Bonne lecture !
Samedi 24 décembre
John avait mal aux joues. À force de sourire comme un imbécile, il avait l'impression qu'il allait se déchirer les joues, s'abîmer les zygomatiques, et pourtant, il ne pouvait pas s'en empêcher. Juste à côté de lui, dans son lit, Sherlock dormait profondément.
Le réveil de John indiquait minuit douze, et Sherlock avait sombré dans le sommeil depuis peu. Il était aussi entièrement nu, les couvertures ne le couvrant pas entièrement, tandis qu'il s'était affalé sur le ventre, avant d'enlacer un oreiller et tomber dans le sommeil. John avait envie de remonter la couette sur lui, mais il avait du mal à détacher son regard de sa peau nue.
Contrairement à la dernière fois, John avait allumé une lampe nettement plus puissante quand ils avaient commencé à faire l'amour, et il avait pu observer le corps de Sherlock dans les moindres détails, et il ne s'en était pas privé. Il le trouvait tellement beau qu'il en avait même oublié qu'il avait honte du sien et de toutes ses imperfections, et il s'était contenté de regarder amoureusement son homme.
Son cœur continuait de faire des bonds quand il repensait à la veille, aux aveux maladroits de Sherlock, à l'espoir si violent et la crainte terrible de comprendre de travers et de faire face à des désillusions. Dans aucun des scénarios dans sa tête John n'avait pu envisager que Sherlock lui retournerait ses sentiments. Il ne savait même pas pourquoi le jeune génie le trouvait intéressant, lui le pauvre imbécile si banal, mais il n'allait pas tenter de le remettre en question.
Lentement, John décida de finalement remonter la couverture sur le dos nu de Sherlock, qui bougea dans son sommeil pour s'emmitoufler plus profondément sous la couette. John pouffa en passant sa main dans les cheveux de Sherlock. C'était anodin, mais c'était le genre de gestes qu'il n'avait pas pu s'autoriser, la dernière fois. C'était trop intime. Mais cette fois, il en avait le droit. Ils étaient intimes. Ils étaient ensemble, et ça faisait tellement mal à la poitrine de plaisir.
John entendit vibrer son téléphone et partit à sa recherche, le trouvait dans la poche de son pantalon de costume, abandonné sur le montant du lit à un moment dont il se souvenait à peine, parce que Sherlock venait de lui affirmer sans ambages qu'il voulait tester la fellation en tant que donneur et non receveur, et que John avait été un peu trop ravi d'accéder à sa demande.
En plus de son téléphone, John récupéra un sweat à lui qui traînait là, et s'en vêtit en frissonnant. Sa maison était glaciale, et l'hiver frappait durement à la vitre, pas un temps à se balader en boxer chez soi. Tant qu'ils faisaient l'amour et qu'il avait le corps de Sherlock contre lui, ça allait, mais sorti du lit, il faisait trop froid.
N'ayant aucune envie (et encore moins le courage) de partir en quête d'un pyjama, John revint précipitamment dans le lit, et poussa Sherlock — qui ne se réveilla pas — pour s'installer plus confortablement et au chaud.
Sa déception fut totale en constatant que ce qu'il avait ramené avec lui, ce n'était pas son téléphone (et donc probablement pas son pantalon, ce qui ne l'aidait pas beaucoup) mais celui de Sherlock.
Le sien vibra de nouveau, quelque part dans la pièce.
En grommelant à voix basse, il reposa le mauvais téléphone sur la table de nuit, sortit précipitamment du lit, et recommença sa quête.
Cinq minutes plus tard, il avait mis la main sur son précieux, avait froid aux jambes, et revenait sous les couvertures pour se coller contre Sherlock, toujours profondément endormi (John éprouvait une certaine forme de fierté à savoir que les orgasmes qu'il donnait à Sherlock l'épuisait à un tel niveau qu'il finissait par s'endormir comme une masse par la suite), tentant de se réchauffer.
Il râla encore plus quand il découvrit que son téléphone ne faisait que l'alerter sur sa batterie faible, et réclamait d'être chargé. Ça valait bien le coup de s'être levé en vain.
Heureusement, il avait quand même un texto de Mike qui méritait une réponse : « J'espère que ta fin de soirée avec Sherlock a été aussi fructueuse que la mienne avec Molly :D :D :D »
Il n'y avait pas de smiley aubergine inapproprié, mais les sourires voulaient tout dire, et John était très heureux pour son ami, qui méritait bien cela. Et il était encore plus heureux de savoir que ses amis n'avaient pas sourcillé une seule seconde quand il leur avait annoncé qu'il rentrait chez lui avec le jeune génie.
Tarek et Favian l'avaient félicité pour avoir « enfin rejoint le bon côté de la force, évidemment », et ils avaient tous trouvé cela absolument normal et banal. Ni le fait que Sherlock soit un homme, ni qu'il soit... eh bien, Sherlock Holmes, avec tout ce que cela impliquait, ne leur avait posé de problème. John mesurait sa chance. Ses amis étaient les plus géniaux de la terre. Il avait eu tort d'en douter.
Il mesurait encore plus sa chance quand il regardait l'homme couché à côté de lui. Sherlock avait l'air tellement serein dans son sommeil, totalement détendu, prouvant sa confiance en John, sa foi absolue, de la plus belle de manières.
John répondit à Mike, envoya en plus sur leur conversation commune un message pour s'assurer que tout le monde était bien rentré et avait passé une bonne soirée, les remercia pour la soirée géniale qu'il avait passé, et assura ses potes qu'il les aimait. Demain, il aurait assurément des réponses en le traitant de tapette, et que « depuis que tu te tapes un mec, tu deviens une vraie fillette, mec », les deux gays de la conversation feraient mine de s'insurger contre l'homophobie et le sexisme, et ça les amuserait tous parce qu'ils savaient qu'aucun d'entre eux n'en pensait le premier mot, mais ils adoraient déconner ainsi. Tarek et Favian était d'ailleurs généralement les premiers à tenir les propos les plus homophobes et choquants du monde, avec le visage mortellement sérieux. Ça faisait partie de leurs blagues récurrentes. C'était sans doute débile, mais on ne pouvait sans doute pas demander à un groupe de mecs de moins de vingt ans d'être intelligents en permanence.
John reposa ton téléphone, l'éteignit, puis appuya sur l'interrupteur de sa lampe de chevet, seule source de lumière dans la pièce.
Sherlock grogna vaguement quelque chose quand l'obscurité reprit ses droits sur la pièce, mais ça ne dura pas. John le poussa, se lamentant intérieurement sur l'inconfort de son matelas une place. Pour faire l'amour, ça n'avait pas vraiment posé de souci, puisqu'ils refusaient de se détacher de l'autre de plus de quelques centimètres, mais pour dormir, John regretta le lit de Sherlock à Musgrave.
Il fit donc la seule chose sensée : il se lova contre Sherlock, l'enlaça fermement, inspira son odeur, et attendit que la fatigue fasse son œuvre et emporte sa conscience dans les brumes du sommeil.
Un bruit, strident, et continu. John grogna, ouvrant les yeux, tendant la main à l'aveuglette, se refermant sur le téléphone qui hurlait sa sonnerie. Ce n'était pas la sienne, ni le bruit habituel de son réveil. Et de toute manière, d'après le cadran lumineux du réveil, il était quatre heures du matin, ce qui n'était pas assurément une heure pour se lever un samedi pour les vacances.
— Sherlock... c'est le tien, indiquant John en secouant son amant de toutes ses forces.
Malgré son sommeil de plomb, Sherlock finit par émerger, l'air d'aussi mauvais poil qu'un pitbull (et John trouva cela adorable, avec ses cheveux tout ébouriffés sur le haut de son crâne, il n'était clairement pas dans son état normal), attrapa le téléphone qui lui tendait John et décrochait dans un grognement.
