Je suis désolée pour le retard, mais je suis en vacances, j'ai eu des galères de train, et naturellement mon corps en a profité pour tomber malade puisque je n'ai pas le temps pour ça quand je bosse, donc corriger et publier, c'est compliqué. Les deux chapitres suivants sont très longs aussi, au pire je les publierai sans correction, pardonnez moi pour les fautes !
Bonne lecture !
Vendredi 23 décembre
— Sherlock, est-ce que je peux savoir à quoi tu joues, au juste ?
Sherlock souleva une paupière. Juste assez pour savoir à quel point Mycroft était furieux. Sa voix ne donnait pas tout à fait assez d'indication au jeune génie. Mais une demi-seconde et d'un seul œil suffit à répondre à la question : il était au-delà de la colère. Sherlock n'avait pas envie de ça.
— Expérience, répondit-il.
Sa propre voix lui parut étrangère à ses oreilles. Rauque et desséchée. Il n'avait pas prononcé le moindre mot depuis plus de trente-six heures. Ni se s'était alimenté. Ni même n'avait bougé de ce lit, où il se contenait de gésir en regardant le plafond.
— Sans bouger ? se moqua son frère.
— C'est une expérience sur l'utilisation des muscles du corps humain visant à déterminer combien de temps il faut pour qu'ils soient inopérants, quand ils ne sont pas utilisés, affirma Sherlock.
Ce n'était même pas une excuse pour Mycroft. C'était ce qu'il se répétait depuis la veille, quand il avait ouvert les yeux et découvert le lit froid, John parti, et pas un message pour expliquer son geste. Sherlock avait su, au plus profond de lui, que ce départ avait quelque chose de définitif. John n'allait pas revenir, ni n'était parti lui préparer un petit déjeuner au lit, comme un mauvais cliché de film romantique (de toute manière, Sherlock ne mangeait que peu et John le savait, et connaissait son caractère. Il n'aurait jamais commis une telle erreur).
À partir de là, Sherlock avait décidé de mener son expérience. Il avait remis son pyjama, sa robe de chambre en soie, s'était allongé sur son lit, sous sa couette, et il avait attendu. Il n'avait pas bougé depuis. Son frère n'avait pas besoin de savoir que dans la poche de la robe de chambre de Sherlock, il y avait un boxer rouge sombre, porté par un homme dont Sherlock avait partagé l'intimité, et oublié au fond des draps. Sherlock lui-même arrivait très bien à se convaincre que ce vêtement n'existait pas. Tout comme le pyjama à carreaux rouges, qui était présentement soigneusement plié sous l'oreiller de Sherlock. Sous la tête de Sherlock.
— Tu n'es même pas crédible, siffla Mycroft. J'ai autre chose à faire que revenir à la maison à la moindre de tes incartades, sais-tu ? Ton lycée m'a appelé. Tu as manqué tes examens. Tu connais la chanson.
Sherlock la connaissait par cœur. Au moindre cours séché, il allait devoir se soumettre encore et toujours à des tests sanguins, pendant plusieurs jours, voire semaines. Sa mère ne se contenterait pas de celui réalisé quelques jours plus tôt. Mycroft non plus. S'ils avaient pu saigner Sherlock comme un mouton pour s'assurer qu'il ne replongeait pas dans ses travers, ils l'auraient fait, semblait-il. Aussi Sherlock était-il, en apparence, un bon élève modèle, et allait gentiment en classe avec régularité (ou presque) depuis des mois. Jusqu'à la veille. Et aujourd'hui. Et sans doute tous les jours de sa vie à venir. Il n'entendait plus vraiment bouger de là.
— Mon expérience ne me permet pas de me déplacer, malheureusement, répondit-il d'un ton très détaché. J'en suis le premier navré pour mon absence à répondre à leurs questions stupides.
Il avait toujours les yeux fermés, mais il n'en avait pas besoin pour savoir que Mycroft fulminait à côté de lui, et mourrait probablement d'envie de lui arracher la couette et de le secouer avec colère. Mais il ne le ferait pas. Mycroft était un gentleman, et il savait que c'était inutile. Un Sherlock amorphe ne réagirait pas davantage à la violence et la colère qu'aux mots et à la logique.
— Sherlock, tu ne fais aucune expérience.
— Eurus a bien tailladé ses bras pour expérimenter sur ses muscles. Ma démarche est moins invasive, ne trouves-tu pas ?
La mention de leur sœur, toujours une valeur sûre. Sherlock rouvrit même les yeux pour mieux voir son frère blêmir et déglutir difficilement. Vu de l'extérieur, on pouvait penser que Sherlock était celui qui avait le plus souffert de Eurus, considérant qu'elle avait assassiné son seul ami durant l'enfance, et qu'elle avait tenté de le tuer à de multiples reprises, avec une inventivité sans cesse renouvelée et toujours très bien dissimulée. Mais c'était faux. Sherlock avait fini par accepter cette sœur psychopathe comme il avait accepté le reste de sa famille dysfonctionnelle. Mycroft, en revanche, n'y parvenait pas. Il culpabilisait depuis des années d'être incapable de voir la vérité, de ne pas être plus intelligent que la jeune femme, de ne pas avoir su protéger Sherlock de Eurus, de ne pas avoir su protéger Eurus d'elle-même, de ne pas être capable de la gérer aujourd'hui, d'être obligé de la faire interner, de ne pas être capable de protéger les gardiens de son hôpital psychiatrique à la merci de ses manipulations... La liste était encore longue. Mycroft ne se pardonnait pas grand-chose.
Cette fois-là ne fit pas exception, et Sherlock eut la satisfaction de voir un air de culpabilité se peindre sur le visage de son aîné. Avec un peu de chance, cela suffirait à empêcher Mycroft de revenir à la charge.
— Sherlock, ça n'a rien à voir. Ne te compare pas à Eurus, la situation est déjà assez compliquée comme ça.
Échec critique. Mycroft était tenace.
— Lève-toi.
— Pourquoi faire ?
— A minima, t'habiller, prendre une douche et te nourrir. Au surplus, pour aller au bal de Noël de ton lycée.
— Inutile, bâilla Sherlock ostensiblement.
Il ne voulait plus jamais entendre ce mot-là. Ni même y penser. Même tout ce qui avait trait au lycée devait être proscrit. Sherlock n'y remettrait jamais les pieds. Qu'importait ce que dirait Mycroft. Il se soumettrait à tous les tests sanguins de la planète aussi fréquemment que nécessaire, s'il le fallait, mais il refusait de retourner en cours. Il ne pouvait pas envisager de recroiser un jour le regard de John.
Ce n'était même pas parce qu'il était en colère ou parce qu'il avait le cœur brisé — parce que ce n'était évidemment pas pour ça qu'il se morfondait au fond de son lit, il n'était pas malheureux comme les pierres et le cœur en miettes, ce n'était pas pour lui ce genre de choses, il était au-dessus de tout ça, de ces considérations stupides, il ne pouvait pas être amoureux, et donc il ne pouvait pas être blessé, c'était évident — c'était simplement parce qu'il n'était pas sûr de pouvoir faire confiance à son corps dans l'immédiat, s'il revoyait John.
Sherlock avait toujours su qu'il y avait quelque chose de particulier avec John. Il avait toujours été là, dans son paysage, et il avait toujours voulu qu'il y reste. Il ressentait quelque chose de spécial pour lui, pour lequel il ne devait pas exister de mots, parce que Sherlock était incapable de le verbaliser.
Mais l'envie physique, c'était venu très récemment. Y céder, encore plus récemment. Et maintenant qu'il connaissait le goût, l'apparence, l'odeur, la douceur du corps de John, cela avait réveillé des sensations méconnues dans son propre corps. Jusqu'alors, Sherlock traitait son corps comme un outil de travail et un véhicule nécessaire, qu'il fallait entretenir de mauvaise grâce pour continuer à le rendre opérationnel. Ainsi, Sherlock avait toujours travaillé sur lui pour avoir la plus totale des maîtrises sur son corps. Depuis mercredi soir, tout avait volé en éclats. Si Sherlock revoyait John, il ignorait comment il se comporterait. Il ne pouvait pas se faire confiance.
Et il ne pouvait pas craquer. Il ne pouvait pas laisser son sexe réagir, se tendre d'envie. Il ne pouvait pas laisser sa peau se moucheter de chair de poule au gré de ses frissons de désir. Il ne pouvait pas laisser sa bouche s'assécher, et lui rappeler la sensation d'une autre langue que la sienne qui pénétrait dans sa bouche.
C'était déjà assez difficile de se sentir réagir, bien au chaud sous sa couette, à chaque fois que dans un mouvement involontaire, Sherlock plongeait la main dans la poche de sa robe de chambre et effleurait du bout des doigts le boxer rouge qui ne lui appartenait pas.
Si Sherlock quittait la sécurité de son lit, il ne pouvait pas prédire ce qui se passerait, et il était absolument hors de question qu'il s'y essaye. Il était très bien là où il se trouvait, à laisser son corps se dissoudre dans le coton, et à laisser son esprit tourner en boucle sur toutes les variations possibles et imaginables de John, John, et re-John.
— Sherlock, tu es pathétique, siffla Mycroft. Personne ne meurt d'une rupture, alors lève-toi.
— Rupture ?
Le mot n'avait pas de sens. Il n'en avait que pour les gens qui avaient des relations. Sherlock n'en avait pas.
— Ne me prends pas pour un imbécile. Même quand je suis à Londres, je sais ce qui t'arrive. Et même si ce n'était pas le cas, le préservatif plein dans la poubelle de la salle de bains et ton état végétatif qui n'est pas de la béatitude donneraient des indices suffisants pour combler les vides.
Sherlock se redressa violemment, faisant s'envoler brièvement sa couette, tandis qu'il passait sans aucun délai de la position de gisant allongé à celle assise. Ses muscles non sollicités depuis presque trente-six heures gémirent, son cou et son dos craquèrent, et de manière générale, chaque parcelle de son corps lui fit mal. Mais ce n'était rien par rapport à la brûlure de son cou, ses oreilles et ses joues, embrasés de gêne, n'étant pas certain qu'il avait bien compris ce que venait de dire son frère.
