Bonne lecture !


Jeudi 22 décembre

Il était deux heures du matin. C'était les chiffres lumineux rouges du réveil de Sherlock qui le disaient, alors c'était forcément vrai. John venait de se réveiller en sursaut. Il avait sommeillé quelques heures à peine, et désormais qu'il était réveillé, l'horreur absolue de ce qu'il avait commis venait le percuter avec toute la puissance de la réalité.

Sur le moment, il n'avait pensé qu'à profiter. Il avait été égoïste, du moins autant que possible alors qu'il tentait d'offrir à Sherlock le plus de plaisir possible.

Il s'était complètement perdu dans les images et les sensations. Se redressant légèrement, John sentit un poids contre sa hanche qui glissait doucement. Baissant les yeux, il constata que la main de Sherlock, qui le tenait jusque-là, venait de le laisser partir. Le cœur de John se mit presque aussitôt à saigner. Il avait cru qu'il n'y aurait pas plus beau tableau au monde que la jouissance de Sherlock, son corps nu et parfait qui s'abandonnait à l'orgasme, ses yeux plus bleus que jamais, mais il avait tort.

Juste après l'orgasme, Sherlock s'était à moitié endormi, laissant échapper soupir et grommellement. John n'avait pas eu ce luxe. Il était retourné à la salle de bains pour se débarrasser de son préservatif plein, et en avait profité pour se débarbouiller sommairement. Des gens trouvaient peut-être ça sexy, grand bien leur fasse, mais l'idée de dormir avec du sperme qui allait sécher sur son abdomen ne disait rien à John.

Et comme il était sûr que ça ne plairait pas davantage à Sherlock, il avait ramené un gant de toilette humide avec lui pour laver sommairement son amant également, qui avait grogné vaguement de contentement en se laissant faire.

Les yeux clos, le corps nu et épuisé, John l'avait déjà trouvé magnifique.

Mais il avait eu tort. Sherlock n'avait jamais été aussi splendide qu'en cet instant précis. Il dormait, couché sur le côté, replié en position fœtale. Sa respiration était profonde, et soulevait à intervalles réguliers sa poitrine. Ses boucles s'étalaient n'importe comment sur l'oreiller. La lune, qui permettait à John de voir le spectacle dans la nuit, dessinait ses pommettes et faisait danser les ombres sur son visage. Sur sa hanche, on pouvait voir des marques de doigts, ceux de John. Il aurait pu en culpabiliser, mais il y avait une telle candeur, un tel abandon dans le Sherlock endormi que cela supplantait tout le reste. Le jeune adulte, quand il était réveillé, était toujours cynique et dans la maîtrise de lui-même. Endormi, il s'abandonnait avec une confiance totale. Sa tranquillité d'esprit se lisait sur son visage.

John avait envie de se pencher, l'embrasser. Il aurait été capable de l'embrasser toute la nuit et refaire l'amour pendant des heures, et tant pis pour leurs exams du lendemain. Il avait envie de se blottir dans ses bras, de s'insérer dans ce tableau parfait.

Mais il n'en avait pas le droit.

Il se détacha totalement de Sherlock, dont la main retomba sur le matelas sans le réveiller. Lentement, John remonta la couverture jusqu'à son cou. Pour soustraire le joli tableau de sa vue. Pour être sûr qu'il ne prendrait pas froid, en l'absence de John.

Parce que John devait partir. Il ne pouvait pas rester là. Il ne pouvait pas continuer à jouer les imbéciles transis d'amour. Il n'était pas stupide au point de croire que demain au réveil, Sherlock allait lui sourire niaisement et lui apporter le petit déjeuner au lit en lui demandant de sortir avec lui jusqu'à la fin de leurs jours. John connaissait son ami. Il savait qu'il n'avait aucun sentiment pour lui. Ni pour quiconque. Sherlock n'était tout simplement pas comme ça.

Et la veille, il avait demandé une expérience. Tout n'avait été qu'une expérience. John le savait. Il ne doutait pas que Sherlock y avait pris du plaisir — personne ne pouvait feinter ça, pas comme ça — mais c'était le cœur de John qui allait être piétiné et méprisé. Il aurait dû arrêter cette folie plus tôt. À la base, il n'aurait même pas dû accepter de l'embrasser, pour toutes les raisons du monde, mais il avait été égoïste. Il avait pensé que ce serait sa seule chance de découvrir un jour ce que ça faisait d'embrasser Sherlock Holmes. Après, Sherlock aurait grimacé, aurait dit « non merci, plus jamais, je n'aime pas ça », et John aurait eu la satisfaction de vivre dans un monde où il aurait été le seul être humain à avoir jamais embrassé Sherlock Holmes, et ça lui allait bien.