— SHERLOCK OU ES-TU ?
La voix de Mycroft était tellement forte que même John l'entendit sortir de l'appareil.
— TU VAS BIEN ? OU ES TU ? JE VIENS TE CHERCHER.
Jamais John n'aurait pu se figurer que Mycroft Holmes pouvait crier ainsi. Ça lui paraissait tellement absurde que ça l'inquiéta. De toute évidence, Sherlock n'en pensait pas moins, parce qu'il était désormais totalement réveillé, les yeux et le corps alerte. De concert — ce n'était pas vraiment comme s'ils pouvaient faire autrement — ils se redressèrent (Sherlock blottissant son corps nu contre le sweat de John, qu'il n'avait toujours pas enlevé) et le jeune génie mit le haut-parleur.
— Je vais bien, et tu ne vas nulle part. Que se passe-t-il ?
— Tu n'es pas rentré.
— Je suis au courant, répliqua Sherlock avec sarcasme. Sais-tu que je connais le chemin de la maison, et que je suis encore capable de reconnaître que je vais dormir dans un autre endroit que Musgrave, grand frère ? J'avais remarqué que je n'étais pas rentré, voire même je l'ai choisi, hein.
— Il a pu t'arriver de ne plus être capable de faire attention à ton environnement, répliqua perfidement Mycroft.
C'était un coup bas, à voir la tête orageuse de Sherlock, mais John n'avait aucune idée de ce dont ils parlaient.
— Mes dernières analyses sont bonnes. Je vais bien. Je dors chez un ami. Du moins, je dormais avant que tu nous réveilles, répondit Sherlock.
John ne s'offusqua pas à la mention de « un ami ». Il aurait peut-être dû être frustré que Sherlock n'assume pas leur relation, mais en réalité, il préférait mille fois que Mycroft ne soit pas au courant de la relation qu'il entretenait avec son petit frère.
— Bonne nuit, Mycroft. Sois gentil d'aller embêter quelqu'un d'autre.
Sherlock s'apprêtait à raccrocher que la voix de Mycroft l'interrompit.
— Eurus s'est échappée.
Ils se figèrent tous les deux.
— Sherlock ? reprit la voix de Mycroft dans le téléphone.
— Je suis là. J'ai entendu.
— Papa et Maman sont arrivés à l'Institut dans la nuit et ils ont trouvé le directeur tout à fait normal et serein. Jusqu'à l'arrivée dans sa chambre et devoir se rendre à l'évidence. On ignore parfaitement depuis quand elle est partie.
— Je rentre immédiatement.
— Dis-moi où tu es, exigea Mycroft. Et j'envoie quelqu'un te chercher.
— Non, répliqua Sherlock, et il raccrocha brusquement.
John n'osait rien dire, figé d'angoisse. Il n'avait jamais parlé de vive voix à Sherlock de sa sœur. Il ne savait pas quoi dire, ni comment. Il savait que le sujet était sensible, et que la jeune femme était dangereuse. Mais il n'avait aucun détail ; du genre est-ce qu'elle avait déjà fugué comme ça, et si oui avec quelles conséquences ; auxquels se rattacher pour analyser la situation. Il avait juste la voix paniquée de Mycroft, ses hurlements, et le teint livide de Sherlock.
— John, je suis désolé, je... je dois rentrer.
— Pourquoi ?
Il n'avait pas pu s'empêcher de poser la question, mais il n'avait pas prévu de sonner si pathétique et blessé.
— Eurus est... John, je t'ai raconté. Pas à toi, mais par messages, et c'est pareil. Elle n'est pas... normale.
— La normalité n'existe pas et c'est un concept surfait, ne put s'empêcher de répliquer John par habitude. Les gens passent leur temps à dire de toi que tu n'es pas normal, et je trouve ça insupportable. Tout le monde a le droit d'être différent !
Sherlock eut l'air vaguement désabusé, et John rougit. Ce n'était ni l'heure ni l'endroit pour se lancer dans un débat sur la normalité, et ça n'avait pas grand-chose à voir avec leur conversation, mais John avait eu tellement l'habitude de défendre Sherlock des critiques de ce genre (sans que l'intéressé n'ait jamais été à portée d'oreille) que c'était sorti tout seul.
— Ta manière de me défendre est charmante, répondit Sherlock avec tout le cynisme qui était le sien. Mais on parle de Eurus. Et le terme « anormale » n'est pas un vain mot, je t'assure. Ce n'est pas de la différence. Ma sœur réagit selon des critères imprévisibles et incohérents, suivant son cerveau qui n'a rien de normal. Tant qu'on ignore où elle se trouve, et avec quelles intentions... ma vie est en danger.
Dans la bouche de n'importe qui d'autre, les mots auraient été absurdes, auraient sonné grotesque. Mais Sherlock était mortellement (c'était le cas de le dire) sérieux, et John frémit.
— Qu'est-ce que ça change, que tu sois chez toi ou ici, avec moi ? réessaya-t-il néanmoins, tentant de ne pas sonner trop pathétique. Elle n'est pas là, elle ne peut rien te faire.
— Elle peut mettre le feu à la maison, répliqua posément Sherlock.
John ouvrit la bouche, abasourdi.
— Elle ne sait même pas que tu es ici ! C'est absurde ! Elle pourrait tout aussi bien mettre le feu à Musgrave, où elle est sûre que tu te trouveras !
— Non. Elle ne mettra pas le feu à toute la maison. Et elle ne fera rien si elle sait que Mycroft est dans les parages. Ici, elle n'aura aucune pitié. Et crois-moi, elle sait où je me trouve. Je dois rentrer.
John abandonna, secouant la tête de dépit. C'était absurde, parce que Sherlock ne le quittait pas, mais il avait quand même l'impression d'avoir le cœur brisé. Il aurait voulu rester plus longtemps en sa compagnie. Il était en vacances, et il aurait juste voulu profiter de son tout frais petit-ami, ce n'était quand même pas trop demander, si ?
D'autant que même s'il avait affirmé le contraire à sa mère, la perspective de passer Noël entièrement seul le déprimait. Harriet n'avait pas répondu à ses sollicitations, et il ignorait si c'était dû au fait qu'elle s'était barrée de la ville, si elle cuvait son alcool au point de ne plus pouvoir envoyer le moindre message ou si elle s'était trouvé une copine prête à la supporter, mais dans tous les cas, il se sentait un peu seul. Un vingt-quatre décembre de sa dernière année de lycée, il aurait simplement voulu profiter de la chaleur de Sherlock un tout petit plus qu'une poignée d'heures.
Pendant qu'il se lamentait sur son sort, restant au fond du lit et sous la couette, Sherlock s'était levé et habillé, se déplaçant dans la pièce dans le noir comme s'il savait déjà par cœur où se trouvait chaque chose. Mais le chagrin était trop important pour que John s'émerveille de cet éclat de génie.
— Tu fais quoi ? demanda Sherlock en fronçant les sourcils.
— Hein ?
— Pourquoi tu ne t'habilles pas ?
— Pourquoi je m'habillerais ?
— Parce qu'il fait froid dehors, répondit Sherlock, sur un ton d'évidence.
— Hein ? répéta John, complètement perplexe.
— Attends... tu viens avec moi, tu le sais ça non ? C'est évident.
— Quoi ? Évident pour toi ne veut pas dire évident pour tout le monde !
Sherlock méditer la réflexion un instant, comme s'il n'y avait jamais réfléchi en ces termes.
— Si tu le dis, conclut-il. Ça devrait, néanmoins. Donc, tu viens ?
— Mais pourquoi ?
— Mais pour te protéger, répliqua Sherlock en fronçant les sourcils.
— Sherlock, je ne comprends absolument rien.