— T... tu... t... J... Je... T... balbutia-t-il, ayant perdu toute sa verve habituelle.
— Je sais ce qu'est un préservatif, oui, répliqua Mycroft d'un ton goguenard depuis son frère, devenu écarlate.
Sherlock ouvrit la bouche pour parler. Et la referma, incapable de trouver quelque chose à dire.
Il ne savait même pas ce qu'il était advenu du préservatif que John avait utilisé. Il ne s'en souvenait pas. Mais c'était bien son genre d'aller le jeter proprement, dans une poubelle. La plus proche n'était certes pas celle de la salle de bains — Sherlock en avait une dans sa chambre — mais ça paraissait être un endroit approprié et hygiénique.
— Tu as fouillé la poubelle de la salle de bains ? demanda-t-il brusquement, au prix d'une extrême concentration, parce que son cerveau pataugeait dans la semoule.
Si c'était le sentiment que tous les humains rencontraient habituellement, il comprenait un peu mieux l'imbécilité de ses pairs. Il avait l'impression qu'il ne parviendrait plus jamais à réfléchir normalement.
En réponse à son interrogation, Mycroft fronça le nez d'un air dégoûté. Pendant un bref instant, il ressembla à Eurus. Elle aussi avait cette moue de dégoût, parfois. Mycroft ressemblait si peu à ses cadets (qui aurait pu passer pour des faux jumeaux, fut un temps) que cela lui aurait peut-être fait plaisir de savoir qu'il ressemblait à sa sœur, mais Sherlock n'eut pas la stupidité de lui en faire la remarque.
— Ne profère pas de telles inepties, veux-tu ? J'étais dans la salle de bains, dois-je te rappeler que nous la partageons, et j'ai voulu jeter quelque chose, j'ai ouvert le couvercle de la poubelle pour cela.
L'explication était parfaitement rationnelle, et si sensé que Sherlock se demanda même pourquoi il avait posé la question. John n'avait aucune raison de cacher le préservatif usagé. Depuis plusieurs semaines qu'il venait régulièrement à Musgrave, il n'avait que brièvement vu d'autres gens que Sherlock. Il n'aurait pas pu prévoir que quelqu'un d'autre que Sherlock utiliserait cette salle de bains et cette poubelle.
— Tu ne vis pas ici, Mycroft. Nous ne partageons pas cette salle de bain, répondit Sherlock, par pu esprit de contradiction.
Et pour éloigner Mycroft du problème principal de cette conversation, à savoir un préservatif usagé dans une maison où Sherlock était censé passer le plus clair de son temps seul.
— Musgrave sera toujours notre maison, à tous, répliqua Mycroft. C'est la demeure ancestrale des Holmes.
Sherlock leva les yeux au ciel. Sa mère était d'origine française, et son père allemande. Leur nom, résolument britannique, venait d'une obscure branche de la famille qui, effectivement, habitait déjà Musgrave quelques générations plus tôt, et dont leur père avait hérité (du nom comme du manoir) par d'obscurs liens auquel personne n'avait jamais rien compris.
— Et je reviens pour les vacances, poursuivit son frère. Papa et Maman doutent de pouvoir être là pour Noël. Eurus n'a plus beaucoup de notion du temps qui passe, mais ils ont peur qu'elle réalise que c'est Noël, et qu'elle soit seule. Tu sais combien elle aimait Noël. Alors pour ne pas te laisser tout seul, ils m'ont demandé de venir passer les fêtes avec toi.
Sherlock grimaça. Il comprenait tout à fait l'inquiétude de leurs parents quant à Eurus. C'était réellement l'époque préférée de la petite fille, avant. Peut-être parce qu'elle avait trois fois plus souvent le droit d'allumer des bougies et des chandeliers, ou les feux dans les cheminées. Elle avait toujours été fascinée par le feu. Mais à Noël, elle se calmait plus facilement de ses crises. Sherlock comprenait que ses parents veuillent rester avec elle, comme ils le faisaient à tour de rôle, négligeant totalement leur fils cadet dans l'affaire.
Mais lui infliger Mycroft à la place, c'était loin d'être un cadeau. Il aurait nettement préféré rester seul.
— Ma présence te dérange, petit frère ? se moqua l'aîné. Tu aurais préféré rester avec la personne qui a rempli ce préservatif ?
Les joues de Sherlock, qu'il était parvenu à faire revenir à leur couleur habituelle (enfin, un peu moins écarlates) retrouvèrent immédiatement leur teinte carmin, et Sherlock, son air de lapin hagard pris dans les phares d'une voiture.
— Oh pitié Sherlock, ne fais pas cette tête là, ce n'est pas la fin du monde, et je suis ravi de savoir que tu te protèges, c'est plutôt une bonne chose. La seule chose que je ne sais pas, c'est pourquoi tu restes à gésir au fond de ton lit, plutôt que d'agir et profiter.
— Un jour, tu m'as dit que les sentiments n'étaient pas un avantage, répliqua Sherlock. Pourquoi devrais-je « agir et profiter », dans ce cas-là ?
Attaquer pour mieux se défendre n'était pas toujours une technique utile avec ses adelphes (surtout Eurus), mais c'était la seule stratégie que Sherlock arrivait à envisager. Même s'il n'était pas vraiment crédible. Il était toujours au fond de son lit, en pyjama et robe de chambre, même s'il était désormais assis sous la couette, et non plus allongé à attendre la fusion définitive avec son matelas. Ou qu'il disparaisse dedans, selon ce qui se produirait avant. Mycroft, cependant, était débout à côté du lit, en position de force. Il était aussi grand que Sherlock, en temps normal (Mycroft prétendait faire deux centimètres de plus que son cadet, ce qui était forcément faux[1]), et quand il était debout et son frère assis, il dominait totalement la situation.
Mycroft haussa les épaules, pas perturbé pour un sou.
— Les sentiments ne sont pas un avantage dans la plupart des cas, Sherlock. C'est notamment le cas de Eurus. En ce qui te concerne, c'est surtout tes sentiments pour Eurus qu'il aurait fallu éradiquer. Ça fait partie des choses que je n'ai jamais réussi à faire malheureusement. Au demeurant, quand les sentiments sont présents et incontrôlables comme semblent l'être les tiens, il faut composer avec, pas tenter de s'en défaire. Au passage, est-ce que tu as besoin d'une leçon sur le safe sex, ou l'utilisation du lubrifiant ? Tu as utilisé celui de ta table de nuit ?
Moins d'une seconde plus tard, Sherlock avait rejeté ses couvertures et bondi au sol, tellement écarlate qu'il se faisait l'impression d'être une torche humaine.
— JE VAIS AU BAL, JE N'AI PAS LE TEMPS, JE DOIS PARTIR.
Il ne laissa pas le temps à Mycroft de répliquer, et rafla son costume de soirée qui attendait (fortuitement, et ce n'était évidemment pas Sherlock qui l'avait laissé là) sur une chaise, et s'enfuit littéralement hors de sa chambre, trouvant refuge dans la salle de bains. Il aurait pu tenter d'y rester pour toujours, et ne plus jamais entendre son frère parler de lubrifiant, mais ce n'était guère mieux, au final. Son regard revenait toujours vers la poubelle, qu'il n'osait même pas ouvrir. Il ignorait si Mycroft avait jeté le sac ou non. Il ne savait pas quelle option il préférait.
Dans la maison, il n'y avait aucun endroit où se réfugier. Mycroft ne le lâcherait pas. Et des pensées parasites hautement dérangeantes germaient dans l'esprit de Sherlock, du genre « est-ce que le lubrifiant était entamé, ou neuf ? ». Il se souvenait s'être interrogé sur la présence de cet élément incongru dans sa chambre, et l'avoir cru neuf, mais ça n'avait pas duré longtemps. Il aurait pu se tromper, mal voir, ne pas assez y réfléchir. Savoir que Mycroft l'avait placé là entrait dans le top 3 des expériences les plus traumatisantes de sa vie (et sa sœur avait tenté de l'assassiner plusieurs fois, ce qui en disait long. Mycroft avait peut-être raison à propos des sentiments ambivalents de Sherlock pour sa cadette, au demeurant, option irrecevable, mention supprimée). Mais l'idée que son frère aîné ait pu utiliser le même lubrifiant, dans des circonstances similaires, c'était une vision d'horreur qui surpassait tout.
Sherlock devait fuir cette maison dans les plus brefs délais. Et comme il n'avait nulle part où aller, il ne lui restait plus qu'à aller au bal.
Sherlock était parvenu à retourner dans sa chambre, récupérer manteau, écharpe, chaussures et cadeau et quitter la maison sans croiser son frère de nouveau. C'était sans doute volontaire de sa part, mais ça arrangeait le cadet. Il ne pouvait pas faire face à son grand frère, présentement.
Dehors, il faisait nuit, et Sherlock prit aussitôt le chemin qui menait à son lycée, celui qui traversait la forêt. Il avait neigé, ce dont il ne s'était pas aperçu jusque-là. Ça avait dû pourtant durer un sacré moment, parce qu'il y avait une fine couche immaculée dans tout le jardin.
Ça rendait les bruits de la forêt plus dense encore. Les branches craquaient sous le poids de la poudreuse, les animaux qui sautillaient de tronc en tronc faisaient voltiger la poudreuse, et toute la forêt bruissait. La plupart des gens aurait sans doute été terrifiés par tous ces bruits, au milieu de la nuit, dans une forêt sans la moindre source de lumière. Sherlock trouvait cela réconfortant. Il connaissait chaque branche, chaque tronc, chaque racine. La forêt était son domaine, sa meilleure amie.
La forêt lui rappelait John. C'était là qu'ils étaient devenus amis, durant l'enfance, là où ils passaient tous les temps ensemble. Dans les fantasmes de Sherlock, il aurait aimé être capable d'être réellement amis avec John, de conserver une relation durable avec lui, d'apprendre à construire une cabane en haut d'un arbre qui aurait été leur repaire, et dans laquelle ils auraient passé toutes leurs soirées du printemps à la fin de l'automne, et peut-être même que Sherlock aurait été capable de l'embrasser et de l'assumer sans se cacher derrière une demande d'expérimentation.
