeil naturel, mais totalement chimique, mais les somnifères n'avaient jamais fait partie des préférences de Sherlock, et ça ne risquait pas grand-chose.
— Je dois rentrer à Londres. Veille à réussir tes examens, veux-tu ?
C'était ainsi que Sherlock s'était rappelé que durant toute la semaine, ils avaient des examens blancs au lycée en vue d'évaluer leur niveau pour les A-level de fin d'année. Il ne pourrait pas vaquer à ses occupations autant que souhaité, parce que même lui devrait se pointer dans les salles de cours, récupérer un formulaire et cocher toutes les bonnes réponses. Ça l'ennuyait d'avance. Aucun examen n'avait réussi à le mettre en défaut depuis le début de sa scolarité, et il doutait que cela arriverait aujourd'hui.
Mycroft s'en alla rapidement après, sans demander son reste, sans doute pressé de retrouver son bureau à Londres.
Dans la chambre de son frère, il n'y avait plus d'inconnu qui dormait. Il avait dû partir pendant que Sherlock avalait un somnifère et tombait dans le sommeil chimique, et une part de lui regretta de ne pas avoir mené plus d'investigations. Il n'avait aucun moyen de savoir de qui il s'agissait, ce qui était dommage. Avoir des moyens de pression sur son aîné était un de ses sports favoris. Mais une simple silhouette allongée dans le noir n'était pas un indice, même pour lui.
Ce n'était sans doute pas si mal, de cesser de penser à cet inconnu endormi. Sherlock avait un peu du mal avec le principe des « Inconnus », et un goût âcre dans la bouche, quand il y repensait.
— Pourquoi ils nous ont rassemblé ? Ça leur suffit pas de nous torturer cette semaine ?
— Schhh, Peter !
— Ils veulent prolonger l'agonie en nous empêchant d'aller en exam ? C'est une torture psychologique ?
— Peter, arrête ! John, dis-lui !
— Chut, les gars ! Ça va commencer !
Sherlock était capable de vivre sans donner d'ordre à son corps sur où aller et comment, ce qui avait parfois son avantage. À peine arrivé au lycée, toujours vaguement hagard de sa nuit (tant ses révélations fracassantes que sa prise de médicaments), il avait retrouvé le camarade qui l'avait employé, quelques jours auparavant. Sherlock avait fini d'enquêter sur la jeune femme qu'il voulait inviter au bal plusieurs jours plus tôt, mais il avait complètement oublié de donner ses conclusions, trop occupé qu'il avait été avec John ces derniers temps. De toute manière, ça n'avait pas d'importance : la jeune femme dirait oui, et plutôt deux fois qu'une. Sherlock rajouta des détails essentiels, pour qu'il se montre sous son meilleur jour, et lui transmis d'un clic le rapport PDF détaillé qu'il avait établi. La plupart de ses camarades détestaient ce rapport, parce qu'il était (d'après eux) cynique, froid, impersonnel, et profondément blessant. Sherlock le trouvait simplement factuel et objectif. Mais personne ne refusait de le lire, parce que c'était là qu'il y avait le plus de détails.
En retour, l'homme qui l'avait employé lui fit le virement (conséquent, Sherlock savait monnayer son cerveau) nécessaire, puis ils s'étaient séparés pour se rendre à l'Assemblée exceptionnelle que leur lycée avait convoquée, ce matin-là.
John était installé sur une rangée, un peu au bord, avec ses amis. Sherlock reconnaissait Mike, Peter et Joshua, pour les plus proches. Un peu plus loin, il y en avait deux autres, Flavian et Tarek, que Sherlock méconnaissait et qui étaient penchés l'un vers l'autre, pas du tout intéressés par le reste du monde.
Il s'était installé derrière eux, pour pouvoir les écouter. Ils étaient absorbés dans leur conversation, et, depuis peu, dans les lamentations d'agonie du dénommé Peter, pendant que les trois autres essayaient de le faire taire, et ils n'avaient pas remarqué le jeune génie, sur la rangée juste derrière.
Sherlock ne savait pas exactement pour quelle raison masochiste il s'infligeait ça. Une partie de lui, sans doute, espérait que d'un coup tout s'éclairerait : il saurait que John était Inconnu rien qu'en le voyant. Il saurait pourquoi John avait fait ça. Il saurait comment gérer ses émotions, ses sentiments et ses désirs pour John. Il saurait comment lui parler, lui dire qu'il savait, John dirait les bons mots et alors Sherlock saurait comment lui pardonner. Il saurait quoi faire ensuite, et John et lui seraient heureux pour toujours.
Il n'avait rien su du tout en voyant son ami, au contraire. Son esprit était plus embrouillé que jamais.
