Pour information, Sherlock ne pardonne pas réellement les mensonges de John, mais il trouve les siens plus graves que ceux de John, et il a suffisamment vécu, il est suffisamment déglingué, blessé par la vie, il sait que John peut mourir à cause de sa soeur à chaque seconde pour que, sans réellement pardonner, il décide que ça n'a pas d'importance s'il peut égoïstement continuer d'avoir ce dont il a besoin, à savoir John ;)

Bonne lecture !


Mercredi 21 décembre

Il n'était pas dit que Sherlock Holmes se laisserait dominer par quelque chose d'aussi bêtement prosaïque qu'un emploi du temps. John lui avait proposé de déjeuner ensemble, il avait accepté, et il gérait en conséquence point barre. Le fait qu'il finisse ses épreuves trois heures plus tard en théorie n'avait absolument aucune emprise sur lui. John voulait déjeuner avec lui. John avait proposé de passer l'après-midi à Musgrave. John avait accepté de rester dormir. C'était la seule chose importante. Le reste, ce n'était que des détails.

En temps normal, il prenait plutôt son temps pour remplir ses questionnaires d'examen. Non par difficulté, mais par ennui, parce qu'après il n'avait plus rien à faire. Sauf hier, où il avait le fascinant spectacle de John Watson concentré à admirer, et il n'avait pas vu le temps passer.

Mais ce matin, il était hors de question qu'il prenne son temps. À la seconde même où on les autorisa à retourner leurs sujets d'examen, il entama les questions. Son crayon vola au-dessus de la feuille à une vitesse ahurissante, au point que même lui ressentit une légère douleur dans son poignet, à trop écrire.

Sur la table d'à côté, Molly Hooper lui jeta un drôle de regard surpris. Sherlock ne détestait pas Molly, avec qui il partageait un cours de maths avancé. Elle était timide, intelligente, silencieuse. Elle avait aussi des sentiments pour lui depuis environ dix-huit mois, mais elle semblait avoir finalement fait son deuil toute seule, et lorgnait depuis lors sur un ami de John, ce qui arrangeait le jeune génie. Il n'avait jamais su quoi faire de cette attention étrange dont elle le couvait.

Mais à sa manière, il ne la détestait pas comme il détestait le reste de ses condisciples.

Quand, moins d'une heure après le début de l'épreuve, il acheva de noircir toutes les cases du QCM, il adressa un petit regard gentil à Molly (du moins l'espérait-il), ce qui était sa meilleure version d'un encouragement.

Puis il se releva, et traversa la classe pour tendre son questionnaire à leur professeur.

— Monsieur Holmes, l'épreuve n'est pas finie, il reste...

— J'ai fini, trancha-t-il sans même écouter la fin.

Son professeur n'insista même pas. Il prit machinalement la liasse que Sherlock lui tendait, et regarda son étudiant quitter la salle à grands pas, sous les regards ébahis des autres. Ils savaient tous que Sherlock Holmes finissait ses examens beaucoup plus vite qu'eux. Jusqu'à aujourd'hui, ils avaient cependant ignoré à quel point.

Le reste fut plus délicat. Sherlock erra dans les couloirs jusqu'à dénicher, dans une salle déserte, son professeur de latin — un caprice personnel que Mycroft avait désapprouvé, il pouvait bien étudier le latin sans l'inscrire au programme de ses A-level, les examens terminaux du lycée, ça n'avait aucun sens, mais Sherlock aimait bien le latin, et ce n'était pas comme s'il essayait vraiment de constituer un dossier cohérent pour une fac. Sherlock, en conquérant, pénétra dans la salle et exigea de passer l'examen qui devait se dérouler dans plusieurs heures. Cet examen qui le faisait finir deux heures plus tard que John, ce qui était intolérable.

— Mais enfin, monsieur Holmes, je ne peux pas, voyons...

— Pourquoi ?

— La rupture d'égalité... Enfin, vous ne pouvez pas avoir le sujet avant tout le monde... Le risque de fuite...

Sherlock haussa un sourcil perplexe. Ça ne lui serait même pas venu à l'esprit de communiquer les sujets en amont. Les idiots qu'étaient ses camarades n'avaient qu'à se débrouiller tout seuls.

Bien sûr, il aurait pu simplement abandonner, et il aurait alors purement et simplement fait une croix sur un sujet blanc, mais Mycroft serait alors rapidement averti, et il finissait toujours par appeler, ou pire, débarquer, et cela exaspérait Sherlock. Il haïssait encore plus la faiblesse du corps directorial du lycée qui, au courant des « problèmes familiaux », comme ils le disaient si pudiquement, n'appelait plus jamais ses parents trop occupés avec leur benjamine complètement dérangée, et rapportait alors tous les faits et gestes de Sherlock à son grand frère.

Sherlock refusait de donner le plaisir à son frère de lui faire la leçon. Il jouait ses élèves modèles, séchait à peine les cours, et entendait bien valider tous ses examens.

Et puis au moins, au vu des propos de son professeur, il y avait un argument censé derrière cela, et Sherlock aimait les arguments censés. Parce qu'il aimait encore plus les détruire, centimètre par centimètre. Il afficha son plus beau sourire enjôleur, inspira, et commença à répondre.


Une heure plus tard, Sherlock rendait sa copie de latin. Ça lui avait presque donné du fil à retordre. Beaucoup de subjonctif et de formulations spécifiques, une version plus longue que prévue. Mais il était satisfait. Dans quelques minutes, John aurait fini, et alors, leur programme pourrait commencer.

Le cœur de Sherlock se gonflait rien qu'à l'idée. Il n'essayait plus vraiment de contrôler ce qu'il ressentait, ni de lutter contre. Il aurait pu plus mal tomber que sur John Watson pour développer ces incompréhensibles sentiments, fondamentalement, et il l'acceptait.

Son professeur accepta de mauvaise grâce sa copie, avec la même mauvaise volonté que lorsqu'il avait accepté que Sherlock fasse le test en avance. S'il espérait que le jeune génie, sur un malentendu, revienne sur sa décision et accepte de passer l'examen en même temps que ses camarades, il se trompait lourdement.

Sherlock ne lui accorda même pas un regard, ou une salutation, avant de tourner les talons et se rendre de toute urgence à l'autre bout du bâtiment, et attendit que John sorte de sa salle de classe.

Une sonnerie retentit, et un flot d'élèves se déversa dans le couloir, commentant les épreuves qu'ils venaient de passer, à coup de « j'me suis totalement foiré ! » et « t'as mis quoi à la question douze ? J'ai pas trouvé ! » que Sherlock n'avait jamais compris.

Il resta stoïque, laissant le flux le frôler autour de lui. Il avait choisi son endroit avec soin. Et il savait que les amis habituels de John ne seraient pas là. Sherlock avait conscience qu'il n'était pas une personne avec qui on aimait être vu en public. John n'était pas différent. Il l'acceptait.

Enfin, John sortit, l'air passablement épuisé, et Sherlock l'interpella, pour signifier sa présence. Dès que John croisa ses yeux, son regard s'éclaira, et son visage se fendit d'un large sourire, qui n'aurait sans doute pas dû être légal, si quelqu'un avait songé à poser la question à Sherlock.

— Salut, Sherlock, sourit-il en se portant à sa hauteur.

Il ne regarda pas autour de lui si quelqu'un pouvait les surprendre, et il ne chuchota pas comme les clients de Sherlock le faisaient. Ce dernier exigeait qu'on vienne le trouver en personne, qu'on ait le cran de le regarder en face pour le solliciter, ce que certains trouvaient assez prestigieux. Les rumeurs allaient toujours bon train sur ce qu'untel avait pu demander au détective en herbe, quand ils osaient le faire en grande pompe. Mais la plupart du temps, ils étaient gênés, un peu fuyants, ne voulant pas qu'on pense qu'ils parlaient à Sherlock pour une autre raison que purement professionnelle.

Alors le regard confiant de John, c'était nouveau. Inédit, et comme tout ce qui était inédit, Sherlock avait un peu du mal à le gérer, ne sachant qu'en faire, et comment le ranger dans son Palais Mental.

— C'est toujours bon pour aujourd'hui ? demanda-t-il.

— Évidemment. Tu as fini tes exams pour aujourd'hui toi aussi, c'est bon hein ?