Dans la réalité, Sherlock n'avait plus que l'odeur d'humus pour se rappeler son enfance perdue. Il inspira profondément sur le chemin, calmant les battements désordonnés de son corps. Fuir Mycroft était une bonne option. Rejoindre le lycée en était une mauvaise. Il allait exécrer le bal à chaque seconde.
Une part objective de son cerveau lui rappela qu'au demeurant, il n'avait pas trop le choix. Le lycée pointerait les présents, à cause de cette stupide histoire de secret santa qui avait tout déclenché. L'administration voulait s'assurer que personne ne serait lésé, ils l'avaient rappelé à plusieurs reprises. Et Sherlock ne voulait pas que John soit lésé, surtout. Il avait le droit de briser le cœur de Sherlock ET d'avoir son cadeau de Noël. Sherlock n'était pas injustement cruel et ne voulait pas le priver de cela.
Il avait fait la moitié du chemin quand il réalisa, avec un temps de latence honteux, que lui aussi était censé recevoir un cadeau. Un cadeau d'Inconnu, qui avait discuté avec lui par messages pendant des jours. Un cadeau de Inconnu, qui était John. Il ne l'avait pas le moins du monde percuté auparavant. Par un hasard sadique et facétieux, il était le secret santa de John, et John était le sien.
Son cerveau tenta de s'attarder sur les statistiques improbables que cela représentait et qu'il avait déjà tenté de faire, mais il ne se souvenait pas du résultat et il ne parvint pas au bout du calcul. Il déboucha de la forêt, et le lycée était en vue, annihilant toute autre pensée. Il pouvait déjà entendre, de si loin, le son de la musique qui sortait du bâtiment principal, là où ils avaient le gymnase et où se tenaient les assemblées matinales régulièrement. L'estomac de Sherlock se tordit. Ça allait être un enfer. Il n'avait aucune envie d'être là.
Mais comme il n'avait pas envie non plus de rentrer chez lui, il s'obligea à avancer.
Le lycée avait fait les choses bien, dignes d'un film hollywoodien. Il y avait un vestiaire, où Sherlock avait pu poser son manteau ; de la déco en papier crépon et des ballons bleus et blancs partout (il semblerait que le thème était un truc aussi original que « Noël enneigé », au moins l'extérieur était raccord) ; une large piste de danse, un DJ qui vomissait de la musique du moment à des niveaux trois fois trop élevés pour la sensibilité d'une oreille humaine et en saturant la balance, ce qui était insupportable pour quelqu'un avec l'oreille absolue (Sherlock, donc) ; et les tables le long d'un mur dégoulinaient de boissons et de nourriture en tout genre. Il était évident que tout était sans alcool, et que les étudiants avaient fait passer des flasques sous le manteau, et soit les buvaient directement, soit entendaient les verser dans le punch. La lumière était tamisée et stroboscopique, et les camarades de Sherlock se trémoussaient sans grâce ni logique sur la piste de danse (Sherlock savait danser, lui, mais il doutait que quiconque soit sensible à la danse classique qu'il avait appris durant plusieurs années).
En bref, leur lycée était devenu un cliché à lui tout seul, et il semblait à Sherlock que ses pairs faisaient de leur mieux pour y contribuer. Les filles minaudaient, les garçons roulaient des mécaniques, ils dansaient sans logique, et certains avaient clairement abusé de l'alcool avant de venir, vu leur démarche vacillante et leur propos incohérents, qu'au demeurant nul ne pouvait réellement saisir au milieu de la musique et des bruits.
Pour Sherlock, c'était donc une torture absolue. Il ne trouvait aucun intérêt à voir ses camarades en costume et robe de soirée, s'enivrer et s'épuiser sur la piste de danse.
Lentement, triturant entre ses mains le cadeau pour John qu'il avait refusé de laisser au vestiaire avec son manteau, il rasa les murs, faisant de son mieux pour faire abstraction du son trop fort (note mentale : pourquoi l'humain était capable de fermer ses yeux et sa bouche, d'arrêter de respirer par le nez, mais n'était pas capable de bloquer ses oreilles ? L'évolution avait encore du chemin à faire), scannant la pièce à la recherche de John.
Il le trouva finalement, dans un coin de la pièce, et pas en train de danser, ce qui était un soulagement.
Bien que cela ne servait à rien pour Sherlock. Il ne savait pas à quoi il pensait, et il n'avait pas de plan. Parce qu'il n'était pas seul, évidemment. Il était entouré de ses amis, et il riait.
Il passait un bon moment, c'était évidemment. Sans Sherlock.
Le jeune génie connaissait le nom de tous ses camarades, ou presque, et il identifia immédiatement le petit groupe qui discutait et plaisantait : Mike, Peter et Joshua étaient les camarades les plus proches de John, ceux avec qui il déjeunait, et allait au rugby (même si Mike était épouvantablement mauvais). S'ajoutait à cela Tarek et Favian, en couple ensemble depuis si longtemps que même le lycée avait fini par trouver si ça inintéressant d'être homophobe et leur foutait la paix. Mike avait en outre le bras autour de la taille d'une fille dans la classe de mathématiques avancée qui s'appelait Molly Hooper, et il en semblait très fier et aussi bêtement heureux qu'on pouvait l'être. Deux autres filles complétaient le tableau : Mary Morstan, et Safia Oldfield, que manifestement Peter et Joshua semblaient apprécier mais qui n'avaient pas d'intérêt pour les deux garçons. Elles en avaient pour John. C'était évident de la part d'un observateur extérieur comme Sherlock, surtout habitué à déduire comme il l'était. Les deux jeunes femmes avaient un intérêt certain pour leur camarade.
Sherlock n'aurait pas pu les en blâmer. Il avait le même. Il aurait voulu arriver comme un boulet de canon, et l'embrasser devant tout le monde, revendiquer leur relation, faire savoir à tous que c'était lui qui l'avait eu, et pas un autre.
Mais il ne le ferait pas. John avait fui. John ne voulait pas de lui. C'était logique. John avait deux jolies filles à ses pieds, dans leur robes légères et cintrées, il n'avait aucune raison de vouloir s'encombrer d'un taré comme Sherlock.
Il n'aurait même pas dû se pointer à ce bal. C'était une erreur.
Mais il n'était pas capable de partir, imbécile qu'il était. Il se contenta de rester dans l'ombre (littéralement et métaphoriquement), à observer le petit groupe interagir. Ça aurait pu être intéressant. Sherlock avait toujours aimé observer ses pairs, en temps normal. C'était toujours un exercice intéressant pour sa pratique de la science de la déduction, et ça lui en apprenait toujours plus sur les comportements sociaux, pour être capable de les copier au moment idoine et se fondre dans le décor, quand cela était nécessaire.
Mais au bout de dix minutes à peine, il en avait déjà marre. Il n'y avait rien à observer de ce côté-là. La dynamique était bien établie et n'évoluait pas. Tarek et Favian étaient amoureux, et le faisaient savoir au monde entier sans même le vouloir, rien que dans leur langage non-verbal. C'était écœurant à regarder, à la longue.
Peter et Joshua étaient meilleurs amis depuis la maternelle (ou presque), et ils se connaissaient par cœur, ils réagissaient exactement de la même manière, pouvaient finir toutes les phrases de l'autre, et prédire comment il allait réagir à n'importe quoi avec une précision affolante. Ils avaient en outre parfaitement conscience que les deux filles qu'ils essayaient de draguer n'étaient pas intéressées, mais ils continuaient quand même en riant. D'ailleurs, Mary et Safia avaient aussi conscience qu'elles se faisaient draguer ET que les deux garçons savaient que c'était perdu d'avance, et pourtant elles continuaient d'en rire avec eux, sans moquerie agressive ou volonté de leur nuire. C'était stupidement bienveillant, et Peter et Joshua ne finiraient pas non plus avec le cœur brisé.
Mike et Molly se lançaient des regards en coin quand ils pensaient que personne ne les regardait (et surtout pas l'autre) qui en disaient longs sur l'attrait qu'ils avaient l'un envers l'autre, et qu'ils essayaient de cacher de peur de faire peur (justement) à l'autre. Sauf qu'ils étaient absurdement transparents, et dès qu'un tiers surprenait un de ces regards ou petits gestes, il souriait largement avec douceur, et vérifiait qui d'autre l'avait remarqué, pour échanger un regard entendu.
Mike était proche de John, comme il l'avait été depuis plusieurs années, et comme un bon ami le ferait, il tentait de cacher son bonheur d'être venu au bal avec la fille de ses rêves alors que son pote était seul, mais en même temps savait que John était heureux pour lui, alors il était heureux de lui montrer qu'il était heureux.
Et John, au milieu de tout cela, était le même garçon que Sherlock avait connu toute sa vie, celui dont il était tombé irrémédiablement amoureux sans même savoir que c'était de l'amour. Il souriait, il riait, son visage était doux, et toutes ses expressions indiquaient la bienveillance dont il avait toujours fait preuve, toute sa vie, et qui ferait de lui un excellent médecin. Il parlait à tous ses amis, passait facilement d'une conversation à une autre.
Sherlock pouvait prédire le reste de leur soirée : ils allaient discuter, manger, certains allaient aller danser, puis reviendraient, s'intégreraient de nouveau à la conversation, les filles s'éclipseraient un instant pour aller aux toilettes en groupe (et rectifier robe et maquillage) et les garçons resteraient seuls à faire des commentaires plus ou moins grivois en fonction de la quantité d'alcool (sous le manteau) ingurgitée dans la soirée. John n'en boirait pas, à cause de sa mère en cure. Par mesure de soutien, il ne boirait pas une goutte d'alcool durant toute cette période (Sherlock pouvait le déduire sans même le vouloir). De fait, John pourrait morigéner ses amis d'être des gros lourds, et serait soutenu par Tarek, l'élément sage de leur quintet.