Dans les plans de vie un peu niais et rêveurs de John, s'engueuler avec son petit ami dans les six heures du début de leur couple n'était définitivement pas ce qu'il avait envisagé, et il avait le cœur lourd. Il avait conscience, d'une certaine manière, de réagir comme un gamin, mais il n'avait pas envie de faire des efforts. Sans plus rien dire, il se laissa retomber dans le lit, s'emmitouflant dans sa couette et tournant ostensiblement le dos à Sherlock. S'il voulait quitter John, grand bien lui fasse, mais ce dernier ne comptait pas lui simplifier la tâche.
Les yeux ouverts dans le noir de la chambre, John essayait de se repérer au bruit, mais l'une de ses oreilles était écrasée contre le matelas, et l'autre ne devait pas très bien fonctionner, parce qu'il n'entendait pas le moindre bruit. Seulement ses battements de cœur perçaient le silence de la pièce.
Puis soudain, une ombre passa, puis s'affala sur le matelas, face à John. Les grands yeux de chouette de Sherlock semblaient percer l'obscurité, fixant John d'une manière presque flippante.
— Explique-moi, John, murmura Sherlock tout bas. Je... je ne sais pas ce que je fais, là. Je n'y connais rien. Je ne sais pas ce que je dois faire, ce que je dois dire. Je ne comprends pas. Il faut que tu m'expliques. Tu es fâché ? Je ne veux pas. Je ne supporte pas. Je ne peux pas endurer l'idée que tu sois fâché contre moi. Dis-moi. Explique-moi. Je ferai de mon mieux pour te contenter, pour m'assurer que tu es heureux, pour que...
— Tais-toi, l'interrompit John.
Sherlock referma aussitôt la bouche, interrompu dans sa litanie lancinante. Par réflexe, John recula un peu, parce qu'ils n'avaient presque pas de place, et que Sherlock risquait la chute à tout instant. Il aurait adoré pouvoir mêler leurs jambes pour assurer leur stabilité, mais John était sous la couette, et Sherlock au-dessus.
— Si tu veux que je t'explique, faut que tu me laisses en placer une, de temps en temps, sourit John en posant une main sur le visage de Sherlock.
— D'accord. Promis.
Ce genre de promesses de Sherlock ne valait absolument rien, John le savait. Il reconnaissait son ton sincère et son ton « je dis ce que tu veux pour te faire plaisir », mais il était prêt à se relancer dans un monologue à chaque instant.
— Je ne suis pas fâché. Je suis blessé. Parce qu'à la base, c'est moi qui ne comprends pas ce qui se passe. Je comprends que tu doives rentrer, Sherlock, ou du moins je l'admets, le tolère, d'un point de vue rationnel. D'un point de vue émotionnel, te voir partir, loin de moi, c'est difficile, tu comprends jusque-là ?
Sherlock hocha la tête. Ses yeux étaient toujours écarquillés et captaient tout le peu de lumière que la lune leur offrait, le faisant encore plus ressembler à une chouette.
— Mais c'est la même chose pour moi, répondit Sherlock dans un souffle. Je ne veux pas me séparer de toi.
— D'accord. J'en suis ravi, mais il faut que tu l'exprimes. Parce qu'ensuite, alors que je souffre de l'idée de te voir partir, tu te mets à dire des choses incohérentes sans rien m'expliquer. Comme si tout était évident. Ça l'est sans doute pour toi, Sherlock. Et tu le sais, ton cerveau de putain de génie génial, c'est une des choses que j'aime le plus chez toi. Mais moi... moi je suis débile. Je ne suis pas différent des gens que tu méprises tous les jours. Si tu m'expliques pas, je comprends pas, je fais pas les liens qui se font tout seul dans ton esprit et... je... je...
John ne parvenait pas à finir sa phrase, ni comment formuler le sentiment confus qu'il ressentait.
— John, est-ce que tu ressens de l'insécurité vis à vis de moi ? demanda Sherlock très sérieusement.
John resta abasourdi un moment, surpris que son amant ait mis si facilement le doigt sur le malaise qu'il tentait maladroitement d'exprimer.
— Je, euh, ouais. C'est possible. Tu es tellement... toi, et parfait et...
— Absurde, trancha Sherlock d'un ton péremptoire. Tu n'es pas stupide, au contraire. Je ne suis pas parfait, toi tu l'es. Si tu me supportes, tu es la personne la plus parfaite au monde. Je t'aime depuis que nous avons huit ans, et que tu es devenu ma référence dans l'existence, et que j'ai survécu à ma vie parce que je savais que d'une manière ou d'une autre, de plus ou moins loin, tu en faisais partie. Tu es une partie de mon univers, tu es la personne la plus intelligente que je connaisse après moi, et je ne te laisserai pas te dévaloriser.
Sherlock marqua un temps de pause, et ne réalisa pas que John était encore trop choqué de la facilité avec laquelle il avait dit « je t'aime », après les difficultés qu'il avait eu hier pour exprimer ses sentiments, comme si tout s'était débloqué désormais. Après un temps de réflexion, il ajouta cependant.
— Et après Eurus, s'il faut être réaliste. Et donc, à propos de Eurus, pour t'expliquer ce qui m'a semblé évident mais qui ne l'a pas été pour toi.
John ne trouva rien à dire, mais il n'en aurait pas eu le temps de toute manière. Sherlock continua de débiter des mots à toute vitesse. C'était fascinant à observer. John l'avait toujours vu se lancer dans ses grandes diatribes en étant débout, emphatique, tout son corps qui se jetait avec lui dans ses argumentaires. Mais couché, c'est tout aussi fascinant, il était exalté, malgré son impossibilité de bouger réellement dans l'espace. Il en oubliait presque les mots que prononçait Sherlock.
— Je t'ai expliqué que Eurus avait une fascination inexpliquée pour moi. Elle a tué Victor, parce qu'il était mon ami, et qu'elle voulait l'écarter de son chemin. Toi, elle te connaît depuis notre enfance, mais jusque-là, elle n'a jamais estimé que tu étais un danger. Il faut partir du principe que Eurus sait. Il n'y a même pas lieu de mettre un complément, Eurus sait, c'est tout. Ce n'est même pas qu'elle sait tout, car ce serait encore trop réducteur. Elle sait. Donc tu es en danger autant que moi. Et même si je me répugne à le reconnaître, Mycroft est efficace. Ses méthodes peuvent être discutables, mais il peut nous protéger. Si je pars d'ici, tu viens avec moi. C'est juste une évidence. Tant qu'on ignore où elle se trouve, tu dois rester là où on peut te protéger, et c'est à dire avec moi. Elle ne te fera rien sous mes yeux. Parce qu'elle aime jouer. Jouer avec son cerveau. La violence physique n'est pas son credo principal, pas si elle peut l'éviter. Alors tu dois venir avec moi.
John ne put retenir un frisson. Il n'était pas certain que savoir que Eurus avait tué quelqu'un même si la violence physique n'était pas son truc était réellement une bonne nouvelle.
— Je comprends mieux, murmura-t-il. Ça va toujours mieux en le disant, d'accord ? Mais du coup... combien de temps ?
Sherlock haussa les épaules.
— Autant qu'il le faudra. Si tu n'en as pas marre de moi d'ici là. Enfin, Musgrave est grand, si tu veux de la tranquillité, promis, je te laisserai tranqu...
— Sherlock, l'interrompit John. Tout va bien. Je serais ravi de venir avec toi et ne jamais te lâcher. Ça veut dire qu'on fêtera Noël ensemble, du coup ? Je t'ai toujours pas offert ton cadeau, du coup, ça tombe bien.
Devant le regard froncé de perplexité de Sherlock, John se sentit obligé de préciser.
— Noël c'est demain, hein. On est le 24 décembre. Et tu sais quoi ? Spoiler alert, ça tombe un 25 décembre, Noël, c'est fou hein ?
— Le sarcasme te va mal, John.