Il n'avait pas prévu que Sherlock aimerait ça. En redemanderait. Il n'avait pas prévu le reste.

Mais maintenant qu'il avait joui, dormi, et qu'il était de nouveau capable d'utiliser sa tête, il réalisait ce qu'il avait fait. Ou plutôt, ce qu'il allait survenir désormais. John pouvait vivre avec un cœur brisé. Mais il ne pourrait pas le faire au réveil, devant la perfection de Sherlock, les yeux embrumés de sommeil et les cheveux en bataille. Il avait besoin de temps avant cette confrontation. Avant que Sherlock ne lui dise « merci John, je n'en demandais pas tant, et désormais je suis très au point sur les relations sexuelles, c'était une expérience intéressante, mais je ne veux plus jamais que ça se reproduise, j'ai bien assez de données comme ça ».

C'était lâche sans doute. Bien sûr que c'était lâche, mais John ne voulait pas être là au réveil.

Il sortit du lit, frissonna dans l'air glacé, et entreprit de trouver à tâtons ses fringues. Il lui fut impossible de retrouver son bas de pyjama et son boxer, qui devaient se trouver quelque part dans le lit. Son haut de pyjama était à côté du lit. Il le fourra dans son sac, retrouva son boxer sale de la veille avec le reste de ses vêtements dans son sac à dos, et enfila le tout. Bizarrement, il fut incapable de remettre la main sur ses chaussettes, et après un instant de faiblesse, il ouvrit un tiroir de la commode de Sherlock. Une paire de chaussettes noires de plus ou de moins ne ferait aucune différence pour le génie, et John la lui rendrait dès que possible. Ou pas.

Enfin prêt, il attrapa son sac à dos dans lequel il avait sagement rangé ses affaires de cours et sortit le plus discrètement possible de la chambre. Quand il referma la porte derrière lui, Sherlock dormait toujours paisiblement.

Jamais Musgrave n'avait paru aussi lugubre à John qu'en cet instant, au milieu de la nuit. Il croyait voir des ombres et des fantômes à chaque coin de couloir, et songea que s'il croisait quelqu'un par surprise (du genre, les parents de Sherlock rentrés dans la nuit), il pousserait un hurlement à réveiller les morts des drôles de tombes du jardin.

Mais il ne croisa personne. Il mit ses chaussures, son manteau, et quitta la maison par la porte de la cuisine. Tant qu'il traversait le jardin, la nuit était assez claire pour qu'il voit où il mettait les pieds. Dans la forêt, il s'éclairerait avec son téléphone.

Il n'avait pas fait trois pas qu'il commençait à sangloter. Il ne s'était pas autorisé à pleurer tant qu'il était dans la maison, mais une fois dehors il craqua. Les larmes roulèrent sur ses joues sans qu'il puisse (ou même ne cherche) à les arrêter.

Tellement concentré sur son chagrin, il lui fallut un temps fou pour réaliser que le bruit de crissement sous ses pieds, ce n'était pas le givre auquel on aurait pu s'attendre. Il avait neigé, et la fine couche blanche faisait du bruit à chacun de ses pas.

En temps normal, John aurait dû en être enchanté. Il adorait la période de Noël, et il adorait la neige. Et la forêt saupoudrée de blanc était une image enchanteresse. Il arrivait à peine à se réjouir, cependant. La seule chose qu'il voyait danser derrière ses prunelles, c'était l'image du corps endormi de Sherlock, qu'il avait abandonné derrière lui.


John avait réussi à survivre à sa journée, mais honnêtement, il savait à peine comment. Il avait réussi à grappiller quelques heures de sommeil, avant de se lever pour aller au lycée. Son estomac s'était tordu de douleur en ouvrant les yeux dans sa chambre, et en pensant à Sherlock, qui devait faire de même. Et se découvrir totalement seul. John réalisa qu'il n'avait même pas pensé à laisser un mot.

Il supposa que son téléphone allait finir par sonner.

Mais il ne le fit pas. Sherlock ne lui envoya pas le moindre message pour lui demander des explications, et quelque part, ce fut presque pire encore.

Heureusement, John n'avait pas les pires matières à passer ce jour-là. Il parvint à s'en sortir, même s'il aurait été incapable, à la sortie de l'épreuve, de dire de quoi il s'agissait.