Le tableau aurait vraiment fait un parfait film de Noël, dans le décor du bal. À la fin, les couples repartiraient ensemble, John choisirait de galamment raccompagner une dame chez elle pour la protéger (l'autre serait raccompagnée par Joshua ou Peter. La balance penchait actuellement en faveur de Joshua, alors même que Safia était officiellement le rencard de Peter), et au moment final, elle l'embrasserait, John réalisait qu'il l'aimait depuis tout ce temps, ils se déclameraient des grandes déclarations, fondu au noir, mot Fin et générique.
Sherlock n'avait pas sa place dans le scénario.
Alors, après moins d'une demi-heure passée au bal, il fit demi-tour et traversa silencieusement le gymnase bruyant et bondé. Le spectacle de ses camarades plein de vie lui était insupportable.
Il revint au vestiaire, et demanda son manteau.
— Impossible, répondit la jeune femme en charge, assise derrière une table, à qui Sherlock tendait son numéro.
— Pardon ?
— Je ne peux pas vous rendre votre veste. Ce n'est pas l'heure.
— Quelle heure ?
— L'heure de partir, répondit-elle comme si elle le prenait pour un idiot (ce qui devait probablement être le cas).
— Pourquoi ?
— À cause du secret santa ! On doit vérifier que tout le monde entre...
Elle pointa du doigt la liste, qu'elle cochait scrupuleusement à chaque entrée. Pour autant que Sherlock pouvait en juger d'après les pages ouvertes, tout le monde était présent, expliquant la sensation de foule oppressante qu'il avait ressenti.
— ... et à 22h, il y aura un petit discours de la présidente pour inviter chacun à aller chercher son bénéficiaire et lui offrir son cadeau ! Donc, impossible de partir avant ce moment-là. Pour la régularité. Que tout le monde ait son cadeau ! Sinon, ça va briser la chaîne.
Sherlock leva les yeux au ciel. Il aurait adoré lui expliquer que contrairement à son fantasme idiot, il n'y avait pas qu'une seule chaîne de cadeaux qui se bouclait à la fin, mais sans doute plusieurs qui s'était créé par le hasard du tirage au sort, que la probabilité qu'il n'y ait qu'une était totalement faible et qu'elle aurait pu la calculer elle-même, si elle n'avait pas été aussi stupide, et qu'il était bien placé pour le savoir puisque lui et John formait une boucle à eux deux.
Il ne dit rien de tout cela, mais fulminait en silence, ce qui devait se lire sur son visage, vu l'expression inquiète de la jeune femme.
— Et si je ne pars pas ? Je veux juste mon manteau pour aller fumer dehors et prendre l'air ? proposa-t-il avec un sourire plein d'entrain (et totalement faux).
Elle ouvrit la bouche, et Sherlock pouvait déjà prédire le sermon anti-tabac qu'elle se préparait à lui lancer, lui rappelant en outre qu'il resterait dans l'enceinte du lycée, et que c'était interdit. Une seconde plus tard, sans avoir dit un mot, elle se ratatinait sur sa chaise sous l'effet du regard de Sherlock.
— D'accord... murmura-t-elle. Mais... vraiment... faut pas partir, hein... Pas avant 22h et les échanges de cadeaux... Parce que...
Sherlock avait l'air tellement excédé qu'elle ne parvenait même plus à parler correctement. Elle ne parvint absolument pas à lui faire promettre qu'il ne partirait pas, mais incapable de rester là plus longtemps, elle bondit de sa chaise pour disparaître entre les rangées de portants pour aller chercher le manteau du jeune génie, ayant récupéré son coupon. Elle revint rapidement, toujours terrifiée, et tendit le vêtement. Sherlock l'attrapa et s'en drapa, quittant la pièce sans rajouter quoi que ce soit.
Une fois dehors, l'air froid le gifla. Il aurait pu repartir. Il avait envie de repartir. Ce n'était pas une jeune femme effrayée par un regard noir qui allait lui dicter sa conduite, et il n'entendait pas vraiment rester encore deux heures juste pour faire plaisir à une administration décérébrée qui avait cru qu'organiser un bal de Noël serait une bonne idée.
Mais il y avait John. Et dès qu'il y avait John dans la balance, Sherlock n'avait plus aucune objectivité et aucun contrôle sur ses actions.
La preuve que Sherlock ne vivait pas dans un stupide film romantique, c'était qu'il faisait glacial, et malgré son manteau long, il était frigorifié. Dans un film, également, la salle où le bal avait lieu aurait été vitrée, et Sherlock aurait pu observer ses camarades danser et s'amuser tandis que lui gelait sur place. Dans la réalité, il ignorait parfaitement ce qui se passait entre les murs bétonnés de la salle de bal, il avait froid, et il fumait cigarette sur cigarette, conscient que Mycroft le saurait à la seconde où il rentrerait à Musgrave et lui collerait d'office une seringue dans le bras pour savoir ce qu'il avait pu se mettre d'autre dans le sang, au cas où.
Pendant tout le temps qu'il avait passé dehors, Sherlock n'avait cependant pas perdu son temps à se transformer en statue de glace. Comme personne ne faisait attention à lui — clairement, tout le monde était occupé à l'intérieur, y compris les profs qui jouaient les chaperons — il en avait profité pour visiter et achever sa cartographie du lycée dans des détails à faire pâlir d'envie un architecte (et sans doute donner une excellente raison à la directrice de l'exclure de l'établissement). Il avait notamment découvert une sortie de secours, au fond du gymnase dans lequel se tenait la grande célébration, et qui lui avait permis, à intervalles réguliers, de revenir dans la salle sans jamais passer devant l'insupportable gardienne du vestiaire.
Ainsi, Sherlock avait pu fréquemment revenir, évaluer la situation (le niveau d'alcoolémie et d'excitation de ses camarades suivaient une courbe exponentielle qui n'allait pas tarder à connaître son asymptote), chercher John des yeux, voir qu'il s'amusait et avait l'air heureux, et alors il repartait mourir de froid dehors, tout en se disant qu'il n'était pas certain que ça soit la température extérieure qui gelait à ce point ses entrailles.
Sherlock alluma sa dernière cigarette, tout en consultant sa montre. Il lui restait encore dix minutes à tirer.
Il y eut soudain un bruit derrière lui, et il se retourna.
— Pardon ! bredouilla une voix. Je voulais pas déranger, j'avais besoin d'air, on crève de chaud là-dedans, et j'ai vu la porte entrouverte, et...
Sherlock aurait pu reconnaître cette voix entre mille. A force d'entrer et sortir du gymnase (lequel se transformait réellement en étuve, lentement mais sûrement), il avait fini par laisser la porte légèrement ouverte, persuadé que personne ne s'en rendrait compte, puisqu'ils étaient tous au milieu, et non tout au fond.
Personne, sauf John Watson. Qui s'interrompit dans sa logorrhée quand Sherlock avança et quitta l'obscurité de la nuit pour venir se détacher dans le carré de luminosité que la porte ouverte trouait dans la nuit noire.
— Sherlock, balbutia John. T'es v'nu.
— Je n'ai pas eu le choix. Mycroft m'a forcé. Et la fille de l'accueil ne me laissera pas repartir avant vingt-deux heures.
John explosa d'un rire cristallin, et le cœur de Sherlock explosa dans des milliers de morceaux affutés comme des rasoirs. Il devait pourtant continuer à être stoïque. Faire semblant. Ne rien laisser paraître. Heureusement pour lui, il s'était entraîné à ça toute sa vie.
— Comme si quelqu'un pouvait réellement t'obliger à faire quelque chose, à toi, le grand Sherlock Holmes ! Tu peux faire absolument tout ce que tu veux, personne ne te dira jamais rien !
Il y avait quelque chose de douloureux dans la voix de John. Une sincérité, et une emphase qui donnait à Sherlock envie d'y croire. Que John l'aimait. À sa manière. Comme un ami. Il l'admirait, en tout cas, c'était certain. Mais Sherlock n'était pas sûr de pouvoir s'en contenter.
Il ne répondit rien, incapable de savoir quoi dire. Après un instant de silence, John sautilla sur place, mal à l'aise. Et probablement en train d'attraper froid. La cigarette de Sherlock rougeoyait toujours dans la nuit, mais il ne tirait plus dessus, et la cendre tombait au sol.
— Hum, ça s'est bien passé, tes derniers exams, alors ? demanda John pour briser le silence.
Sherlock haussa les épaules.
— Je n'y suis pas allé.
— Hein ? Pourquoi ? Ça ne va pas ?
Nouveau haussement d'épaules.
— Si. Je n'ai pas bougé de chez moi depuis mercredi soir, c'est tout.
Ils n'étaient pas très éloignés l'un de l'autre, John dans l'encadrement de la porte, avec le bruit et la lumière de la fête derrière lui, Sherlock à trois pas devant lui, et ils parvenaient à se voir suffisamment pour que le malaise de John soit immédiatement perceptible, et Sherlock regretta ses mots. Tout comme John semblait regretter leur nuit ensemble. Il le savait déjà, bien sûr. Il l'avait su au moment où il s'était réveillé seul. Mais il n'avait pas su prédire que cela pouvait faire si mal, encore une fois.
— Je sais qu'il n'est pas vingt-deux heures mais j'ai ton cadeau, déclama-t-il soudainement pour mettre fin à leur gêne respective.
— Hein ?
— J'ai tiré ton nom. Je devais t'offrir un cadeau. Dans leur absurde secret santa.
— Que... Vraiment ? bafouilla John. Tu ne plaisantes pas ?
Il avait vraiment l'air abasourdi, n'ayant de toute évidence jamais envisagé cette possibilité, contrairement à Sherlock qui avait fait des calculs de probabilité en tout genre.
— Parce que... parce que...
Il sembla hésiter, fermer les yeux un bref instant, inspira, et débita rapidement :
— Parce que moi aussi. Je suis la personne qui doit t'offrir un cadeau.
Il avait l'air mortellement sérieux, et profondément désolé en le disant, voire totalement contrit.
— Je sais, répliqua Sherlock en fronçant les sourcils.