— Tu es juste imperméable aux sarcasmes d'autres que toi, je suis très drôle. Donc Noël ensemble ?
— Si ça te va, bien sûr. Ta mère n'est pas là pour Noël de toute manière, non ? Et ta sœur non plus. En revanche, cela veut dire qu'on devra supporter Mycroft, grimaça le jeune génie.
John haussa les épaules.
— Je m'accommoderai de ton taré de frère surprotecteur s'il nous protège de ta psychopathe de sœur criminelle qui veut nous assassiner. Merci pour ta famille, hein.
Sherlock explosa de rire. Ce fut tellement inattendu, spontané et adorable, le plus beau son du monde, que John ne put s'empêcher de le rejoindre dans son hilarité.
John avait fait ses bagages pour plusieurs jours, fourrant des pulls et des pantalons au hasard dans une valise. Comme il était un élève consciencieux, il avait rajouté dans son sac de cours toutes ses révisions, sachant pertinemment qu'au demeurant, Sherlock et la bibliothèque de Musgrave seraient deux fois plus efficaces que tous ses livres de cours.
Comme il était pragmatique et méthodique également, il avait pensé à tous les petits riens nécessaires, son ordinateur, son chargeur de téléphone, et bien sûr les cadeaux de Noël pour Sherlock.
Dans la nuit totalement noire, avec un sentiment d'angoisse latent, ils avaient fait le chemin jusqu'à Musgrave. Mais à part le craquement de la neige sous leurs pas, ils n'entendirent pas le moindre bruit. Et à part quelques animaux fâchés d'être dérangés durant leur chasse, ils ne croisèrent personne.
Sherlock sortit ses clés quand ils arrivèrent en vue de la maison. C'était bizarre, elle était totalement éclairée, à l'intérieur. John l'avait toujours connu sombre et noire, avec seulement la chambre de Sherlock allumée. Là, toutes les pièces semblaient éclairées, et ça faisait une énorme tâche de lumière vue de loin à travers la forêt, e, l'absence totale d'éclairages publics ou extérieurs.
Ils étaient à peine entrés dans la cuisine qu'on fondit sur eux.
— OU ÉTAIS TU ? rugit Mycroft Holmes. POURQUOI AS-TU MIS TELLEMENT DE T...
Il s'interrompit quand ses yeux se posèrent soudain sur John, derrière Sherlock.
— Ça explique bien des choses, soudainement. Ravi de vous revoir, John.
— Mycroft, s'te plaît, arrête de traumatiser les gosses, soupira une autre voix qui venait d'arriver.
Et que John connaissait par cœur.
— Greg ? s'ébahit-il en voyant arriver son ami et coach derrière Mycroft.
Puis il se rationalisa aussitôt. C'était normal que son ami soit là. Il avait souvent tendance à l'oublier parce qu'il le voyait comme son ami et en tant que coach de rugby au lycée, mais l'homme était flic avant toute chose. Et il ne devait pas se passer grand-chose dans leur petite ville de campagne. L'évasion d'une psychopathe de son établissement spécialisé (ou là où elle devait se trouver, John n'en savait rien) et qui risquait d'atterrir ici était forcément un évènement pour lequel on prévenait la police, et que celle-ci se déplaçait, même au milieu de la nuit.
Sherlock, cependant, avait l'air particulièrement furieux et abasourdi, dardant un regard noir sur Greg.
John prit alors sur lui d'expliquer :
— Greg est policier, Sherlock. Il est sans doute là pour nous protéger pour ta sœur...
Mais en le disant, même lui pouvait voir que quelque chose n'allait pas dans le tableau. Mycroft était certes tiré à quatre épingles alors qu'il était cinq heures du matin à peine, mais Greg n'était pas en tenue de policier. Il n'avait pas de chaussures, ni même de chaussettes, d'arme à la ceinture. Sa tenue aurait pu être un pyjama. Ou des vêtements pour traîner un samedi à la maison. Il avait l'air également décoiffé, comme s'il venait de se réveiller, et ça aurait pu être parce qu'il était d'astreinte et qu'il s'était levé en urgence pour arriver ici, mais le sentiment qui se dégageait de sa personne indiquait confusément que ce n'était pas le cas. Il avait plutôt l'impression de s'être levé du canapé dans lequel il sommeillait.
— Il n'est pas ici parce qu'il est flic, cracha Sherlock, dont les yeux lançaient toujours des éclairs.
— Ohmondieu, comprit John. Greg... Tu... Oh mon Dieu... La personne dont tu m'as parlé, c'est... Seigneur... Tu... Avec Mycroft Holmes ?
— Vous seriez bien aimable de ne pas faire de commentaires sur la question, monsieur Watson, répliqua Mycroft de son cynisme habituel. Toi non plus, Sherlock. Si tu veux que j'autorise ta petite galéjade...
— AUTORISER ? GALÉJADE ? hurla Sherlock.
Un instant plus tard, les deux frères Holmes se lançaient dans une conversation violente, à un rythme trop soutenu pour que quiconque les comprenne. S'ils n'en venaient pas aux mains, c'était clairement parce que leurs mots étaient amplement suffisants pour agresser l'autre. John trouvait cela désespérant, mais ça avait quelque chose de fascinant également. Sherlock paraissait aussi vivant quand il s'engueulait avec quelqu'un que lorsqu'il s'extasiait sur quelque chose. Il espérait simplement que jamais au grand jamais, il ne serait celui sur lequel Sherlock crierait dessus ainsi.
— Viens John. Ça finira par leur passer.
Greg l'entraîna au salon, laissant les deux frères continuer de se disputer. Ils ne se traitaient pas de noms d'oiseaux, parce qu'ils étaient au-dessus de ça, mais ils employaient clairement des mots que John ne connaissait même pas.
— Il est encore très tôt... tu veux aller te coucher, ou plutôt un café pour commencer la journée ? Y'a mieux pour commencer tes vacances, clairement, mon pauvre.
John refusa les deux propositions. Il enleva son manteau, ses chaussures, s'installa dans la maison comme si c'était la sienne et s'affala dans un canapé du salon, soudainement épuisé. Il ne voulait pas dormir dans le lit de Sherlock non plus, il avait peur que Greg et/ou Mycroft le force à prendre une chambre d'ami, et l'idée d'ingurgiter du café si tôt le dégoûtait.
Greg s'installa à côté de lui. Manifestement, c'était la place dont il venait à la base.
— Toi et Mycroft Holmes, alors ? demanda-t-il, toujours sur le choc.
— Ça te pose un problème ?
— Non, non ! répondit-il immédiatement. Je suis surpris. Il est tellement...
Il grimaça, incapable de finir sa phrase.
— Ouais, rit Greg. Il est insupportable, maniaque, cynique, trop intelligent, il ne supporte personne qui n'a pas son cerveau, il se comporte comme un connard la plupart du temps... Mais que veux-tu, je suis masochiste ! Six ans que je le supporte, crois-moi, je mérite une médaille pour ça !
— C'était de lui dont tu parlais, la dernière fois au bar ?
— Ouais. Évidemment.
— Tu... vis ici ? demanda John absurdement.
— Bien sûr que non. Je vis chez moi, tu le sais très bien. Enfin, je vis plutôt au poste de police et au lycée vu tout le temps que ça me prend, mais j'ai mon appart. Je ne suis à Musgrave que lorsque Mycroft y est, et Sherlock n'y est pas, c'est à dire pas souvent, au final.
— Mais... pourquoi tu ne travailles pas à Londres ? Vous pourriez vivre ensemble, non ?
Une partie de John était réellement curieuse. De savoir comment quelqu'un pouvait vivre et aimer un Holmes aussi longtemps. Mycroft n'était pas Sherlock, du peu que John en savait et s'en souvenait de leur enfance, mais ils avaient des points communs.