Sherlock haussa les épaules négligemment. Ses arrangements avec son emploi du temps ne regardaient pas John.

— On rentre ensemble ? demanda-t-il à la place.

John secoua la tête.

— J'dois passer chez moi. Récup' mes affaires. Et me changer aussi.

— L'uniforme te va bien, répondit Sherlock sans réfléchir.

John explosa de rire, les joues soudainement rouges.

— Dis pas de conneries, veux-tu ? Y'a que toi qui porte l'uniforme comme si c'était une seconde peau parfaitement normalement. Tout te va, à toi.

Sherlock n'était pas certain que cela soit un compliment. Ça avait l'air affectueux, mais il savait qu'il n'était pas le dernier à se méprendre sur les intentions de quelqu'un. Il préféra ne rien répondre, et ils marchèrent dans les couloirs en silence, pour finalement sortir du lycée.

— Tu veux passer chez moi avec moi ? proposa John timidement.

Le cerveau de Sherlock, rompu à l'exercice et ayant désormais un certain nombre de connaissances sur John, se jeta à l'assaut des déductions. John le proposait avec sincérité. Mais contenue. Par honte. Il avait clairement indiqué, à plus d'une reprise, qu'il avait moins d'argent que Sherlock, et là où il vivait n'avait rien en commun avec le luxe qu'était le manoir de Musgrave. De plus, sa mère était alcoolique, et même si elle n'était pas chez eux actuellement — toujours hospitalisée selon ses informations — ça devait laisser des traces, et John avait donc honte de son intérieur. Mais Sherlock n'en avait rien à faire. Et John l'avait proposé spontanément. Ça devait bien compter pour quelque chose. Être un signe positif, ou quelque chose de ce genre.

— Bien sûr, accepta-t-il. Avec plaisir.

Ils quittèrent le lycée, et John tourna à gauche dans la rue, suivant le trottoir.

— Où vas-tu ? s'étonna-t-il.

— Ben... chez moi. On vient de le dire, répliqua John avec incrédulité.

— Ce n'est pas le chemin.

— Je sais encore où j'habite, merci.

— Peut-être. Mais ce n'est pas le chemin le plus court. Tu ne traverses jamais la forêt ?

Il pointa du doigt les arbres en rang serrés, qui bordaient le lycée, et menait directement à Musgrave, chez Sherlock. John habitait sur la grande route, de l'autre côté de la forêt. Suivre la route était assurément le chemin le plus sûr pour aller chez lui, il ne pouvait que difficilement se tromper. Mais la route faisait un détour. Sherlock avait un excellent sens de l'orientation, et une visualisation dans l'espace au maximum. À vol d'oiseau, la maison de John était nettement plus proche que s'ils prenaient la route. Il fallait juste traverser la forêt.

— Ben... non. C'est chez toi.

— La forêt ?

— Ben oui. C'est le territoire de votre maison, non ?

— Pas entièrement. Cette partie-là, en l'occurrence, est au-delà des limites de Musgrave.

— Il n'y a ni panneau ni barrière. Comment j'aurais pu le savoir ?

— Pourquoi y aurait-il des panneaux ou des barrières ? Nous savons où se trouvent les limites de notre domaine.

— Les barrières sont faites pour les autres, Sherlock.

Il haussa les épaules. L'argument n'avait que très peu de poids pour lui.

— Au demeurant, quand bien même tu dois traverser une portion de notre terrain, en quoi est-ce un problème ? Je t'y autorise.

— Merci bien, râla John en levant les yeux au ciel. Mais il n'y a pas de chemin balisé. Je ne suis pas un drôle d'oiseau comme toi, avec une vision périphérique, un GPS inné dans la tête, et une boussole invisible dans les mains. Je ne saurais pas où aller.

Sherlock n'y avait jamais pensé. Il avait appris l'emplacement de chaque arbre du domaine durant l'enfance, et avait dressé une carte mentale précise de tout cela, incluant les distances, les variations de terrain, et les dénivelés.

— Je vais te montrer, décréta-t-il.

Et John lui emboîta le pas.


Ils étaient passé chez John, et Sherlock avait gentiment attendu au salon pendant que John se changeait. Il ignorait pourquoi John avait honte de sa maison. C'était certes minuscule, et glacial, mais vu les traumatismes que Sherlock se payait avec la maison de son enfance, il préférait presque ça.

Ils avaient déjeuné chez Sherlock, John cuisinant, et le forçant à faire la vaisselle et le rangement par la suite.

Puis ils s'étaient installés dans la chambre de Sherlock, leur cocon habituel de chaleur et de lumière. Les heures avaient défilé à toute allure. John révisait, Sherlock l'aidait. Épisodiquement, le génie jouait du violon, et John s'arrêtait toujours pour l'écouter, les yeux brillants. À certains moments, ils se lançaient dans des conversations sérieuses ou absurdes (ou les deux à la fois) débattaient, se disputaient presque, mais se respectaient totalement. Sherlock avait toujours raison, mais il concédait parfois des points à John.

Dîner léger. De restes et de plats tout préparés, parce qu'une fois de la cuisine par jour semblait suffire à John. Mais il avait obligé Sherlock à refaire la vaisselle, en revanche.

John, juste avant qu'ils ne se décident à se préparer à aller se coucher, avait reçu un texto, qu'il avait lu et son rythme cardiaque s'était brusquement emballé, ses yeux s'humidifiant.

— John ? s'affola Sherlock. Il s'est passé quelque chose ?

Il imaginait déjà la pire mauvaise nouvelle du monde. Qui obligerait John à partir, et peut être à ne plus jamais revenir.

— Oui, s'étrangla John. Ma mère est entrée en cure ce matin. Elle dit que tout va bien, et qu'elle est contente d'être ici.

Il releva son regard humide vers Sherlock, et ce dernier put voir toute la joie qui animait les traits de John. Il ne l'en aima que plus fort, en cet instant précis. Il devait cependant avoir l'air parfaitement ahuri, parce que John s'empressa de préciser :

— Pardon, tu savais pas... Ma mère... ma mère est alcoolique, souffla-t-il. Depuis un moment. Un long moment. J'ai commencé à le remarquer quand mon père est parti, mais je sais pas si c'est juste parce que j'étais plus attentif, ou si ça couvait déjà d'avant. Mais bref, elle picolait et c'était...

John grimaça, ce qui exprimait assez clairement son opinion sur le sujet. Il s'astreignit cependant à poursuivre sa confession.

— C'était dur. Vraiment dur, parfois. Passer des nuits presque blanches à la surveiller dans les bars, aller la chercher à quatre heures du matin en conduisant la voiture alors que j'ai à peine quatorze ans, ou l'entendre heurter tous les meubles de la maison au milieu de la nuit, c'est pas cool. Et c'est un doux euphémisme.

Il avait un ton léger, comme si tout cela ne l'atteignait pas, et Sherlock se demanda brièvement si c'était à cela qu'il ressemblait quand il parlait de Eurus et de son enfance.

— Elle s'est blessée, récemment. Un miracle que ça n'ait pas été le cas plus tôt. Et elle n'a blessée qu'elle, deuxième miracle. Elle a été hospitalisée un moment, et elle pouvait pas boire. Mais ils lui donnaient des palliatifs, forcément. L'arrêt forcé, son organisme aurait pas supporté. Puis elle a commencé à réfléchir et à en parler... de la possibilité de se faire soigner. Pour de bon.

John avait le regard plein d'espoir, aussi pur que celui d'un enfant.

— Elle a signé les papiers. Elle a été transférée. C'était son premier jour aujourd'hui, et ça s'est bien passé !

Sherlock n'eut pas le cœur de lui dire toutes les statistiques qu'il connaissait sur le sujet. Une première cure n'était pas toujours une réussite, loin de là. D'autant que la résolution de la mère de John semblait bien vacillante. Il fallait parfois un électrochoc puissant aux alcooliques pour s'en sortir. Elle s'était juste fait mal toute seule, un soir dans un bar.

— C'est fantastique, John, répondit-il à la place, avec le plus de sincérité possible.

— Oui ! Et on a eu tellement de chance ! Les opérations du médecin, et l'hospitalisation sont pro bono, dans le cadre de jesaispas quel organisme, et on a eu une place spéciale dans la meilleure cure du coin, pareil, presque sans rien débourser !