Il perdait pied dans cette conversation. Il n'arrivait plus à savoir ce que John pensait, ressentait, à lire en lui et le déduire.
— QUOI ? Comment ça, tu sais ? Je... Sherlock, est-ce que tu comprends bien ce que je viens de te dire ?
— Que tu es la personne qui doit m'offrir un cadeau dans ce stupide jeu mis en place par le lycée.
— Oui, bien sûr, ça c'est ce que je viens de dire. Mais je veux dire... ce que ça implique. Je... je suis... Par messages, je... pardon, Sherlock. Je suis tellement, tellement, désolé, je t'ai menti, et...
John avait l'air sincèrement ravagé de remords, et Sherlock comprit mieux son visage auparavant, ce qui le soulagea, ayant le sentiment qu'il pouvait reprendre le fil de la conversation.
— Ça aussi, je sais. Depuis longtemps.
John s'interrompit dans sa litanie d'excuses pour le regarder avec des yeux ronds.
— Comment ça ?
— À cause de ta mère hospitalisée pour son alcoolisme, précisa Sherlock.
Une lumière sembla s'allumer dans l'esprit de John, au fur et à mesure qu'il percutait ce que venait de dire Sherlock.
— Ah merde, mais oui ! Je te l'ai dit par message, et donc quand je te l'ai dit mercredi soir... tu as fait le lien... évidemment... mais quel imbécile je fais ! Je suis désolé, Sherlock, je ne voulais pas que tu le découvres comme ça, je voulais te le dire ce soir, te l'avouer, m'excuser et... Je fais rien comme je devrais, là. Pardon. J'avais pas prévu de te croiser comme ça, je t'ai cherché toute la soirée, mais je t'ai jamais vu, j'ai pensé que tu viendrais pas et... pardon. J'en ai oublié tous les discours et les excuses et...
— Non, l'interrompit Sherlock.
— Pardon ?
— Je sais que tu es mon secret santa et l'inconnu de mon téléphone depuis bien plus longtemps que ça.
— Comment tu as compris ? demanda John, fronçant les sourcils.
Il devait tenter de se rappeler tous les détails de leurs conversations personnelles, cherchant le point qui aurait pu le trahir, mais il ne trouverait rien. Il avait été prudent, et il avait parfaitement abusé Sherlock. Mais il ignorait que le salaud dans l'affaire, c'était Sherlock et pas lui. Sans cette information, il ne pouvait pas comprendre. Et Sherlock pouvait être un connard insensible, et avoir le cœur brisé, il était quand même incapable de mentir à John. Il voulait qu'il sache, quitte à ce qu'il le haïsse par la suite. Ce ne serait jamais aussi douloureux que le réveil en solitaire jeudi matin, de toute manière.
— Je te l'ai dit, à cause de ta mère alcoolique. Quand elle a eu son accident, tu étais chez moi. Tu es parti précipitamment et j'étais...
Sherlock s'interrompit, ravala le mot « jaloux » qu'il se refusait à prononcer.
— ... perdu et vexé de ton départ, alors... je t'ai suivi, avoua-t-il. J'ai appris pour ta mère, ce soir-là. Alors quand tu as ... enfin, quand l'inconnu de mon téléphone a avoué l'alcoolisme de sa mère... j'ai compris. Les probabilités ne laissaient que toi comme option.
John avait l'air toujours aussi perplexe, mais pas furieux comme Sherlock s'y serait attendu. Il avait conscience que ce qu'il avait fait n'était pas correct, ni pardonnable. Il n'était certes pas doué pour les relations humaines, mais il avait une longue liste mentale des comportements « corrects » et « incorrects » en société et dans les relations sociales, et filer les gens en douce n'entrait pas dans la première catégorie.
— Attends... Sherlock... tu as compris... juste après... Enfin je veux dire... tu sais... après ce que tu m'as dit sur... ta sœur... que c'était moi ?
John avait l'air d'un enfant timide, subitement. Qui n'osait pas prononcer le nom de Eurus. Sherlock ne pouvait pas l'en blâmer. Sa sœur était un secret bien gardé, celé entre les lèvres de tous, y compris celle de sa famille. Son prénom était si rarement prononcé que c'était presque comme si Sherlock oubliait comment il sonnait.
— Oui, murmura-t-il en réponse. Juste après t'avoir tout dit à propos de Eurus, j'ai su que c'était toi. C'était paradoxal... parce que c'était ta faute si je parlais à l'inconnu de mon téléphone ?
— Parce que je t'avais écrit sans te dire qui j'étais ?
— Non, le détrompa Sherlock. Parce qu'un jour, tu m'as dit de parler à quelqu'un. Pas forcément à toi, mais quelqu'un. Que ça pouvait m'aider à aller mieux, de parler à un inconnu.
Dans les yeux de John, le jeune génie pouvait voir combien lui aussi se souvenait de cet évènement. De la même manière qu'il se souvenait parfaitement bien de chacun de leur conversation par messages, des dates et des révélations, et dans quel ordre. Et ça faisait mal, d'une manière insoutenable et indescriptible, dans le cœur de Sherlock. Parce qu'il voyait l'intérêt de John. Les sentiments qu'il lui portait. À sa manière. Qui ne pourrait pas, qui ne pourrait jamais être le reflet de ce que Sherlock s'avouait enfin qu'il ressentait pour John. Mais John l'appréciait, se souciait de lui, retenait les grands moments de leur relation. C'était normal, c'était ce qu'il était. Doux, gentil et bienveillant John Watson. Sherlock ne doutait pas qu'il se souvenait tout aussi bien de tout ce que Mary Morstan avait pu lui confier, toutes les discussions qu'ils avaient pu avoir.
— Je me souviens, oui.. souffla John.
— Alors je l'ai fait. J'ignorais que c'était toi, à ce moment-là... Alors quand j'ai compris que tu étais une seule et même personne, toi et l'inconnu de mon téléphone... Au final... ça m'allait.
— Tu... tu ne m'en veux pas ? interrogea John d'une voix faible et misérable. Tout ce que tu as dit... sur ta famille... sur...
Il déglutit péniblement.
— Sur Eurus... Tu ne voulais pas vraiment le dire à moi, au final.
Sherlock secoua la tête.
— Tu as connu ma sœur. Tu me connais depuis toujours, et tu m'as sauvé pendant plusieurs années, après la mort de Victor, sans le savoir. Je crois qu'au fond, je n'aurais jamais voulu le dire à quelqu'un d'autre. Alors non... je ne t'en veux pas.
C'était incroyablement libérateur de prononcer ces mots. Sherlock en ignorait la puissance de la véracité, avant cela, mais pouvoir soudainement tout avouer à John lui faisait du bien. Il avait même envie de lui dire ce qui restait caché, les noirs secrets tatoués dans sa peau et son sang.
— C'est... souffla John. Bon sang, je ne sais même pas quoi dire.
— Et je suis le fautif, John, ne l'oublie pas. Je t'ai suivi. C'est moi qui ai fauté le premier.
John leva brusquement les yeux au ciel, puis chancela. Dans un mouvement inutile et futile, il resserra ses bras autour de lui dans le vain espoir de se réchauffer. Au fil de la conversation, ses lèvres étaient devenues blêmes, et s'ils n'y prenaient pas garde, elles allaient virer au bleu. Sherlock avait froid, mais il avait son manteau boutonné au plus haut, et ses gants. John avait juste voulu prendre l'air une seconde, et il portait son costume de soirée. Il était certes magnifique, mais ça n'était pas adapté à une longue conversation dehors dans la nuit, la neige et le froid.
Dans la salle, dans la plus grande indifférence des deux garçons, la directrice avait fait son speech à propos du secret santa (entre autres banalités et annonces qui auraient exaspéré Sherlock, comme à son habitude s'il en avait entendu le moindre mot) et tout le monde s'amusait à se chercher, s'échanger des présents, se découvrir.
Sherlock et John constituaient leur propre boucle, et ils ne manquaient à personne, présentement.
— Rentre, ordonna Sherlock. Tu vas mourir de froid.
— Non, répliqua John en croisant les bras sur sa poitrine, comme un enfant buté. Je dois te dire quelque chose. Quelque chose d'important. Tu peux nous trouver un endroit tranquille et au chaud ?
Sherlock passa en revue l'intégralité du plan du lycée qu'il venait de finir d'établir.
— Tu n'as rien contre crocheter une serrure ou deux ?
— Je vais préférer faire comme si tu n'avais rien dit.
— Viens.
Sans réfléchir, Sherlock tendit sa main. Sans hésiter, John la prit. Et le suivit.
Sherlock portait ses gants, alors sa peau n'était pas en contact avec celle de John, mais il pouvait quand même sentir à quel point il avait froid. Et paradoxalement, Sherlock lui s'embrasait. Il touchait John. Il tenait John. Sa peau n'était séparée de celle de John que d'une épaisseur de tissu. Il avait cru qu'il en avait guéri. C'était faux. Son ventre brûlait d'un désir qu'il ignorait posséder jusque-là.
Relâcher John aurait semblé plus louche encore, alors Sherlock conserva sa main dans la sienne. Ce fut du moins l'argument qu'il opposa à la voix dans sa tête, pour la faire taire. Il entraîna John à travers le lycée, pénétrant dans le bâtiment principal, puis empruntant des couloirs. Arrivé à destination, Sherlock lâcha enfin John, plongeant sa main dans sa poche, évitant le paquet qui contenait le cadeau pour John, et récupérant son kit de crochetage. Une seconde plus tard, il était à genoux devant la porte, se concentrant sur la serrure, et quelques instants plus tard, la porte se refermait dans leur dos.
— On est où, là ? demanda John.
— Salle des professeurs, répondit Sherlock.
— Tu pouvais pas juste trouver une salle de classe, non hein ?
Sherlock haussa les épaules.
— Techniquement, nous n'avons pas le droit d'être dans ce bâtiment. Ça ou une salle, c'est pareil. Mais ici, c'est l'endroit le plus chaud et le plus confortable du lycée.