— À cause de Sherlock, à vrai dire. Mycroft m'a demandé de prendre ce poste pour garder un œil sur lui. Même si effectivement, on est loin l'un de l'autre. Cela dit, il travaille tellement que ça ne change pas grand-chose, je pourrais vivre dans la même ville que je ne le verrais pas davantage.
— Et tu as accepté ?
Greg grimaça, ferma les yeux.
— Oui. Pour des tas de raisons. Demande à Sherlock de t'expliquer, si tu ne sais pas de quoi je parle.
John n'en avait en effet aucune idée, et il se promit d'obtenir des informations.
— Mais Sherlock ignore qui je suis, hein. Il ne l'a jamais su. Je le surveille de loin. Il n'a jamais posé de problème, depuis des mois. Et sans cet évènement exceptionnel, il aurait sans doute continuer de l'ignorer.
— Tu connais... Eurus ? hésita John.
Greg secoua la tête.
— Je ne l'ai jamais vue. Mais j'en entends parler depuis toujours. Même ses parents en parlent tout le temps.
— Tu as rencontré leurs parents ?
Greg rit de nouveau.
— On est ensemble depuis six ans. Évidemment que j'ai rencontré ses parents.
— Mais pas Sherlock. Sherlock ne te connaissait pas.
Greg se tourna instinctivement vers la cuisine, où les deux Holmes continuaient de discuter, bien que cela fut inaudible désormais.
— Nan. Pas Sherlock. Sherlock, c'est compliqué. C'est toujours compliqué. Ça te pose un problème, cette situation, John ? On va passer Noël tous ensemble, ça va être explosif, je te le promets !
— Tu plaisantes ? Ne pas être seul face à Mycroft, c'est génial ! Tu vas être mon rempart ultime !
Greg explosa de rire, pas choqué pour un sou.
— Crois-moi pour cela, tu auras ton Sherlock. Tu l'as gagné, ton happy-end, finalement, hein ? rajouta-t-il d'un ton plus doux.
John s'empourpra. Il avait le sentiment d'avoir raflé le gros lot, en effet, mais c'était encore si récent, si fragile, qu'il n'avait pas eu le temps de se faire réellement à l'idée avant que tout ne s'enchaîne.
Il n'eut pas le temps de réellement répondre que Sherlock débarqua à grands pas furibonds dans la pièce.
— John, viens, ordonna-t-il.
Ledit John souleva un sourcil perplexe. Du moins, il essaya. Sherlock faisait cela à la perfection, il était moins sûr de son effet mais l'intention était là.
— Pardon ? s'insurgea-t-il.
Ce n'était sans doute pas l'idée de siècle de répondre à son petit ami et de potentiellement provoquer une dispute après moins de douze heures de relation ET une première simili-dispute qui avait moins de deux heures ET devant la famille dudit petit ami, mais John n'avait aucune envie de se laisser traiter comme s'il n'était rien.
Au demeurant, la présence de Mycroft justifiait également sa réaction. John ne savait pas réellement comment se positionner vis-à-vis de l'homme, qu'il méconnaissait mais dont il avait tellement entendu parler, et pas en bien. Et il refusait de passer pour un homme faible ou malléable, soumis à Sherlock.
— Ce que John veut dire, Sherlock, c'est que tu n'as pas à lui donner d'ordres sans lui expliquer le pourquoi de tes demandes, intervint doucement Greg, alors que Sherlock s'apprêtait à répliquer. Oui, tu as probablement raison, mais si tu n'explicites pas pourquoi et comment, alors ça ne vaut rien.
John et Sherlock s'interrompirent tous les deux, surpris.
— Six ans d'expérience des Holmes, s'amusa Greg devant leur air ahuri.
Sherlock reformula alors, invitant John à retourner se coucher, vu le peu de sommeil qu'ils avaient pris, l'un et l'autre, et l'épuisement qui se lisait sur les traits du blond, qui aurait volontiers dormi douze heures supplémentaires. La dispute de Sherlock avec Mycroft semblait inexistante, tout comme la relation entre les deux frères. L'aîné Holmes ne fit aucun commentaire quand ils montèrent à l'étage, tandis que Greg leur souhaitait bonne nuit avec sincérité, alors même qu'il était désormais plus de cinq heures du matin. Personne ne fit quoi que ce soit pour leur indiquer qu'ils devaient se séparer pour la nuit, ce dont John fut amplement satisfait. Il n'avait pas pris des préservatifs et du lubrifiant dans son sac de voyage pour rien. Même si ça n'entrait en rien dans leurs projets actuels, ça pourrait toujours servir plus tard.
Sur le trajet, Sherlock éteignit toutes les lumières qu'il trouva, plongeant couloir et pièces dans l'obscurité de la nuit. Ça ressemblait à Musgrave tel que John l'avait toujours connu, mais il ne pouvait pas s'empêcher de s'interroger.
— C'est à cause de l'incendie, précisa Sherlock alors même qu'il ne l'avait rien demandé. Premièrement, avec trop de luminosité, je vois les stigmates du feu sur les murs et les plafonds.
John ne voyait rien du tout, alors qu'il avait une excellente vision, mais il ne chercha pas à remettre cela en cause. Il n'avait pas grandi ici, lui.
— Deuxièmement, le feu a tendance à éclairer les choses. La lumière... ça me rappelle l'incendie.
John ne répondit. Il se contenta de nouer ses doigts à ceux de Sherlock et les serrer le plus fort possible.
La chambre chaude et immense de Sherlock, sa couette épaisse et douce, son matelas moelleux et la grande taille du lit eurent raison de John en quelques instants. Il ne prit même pas le temps de repasser un pyjama, et en boxer, blotti au milieu du matelas, contre Sherlock, il sombra aussitôt dans le sommeil.
John n'avait pas dormi aussi longtemps et aussi bien depuis des lustres. Quand sa mère faisait encore la tournée des bars avec Harriet, il s'endormait tard, allait régulièrement les chercher, ne dormait que d'un œil si elles vomissaient ou se réveillaient dans la nuit. Depuis que sa mère était hospitalisée, et maintenant en centre de désintoxication, c'était mieux, mais il n'en restait pas moins qu'il devait aller au lycée tous les matins, et surtout réviser pour sa semaine d'examens, et il n'avait pas pris beaucoup de repos.
Dans l'environnement le plus chaud et protecteur qu'il n'avait jamais connu, il se réveilla en début d'après-midi, le corps encore lourd de sommeil, mais enfin reposé.
À sa grande surprise, une fois passé le moment d'incertitude à ne pas savoir où il se trouvait, il découvrit que Sherlock était toujours là contre lui.
Il ne devait cependant plus dormir depuis longtemps, lui. Il y avait une tasse à thé et une théière sur sa table de luit, quatre livres sur le matelas, ainsi que des feuilles et un ordinateur, Sherlock griffonnant sur les premières avec application tout en surfant sur le deuxième sur des sites où John reconnaissait à peine des composants chimiques sous forme développée.
Il était entièrement dévoué à sa tâche, adossé à la tête de lit, et John prit un instant pour l'observer, le cœur gonflé de joie. Il faisait grand jour par la fenêtre ouverte, et la chambre baignait de lumière, et Sherlock était beau.
— Tu es réveillé, constata Sherlock après un instant.
Il n'avait même pas daigné tourner la tête vers John, absorbé dans un calcul que John aurait volontiers fait sur une calculatrice, mais que Sherlock semblait faire de tête, griffonnant son papier, sans la moindre difficulté.
Pourtant, il savait sans la moindre incertitude que John avait les yeux ouverts.
— Je suis réveillé, confirma John. Désolé d'avoir dormi si longtemps.
Sherlock haussa les épaules.
— Aucune importance. Tu devais en avoir besoin. C'est quelque chose qui m'est étranger, mais que je peux concevoir chez un tiers, si ce tiers est toi. Et c'était... plaisant.