Son soulagement était clairement perceptible dans sa voix, et cela ramena à la mémoire de Sherlock cette conversation téléphonique qu'il avait surprise. La personne que le coach Lestrade avait appelée et qui avait cédé pour payer les frais d'hospitalisation de la mère de John aurait également pu payer pour la cure ? C'était possible. Peu probable, cependant. Une prise en charge complète pour une cure pouvait se chiffrer à des milliers de livres. C'était autre chose qu'être généreux en payant une hospitalisation courte, sachant que le NHS, leur service de santé, était certes inefficace, mais payait quand même une partie des soins.

— C'est fantastique, John, répéta-t-il. Je suis très heureux pour toi.

Sur cela, il ne mentait même pas. Il était sincèrement heureux pour John, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement quand il voyait l'état d'euphorie dans lequel ça le mettait. Et une part de lui, vicieux serpent rampant, était également heureuse parce que John venait de dire ça à Sherlock, en vrai. Le génie n'avait rien appris, avec cette information. Mais parce que Inconnu l'avait déjà dit à Sherlock. Et même si ce double jeu continuait vaguement de le perturber (John savait depuis toujours qu'il parlait à Sherlock, même en étant Inconnu, et pourtant il venait de lui re-préciser un aveu qu'il lui avait déjà fait, ce qui aurait pu être sacrément bien joué de sa part pour dissimuler son identité, mais en réalité n'était qu'un aveu au final), il aimait l'honnêteté de son ami envers lui.

Et puis John avait fait quelque chose de totalement inattendu. Ils étaient proches l'un de l'autre, et il s'était jeté dans ses bras, pour l'enlacer. Sherlock, par réflexe, avait refermé ses bras autour de lui, le temps d'une seconde à peine.

— J'suis si content ! s'exclama John, les joues rouges. Merci Sherlock. Et merci d'être mon ami, et d'être là !

Sherlock était encore trop perturbé par le fait que, pour la première fois de sa vie, une étreinte ne l'avait pas terrifié et dégoûté pour être capable de répondre quelque chose de censé à cette déclaration. Il avait bredouillé une réponse, et John avait paru gêné à son tour, comme s'il était allé trop loin.

Ils avaient fini par décréter qu'il était temps de se préparer pour la nuit, et d'aller prendre une douche.


Ils étaient passés l'un après l'autre dans la salle de bains, et Sherlock avait été heureux d'y aller en deuxième. La vision de John dans son pyjama banal, à carreaux rouges, les cheveux encore humides de sa douche, son teint rouge et brillant, c'était un spectacle difficile à soutenir. Un peu de solitude pour recentrer ses pensées ne lui avait pas fait de mal.

Ils en étaient là désormais, Sherlock dans son pyjama en soie préféré, le gris et bleu ; et John dans un pyjama en coton, à motif écossais rouge, dans la chambre de Sherlock à la nuit tombée. John bâillait, et voulait dormir.

— On a des épreuves encore demain. Je veux être en forme.

L'argument n'avait que peu de prise sur Sherlock, mais il avait accepté en haussant les épaules. Il était prêt à tout accepter.

Avec mille précautions absurdes, John s'était installé d'un côté du lit, et Sherlock de l'autre, en laissant un espace vide entre eux de la dimension d'un no man's land sur un champ de bataille. Adossés à la tête de lit, ils essayaient de tenir une conversation normale, alors même qu'ils détournaient le regard et étaient gênés par cette situation, pourtant déjà vécue.

— John ? Tu pourrais me rendre un service ? demanda brusquement Sherlock.

— Hum ?

— J'ai besoin de toi. Quelque chose que tu es le seul à pouvoir faire.

John, qui s'apprêtait à se coucher, se redressa, manifestement intrigué, et fit face à Sherlock, assis en tailleur sous les couvertures. Sherlock savait ce qu'il voulait dire, mais n'était pas sûr d'en avoir vraiment le courage.

Alors lentement il leva la main et franchit la distance qui le séparait de John, empaumant sa joue. Sous ses doigts, il sentit la peau s'embraser, mais il était tellement pris dans le maelström de ses propres émotions qu'il ne parvint pas à l'analyser.

— Je... commença à bafouiller John.

— Tu vois ? l'interrompit Sherlock. Tu es le seul à pouvoir faire ça.

Proche de lui, plus proche que la plupart des êtres humains que Sherlock avait côtoyés dans son existence l'avait été, John écarquillait les yeux avec incompréhension.

— De quoi tu parles ? Je comprends rien, là.

Sherlock inspira.

— De ça, insista-t-il en appuyant un peu plus sa main contre la joue chaude. Du fait que je puisse te toucher. Et que je pense que tu pourrais me toucher.

— Hein ? laissa échapper John, ses yeux encore plus agrandis.

— Je n'aime pas les gens, explicita Sherlock. Vraiment pas. Et surtout pas physiquement. Je hais quand quelqu'un m'approche de trop près. Je ne laisse jamais personne me toucher. Et j'évite tout contact physique en retour.

Il laissa retomber son bras. John, abasourdi, ne disait pas à un mot.

— Mais toi, ça va. Je n'ai pas de problèmes avec toi. C'est pour ça que j'ai besoin que tu m'aides.

— Mais... et tes parents ? Ta famille ?

Sherlock secoua la tête.

— Est-ce que tu es en train de dire que même tes parents ne te touchent plus ? Pas même un câlin, une étreinte, un geste tendre ? demanda John, horrifié.

Sherlock passa rapidement en revue ses interactions avec ses parents. Il préférait se faire ses propres prises de sang pour éviter que sa mère le touche. Il se dérobait avant même que la main affectueuse de son père n'essaye de glisser dans ses cheveux. De toute manière, ils n'essayaient plus vraiment depuis longtemps. Ils avaient compris que Sherlock n'en voulait pas.

— Bien sûr que non, puisque je ne le supporte pas, répondit-il avec un ton d'évidence.

— Mais... ce sont tes parents.

— Ça ne change absolument rien.

— Mais moi oui ?

— Toi oui, confirma Sherlock. Je n'éprouve aucune répugnance à ton contact.

Une drôle de grimace déforma soudain les traits de John, et Sherlock fronça les sourcils, incapable de convenablement interpréter cette mimique.

— Aucune répugnance ? Ce n'est pas très flatteur, releva John d'un ton amer.

Sherlock le considéra, perplexe. Pour sa situation, cela lui semblait au contraire être un compliment. Il n'aurait pas su le formuler autrement.

— Mais bref, passons, soupira John. Tu peux me toucher. Et je peux te toucher...

Pour illustrer son propose, John leva lentement la main, et imita le geste que Sherlock avait eu un instant pour tôt, posant le bout de ses doigts très délicatement sur la joue de Sherlock, et, voyant qu'en effet il ne déclenchait aucun sentiment de rejet, finit par y apposer toute sa main.

— ... et donc, qu'est-ce que tu veux faire d'une telle information ? acheva John.

— Je veux que tu m'embrasses, répondit Sherlock, avec beaucoup plus de sérénité affichée qu'il n'en ressentait réellement.

Il y eut un très long instant de silence, durant lequel John récupéra sa main, au grand dam de Sherlock. Il avait la sensation d'avoir un vide, désormais, là où la peau de John l'avait touché.

— Pardon ? finit par articuler John.

— Je veux que tu m'embrasses, répéta Sherlock. J'ai besoin de comprendre.

— Comprendre quoi ?

— La mécanique.

— D'un... baiser ? Tu ne pourrais pas juste... le lire... ou... le voir ?

— Non, non, non, réfuta Sherlock en secouant la tête. Pas la mécanique physique. Disons plutôt... émotionnelle. Tu sais ce que je fais, ce que je veux faire plus tard.

Il avait déjà parlé à John de cette histoire encore floue de détective consultant. Il ne lui avait jamais expliqué que c'était à cause de Eurus (principalement parce qu'il n'avait jamais parlé de sa sœur à John, il l'avait fait seulement à Inconnu) et de toutes les énigmes qu'elle avait mises sur le chemin de Sherlock au cours des années qui lui avait donné le goût des puzzles, mais il savait désormais que c'était nécessaire à son existence. Il avait vaguement commencé ce genre de boulot avec ses camarades de lycée, qui le payaient pour se renseigner sur d'autres et répondre à leurs questions existentielles, mais il voulait aller plus loin. Et les meilleures énigmes, c'étaient les meurtres, les enlèvements, les assassinats. Et les mobiles pour ce genre de choses, c'était facile : l'argent, le pouvoir, le sexe ou les relations humaines et physiques. Tout cela, Sherlock l'avait déjà expliqué à John.