Il tourna sur lui-même pour désigner d'un grand mouvement de bras les lieux. Ils n'étaient pas assez fous pour avoir allumé la lumière — ils se seraient fait chopper en quelques instants, et Sherlock savait se déplacer dans le noir — mais les vitres étaient suffisamment grandes et la luminosité de la lune suffisamment forte pour deviner le décor. Outre les tables et les chaises, banales et habituelles, on pouvait distinguer des fauteuils, une machine à café, un canapé, des plantes, et même un radiateur d'appoint. Sherlock avait raison sur tous les points : l'endroit était plus chaleureux et confortable que le reste du lycée, tristement fonctionnel et banal. En outre, il faisait clairement beaucoup plus chaud ici que dehors, et John retrouvait une couleur de peau normale, pour autant que Sherlock pouvait en juger sous la lune.
Ne sachant pas quoi faire ou dire d'autre, il se planta devant John. Qui devint brusquement nerveux, détournant le regard pour ne pas croiser ses yeux, et remuant nerveusement les mains.
— Est-ce que... Je sais que c'est pas dans ta nature, Sherlock, mais s'te plaît... tu peux me laisser parler ?
— Je n'ai rien dit ! protesta Sherlock.
— Oui, et bien continue comme ça. Je sais que tu n'es pas patient, surtout quand tu sais ou penses savoir ce que l'autre va dire, mais moi... j'ai vraiment besoin de dire quelque chose. Sans que tu m'interrompes. S'il te plaît.
— Tu as dit que c'était important, agréa Sherlock en hochant la tête.
— Ça l'est. Pour moi. Toi, je ne pense pas que tu vas trouver ça digne d'intérêt mais... tu peux me promettre autre chose ?
— Tout ce que tu voudras.
La réplique de Sherlock avait fusé sans même qu'il ne l'ait réellement pensé, et il vit John ciller, surpris de sa ferveur. Mais il se reprit bien vite, et poursuivit.
— Ne te moque pas de moi, s'il te plaît. Si tu ne sais pas l'impact de ce que tu vas dire, ne dis rien du tout. Je... je n'ai pas envie de souffrir. Je ne veux pas que tu te moques de moi.
La voix de John était très basse, presque implorante, et ce fut au tour de Sherlock de ciller. Il n'avait jamais fait de mal à John, du moins volontairement, mais même involontairement, il ne croyait pas l'avoir blessé un jour. Son instinct lui hurlait de poser la question, d'investiguer, et de passer en revue chaque dialogue qu'ils avaient pu avoir ces dix dernières années, pour confronter ses souvenirs avec ceux de John et ainsi pouvoir identifier les moments potentiels où il l'aurait moqué, mais il se réfréna. Il était évident que John était nerveux, et quoi qu'il veuille lui dire, cela lui tenait à cœur et il n'avait pas envie que Sherlock digresse dans la conversation.
— Je promets, répondit Sherlock. De quoi s'agit-il ?
John ferma les yeux, inspira. Ses mains se tordaient de plus en plus.
— Je... je me suis promis de te parler ce soir. Je l'avais décidé y'a longtemps, en fait. T'as toujours fait partie de mon paysage, Sherlock. Depuis la toute petite enfance. On a grandi ici, on a vécu ici, on s'est toujours connu. On est pas les seuls, bien sûr mais toi... j'ai des souvenirs de toi vers genre trois ou quatre ans qui me restent énormément, alors que j'en avais quatre, moi aussi... Et tu es les meilleurs souvenirs de ma vie, l'été. Ceux qu'on a passé à jouer ensemble. J'aurais voulu qu'ils durent éternellement. On a grandi, et je pensais que tu partirais plus vite que moi, et ça m'aurait aidé, mais t'es resté... et bordel, Sherlock, je crois pas que j'ai eu le moindre choix dans ça... mais j'ai développé un... intérêt pour toi. Grandissant. Je m'étais promis de te l'avouer ce soir, ce crush débile que je me traînais depuis des siècles pourtant parce que... parce que...
Même si Sherlock n'avait pas promis de se taire, il aurait été incapable de dire quoi que ce soit, figé en plein cœur. Sous son crâne, une tempête commençait à gronder. Et John continuait de parler.
— Parce que t'es fantastique, cynique, merveilleux, plus intelligent que toute l'Angleterre réunie, t'es intéressant, t'es génial, t'es fascinant, et te voir évoluer dans ma périphérie au fil des ans c'était merveilleux et parfait, comme toi... Mais ce dernier mois, Sherlock. Ça a tout changé.
La tempête brûlait ses tempes, ravageait son cœur, et soudain disparut pour laisser place à un froid immense. Sherlock ne bougeait toujours pas. Il n'était même plus sûr qu'il clignait des yeux.
— Ce mois, Sherlock, ça a été au-delà de mes rêves les plus fous. On est devenus amis pour de bon, et j'ai appris à te connaître pour de vrai, le vrai toi. Tu m'as suivi, je m'en fous au final. Je t'ai menti, j'ai menti pour avoir ton numéro de téléphone, te parler pour de vrai, c'était tout ce que j'espérais. Je crois... j'ai cru... je pense sincèrement que par messages, j'avais une version de toi, et en vrai, j'en avais une autre, et en les combinant, j'ai appris à te connaître toi, dans ton intégralité. Et... Sherlock, ce toi, ce vrai toi, j'en suis tombé am... complètement dingue. Je t'...
Il s'interrompit de nouveau, semblant totalement indifférent au brasier ardent qui consumait l'intégralité du corps de Sherlock. Il n'aurait pas été surpris si le lycée avait fini en fumée dans les trois prochaines minutes.
— Je t'aime un peu trop pour mon propre bien, Sherlock. C'est au-delà du crush d'enfant et adolescent stupide qui t'a connu toute sa vie. Mercredi soir, c'était... Mon Dieu, Sherlock. Il n'y a même pas de mots.
Sa voix baissa, tout comme son regard. Il regardait Sherlock sans le voir, jusque-là, comme s'il fixait un point un peu en décalé de lui, pour éviter d'affronter ses yeux. Désormais, il détournait totalement le regard, fixant ses chaussures, et Sherlock réalisa que c'était pour cacher les rougissements de ses joues.
— Je sais que tu ne ressens pas la même chose, et que c'était juste une expérience pour toi, et j'espère avoir rendu ça agréable pour toi. Ça restera l'un des plus beaux souvenirs de ma vie. Je sais... non, je ne sais pas exactement ce que tu penses, mais j'imagine que tu veux me fuir pour le restant de tes jours. Et s'il te plaît... laisse-moi du temps, parce que ça fait mal à en crever de ressentir tout ce que je ressens pour toi, Sherlock, mais ne me fuis pas pour toujours. Restons amis. Je te promets qu'on peut être amis, et qu'à part cette nuit, tu n'entendras plus jamais, jamais, jamais parler de ça... Mais juste ce soir, je me l'étais promis. Je devais te le dire.
John s'interrompit enfin, et il releva le regard, accrochant enfin les prunelles de Sherlock des siennes. Et un immense silence embarrassant s'étira alors entre eux. Sherlock était incapable de sortir de son immobilisme. Tout tournoyait beaucoup trop vite dans sa tête. Il ne parvenait plus à faire le tri entre ses pensées rationnelles, ses sentiments, les mots de John.
— Je... commença Sherlock, mais s'interrompit, incapable de savoir quoi dire.
— Ça va, murmura John. T'as rien besoin de dire, tu sais. J'ai conscience que tu ne ressens pas la même chose, mais j'avais besoin de le te dire, tu comprends ? Je vais y aller, je...
En parlant, il reculait vers la porte, et s'apprêtait à faire volte-face.
— NON ! cria Sherlock.
Il ne fallait pas que John parte. Si John partait, il risquait de le perdre pour toujours, et ce n'était pas quelque chose d'envisageable, mais Sherlock n'arrivait toujours pas à formuler une pensée cohérente.
— Quoi ? demanda John, surpris par son agressivité.
— Tout ce que tu as dit... c'est vrai ? interrogea Sherlock.
Il avait besoin de cette confirmation. Que ce n'était pas une mauvaise blague, ou un mauvais rêve. Il comprit aussitôt en voyant de la souffrance se peindre sur le visage de John qu'il avait eu tort de poser la question. Il avait promis de ne pas faire de mal à John et pourtant il venait de le blesser. Parce que questionner la véracité de son aveu était une manière de ne pas lui faire confiance.
— Je ne t'ai jamais menti de toute ma vie, souffla John. Même par SMS, je te disais pas qui j'étais, mais je ne te mentais pas. Je peux pas te mentir. Évidemment que c'est vrai. Je ne me rends pas vulnérable et pathétique en vain. Tout est vrai.
— Non, répéta Sherlock.
Il tentait de dire par là que John n'était pas le moins du monde pathétique, mais à voir l'air encore plus blessé de John, il venait encore de se tromper dans les grandes largeurs.
— John, je... Moi aussi. Tout. Pareil. Je. Moi aussi.
Il n'avait jamais connu une frustration pareille. Lui d'habitude si habile avec les mots, orateur hors pair, se perdait dans des balbutiements insensés. John, qui n'était pourtant pas connu pour ses grandes envolées lyriques, était parvenu à faire des phrases complètes avec des sujets, des verbes et des compléments, alors que Sherlock alignait à peine trois mots cohérents, et ça n'en faisait pas une phrase compréhensible.
John le regardait sans comprendre. Il semblait n'avoir aucune envie d'être là, comme si Sherlock lui avait arraché le cœur à mains nues pour le jeter par terre et le piétiner, si cela n'avait pas entraîné la mort immédiate de la personne en question. Mais Sherlock comprenait très bien ce qu'il ressentait. Lui non plus n'avait pas envie d'être là, dans cette situation inconfortable où il ne savait plus comment parler.
La seule chose qu'il savait, c'était que s'il continuait comme ça, John allait partir. ET JOHN NE DEVAIT PAS PARTIR.
Il y avait une chance, microscopique, minuscule, que Sherlock soit dans un futur proche dans un endroit nettement plus agréable que présentement, du genre sous sa couette au chaud avec John lové contre lui, et il n'avait pas le droit de se planter.