Il se comporta comme un névrosé, regardant régulièrement par-dessus son épaule, et à chaque coin de couloir, pour être sûr de ne pas croiser Sherlock par inadvertance. Il ignorait si le jeune génie aurait été capable de lui faire une scène en plein milieu du couloir. Ou bien s'il l'aurait totalement ignoré. John ne savait pas quelle option était la pire, et il préférait n'en découvrir aucune des deux, et s'appliquer avec beaucoup de talent à fuir Sherlock.

Il déjeuna avec ses amis, et après avoir aboyé sur Peter et Joshua, qui essayaient juste de faire la conversation avec lui et se montrer poli, ils battirent tous en retraite.

— John a ses règles, murmura Mike.

— C'est sexiste, comme réflexion, et débile, soupira Tarek.

Avant que les deux garçons ne puissent se lancer dans un débat (que Mike allait perdre, comme toujours), John prit la parole.

— Désolé les gars, marmonna-t-il. Mal dormi. Le stress, sans doute. J'en ai marre. J'ai hâte que ça soit fini.

Heureusement pour lui, ses potes n'étaient pas spécialement rancuniers, et ils voyaient bien sa tête et ses cernes. Il ne faisait aucun doute que John n'avait pas dormi. Il n'avait pas besoin de savoir que c'était parce qu'il avait passé une partie de sa soirée à s'envoyer en l'air avec l'homme le plus parfait de tous les temps aux yeux de John, et l'autre partie à pleurer sur ce qu'il avait perdu en quittant le manoir des Holmes en catimini.

Mais comme ses amis étaient tout aussi fatigués et stressés que lui, ils acceptèrent son excuse, et firent mine de ne pas remarquer qu'il était distant, et pas avec eux dans la conversation.

Ils se promirent que demain, c'était le bal, puis les vacances, et que tout irait mieux, et John parvint à se forcer à sourire avec sincérité.

Il rendit ses copies de l'après-midi avec le même sentiment de flotter au-dessus de lui-même. Fort heureusement, il avait tellement révisé avec Sherlock ces derniers temps qu'il pouvait agir en pilote automatique, ou presque. Il se concentrait exclusivement à son épreuve, donnait toute son énergie, allouait tous ses neurones à ses examens durant le temps imparti, tout pour s'interdire de penser à ce qui s'était passé la veille, et quand la cloche sonnait la fin de l'épreuve, il revenait à la surface sans plus vraiment se souvenir de ce qu'il venait de faire.

C'était une expérience de dissociation assez étrange, mais ça fonctionnait plutôt bien. Il pensait ainsi réussir ses examens, et ne pensait pas à Sherlock. À la peau de Sherlock. À l'odeur de Sherlock. Au goût de Sherlock.

Il devenait fou, et il préférait l'être chez lui, sous sa couette, plutôt qu'au lycée.


Ainsi, dès la fin de la journée, il rentra chez lui rapidement, et s'enferma dans sa chambre — Non pas que cela aurait changé quoi que ce soit, puisqu'il n'y avait personne dans la maison.

La soirée s'étira très lentement, avec douleur. Greg lui envoya des messages pour lui demander comment se passait sa semaine jusque-là, et lui dire qu'ils se verraient brièvement au bal, demain : Le policier avait été recruté pour jouer les chaperons.

Sur sa conversation avec ses copains, ils eurent plusieurs échanges pour analyser un point de mathématiques que Mike craignait d'avoir mal compris, parlèrent de tout et de rien, comme souvent. Ils eurent le tact de ne pas faire remarquer que John avait rapidement disparu, en fin de journée, plutôt que traîner un peu avec eux, comme ça pouvait être régulièrement le cas.

Sa mère lui écrivit également, lui donnant de ses nouvelles, et de la cure. Elle l'informait notamment que durant une semaine, elle allait être totalement privée de son téléphone, et ne pourrait plus lui écrire. Elle s'en voulait, parce que John allait passer Noël entièrement seul, sans même un message possible, et elle voulait être sûr que son fils comprenait sa position. John lui assura qu'il était grand et s'en remettrait, et ses soins étaient beaucoup plus importants qu'une fête religieuse célébrant un Dieu en lequel ils ne croyaient pas.

Il écrivit même à Harriet, lui demandant de rentrer pour Noël, et pour qu'ils discutent.

Il révisa ses derniers examens, du lendemain matin. Il prépara même rapidement ses affaires pour le bal.

À aucun moment de la journée, il n'eut la moindre nouvelle de Sherlock, et son cœur se brisa un peu plus. Il n'aurait pas cru cela possible, mais c'était le cas. Car cette absence de nouvelles, c'était bien la preuve que Sherlock n'en avait pas grand-chose à faire de lui.

Il se coucha tôt et s'endormit facilement, épuisé et le cœur en miettes.


Reviews ? :)