— J'ai besoin de ça, reprit-il. De comprendre pourquoi des gens pourraient tuer pour un baiser. Pourquoi c'est si important. Ce que le corps ressent réellement, d'un point de vue biologique. Ça me sera utile, j'en suis certain. Et tu es la seule personne qui peut faire ça pour moi.

— Je ne sais pas, hésita John en laissant retomber son regard sur les draps.

Par effet de mimétisme, et parce qu'il avait appris que cela pouvait mettre en confiance un interlocuteur, Sherlock fit de même, et fut un bref instant fasciné par les mains de John posées sur les couvertures, qui se croisaient nerveusement et froissaient le tissu entre ses paumes. Son hésitation n'était pas un refus, au contraire. Par rapport à son incrédulité passée, l'idée se frayait un chemin dans son cerveau, et devenait une potentialité.

— S'il te plaît, insista Sherlock. J'en ai besoin.

John n'avait pas besoin de savoir absolument tous les détails de sa motivation. Sherlock ne mentait pas sur le côté expérimental et compréhension de l'humain. Il ne mentait pas quand il disait qu'il en avait besoin dans ce cadre. Le fait qu'il en ait besoin pour des raisons plus prosaïques, et envie pour des raisons qu'il ne s'expliquait même pas lui-même était totalement hors sujet. John n'avait pas besoin de savoir ça. Le fait qu'il biaisait partiellement le consentement de John ne lui vint même pas à l'esprit. Que John accepte en pensait faire plaisir à Sherlock pour une expérience était pour lui la même chose que le fait qu'il accepte parce que Sherlock en avait envie.

— Un baiser ? demanda John.

— Juste un baiser, promit Sherlock.

Puis, après un temps, il ajouta :

— Mais un vrai.

Il n'était pas tout à fait certain qu'il disposait de toute la sémantique idoine à ce sujet. « Rouler des pelles » lui paraissait vulgaire, mais décrire en termes scientifiques l'acte n'était guère mieux. Fort heureusement, John parut comprendre, parce qu'il hocha la tête, les yeux toujours perdus dans les motifs de la couette de Sherlock (qui aurait pu lui dire la formule mathématique parfaitement logique et équilibrée qui avait conduit à dessiner les spirales et motifs alambiqués, mais ce n'était pas le sujet).

— Personne n'a besoin de le savoir, ajouta Sherlock, interprétant le silence de John comme un problème d'identité sexuelle.

Il venait de réaliser que si, pour lui, le genre et le sexe n'étaient que des données parmi tant d'autres dans la définition d'un être humain, et il y était parfaitement indifférent, ce n'était pas la même chose pour la plupart de ses semblables. John était de ceux-là. Il se définissait, pour ce que Sherlock en savait, comme parfaitement hétérosexuel. Mais comme Sherlock avait pu l'établir, une partie de définition de l'identité de genre était lié à la pression sociale, le contexte familial, ou ce genre de variables. Or la plupart des gens, quelle que soit leur orientation sexuelle, pouvait avoir des intérêts pour l'autre sexe, mais du mal à l'assumer en public. Proposer que cela reste secret permettrait à John de mieux l'assumer.

— Pardon ? demanda John.

— Je ne répéterai pas que tu as embrassé un autre homme. Personne ne le saura, et ta réputation sera sauve.

— Ta réputation ?

— Ton apanage d'homme blanc hétérosexuel.

— C'est vraiment ce que tu penses de moi ? Que si j'embrassais un autre homme, j'aurais honte ? Je voudrais le taire ?

John avait relevé les yeux, et les braquait dans les prunelles étincelantes de Sherlock.

Sherlock haussa les épaules.

— Statistiquement... commença-t-il.

— Foutre tes statistiques ! le coupa John avec colère. Je ne suis pas comme ça ! Je vais le faire !

C'était dit avec une telle détermination que c'en était presque de la fureur, et Sherlock était incapable de le lâcher du regard, incapable aussi de comprendre la brusque chaleur qui se répandait dans tout son cœur.

— Vraiment ? demanda-t-il.

Il n'avait pas pu s'en empêcher. Il se tirait peut-être une balle dans le pied, et donnait à John une chance de se rétracter, mais il avait besoin d'être absolument sûr que John avait conscience de ce qu'il avait accepté.

— Vraiment, répéta John avec un flamboiement dans le regard.

Il repoussa légèrement la couette, et glissa plus près de Sherlock, sans jamais se lâcher des yeux. Doucement, John releva sa main, et la posa de nouveau sur la joue de son ami. À son grand embarras, Sherlock se sentit naturellement pousser dans cette main, pour raffermir le contact, comme pour le défier de la retirer.

— Un vrai baiser, murmura John. Tu ferais mieux de fermer les yeux. C'est ce que font les gens.

Sherlock prit conscience de la grande proximité de John. Quand il parlait, son souffle s'échouait sur le visage de Sherlock. Sur ses lèvres, plus précisément. Instinctivement, il darda sa langue, les humifiant, puis les mordillant d'anticipation. John frémit, un long frisson qui traversa tout son corps, mais Sherlock n'était pas à même de le remarquer.

Parce que juste après, le visage de John se pencha vers lui. Sa paume tint sa joue plus fort, et il amena le visage de Sherlock en direction du sien, et leurs lèvres entrèrent en contact.

Sherlock arrêta de respirer. Ou oublia. Ou ne s'en rendit plus compte, il ne savait pas vraiment. Il perdit à la fois toute conscience de son corps, en même temps qu'il devenait douloureusement conscient de chaque terminaison nerveuse de celui-ci dans lesquelles explosaient des douzaines de feu d'artifices. Il perdit le sens commun, et l'accès à son Palais Mental. Plus rien n'avait de sens, tout était sens-dessus-dessous. Le nord et le sud étaient intervertis, voire échangés avec l'est et l'ouest, et la boussole interne de Sherlock s'affolait comme jamais.

Et John continuait de presser ses lèvres contre les siennes. La main qui était auparavant sur sa joue avait glissé pour aller crocheter sa nuque, et le rapprocher encore davantage de lui, mais il n'en avait pas eu besoin. Dès que Sherlock avait senti les doigts exercer une micro pression, il s'était jeté de lui-même en avant, pour ne pas perdre une seconde de plus avant de poursuivre le baiser.

Tous ses sens étaient emplis de John, de son toucher soudain explosif à son nez qui brûlait de l'odeur de sa peau et du gel douche de Sherlock, qu'il avait utilisé un peu plus tôt. Seul ses yeux étaient clos et ne le renseignaient pas, mais les sons, les odeurs, le goût et le toucher se transformaient en images sous ses paupières closes. Sherlock savait que cela n'avait pas de sens scientifique, mais ça en avait pour lui en cet instant précis.

John allait et venait contre ses lèvres, s'écartait légèrement, respirait, et revenait à la charge, le taquinant, le câlinant, le mordillant, jouant avec lui rien qu'avec deux bouts de chairs que Sherlock avait toujours pensé utiles qu'à parler.

Au lieu de quoi, ils mettaient désormais le jeune génie à l'agonie. Mieux encore, parfois ils laissaient échapper des grognements appréciateurs, quand Sherlock reprenait le contrôle sur son corps, pour une seconde à peine, et parvenait à répondre au baiser.

Le reste de son corps était en proie aux flammes, mais jamais il n'aurait voulu se détacher du brasier. L'une des mains de John agrippait toujours sa nuque. Son autre bras était passé autour de sa taille, pour les souder encore un peu plus ensemble. Leur posture assise à tous les deux, face à l'autre, et le volume de la couette n'était pas évident, et ne rendait pas la chose pratique, mais ils s'en rendaient à peine compte l'un et l'autre, trop occupés à gémir et s'embrasser.

Ce fut Sherlock, dans un éclair de lucidité, qui réalisa qu'il en voulait plus, et qui ouvrit totalement les lèvres. Et sans laisser le temps à John de réagir, darda sa langue et vint pousser légèrement contre les lèvres de John.