— Moi aussi, répéta-t-il. Moi aussi.
Mais John ne semblait pas comprendre. Sans doute parce que ça ne voulait rien dire, et parce que son esprit n'était plus capable de raisonner logiquement, ce que le jeune génie qui avait placé la rationalité au centre de son existence ne pouvait pas vraiment le lui reprocher : lui-même avait l'esprit entièrement bugué, comme si le processeur qui faisait fonctionner son cerveau n'arrivait pas à démarrer autrement qu'en blue screen.
John recula de nouveau, puis amorça son demi-tour en secouant la tête. C'était difficile à dire avec le manque de lumière, parce que les détails de son visage disparaissaient dans l'obscurité, mais Sherlock semblait voir briller des larmes aux coins de ses yeux.
FAIS QUELQUE CHOSE, hurla son cerveau. OU CE SERA FINI POUR TOUJOURS. TU NE DOIS PAS LE LAISSER PLEURER.
Si c'était pour proférer des évidences pareilles, son cerveau aurait pu s'abstenir de redémarrer, clairement.
Pourtant, il obéit quand même à ce dernier. Il fit un pas, tendit le bras, et attrapa celui de John, tirant dessus pour l'empêcher de partir.
Son ami, brutalement déséquilibré dans son mouvement de fuite, se retourna et fut incapable de contrôler l'inertie de son corps, venant s'échouer contre le torse de Sherlock. Ce dernier reçut son odeur en plein cœur, en plus de ses narines et son traître de cerveau le satura d'images de leur nuit ensemble. Il n'avait pas réalisé à quel point il avait appris par cœur l'odeur de la peau de John Watson à cette occasion. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, et avant que John n'essaye de repartir, Sherlock se pencha et l'embrassa.
Le goût de ses lèvres, ouvertes de stupeur, était un encore meilleur souvenir que son odeur. Sherlock se perdit totalement dans le maelström de ses sensations et ses sentiments, oubliant totalement où il se trouvait, inconscient de son corps qui réagissait si vite à la proximité merveilleuse de John dans ses bras.
Le nuage de bonheur de Sherlock ne dura pas très longtemps. John se laissa embrasser quelques instants, puis il dut reprendre ses esprits, et s'arracha à l'étreinte des longs bras que le jeune génie avait refermé autour de lui.
Le froid qui saisit immédiatement Sherlock l'engourdit un instant, d'autant qu'il ne comprenait plus rien. Il avait sincèrement cru que c'était ce que John pouvait désirer. Il s'était trompé ? Ça faisait mal.
— Non, murmura John, le souffle court. Je comprends rien. Qu'est-ce que tu fais ?
Il n'était pas parti loin, à portée de mains, et Sherlock pouvait distinguer chaque expression de son visage et ses yeux écarquillés. De surprise ou de désir, difficile à dire. Sans doute les deux. Sherlock tendit la main de nouveau, pour ramener John à sa place contre lui, et recommencer à l'embrasser.
— Non, répéta John en lui attrapant la main pour maintenir la distance entre eux. Je... je comprends pas, Sherlock, et je peux pas te laisser me briser le cœur comme ça, s'il te plaît. J'ai besoin que tu me parles. Avec des mots. S'il te plaît.
— Je ne veux pas te briser le cœur. Au contraire.
Les pupilles de John s'élargirent un peu plus. Sherlock avait l'ouïe assez fine pour entendre son cœur s'emballer brutalement.
— Mais c'est ce que tu vas faire si tu continues sans rien m'expliquer, Sherlock... explique moi, s'il te plaît...
— Moi aussi, répéta Sherlock. Tout ce que tu as dit. Moi aussi.
Il n'arrivait pas à prononcer les mots que John attendait. Il savait ce qu'il aurait dû, mais si les grands discours, ça ne lui avait jamais posé de problème, parler de ses sentiments, il en était incapable. Sa langue se bloquait, et aucun mot ne sortait. Mais il voyait bien que John attendait, dans l'expectative d'une confirmation. Il resterait à distance de Sherlock tant qu'il ne comprendrait pas réellement.
Alors Sherlock s'obligea à parler et à se faire comprendre, sans oser dire réellement les mots qu'il ne pouvait prononcer.
— Tu as dit que plus jeune, tu t'attendais à ce que je parte avant toi d'ici. Sans doute que je saute des classes, entre au lycée à douze ans et à la fac à quatorze, j'imagine.
John hocha la tête, pour confirmer.
— J'aurais pu le faire. Mycroft l'a fait, il en était ravi. Mais moi, j'ai toujours refusé. Pour une seule raison simple : toi. Je refusais de partir loin de toi. Je voulais continuer de te voir. C'est aussi la raison pour laquelle je ne veux pas que tu partes à l'armée, ajouta-t-il, faisant référence à une de leurs vieilles disputes.
John avait la bouche ouverte, totalement abasourdi. Le spectacle était objectivement ridicule. Pourtant, une partie de l'anatomie de Sherlock le trouvait beau à en mourir.
— Tu es resté... pour moi ? Pourquoi ?
Sherlock haussa les épaules.
— Parce que tu es mon être humain préféré au monde. Parce que tu m'as sauvé la vie, après la mort de Victor, sans même le savoir. Parce que je pourrais tuer Eurus, si un jour elle tentait de s'en prendre à toi. Parce que le monde irait mieux si tout le monde était comme toi. Parce que si l'humanité devait mourir demain et ne laisser qu'une personne en vie, je voudrais que ça soit toi, même pas moi. Parce que je t'ai menti en prétendant vouloir que tu m'embrasses pour une expérience. Tu as toujours été la seule personne que je voulais à mes côtés, depuis l'enfance, mais jusqu'à récemment, ce n'était pas... physique. Maintenant... ça l'est et... j'avais besoin de cette confirmation. Parce que me réveiller seul m'a détruit à un point que tu ne peux sans doute pas concevoir.
C'était plus simple une fois commencé. Les mots coulaient tout seul.
— Peux-tu imaginer la souffrance que cela m'a provoqué de devoir partir ? Le courage que ça m'a demandé de quitter ton lit ? demanda John d'une voix rauque.
Sherlock secoua la tête. Il n'en avait aucune idée.
— Alors ne dis pas ça. Te laisser seul, ça m'a presque tué, n'en doute pas. N'en doute jamais, affirma John dans un grognement.
Il ne laissa cependant pas le temps à Sherlock d'argumenter sur la question. Il fit rapidement le pas qui les séparait, et poussa sur la pointe de ses pieds pour venir crocheter la nuque de Sherlock, et presser ses lèvres contre les siennes, avalant tous les mots qu'il aurait pu tenter de prononcer.
Sherlock se pencha complaisamment, et ouvrit les lèvres immédiatement, quémandant l'approfondissement du baiser. John était clairement beaucoup plus doué que lui dans ce domaine, et les timides essais de Sherlock un instant plus tôt n'avaient absolument rien à voir avec la passion que John mettait désormais dans leurs échanges. Son corps s'embrasa de nouveau, et il gémit profondément après un instant, chaque centimètre carré de sa peau réagissant.
Sherlock perdit plus ou moins le fil des évènements et la notion du temps à partir de là. Après ce qui lui sembla une seconde à peine, il se retrouva pressé contre une table, sa chemise hors de son pantalon, à moitié ouverte et débraillée, et sa veste de costume portée disparue, probablement au sol. Les mains de John s'insinuaient sous ses vêtements, Sherlock se consumait littéralement, et son pantalon était clairement devenu trop petit.
En retour, John avait l'air un peu plus habillé, mais tout aussi hagard et le corps brûlant. Les mains de Sherlock empaumaient les fesses de son amant avec une fascination évidente, et sa bouche travaillait activement à chercher le point le plus sensible de son cou, comme un musicien qui testerait un instrument.
Ce fut John qui eut l'intelligence de les arrêter, sans trop de crédibilité non plus quand il disait stop. Il haletait, son regard en revenait toujours à la bouche de Sherlock, et son pantalon de smoking ne cachait rien de son évidente envie.
— On peut pas faire ça ici, Sherlock, objecta-t-il.
— Pourquoi pas ?
— Premièrement, parce que c'est mal. Et qu'on pourrait se faire prendre.
— Je sais exactement qui aimerait se faire prendre, ici, grommela Sherlock à l'ahurissement de John, qui ne s'attendait pas à l'entendre faire des commentaires grivois aussi explicites.
— Deuxièmement, se reprit-il, on n'a pas ce qu'il faut.
Le regard perplexe de Sherlock lui répondit.
— Lubrifiant, Sherlock. Et des capotes. Et non, je te prendrai pas à sec ou avec de la salive, c'est n'importe quoi, oublie ça, c'est des conneries de porno.
— Je n'ai jamais regardé ce genre de choses, avoua Sherlock.
John haussa les épaules. Il n'avait clairement aucune envie de rentrer dans ce débat.
— On peut rentrer chez toi ? demanda-t-il, suppliant, se frottant volontairement contre le corps de son amant.
Sherlock grogna, se rappelant brutalement de pourquoi il était parti de chez lui.
— Il y a Mycroft, chez moi. Et chez toi ?
— Oh. Euh, ouais, chez moi, y'a personne, mais bon... enfin, ce n'est pas...
Pour une fois depuis longtemps, Sherlock parvint à le déduire, et comprendre sa gêne.
— Je me fiche que ça ne fasse pas la taille de Musgrave. Tant que tu as... ce qu'il faut, ajouta-t-il en rougissant.
John laissa échapper un éclat de rire joyeux.
— Oh ouais. Carrément.
Ils avaient réussi — péniblement — à quitter la salle des professeurs avec toutes leurs affaires, et même à remettre leurs chemises dans leurs pantalons. Sherlock ne parvint pas à reverouiller la porte, cependant, parce que la langue de John taquinait son oreille et qu'il lui murmurait beaucoup trop de choses indécentes sur ce que lui inspirait la posture de Sherlock, accroupi devant la serrure. Ils décrétèrent que tant pis, et réussirent à franchir les couloirs déserts et dans l'obscurité totale sans presque s'arrêter, sinon pour s'embrasser passionnément contre la moitié des murs qu'ils rencontrèrent.