Alors il se contentait d'être là. Si proche de John, et qui lui paraissait pourtant si loin. Dans ses mains, Sherlock tournait et retournait son téléphone. S'il envoyait un message, là maintenant, à John, sortirait-il son téléphone ? Le lirait-il ? Et s'il faisait de même avec Inconnu, qu'en serait-il ?
Les questions se bousculaient dans son esprit. Il n'avait pas réécrit à Inconnu depuis son message de la veille que Sherlock avait lu très tôt ce matin, mais ça n'avait rien de surprenant. C'était leur rythme. Il avait toutefois répondu à John, qui lui avait envoyé des banalités sur le temps glacial et pour lui souhaiter bonne chance pour les examens du jour (ce qui était parfaitement abscons. La chance n'avait rien à voir là-dedans, et Sherlock avait son cerveau, ça suffisait). Mais là encore, c'était les messages habituels qu'il échangeait avec John. Leurs conversations écrites n'avaient jamais eu le moindre intérêt. En revanche, chaque seconde passée avec John était absolument parfaite.
C'était bizarrement irréconciliable, cela, encore plus que le reste. Sherlock s'était habitué à être heureux en présence de John, mais être incapable de lui parler à distance. Pourtant, il n'avait aucune difficulté à parler à Inconnu qui se trouvait être John, ça n'avait pas de sens.
— Silence, s'il vous plaît !
La directrice venait de monter sur l'estrade, et Sherlock fit un effort surhumain pour quitter son cerveau et remettre son attention au premier plan sur l'équipe de commandement du lycée. Enfin, au second plan de son attention. Au premier plan, il y avait toujours John, qu'il voyait de trois-quart, John qui chuchotait avec ses amis, John qui souriait, John qui lui arrachait le cœur et le piétinait sans rien faire.
Blabla, examens blancs, blabla, décisifs pour le futur, blabla, déterminants pour le choix de leur fac, blabla, emploi du temps réarrangé pour libérer le vendredi après-midi et la préparation du bal, blabla, comité de préparation du bal, blabla, expérimentation qui ne serait pas reconduite l'année prochaine si les résultats ne suivaient pas, blabla, blabla, blabla.
Parfois, Sherlock comprenait pourquoi son frère traitait le reste de ses pairs, dans son boulot de maître du monde en devenir, de poisson rouge. Ils avaient beau faire de la politique sur la place publique et dans l'ombre, Sherlock doutait qu'ils soient beaucoup plus intelligents que leur directrice et son équipe. Et vu l'ennui qu'il ressentait durant un discours de cinq minutes, il plaignait presque son frère qui s'infligeait des heures de discussion avec des idiots incapables de voir plus loin que le bout de leur nez.
Bruissement autour de lui. L'Assemblée était finie, ils devaient tous rejoindre leurs salles de classe pour attaquer la « semaine de l'agonie », comme la désignait l'ami de John, qui continuait de râler et se lamenter, en quittant les lieux avec les autres.
— Sherlock !
Il releva la tête. Il avait suivi le mouvement de ses camarades, tout en prenant soin de rester loin d'eux et de la foule trop compacte. Le fait que les autres l'évitaient aussi aidait grandement. Qu'importait les insultes sifflées ou murmurées quand il s'écartait précipitamment, quand on l'approchait trop.
Mais devant lui, souriant, les yeux bleus comme un ciel d'été, les cheveux comme les blés, John se tenait, le visage si heureux que c'était difficile de lui échapper. Sherlock ne se savait pas si sirupeux, même dans son esprit.
— Ça va, depuis samedi ? demanda John.
Sherlock hocha la tête, incapable de donner une réponse verbale.
— Amuse-toi bien à survoler tous les sujets, et obtenir les meilleures notes du monde dans toutes les matières en trois fois moins de temps que tout le monde, hein ! le taquina John.
Ses yeux pétillaient, et il était sincère. Sherlock l'avait toujours su. Il n'y avait pas une once de malveillance en John Watson. Il l'avait toujours su. Il n'aurait jamais dû en douter. Il ne savait pas pourquoi John lui avait menti, l'avait abusé sur son identité numérique, mais ça n'avait plus d'importance. C'était de cela dont Sherlock avait besoin. Revoir les yeux bleu brillant de son ami, de son meilleur ami, de son seul ami, et de l'homme qu'il aimait, malgré lui, malgré la logique, malgré la rationalité, malgré la raison. Ce n'était pas du pardon, parce que John n'était pas exempt de fautes, et que Sherlock avait été blessé et bouleversé. Mais ça n'avait plus d'importance. Sherlock voulait des réponses, il les avait enfin. Tant pis pour ce que John avait fait. Ça ne changeait rien, et ne changerait rien entre eux.
— Évidemment ! répliqua-t-il avec suffisance, parce que c'était ce qu'on attendait de lui, et c'était ce qu'il pensait réellement.
Et John rit, et le cœur de Sherlock s'allégea.
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