Ce dernier sursauta, ouvrit les yeux.

— Tu es sûr ? murmura John.

Ses yeux étaient exorbités, son souffle court, sa voix rauque. Ses pupilles étaient si dilatées que le bleu de ses yeux avait entièrement disparu, remplacé par un cercle si fin que Sherlock pouvait à peine le voir, même en louchant et en s'approchant.

Sherlock geignit, en sentant le froid, le manque. Il ne voulait pas répondre à la question. Il voulait juste continuer. Inconscient, son corps se porta vers l'avant, chercha davantage le contact, repoussant la couverture qui les gênait tant. Il ne réalisait même pas que son corps avait réagi au baiser. Il voulait juste retrouver le contact, la chaleur de ce corps étranger qui l'avait juste embrassé et qui, déjà, lui manquait.

— Je dois être sûr que tu es sûr, répéta John.

Il semblait tout aussi incapable que Sherlock de s'éloigner, mais il luttait pour garder son self-control. Sherlock eut envie de lui répondre que le deal impliquait un vrai baiser, et que pour l'instant John n'avait donc pas rempli sa part du marché, mais son cerveau rationnel n'était plus opérationnel depuis longtemps. L'envie de poursuivre leurs activités était devenue beaucoup plus forte que la possibilité d'un bon mot et d'un peu de cynisme qui était sa marque de fabrique habituelle.

— Oui, répondit-il. Tout. Je veux.

C'était à peine une phrase. Mais John dut comprendre ce qu'il exprimait, parce qu'un instant plus tard, il saisissait de nouveau la nuque de Sherlock pour le ramener vers lui, et sans attendre une seconde de plus, insinua sa langue dans la bouche ouverte, offerte, de Sherlock.

D'un point de vue clinique et scientifique, le jeune génie classait les baisers dans la catégorie des choses répugnantes, comme à peu près tout ce qui concernait les échanges de fluides humains. Il supportait à peine une main sur son bras, alors une langue étrangère contre la sienne, c'était aberrant.

La langue de John dans sa bouche fut une évidence qui vida de nouveau tout l'air de ses poumons. John l'embrassa passionnément, lentement, avec application. Sherlock avait instinctivement refermé les yeux, et il se concentrait sur tout le reste de ses sensations pour apprendre comment faire. Et dès que John montra un instant de relâchement, Sherlock en profita, et l'embrasser à son tour. Découvrant la bouche de John. Il goûtait le dentifrice et le thé.

Il perdit rapidement le fil de qui embrassait qui. Les langues dansaient, leurs lèvres se joignaient à la valse. Elles décidaient de leur propre musique, communiquaient dans un langage que personne ne parlait mais qu'absolument tout le monde pouvait comprendre, une universalité parfaite de deux corps pressés l'un contre l'autre.

La main de John sur sa nuque jouait avec les cheveux de Sherlock, tirant dessus gentiment, souvent quand ils reprenaient leur respiration et qu'il mordillait la commissure des lèvres.

L'autre main, celle autour de sa taille, avait glissé le long du dos jusqu'à trouver la bordure du pyjama, et avait glissé en dessous, se pressant désormais contre la peau nue.

Sherlock aurait été incapable de dire où se trouvaient ses propres mains en cet instant précis, sinon qu'elles faisaient de leur mieux pour ne pas lâcher John d'un millimètre, mais il avait une conscience très accrue d'où se trouvaient celles de John. Et de combien la paume qui caressait son dos le brûlait. D'une brûlure à la fois insoutenable et bienvenue.

Pour la première fois de sa vie (ou du moins, depuis très longtemps), Sherlock cessa d'avoir froid à Musgrave. John avait commenté à plusieurs reprises qu'il trouvait que le Manoir était bien chauffé — ce qui était objectivement le cas, ses parents y avaient veillé — mais Sherlock s'était toujours plaint qu'il avait froid.

Il se souvenait avoir eu chaud, plus jeune. Quand les feux ronflaient dans les cheminées, l'hiver, et qu'il fallait les entretenir. Quand il passait des heures dans la bibliothèque, lovée sur une couverture, assis sur le tapis ou des coussins, et qu'il lisait jusqu'à ce que ses yeux n'en puissent plus.

Puis un jour, il avait connu le vrai brasier. Une fois, dans la bibliothèque, ce qui avait laissé des stigmates. La deuxième fois, dans sa chambre, et cette fois c'était ses poumons qui avaient failli ne pas s'en remettre. Depuis, Sherlock avait froid, systématiquement, et il était incapable d'alimenter le moindre feu dans la maison. Même s'approcher des âtres éteints lui était difficilement supportable, même s'il y parvenait depuis que Eurus était enfermée.

Et subitement, dans les bras de John, sous les mains de John, dans les baisers de John, Sherlock retrouva la chaleur de son enfance. Son corps s'embrasa, mais d'une bonne manière. De cette chaleur qui ne voulait plus dire souffrance et douleur, odeur de chair en train de griller et poumons qui n'arrivaient plus à trouver de l'air.

Mais la chaleur qui disait maison, protection, amour, sécurité.

Sherlock n'était pas certain que cela soit vrai, mais en cet instant précis, alors que la main de John caressait ses flancs et le faisait frissonner sous la légère chatouille, il se sentait aimé et en sécurité. Et c'était ce dont son inconscient avait besoin depuis toujours. Depuis le jour où Eurus s'était mis à chanter cette comptine, et qu'il avait perdu Victor.

Dans un mouvement déraisonné, il arracha la couette qui les gênait encore, et la repoussa au loin. Son corps diffusait une température tellement élevée qu'il n'en avait pas besoin.

John, surpris par son mouvement brusque, le regarda un instant, arrêtant de l'embrasser. Il n'eut pas le temps de demander si tout allait bien que Sherlock l'attrapa par la taille, et dans un enchevêtrement de membres maladroit, John se retrouva assis sur Sherlock, ses jambes autour de sa taille, sans presque plus d'obstacles entre eux que leur pyjama respectif.

Sherlock, soudain timide, jeta un œil à John, qui hocha imperceptiblement la tête, tandis que ses mains pâles glissèrent sous le tissu rouge du haut de pyjama de John. La peau était chaude, douce. Il sentit les abdos se contracter sous ses paumes, et il éprouva un besoin irrépressible de le voir. De l'apprendre par cœur. De le cataloguer. Ses yeux avaient toujours été son meilleur atout. Il se souvenait toujours de tout ce qu'il voyait, lisait. Même parfois, de ce qu'il ne faisait qu'entrapercevoir, sans le voir vraiment. Mais là, il voulait voir, observer jusqu'à connaître chaque pli, chaque marque, chaque recoin de cette peau inconnue.

Avant même de l'avoir réalisé, ses mains avaient crocheté le bas du vêtement, et tiraient le tissu vers le haut. John leva complaisamment les bras, et l'aida à se débarrasser du T-shirt sans difficulté.

Les yeux de Sherlock balayèrent aussitôt le torse dénudé, et il regretta soudain sa décision première de faire installer John sur ses genoux. Il était trop proche pour qu'il puisse le voir convenablement. Et il ne savait plus où donner des yeux. Il avait religieusement fui tous les cours de sport qu'on avait pu tenter de lui infliger au cours des années, pour des tas de raisons, et notamment le dégoût que cela lui provoquait de voir les autres, les sentir, être frôlé. Il n'avait jamais su qu'il pouvait y avoir une telle beauté dans un autre corps que le sien.

John n'était pas mince, loin s'en faut, mais chaque courbe de son torse était marqué par le rugby qu'il avait pratiqué depuis si longtemps. Il n'avait pas la carrure d'un pompier pour autant, mais Sherlock pouvait suivre de la main le tracé des pectoraux, sentir — et voir ! — se contracter les abdos sous ses doigts.

Il n'y avait plus de poils qu'il ne l'aurait pensé — principalement parce que lui-même n'en avait presque aucun — mais ils étaient blonds, encore plus clairs que ses cheveux, ce qui les rendaient presque invisibles à l'œil nu, mais parfaitement perceptibles au toucher, un drôle de paradoxe que Sherlock rajouta dans son esprit, se refusant à en perdre une miette.