L'air glacial de l'extérieur refroidit — littéralement — leurs ardeurs. Sherlock avait toujours son manteau, mais John était toujours en smoking, à la merci des courants d'airs.
— J'vais récupérer mes affaires au vestiaire... et puis aussi dire au revoir à mes amis, qui doivent se demander où je suis passé. Et ensuite on y va. Ça t'ennuie pas ?
Sherlock secoua négativement la tête. C'était cependant plus mensonger qu'autre chose. Une part de lui ne voulait pas accepter que John rejoigne ses amis, parce qu'il lui restait encore des angoisses à ce sujet. Il refusait un peu de croire que John pouvait sincèrement préférer passer la fin de la soirée avec lui, qu'avec ses amis de toujours.
Ils se ré-infiltrèrent dans le gymnase par la porte de derrière, celle par laquelle John était sorti, et que manifestement personne n'avait pensé à fermer. La fête battait son plein, pour encore au moins une bonne heure, et il faisait une température insoutenable dans la pièce, et un peu d'air n'avait dû faire de mal à personne.
À peine entré, John scanna la foule des gens sur la piste, en train de discuter sur les bords et de manger et boire, et dès qu'il aperçut ses amis, un peu plus loin, fila vers eux. Sherlock ne le suivit pas.
Il n'avait pas assez confiance en lui pour ça. Il préférait rester dans le noir, dans les recoins, le long des murs. Il ne voulait pas obliger John à s'afficher avec lui. Il savait que ça n'arriverait sans doute jamais. Même si son cœur battait à s'en décrocher dans sa poitrine à l'idée de tout ce que John lui avait dit, qu'il le voulait lui, qu'il le désirait réellement, il n'avait pas la prétention de croire qu'il pourrait assumer en public de s'afficher avec le taré du lycée. John était le seul domaine où Sherlock faisait preuve d'humilité.
Mais il ne put pas s'empêcher de les observer de loin, et de les déduire.
Molly et Mike avaient conclu, de toute évidence. Ils étaient bien trop proches et heureux et gênés à la fois pour qu'ils en soient autrement.
Tarek et Favian vivaient toujours sur leur propre planète.
Peter avait réussi un coup avec Safia, finalement, probablement avec le départ de John. Mary, cependant, ne s'était pas rabattu sur Joshua pour autant, ce qui ne semblait pas vraiment poser de problème au jeune homme, davantage intéressé par s'éclater avec ses amis plutôt qu'à se trouver une fille.
Ils accueillirent John comme le retour de l'enfant prodigue, à grands renforts d'exclamation de joie et d'embrassades.
Sherlock était trop loin pour les entendre, mais il devina que rapidement, ils demandèrent à John où il avait disparu pendant plus d'une heure — d'après leurs montres, mais c'était impossible, il ne s'était pas écoulé plus de cinq minutes, en temps ressenti — et Sherlock fut très frustré de ne pas pouvoir être assez près pour les entendre. De son point de vue, c'était écrit en grosses lettres lumineuses sur le visage de John ce qu'il venait de faire, mais il ne fallait pas présumer de l'intelligence de leurs camarades.
Cependant, le fait que John semblait irradier de bonheur et glousser de joie — et Sherlock réalisa qu'il devait être sacrément atteint pour ne pas trouver cela horrible, mais au contraire attirant — ne donnait que davantage d'indices.
Puis soudain, l'une des filles (Mary ou Safia, elles étaient blondes toutes les deux, et des élèves s'étaient mis dans le champ de vision de Sherlock, il ne vit pas laquelle réagit en premier) pointa le cou de John, et ils se mirent tous à parler en même temps.
Sherlock blêmit. Il n'avait même pas réalisé qu'il avait fait un suçon à John. Mais de fait, il serait difficile de mentir sur ses activités, désormais.
À sa grande surprise, cependant, John redressa fièrement le menton, et ne cacha pas une seule seconde la marque sur son cou. Au contraire, il se mit à parler, tournant sur lui-même. Les autres élèves qui masquaient Sherlock se déplacèrent. John l'aperçut. Et il pointa son doigt vers Sherlock tout en parlant à ses amis, ne laissant planer aucun doute sur ce qu'il annonçait.
La suite surprit Sherlock encore davantage : ses amis se jetèrent sur lui et l'enlacèrent de toutes leurs forces.
Ils marchaient dans la forêt quand Sherlock osa poser la question qui lui taraudait les lèvres. Sous leurs pieds, le fin tapis de neige était devenue glace à cause des températures glaciales, et ils marchaient lentement, pour ne pas glisser. De l'instant où ils avaient quitté la fête, John avait glissé sa main dans celle de Sherlock, qui regrettait presque de porter des gants et ne pas pouvoir sentir la peau contre la sienne.
Mais il avait été encore plus surpris de cette assurance avec John l'avait fait, alors qu'ils étaient encore en vue du lycée. Depuis, Sherlock les guidait à travers le domaine de Musgrave, le chemin le plus court pour rejoindre la maison de John plutôt que suivre la route qui faisait un détour.
— Tu l'as dit à tes amis ?
— Quoi donc ?
— Que tu repartais... avec moi ? précisa Sherlock, incertain.
— Bien sûr, répondit négligemment John sans le regarder.
À sa décharge, le terrain était suffisamment risqué et peu éclairé pour qu'ils doivent garder leurs yeux braqués sur leurs pieds à chaque instant ou presque.
— Pourquoi ne l'aurais-je pas fait ? rajouta John.
— Parce que... c'est moi. Je ne suis pas... enfin, tu es... John. Je suis Sherlock.
John haussa les épaules, et Sherlock perçut le mouvement grâce à leurs mains jointes, ce qui ne cessait de la fasciner. Il ne s'était jamais baladé main dans la main avec quelqu'un, et il n'aurait pas cru apprécier cela autant.
— Tu veux dire que je ne suis qu'un imbécile imparfait et banal alors que tu es un putain de génie beau comme un Dieu ? gloussa John.
— Non, répliqua aussitôt Sherlock, tandis qu'il accrochait une note mentale pour revenir plus tard sur cette histoire de « beau comme un Dieu ». Tu es populaire. Tu es aimé. Tout le lycée t'apprécie. Moi, je suis le taré de service, le genre de mecs dont on raconte des histoires dessus à Halloween.
John coula un regard étonné rapide à son amant.
— Personne n'a jamais raconté d'histoires sur toi à Halloween.
Sherlock balaya l'argument de la main.
— Tu vois ce que je veux dire. Tu avais tout à y perdre, à t'afficher avec le freak du coin. Je sais que tu n'as jamais dit à tes amis qu'on se voyait... je veux dire, quand on révisait ensemble.
John soupira.
— C'est vrai. Mais j'avais prévu de leur dire après le bal. Tout comme j'avais prévu de t'avouer mes sentiments, me prendre un râteau, j'avais ensuite prévu de leur dire que j'avais un crush sur toi depuis genre la nuit des temps, pour qu'ils fassent leur taff de potes, disent du mal de toi, me réconfortent, racontent des conneries, et me fassent ingérer plus d'alcool que ça n'aurait dû être possible dans une soirée organisée par le lycée.
— Tout cela me semble hautement cliché et improbable, commenta Sherlock.
— Alors... au final, je suis juste allé au bout de mes promesses à moi-même, poursuivit John comme s'il n'y avait pas eu d'interruption. C'est juste que ce que j'ai eu à leur annoncer variait un peu. Mais en bien.
Sherlock n'avait pas besoin de le voir pour savoir que son sourire irradier, et son cœur s'emballa.
— Tu n'as pas... honte de moi ? demanda-t-il néanmoins.
— Honte ? Non, Sherlock, non ! Ne te mets jamais de telles idées en tête ! Je ne peux pas avoir honte de toi, c'est de moi dont j'ai honte ! Honte de ne pas être à ton niveau, pour rien ! Je n'ai ni ton intelligence, ni ta répartie, ni ta capacité à me moquer éperdument de ce qu'on pense de toi. Assumer être avec toi... j'y ai même pas réfléchi, en fait. J'étais persuadé que tu voudrais jamais de moi. J'avais passé en revue tous les scénarios possibles, et toutes les réactions que je pouvais avoir, mais cette option, elle ne m'a jamais traversé l'esprit. Je n'ai rien de prévu, je vis au feeling, et quand ils m'ont demandé avec qui je rentrais, pourquoi j'avais l'air aussi stupidement heureux... Mon Dieu Sherlock, pas une seule seconde je n'ai envisagé de te cacher, de mentir, de te demander de faire semblant de rien, de me trouver un alibi... je voulais juste hurler à la face du monde que tu n'es plus disponible.
John rit bêtement, un peu gêné, et Sherlock ne trouvait rien à répondre, alors que son visage s'embrasait.
— Ils te trouvent chelou, hein, t'en fais pas pour ça, mais ils s'en foutent, que ça soit toi ou un autre. Tant que je suis heureux, ils sont heureux. Ils sont comme ça.
De la maison de John, Sherlock n'en vit pas grand-chose. À peine arrivés, parfaitement conscient qu'ils devaient se réchauffer après leur marche dans la nuit glaciale de l'hiver anglais, John avait pris sur lui de tirer Sherlock dans sa chambre à toute vitesse, avant de refermer la porte derrière eux, l'épingler contre ladite porte, et entamer de le déshabiller. Et quand Sherlock eut perdu la moitié de ses vêtements sans n'avoir aucune idée d'où pouvait se trouver son smoking hors de prix (il ne l'avait pas choisi, Mycroft l'avait fait expédié à Musgrave, et il y avait peu de chances pour que Mycroft ait choisi du bas de gamme), John se mit à genoux, et Sherlock oublia même comment épeler son nom.
[1] J'en suis navrée pour Sherlock, mais d'après Wikipédia, Mark Gatiss fait bien deux cm de plus que Benedict Cumberbatch. J'ai conscience que c'est absurde puisque Sherlock a pas tout à fait 18 ans et donc va encore grandir, mais ça m'amuse !
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