Le cœur de John s'emballa. Sherlock continuait de se concentrer sur ce qu'il faisait (tout en étant capable de tenir une conversation, ce qui était admirable), mais il rougissait légèrement, et John en avait mal à la poitrine. L'amour qu'il ressentait pour cet homme était presque trop grand pour sa cage thoracique.
— Plaisant ? demanda-t-il, taquin.
— Que tu dormes là à côté. Ta respiration. Tu ronfles parfois.
John s'empourpra.
— C'est mignon, ajouta Sherlock, indifférent à sa gêne.
— Tu n'étais pas obligé de rester dans le lit, tu sais. J'aurais compris que tu ailles travailler ailleurs. Y compris hors de cette pièce.
Re-haussement d'épaules.
— Ça me va. Je te l'ai dit, ta proximité, c'était plaisant. Pouvoir te toucher et travailler en même temps, c'était... bien.
Il s'interrompit, annota quelques chiffres supplémentaires puis soudain un éclair dut passer dans son esprit parce qu'il se redressa totalement, abandonnant son crayon et se tournant vers John, d'un air paniqué.
— Je ne veux pas dire toucher comme te toucher sans ton consentement dans ton sommeil, ou quoi, ou... Enfin, je voulais dire, innocemment, juste, pouvoir…
— Ça va Sherlock, j'avais compris, rit John. Mais je te félicite pour avoir si bien appris les leçons sur le consentement...
— Pas le choix, grommela Sherlock. Les réseaux sociaux en foisonnent. C'est un fondement intéressant pour les motivations de meurtres et donc mon avenir.
John eut envie de rire de nouveau. Seul Sherlock pouvait parler, aussi mortellement sérieux, de viol et de consentement, de meurtre et de crimes, alors que John voulait simplement l'emmener sur le terrain du consentement et lui dire que justement, il aurait été très très consentant sur le fait que Sherlock le touche « pas innocemment », maintenant qu'il était réveillé.
— Où est ton frère ? Greg ? demanda-t-il à la place.
La question était nécessaire à poser pour les idées que John avait en tête. Il était sûr qu'il pouvait ramener Sherlock sur la bonne pente, mais pas si Mycroft se trouvait à deux pas.
— Aucune idée, répondit Sherlock. Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs heures. Probablement dans son bureau, en train de gérer Dieu seul sait quoi. Lestrade — il prononça le nom avec colère, comme s'il ne s'était toujours pas remis du fait que son frère couche avec le coach de rugby de son lycée — doit être avec lui, en bas. Il y avait du bruit, tout à l'heure. Un match, ou un truc comme ça.
John préféra croire qu'il s'agissait bien d'un match de rugby à la télé et non d'autres bruits plus suspects, car imaginer Mycroft Holmes, frère de son petit-ami, et Greg, ami de son état, dans des postures physiques n'était quelque chose dont John avait envie. Mais il en retenait l'information essentielle : les adultes étaient loin.
— Et Eurus ? se força-t-il à demander.
— Aucune nouvelle. Du moins dont Mycroft a tenu à m'informer. Ça veut sans doute dire qu'il n'en a pas.
Sherlock regardait ses feuilles de calcul avec une certaine frustration. Manifestement, s'être interrompu avait tout foutu en l'air ce qu'il faisait, et il n'avait pas de velléité de reprendre tout depuis le début. Ça tombait bien, parce que John n'avait aucune envie qu'il s'y absorbe de nouveau.
— Très bien... Donc, si je résume bien, je suis réveillé, nous sommes seuls à l'étage, ta porte est fermée à clé — c'était une supposition rationnelle, Sherlock avait indiqué toujours la fermer à clé en temps normal, et John l'avait constaté lui-même à plusieurs reprises en voulant sortir —, nous ne sommes pas en danger de mort, je suis presque nu, nous sommes dans un très grand lit, très confortable, et j'ai treeeeees envie de toi...
Tout en parlant, John avait avancé vers Sherlock, repoussant ses affaires au loin, et commençant à faire courir lentement ses doigts sur la peau du génie. Contrairement à lui, Sherlock était totalement habillé, dans un costume absurdement luxueux pour traîner un samedi au fond de son lit, mais ça ne posait aucun problème à John. Au contraire. Froisser ces vêtements, les lui enlever, allait être encore meilleur.
— Une idée sur comment occuper notre temps, hum ? demanda-t-il en sortant définitivement de sous la couette pour venir se mettre à califourchon sur petit-ami.
En boxer, sans la couette, John sentit la morsure du froid de la pièce attaquer sa peau nue, mais s'installer contre, Sherlock, et frotter indécemment son entrejambe contre le sien, ça valait toutes les bouillotes du monde.
— Je pense que j'ai quelques idées, déglutit difficilement Sherlock, les yeux clos, alors que John appuyait davantage les mouvements.
— Oh ? Il va falloir que tu me montres...
Ils n'avaient pas eu le temps d'atteindre le lubrifiant, parce que John n'avait qu'une idée vague d'où se trouvait ses bagages, et cela n'avait eu aucune importance. John était déjà à moitié nu, alors il avait pris sur lui de s'occuper exclusivement de Sherlock, qui n'avait pas protesté longtemps. Il ne l'avait même pas déshabillé entièrement, juste assez pour profiter de son corps en plein jour, et pouvoir se frotter sans vergogne contre lui, comme les deux adolescents bousculés par leurs hormones qu'ils étaient.
La masturbation mutuelle, leurs sexes en contact et en se frottant contre l'autre et en s'appliquant à laisser un suçon à Sherlock (juste retour des choses, John portait toujours celui de la nuit) était alors devenu un des trucs préférés au monde de John.
Il n'avait jamais réellement pensé au sexe gay. Tarek et Favian n'avaient pas spécialement de problèmes pour en parler, et ils étaient renseignés sur le sujet théorique à peu près autant qu'il l'était sur le sexe hétéro. Pour autant, John ne s'était jamais considéré comme intéressé par les hommes, au point de s'imaginer comme couchant avec. Il avait toujours plus ou moins désiré Sherlock, évidemment, mais d'une, il était le seul homme qui ne l'avait jamais intéressé dans sa vie, et il avait conscience que cela avait clairement davantage trait à la personnalité exceptionnelle et unique de Sherlock qu'à son genre ; de deux, il n'avait jamais vraiment pensé à coucher avec lui, du moins pas ailleurs que dans ses fantasmes. Il n'avait jamais cru ça possible dans la réalité.
Mais maintenant qu'ils l'avaient fait, et plusieurs fois, sans qu'il y réfléchisse à deux fois, John y pensait davantage. Il trouvait ça, d'une certaine manière, bizarre de toucher un autre pénis que le sien, et inversement, ou faire bien pire avec sa bouche. Mais il trouvait aussi cela tellement naturel et plaisant qu'il n'aurait jamais envisagé de le remettre en cause. Il adorait le corps de Sherlock. Il vénérait le corps de Sherlock.
— On a de la chance de s'être rencontrés si jeunes, commenta-t-il distraitement.
John laissait son cœur revenir à un rythme normal, étendu comme une étoile de mer au milieu du lit, tandis que Sherlock s'était replongé dans ses calculs. C'était affreusement normal, et John trouvait réconfortant que Sherlock ne se force pas à rester à lui faire des câlins juste pour lui faire plaisir. Il l'aimait nettement mieux au naturel.
— Quelle réflexion absurde t'est passée par la tête pour en arriver à une telle conclusion ? demanda Sherlock très sérieusement.
Il prenait toujours au sérieux tout ce que disait John.
— Simplement que si on s'était rencontré dans vingt ans, je serais sans doute tombé aussi désespéramment amoureux de toi que je le suis aujourd'hui, il ne peut clairement pas en être autrement, mais j'aurais sans doute eu plus de mal à me faire à l'idée de coucher avec un homme, après quarante ans à fréquenter des femmes.