Il fut ensuite fasciné un moment par les mamelons, beaucoup plus sombres que les siens. Il connaissait la biologie. Il savait qu'il y avait autant de couleur et de formes qu'il y avait d'êtres humains sur Terre ou presque, mais il n'aurait jamais cru qu'il trouverait cela aussi fascinant.

Il n'osa pas toucher, cependant, et remonta son visage pour regarder celui de John. Tout le temps de son exploration visuelle, il avait sagement attendu, un doux sourire aux lèvres.

— Tu aimes ce que tu vois ? murmura John.

Sherlock déglutit difficilement. Les mots étaient anodins, et pourtant la phrase sonnait salace.

Il ne parvint pas à répondre quoi que ce soit avant que John enchaîne :

— Moi j'apprécie beaucoup le spectacle...

Il accompagna sa phrase de sa main, qui glissa le long du torse de Sherlock, suivie de ses yeux. Les ongles accrochèrent les boutons de la chemise de pyjama de Sherlock, dans des petits tac-tac-tac, légers, et sans doute parfaitement volontaires.

John releva les yeux, cherchant probablement un assentiment dans le visage de Sherlock, que ce dernier était incapable de lui donner verbalement. Ses yeux devaient cependant suffisamment hurler en silence, parce qu'après quelques secondes, John leva sa deuxième main, et très lentement, entama son travail minutieux sur les tous petits boutons nacrés qui se mariaient à la perfection avec la douceur de la soie du pyjama de Sherlock.

Le jeune génie avait l'habitude de ses vêtements, et aurait pu boutonner et déboutonner son haut en trois secondes et demie, les yeux fermées, dans le noir, d'une main, et après avoir fait douze tours sur lui-même.

John était nettement plus maladroit, utilisait ses deux mains, et mettant trois seconde par bouton (et il y en avait douze). Pourtant, Sherlock ne songea pas une seule seconde à le faire à sa place. Ni à râler, excédé, de la lenteur d'exécution. Ça aurait pourtant totalement été son genre.

Sauf qu'il découvrait que laisser John le faire lentement, découvrir peu à peu sa peau, la caresser, ouvrir la chemise, et le regarder avec des yeux brillants, c'était beaucoup plus puissant que tout le reste. Plus submergeant. Plus intense. Plus tout. Sherlock n'avait même plus assez de vocabulaire.

Sans qu'il ne sache trop comment les évènements s'étaient produits (mais assurément pas de son fait), il se retrouva couché sur le flanc, un peu plus tard. Le haut de son pyjama était porté disparu.

John était dans la même tenue, face à lui. Leurs jambes s'emmêlaient, et ils se découvraient du bout des doigts, du bout des lèvres, s'embrassant passionnément à intervalles réguliers.

Sherlock avait définitivement perdu tout sens commun. À chaque seconde, son bassin se rapprochait un peu plus de celui de John, et il sentait un peu plus ce à quoi il s'était interdit de penser.

Il n'avait jamais connu une telle sensation physique. Il avait découvert le phénomène d'érection à l'âge de deux ans, comme beaucoup d'enfants de son âge. À la différence cependant des enfants de son âge, qui n'y accordaient pas la moindre attention autre que les dix secondes d'affilée qu'ils étaient capables de consacrer à un sujet à cet âge, Sherlock avait marqué l'information dans un coin de son esprit.

Et comme à cet âge là, il ne savait pas lire, il avait fait comme le reste : il avait demandé à ses parents.

On lui avait répondu, parce qu'on ne cachait pas grand-chose aux enfants Holmes, quand il s'agissait de curiosité scientifique. Sherlock n'avait pas tout à fait tout retenu, mais en avant suffisamment appris sur le phénomène pour le cataloguer comme indigne d'intérêt. Avec le temps étaient venues de nouvelles informations, dont l'intérêt du sexe dans la procréation, et la sexualité.

À quinze ans, il avait voulu faire d'autres expériences en solitaire que simplement négliger cette partie de son anatomie, se convaincant que c'était pour la science, et une meilleure compréhension de ses semblables. Eurus et sa cruauté habituelle s'étaient chargées de lui faire passer le goût de la chose. Elle n'avait eu besoin que de regarder son frère pour deviner sa première vraie masturbation. Elle n'avait eu besoin que de quelques phrases pour le tourner en ridicule, l'abaisser plus bas que terre, détruire sa confiance en lui, et lui donner envie de plonger dans ses palliatifs, ce qu'il avait fait.

Il ne s'y était dès lors plus jamais intéressé. Mais désormais, il avait une érection, et il en sentait une autre, dure contre sa cuisse, celle du corps face à lui, et Sherlock se noyait sans eau.

— Hé.

Les mains de John, qui parcouraient habituellement son dos et son torse (et glissaient de plus en plus, surtout à l'arrière) s'étaient figées. Les baisers s'étaient interrompus.

— Pardon, s'excusa-t-il. Je suis là.

— T'es sûr que... Enfin, j'veux dire, on n'est pas obligé de rien, hein...

Les yeux de John reflétaient un peu moins de désir, un peu plus d'inquiétude, et Sherlock ne voulait pas de ça. Il s'était un peu perdu dans ses pensées, et ses angoisses, mais l'idée de tout arrêter lui semblait bien pire encore. Il pouvait gérer ses souvenirs et traumatismes de jeunesse. Il ne pourrait jamais supporter que John arrête de le toucher.

— Non. Si. Je veux. Je suis sûr, affirma-t-il.

Et pour appuyer son propos, il ramena de toutes ses forces le corps de son ami (amant ?) contre lui. Leurs torses entrèrent en contact. Leurs jambes s'emmêlèrent encore davantage. Et leurs érections dans leur prison de vêtements se heurtèrent.

John gémit, lourdement, dans la bouche de Sherlock ou presque, qui sentit le souffle de son ami s'échouer contre ses lèvres. Cela eut l'effet d'une drogue dans l'organisme de Sherlock. Il voulait de nouveau entendre ce son. Pas seulement les petits gémissements, halètements que leurs baisers et caresses avaient provoqué jusque-là, mais ce vrai gémissement, profond, intense, d'un ton différent que le timbre habituel de John.

Il voulait le réentendre mille fois, et l'apprendre par cœur, en étudier toutes les variations, tout ce qui les provoquait et pourquoi. Il avait faim de ce savoir, et faim du corps devant lui, si similaire au sien et pourtant si étranger.

Il n'eut cependant pas l'occasion de faire quoi que ce soit pour refaire gémir John. Ce dernier se débrouillait très bien tout seul. Lentement, il avait entamé un mouvement de son bassin pour générer une friction entre leurs corps, et il semblait s'en satisfaire avec plaisir, à entendre les sons qui sortaient de sa gorge, et qui fascinaient Sherlock, tandis que sa température corporelle explosait un peu plus.

Il se savait plus où donner de la tête, et surtout des sens. Tout était tellement intense, et parfait à la fois, qu'il ne savait plus quoi dire, quoi faire.

— Tu me rends fou, Sherlock... t'es magnifique... murmura John.

Les yeux de Sherlock roulaient dans ses orbites à intervalles réguliers, quand l'érection de John et le tissu un peu rêche de son pyjama se frottaient contre son entrejambe, mais il eut suffisamment de lucidité pour regarder John au moment de cet aveu. Il ne semblait pas avoir conscience de ce qu'il disait, les yeux voilés de plaisir et quelques mèches de cheveux blonds collés à son front par la sueur, parce que lui aussi devait mourir de chaud, mais il était plus beau que jamais.

Sherlock voulait lui répondre, lui rendre la pareille, lui dire qu'il ne serait jamais à la hauteur de la perfection physique de John. Il y avait des dizaines de phrases dans son esprit, mais aucune de convenable, aucune qui ne sonnait pas niaise et stupide. Il ne savait plus parler. Il avait perdu sa verve, son cynisme et sa répartie. Tout ce qui lui restait, c'est des sons. De plaisir, de désir, des variations sur tous les thèmes pour montrer ce qui enflait dans son cœur et qu'il n'exprimait pas.

Il ne savait pas si John comprenait réellement la violence de tout ce qui traversait Sherlock, et qu'il pensait de manière de déstructurée et illogique, mais au moins avait-il plus d'expérience que Sherlock, et la capacité de prendre les choses en main. Littéralement.

Sherlock hoqueta quand une main qui n'était pas la sienne se referma autour de son érection. L'autre main de John se pressait dans son dos, si bas qu'on ne pouvait plus appeler ça son dos. La paume avait glissé sous l'élastique du pantalon de soie, et du boxer tout à la fois, et Sherlock ne voulait plus jamais qu'elle parte de là.

L'autre main de John le masturbait plus ou moins, mais sans avoir osé franchir la barrière de ses vêtements, ce qui rendait ses mouvements imprécis et pas aussi agréables qu'ils auraient dû l'être.

Alors Sherlock osa à son tour, et se déshabilla de lui-même, repoussant tous ses vêtements au fond du lit, sans jamais quitter du regard John, qui restait bouche bée.

Nu, exposé, Sherlock ne s'était jamais senti aussi vulnérable de sa vie. Et il avait grandi avec une sœur psychopathe qui tentait de le tuer régulièrement, ce qui en disait long. Les battements violents de son cœur n'avaient plus rien à voir avec l'intensité de ses sentiments, de son désir. C'était la peur, l'angoisse, l'attente, qui lentement s'insinuait en lui, à l'idée que John se moque de lui. Le repousse. Cesse de le vouloir. Se moque. Le blesse volontairement.

Sherlock avait toujours eu l'habitude de ce type de réactions. Il les avait connues toute sa vie. Mais jamais de John. Et si aujourd'hui était le jour où John Watson devenait comme le commun des mortels, Sherlock n'y survivrait pas. Les battements de son cœur résonnaient fort dans ses tempes.

Cela dura trois secondes à peine, mais pour Sherlock, ça dura l'éternité.

Et puis la bouche de John revint contre la sienne, l'embrassant passionnément, et toutes les angoisses de Sherlock s'envolèrent. Il sentit plus qu'il ne vit John se déshabiller à son tour, escamotant son bas de pyjama avec agilité.

Et enfin, ils furent entièrement nus l'un et l'autre, tellement serrés contre l'autre que, sans la couleur de leur peau, étonnamment différente alors qu'ils étaient tous les deux qualifiés d'hommes blancs, il aurait impossible de distinguer où comment l'un et où finissait l'autre.

Sherlock n'avait toujours aucune idée de ce qu'il faisait. Ou de ce qu'il devait faire. Et il avait honte de demander, honte de ses méconnaissances, lui qui savait toujours tout. Et surtout honte que John se moque de lui, ou le repousse, en apprenant son inexpérience.

Son cerveau rationnel savait que c'était absurde, parce que si John avait dû arrêter, il l'aurait fait depuis longtemps. Mais son cerveau rationnel avait fui depuis longtemps. Il ne restait que son cerveau limbique, et le reptilien.

Heureusement pour lui, John semblait mieux savoir ce qu'il faisait, et après plusieurs caresses à peine frôlés et mouvements du bassin qui permettaient à leurs sexes de se frotter l'un contre l'autre, il osa se saisir des deux érections ensemble. Un éclair traversa Sherlock, de ses orteils jusqu'au haut de son crâne, et dans un mouvement inconscient, il posa sa main au-dessus de celle de John, pour accompagner le mouvement.

Il s'ensuivit un long moment d'échanges, maladroits, et pourtant hautement jouissif, de masturbation mutuelle et ensemble. Sherlock osa toucher John, et eut le bonheur de découvrir que les sons de plaisir qu'il pouvait tirer de lui rien qu'avec quelques gestes, étaient presque aussi puissant que de sentir la main de John autour de son propre sexe.

Ils finirent par trouver le bon rythme pour réussir à se faire plaisir ensemble, leurs deux sexes l'un contre l'autre, humides de liquide pré-séminal, et entre les mains de John. Parce que Sherlock n'était plus capable du moindre mouvement. Il n'y avait plus que les sensations. Le feu d'artifice dans son corps. Le brasier ardent dans son cœur.

Il y eut une explosion, ou peut-être mille, et son corps qui bougeait naturellement, au rythme initié par John contre le sien, se figea brutalement. Son regard se voila, et tout devint flou, inexistant, tandis qu'il jouissait, si rapidement qu'il aurait pu en avoir honte. Objectivement, cela ne faisait pas si longtemps depuis que Sherlock avait réclamé un baiser, mais ça avait duré à la fois l'éternité et un temps trop court pour le jeune génie. Il n'en pouvait plus. Son érection était trop douloureuse, et il avait besoin de jouir, se libérer, et recevoir la violente décharge d'hormones que son corps lui envoya, le shot le plus puissant qu'il ait connu : dopamine, endorphine, sérotonine, ocytocine, il ne savait même plus les noms, mais il les ressentait dans chaque fibre de son être, tandis que John, souriant, riant presque, continuant de le masturber doucement, prolongeant son orgasme encore un instant.

Sherlock ferma les yeux, et se concentra uniquement sur ses autres sens. John murmurait, et le caressait de partout. Et l'embrassait, aussi. Sur le visage, au coin de la bouche, près de la jugulaire, sur l'épaule. Ses mains jouaient avec les mamelons de Sherlock, si sensibles qu'ils semblaient faits d'électricité. Son autre main était posée sur ses fesses, et quelque part dans l'esprit de Sherlock engourdi par le plaisir, il y eut la réalisation que John, lui, n'avait pas joui.

Ça ne semblait pas le déranger plus que ça, vu comment il se frottait contre Sherlock et combien il souriait, quand Sherlock parvenait à entrouvrir les paupières. Mais Sherlock, lui, avait une idée très précise de ce qu'ils pouvaient encore faire. De comment John pourrait jouir.

Et ça asséchait sa gorge et réveillait son désir. C'était sans doute absurde. Il se sentait dur à nouveau, comme s'il n'avait pas joui trois minutes plus tôt à peine. Il chercha dans son Palais Mental une information sur l'appareil reproducteur masculin, et sa capacité à bander et éjaculer plusieurs fois d'affilée. Il était sûr d'avoir lu un jour une donnée sur le sujet. Mais son Palais Mental lui fit défaut. Il n'était plus capable d'emprunter aucun des chemins tortueux qui y menaient. Il ne se souvenait de rien, sinon des choses fondamentales qu'il n'avait jamais cherché à ancrer tant elles étaient aussi évidentes que respirer : son nom, sa famille, ou les sentiments qu'il avait depuis toujours pour John, par exemple.

Alors il arrêta de chercher, et se contenta de ressentir. Il bandait. John aussi. Il voulait John. Si John voulait de lui aussi, c'était tout ce qui était nécessaire.

— Je veux que tu me prennes, décréta Sherlock en ouvrant brusquement les yeux.

John hoqueta de surprise, et ses yeux s'agrandirent. C'était d'autant plus fascinant que ses iris avaient presque disparu, ce que Sherlock voyait bien, proches comme ils étaient, enlacés, emmêlés.

Toute sa gêne et ses questionnements existentiels avaient disparu. Sherlock se fichait de savoir si ce qu'il disait ou ce qu'il faisait était bien ou non. Il se contentait de le faire, et ils apprendraient ensemble à progresser, si ce n'était pas le cas.

— Je veux que tu me prennes, répéta-t-il en prenant l'érection de John et en passant son pouce sur le gland, humide de sperme, de sueur. Je veux te voir jouir en moi.

Le gémissement guttural de John alors que le pouce de Sherlock appuyait plus fort était une bonne réponse pour marquer son acceptation.

Sherlock aurait cru que ça allait leur demander des ajustements, des questionnements existentiels, mais ce ne fut pas le cas. Ils continuèrent de se caresser mutuellement en s'embrassant, en jouant à qui ferait gémir l'autre, qui le ferait crier plus fort. Ils apprenaient ce qui plaisait à l'autre et en récoltait leur propre plaisir d'entendre le souffle de l'autre se couper.

Lentement, Sherlock glissa sur le dos, John entre ses jambes, se frottant contre lui en essayant de retenir son poids, pour ne pas venir s'écraser totalement sur lui. Et le jeune génie devait reconnaître que le dessin des muscles de John, sculptés par le rugby, avait une esthétique certaine.

Puis John, sans doute aussi impatient que Sherlock, caressa une dernière fois son visage en décollant de son front une mèche brune collée par la sueur, et tendit la main vers la table de nuit. Sherlock n'eut pas le temps de prévenir qu'il n'y trouverait rien (et qu'à la réflexion, ils ne trouveraient rien nulle part dans la maison) que John revenait vers lui avec un tube entre les mains.