— Ce que tu dis n'a vraiment aucun sens, commenta Sherlock tout en accordant toute son attention à sa feuille.
John secoua la tête, sans vraiment d'effet, puisque Sherlock ne le regardait pas.
— Ça n'en a peut-être pas pour toi, mais je suis meilleur que toi dans ce domaine, donc fais-moi confiance. La sexualité et l'idée que les gens s'en font, les cases dans lesquelles ils se mettent parfois, c'est hyper compliqué. Surtout pour un mec. Pour la plupart, une expérience avec un autre homme pourrait très bien se passer, mais ils risqueront de s'y refuser par principe. Une sorte d'homophobie sous-jacente, sans doute. Y'a qu'à voir le nombre de mecs dont le fantasme est un plan à A3, mais avec deux filles. Certainement pas en rajoutant un mec à leur couple.
— Où veux-tu en venir ?
— Au fait qu'à dix-huit ans, je me fous de ce qu'on pense de moi et des cases, et que je suis très heureux de t'aimer et d'aimer autant le sexe avec toi. À quarante ans d'hétérosexualité, il aurait peut-être sérieusement fallu me déconstruire. Toi, forcément, tu t'en fiches, le genre est une donnée neutre dans ta tête, je suis sûr.
John tremblait un peu, le cœur battant fort, zieutant le profil de Sherlock. D'accord, il avait dit plein d'autres choses, mais il avait aussi (et surtout) dit clairement qu'il aimait Sherlock, qu'il était amoureux de lui... et n'en avait obtenu aucune réponse. Il n'avait même pas frémi. Comme si cela allait tellement de soi qu'il n'y avait pas besoin de le relever. John ne savait pas trop s'il était content ou un peu déçu.
— Possible, répondit Sherlock. Ce qui me conforte dans mon opinion première : c'est vraiment une réflexion absurde.
— Tu veux un vrai truc qui va te sembler absurde mais qui est une putain de bonne idée, j'en suis certain : on devrait tellement décorer la maison pour Noël. Ce serait trop génial.
Sherlock en fut si surpris que son crayon crissa sur le papier dans un grand trait maladroitement, et il releva la tête, abasourdi. Ça faisait deux fois que John lui gâchait ses calculs, et il espérait que l'avenir du monde n'en demandait (au cas où il s'agisse d'un remède contre le cancer ou une solution contre le réchauffement climatique) parce qu'il n'en culpabilisait pas vraiment : c'était un peu trop mignon de voir Sherlock briser sa concentration et darder sur lui de grands yeux terriblement surpris.
Dire que Sherlock n'était pas emballé était l'euphémisme du siècle, mais John ne lui avait pas vraiment laissé le choix. D'autant qu'il avait trouvé un allié de poids en la personne de Greg, qui regardait en effet la télé dans le salon, et qui présentait l'avantage (pour John, Sherlock trouvait qu'il s'agissait d'un inconvénient majeur) de savoir qu'il y avait bien des cartons de décoration de Noël, dans cette maison.
Sherlock l'avait regardé d'un air furibond tout le temps où il avait fureté dans la maison pour mettre la main sur lesdits cartons (le jeune génie aurait préféré s'arracher la langue que donner une information, clairement). Mycroft, enfermé dans un bureau, parlait dans une langue inconnue à John (mais que Sherlock devait comprendre, il avait levé les yeux au ciel en disant que son frère avait une mauvaise prononciation quand ils étaient passés devant la pièce) et il valait mieux ne pas le déranger.
Mais Greg, amusé comme un enfant par la volonté de John de fêter Noël malgré les circonstances particulières, avait fini par mettre la main sur le carton. Il avait proposé de s'occuper des décorations extérieures, probablement dans le but d'empêcher les deux adolescents de sortir et s'exposer à Eurus, dont on ignorait toujours la localisation, et John avait accepté, enchanté.
— Allez viens, ça va être drôle ! s'était exclamé le jeune homme, poussant son petit ami du coude, un immense sourire barrant son visage.
Sherlock, l'air toujours grognon l'avait regardé durant cinq interminables secondes, et John pouvait dire qu'il se retenait de sourire par mimétisme. Quoi qu'il dise et grommelle, ce qui rendait John heureux le rendait heureux.
Et ce qui plaisait à John présentement, c'était de transformer le Manoir anglais en décor de cartes postales américaine pour Noël. Ça tombait bien, ils avaient absolument tout pour cela.
Le sapin était faux, et facilement montable, même sans indication. John en aurait assurément préféré un vrai, mais un samedi 24 décembre, dans leur bled, et a fortiori à Musgrave qui était loin des commerces et des grands axes, il doutait de trouver quoi que ce soit. Mais le faux sapin était immense, et il faisait très bien l'affaire. Il y avait aussi des douzaines de décoration pour l'escalier, du faux gui, des lumignons et des photophores, des décorations à base de branches de houx ou de gui à accrocher aux murs ou poser sur les surfaces planes, et même de la fausse neige et des pochoirs pour les fenêtres. John était aux anges.
Et Sherlock, après une heure à le voir s'émerveiller de la multitude de boules, guirlandes, santons, et autres oiseaux de paradis à disposer harmonieusement sur le sapin, ne pouvait plus réellement rester fâché.
Il s'était même complètement pris au jeu quand John, dans un élan de folie, avait décrété que le sapin devait être « conçu en amont, intelligemment, et équilibré ». L'esprit scientifique de Sherlock s'était éveillé d'un coup, et il avait entrepris le dénombrement des branches disponibles, et des décorations à y placer.
En quelques instants, tandis que John allait et venait dans toute la maison comme si c'était la sienne — lui qui n'en connaissait que quelques pièces à peine avant cela — pour y disséminer étoiles et houx, il avait établi un plan harmonieux, mathématique, et à base de valeurs paires et de couleurs répartis équitablement.
Et pour être sûr que ça soit parfaitement visible, ils avaient installé l'immense sapin (il était plus grand que Sherlock, ce n'était pas peu dire) en plein milieu du salon principal du bas.
— D'abord la guirlande lumineuse, ordonna Sherlock. Puis la guirlande dorée, des branches 1 à 5, et des quartiers sud à nord-ouest, avec des angles de 35 degrés.
— Aye, captain ! répondit John joyeusement.
Même les ordres absurdes de Sherlock ne pouvaient entacher sa bonne humeur et sa joie enfantine. Le pire fut à la fin : respectant scrupuleusement le plan mental de Sherlock, le sapin fut plus magnifique que jamais.
— WAOH ! Trop trop beau Sherlock ! Viens, on va faire les escaliers ! s'enthousiasma John.
— Pourquoi es-tu si... content ? demanda Sherlock, alors qu'il suivait les ordres de John concernant l'escalier, manifestement plus doué que lui pour enrouler les guirlandes entre les lattes et autour de la rampe.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? répliqua John joyeusement.
— Parce que nous sommes enfermés avec mon frère et Lestrade qui surveillent tous nos faits et gestes ?
John haussa les épaules.
— Je suis avec toi, et c'est Noël. Ça fait deux excellentes raisons d'être heureux, je trouve, moi. Tu es mon plus beau cadeau de Noël. Le plus inespéré, aussi, avoua-t-il, rougissant.
Sherlock le contempla pensivement un instant, avant de répondre :
— Moi aussi, murmura-t-il. Pourquoi les Noëls de ton enfance n'étaient jamais au niveau de tes attentes ?
John pouffa. Il ressentait une violence bouffée d'amour pour l'énergumène qui lui servait désormais de petit-copain (et son cœur s'emballait à chaque fois qu'il pensait ces mots). Sherlock était romantique, à sa manière. Et prévenant, aussi. Il déduisait, mais pour la bonne cause, et s'intéressait avec sincérité aux sentiments de John concernant Noël.