— Je vais chercher une capote, murmura John. Je reviens.

Il quitta le lit, et Sherlock se redressa, le regarda se déplacer à travers la chambre à moitié sombre — il ne restait que la lampe de chevet, depuis longtemps — en direction de son sac à dos. Il déduisit sans même le vouloir l'ouverture du sac, le portefeuille, le préservatif de secours que le garçon prévoyant et futur médecin qu'était John avait toujours sur lui.

Mais ce n'était pas l'important. L'important c'était ce tube de lubrifiant que John avait sorti de la table de nuit de Sherlock, qui ignorait jusque-là posséder un tel objet. Surtout dans sa table de nuit. Quoique. Ce n'était pas l'endroit qu'il regardait le plus. À vrai dire, avant ce soir, il n'aurait même pas été certain qu'il avait un tiroir de table de nuit. Dormir n'était pas son activité préférée. Sa table de nuit servait à entasser des livres et des expériences, comme le reste des surfaces planes de sa chambre.

Mais le tube était là, et il semblait neuf. Alors que John dénichait enfin ce qu'il cherchait, frissonnant dans sa glorieuse nudité, puisqu'il n'était plus pressé contre Sherlock pour se réchauffer, Sherlock ouvrit le tube, et fit glisser du lubrifiant sur ses doigts.

La sensation n'avait rien de particulier. C'était un peu froid. Relativement inodore. Pas différent d'un gel pour réchauffer des muscles, ou soigner des torticolis. Mais très différent dans la finalité de son utilisation. Sherlock était un scientifique. Il savait parfaitement ce à quoi ça servait, et pourquoi.

Sans vraiment le conscientiser, il se remit sur le dos, ramena ses jambes contre sa poitrine, et descendit sa main sans hésitation. Il avait des longs bras, et des longs doigts. Il pressa sa propre entrée, les doigts couverts de gel, surpris de n'éprouver ni crainte, ni appréhension. Au contraire. Il était dans une expectative violente, et son cerveau lui hurlait que le sexe de John remplacerait bientôt ses doigts, et il en avait envie avec une telle ardeur qu'il poussa un peu plus son majeur dans ses fesses, le retira, recommença.

Ce fut un bruit sourd, celui d'une respiration étranglée, qui le coupa dans son élan. John était aux pieds du lit, le carré brillant d'aluminium du préservatif dans une main. Dans l'ombre, il était difficile de voir son expression, et surtout ses yeux, mais il avait la bouche ouverte.

— Merde, souffla-t-il. Sherlock, je te jure que je pourrais jouir rien que de te voir faire ça.

Sherlock se sentit rougir, ce qui ne devait pas beaucoup se voir, considérant que sa peau était toujours allumée du brasier ardent qui courait dans ses veines. Mais la remarque ne fit que l'encourager. Il y avait quelque chose de douloureusement agréable dans la voix lourde de désir de John.

Il n'y avait plus vraiment assez de lubrifiant sur ses doigts, mais il ressortit quand même son majeur, y accola son index, et recommença à pousser dans son corps, pour y faire entrer les deux doigts ensemble.

Il n'eut pas vraiment le temps de mettre en œuvre sa tentative. John était revenu contre lui à une vitesse hallucinante, et il l'embrassa brutalement, avec une ardeur nouvelle. Son baiser donnait des ordres, prenait le pouvoir, et soumettait Sherlock, qui n'était que trop heureux que d'obéir. Il voulait tout de John, surtout le satisfaire, parce qu'il savait qu'il le lui rendrait au centuple. Sherlock était clairement celui qui en retirait le plus grand bénéfice de ce qu'ils étaient en train de faire. Il accédait à tous ses rêves les plus fous, et s'autorisait cette parenthèse enchantée où il pouvait aimer John.

D'un point de vue objectif, Sherlock trouvait que ce qu'ils faisaient était sale. En toute autre circonstances, il aurait trouvé cela anormal de voir John se lubrifier les doigts, et de le pénétrer lentement avec, après l'avoir consulté du regard pour obtenir son consentement.

Dans la réalité, il trouvait cela juste hautement agréable, et érotique, et ça lui donnait encore plus envie. John fut clairement le plus sage des deux dans cette histoire, et l'obligea à patienter jusqu'à qu'il puisse insérer trois doigts sans douleur avant d'envisager quoi que ce soit d'autre.

Puis enfin, Sherlock décréta qu'il avait assez attendu, et qu'il était prêt, et John déchira l'emballage du préservatif pour le dérouler sur son sexe, avant de se repositionner convenablement entre les jambes de Sherlock.

— Tu es prêt ? murmura-t-il en s'approchant au maximum.

Sherlock hocha la tête. AU début, cela fut compliqué. L'angle de pénétration était mauvais, et ils n'y parvenaient pas, jusqu'à ce que John attrape de dépit un oreiller, et le glisse sous les hanches de Sherlock, pour le surélever. Ça devint meilleur. Douloureux, aussi. Sherlock n'avait éprouvé qu'un inconfort relatif quant aux doigts, que cela soit les siens ou ceux de John, et il ne pensait qu'un sexe, plus gros, ne pouvait qu'être plus agréable. Cela ne le fut pas, et son souffle se coupa sous l'effet de la douleur, au début.

John le vit. S'arrêta. Prit le temps. Pour lui. Pour Sherlock.

Le jeune génie avait toujours vu le sexe comme un truc rapide et passionné, profondément égoïste où chacun recherchait son plaisir avant tout le reste. Il ignorait à quel point cela pouvait amener des discussions et du partage. John lui parla et l'obligea à lui parler à chaque seconde, pour qu'ils gèrent ensemble la douleur de Sherlock. Ce fut ensemble qu'ils prirent la décision de bouger, une fois Sherlock habitué à la pénétration.

Et ce fut ensemble que leurs souffles se coupèrent, quand le plaisir vint embraser leurs entrailles. Et quand John, dans un mouvement involontaire, vint heurter la prostate de Sherlock, il hurla si fort qu'il faillit en jouir sur le champ.

Ça n'avait rien d'une performance, ni d'un marathon. En toute objectivité, quelques minutes après le début de la pénétration, John gémissait lourdement en murmurant qu'il ne tiendrait plus très longtemps, et Sherlock avait perdu toute conscience de la réalité, se masturbant au rythme des coups de rein de John, son sexe serré entre leurs deux corps tandis que John se penchait pour l'embrasser. Pourtant, Sherlock n'en éprouvait aucune honte quant à leur performance. Il y trouvait un plaisir plus intense que jamais, que tout ce qu'il aurait pu essayer seul, et son cœur s'embrasait tellement qu'il ne savait plus comment gérer l'intensité de ces sentiments qu'il n'avait jamais eus pour personne d'autre.

Quand John poussa une nouvelle fois dans son corps et qu'il atteignit de nouveau le point le plus sensible du corps de l'homme, Sherlock cria une nouvelle fois, une dernière fois. Il sentit son corps se tendre, et jouit de nouveau, dans sa main et sur leurs torses. Et cette fois, John le suivit dans l'orgasme, avec un long gémissement, profondément ancré en Sherlock, une main si serrée autour de sa hanche qu'il aurait probablement une marque sur sa peau pâle le lendemain.

Sherlock avait réussi à ouvrir les yeux juste assez longtemps pour capter ce spectacle, celui de la beauté en sueur de John Watson jouissant de plaisir grâce à lui.

Tout le reste disparut ensuite dans des volutes floues. Il sentit John se retirer, s'effondrer à côté à lui en essayant de ne pas lui faire mal. Ils s'embrassèrent ensuite encore un peu, les yeux clos, la langue lente et empesée d'épuisement. Leurs corps en sueur se refroidissant.

Il y avait la main de John encore sur sa hanche, sa tête contre son épaule, son odeur qui se mêlait à celle du stupre dans la chambre. Il y avait des paroles murmurées qui n'étaient pas vraiment des mots. Il y avait l'engourdissement dans chacun de ses membres, dans ses veines.

Il y avait ses yeux fermés.

Puis Sherlock se laissa plonger dans le sommeil sans même s'en rendre compte, encore poisseux de sperme, et plus heureux qu'il ne l'avait jamais été de toute sa vie.


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