— Parce que la réalité est toujours plus décevante que la fiction. Et comme ma famille... bah c'est ma famille, j'avais que de la fiction pour me créer des Noël parfaits.
— Il va falloir que tu explicites, répondit Sherlock en attachant un nœud rouge criard là où John pointait un index autoritaire.
John soupira.
— Ma mère a pas toujours été alcoolique. Harry non plus, évidemment. Mais mon père... bah, c'était pas vraiment le père de l'année, quoi. Il aurait même pas été nommé dans la catégorie.
— Je sais, répliqua Sherlock. J'ai grandi avec toi. J'ai déduit les grandes lignes de ton existence. Tu étais moins doué pour faire semblant quand tu étais plus jeune.
— ... Merci ? Je suppose ? Je ne suis pas certain que c'était un compliment...
Sherlock haussa les épaules.
— Ça n'avait pas vocation de l'être. C'était factuel. Je t'ai déjà dit que je n'ai jamais cherché à te déduire particulièrement, mais je voyais quand même certaines choses.
— Soit. Bref, mon père était démissionnaire, et du coup ma mère bossait trois fois plus pour compenser, faire rentrer de l'argent, nous maintenir à flot. Harry et moi, on a surtout grandi tout seuls, en fait. Et avec la télé. Les dessins animés, les téléfilms, les émissions du soir. Est-ce que tu sais COMBIEN ils existent de téléfilms de Noël, souvent mal doublés quand ils n'étaient pas anglophones, qui reprennent à peu tous le même scénario sans originalité ?
Sherlock ouvrit de grands yeux surpris. Jusqu'à présent, il ignorait même que cela pouvait exister, pour la très bonne raison qu'il n'avait presque jamais regardé la télévision de toute sa vie, étant profondément désintéressé par tout ce qui pouvait se dérouler sur le petit écran.
— Un nombre INFINI, répondit John à sa place. Et crois-moi, l'arrivée de Netflix et compagnie n'a rien arrangé du tout à l'affaire ! Et dans tous ces films, tout est décoré à l'outrance, ils ont de l'argent, des baraques immenses, ça brille du sol au plafond, ils passent leur temps à manger des cookies maison et décorés avec l'habilité d'un professionnel, à boire du vin chaud, et à se rendre à des fêtes de charité pour Noël dans des tenues sublimes, ou faire du patin à glace avec une coiffure et une manucure parfaite ou...
— Je crois avoir saisi le concept, merci bien.
John sourit.
— Fallait le voir pour le croire. Ça se terminait toujours en happy-end pour les héros, il y avait des cadeaux, des baisers sous le gui. Les émissions de télé avaient aussi leurs plateaux remplis de déco, de faux cadeaux et de fausses neiges. J'ai grandi avec l'idée que Noël, ça devait ressembler à ça.
— Rassure-moi, tu sais que c'est impossible, hein ?
John rit en sautant deux marches d'un coup, ayant fini de placer tout ce qu'il fallait dans l'escalier. Il atterrit souplement devant Sherlock, et l'enlaça fermement. Il ne se lassait pas de son odeur, de ce sentiment de sécurité et de « maison » quand Sherlock refermait automatiquement ses longs bras autour de lui, quand le cœur dans la poitrine pâle s'emballait, à hauteur d'oreille de John, quand Sherlock inspirait profondément, lui aussi. John avait découvert quelque chose de plus parfait que les Noëls de la télé.
— Je le savais parfaitement, mais j'en rêvais quand même, répondit-il, blotti dans la poitrine de son petit ami. Je me créais des Noëls parfaits dans ma tête, parce que je savais très bien que dans la réalité, mon père serait à peine là, que ma mère aurait une garde de dernière minute qui la ferait rentrer à cinq heures du mat le vingt-cinq décembre et qu'elle serait donc trop fatiguée pour faire à déjeuner, pour ouvrir les cadeaux, pour jouer avec nous, que Harry serait de plus en plus horripilante avec les années. La réalité était décevante, pendant dix-sept ans. Mais aujourd'hui... la réalité a dépassé mes espoirs les plus fous, et est devenue bien plus belle que tous mes fantasmes.
Il releva la tête juste à temps pour voir Sherlock s'empourprer, et John rit en poussant sur ses pieds, déposant un baiser léger sur les lèvres de son copain.
Greg finit par rentrer, et féliciter les garçons sur la déco de la maison brillant de mille feux. Lui-même avait bien travaillé, et l'extérieur valait aussi le coup d'œil. La lumière avait presque entièrement décliné désormais, et John et Sherlock sortirent admirer l'œuvre globale. La moitié des façades se garnissait de guirlandes électriques, et l'ambiance était plus belle que tous les téléfilms que John avait pu voir au cours de sa vie. De l'extérieur, on pouvait aussi apercevoir à travers certaines baies vitrées, et le sapin illuminé que John et Sherlock avait minutieusement décoré.
Pour parachever le tout, il y avait la neige, qui donnait une ambiance de cartes postales à la maison rayonnante, perdue au fond des bois. Ce n'était pas tout à fait parfait, parce que ce n'était pas vraiment de la neige fraîche, mais celle des jours précédents, qui avait gelé depuis, et transformait presque tous les environs en une patinoire géante, et on voyait nettement les traces de pas (de Greg, principalement, quand il avait procédé aux installations, mais aussi celles de John et Sherlock, quand ils étaient arrivés), mais en plissant un peu les yeux pour voir flou, le décor était blanc et cela faisait illusion.
La neige, aussi surprenant que cela soit, constituait au demeurant une excellente protection. Quand John obligea Sherlock à sortir pour contempler la maison illuminée, Greg les accompagna, au prétexte de « les voir admirer son travail ». Personne n'était dupe : il s'agissait totalement de les surveiller, non pas eux en tant que tel, mais s'assurer qu'il ne leur arrivait rien. Greg les protégeait, et ni John, ni Sherlock, n'ignorait l'arme qu'il portait à la ceinture, dans son holster.
Mais la neige était pratique. Elle était la preuve que personne ne pouvait s'approcher de la maison sans qu'ils le sachent, et sans laisser des traces de pas. Même si la glace ne marquait pas totalement nettement chaque pas, c'était suffisant pour détecter les inconnus.
Et comme Sherlock l'affirma lui-même négligemment, Eurus n'était pas du genre à manier le fusil de chasse longue distance, seulement l'arme de poing. John n'était pas certain qu'il trouvait cela entièrement rassurant.
— Bon, qu'est-ce qu'on mange ce soir ? interrogea Greg une fois tout le monde revenu au chaud.
Au loin dans la maison, ils entendaient toujours la voix de Mycroft Holmes, dans une langue différente de la dernière fois, pour autant que John pouvait en juger.
L'estomac de John venait de protester bruyamment, lui rappelant que l'après-midi tirait bientôt à sa fin, et qu'il n'avait rien mangé de la journée. Sherlock, si prévenant que c'en était comique, l'avait tiré dans la cuisine pour le faire manger, avant de s'interrompre au milieu de la pièce, parfaitement incapable de savoir quoi faire et comment.
Fort heureusement, John était nettement plus au fait que lui de ce qu'il y avait dans cette cuisine, et après avoir ouvert le frigo et les placards, John avait entamé la réalisation d'un chocolat chaud (un vrai, avec du chocolat fondu) pour lui, du thé pour Sherlock, avait rajouté des biscuits secs, des toasts et de la confiture, et il avait forcé Sherlock à s'installer avec lui.
— Toi non plus, tu n'as rien mangé de la journée, avait-il argué.
Sherlock n'avait rien eu à opposer à cela.
C'était pendant leur goûter/repas improvisé que Greg avait débarqué pour poser sa question.
À voir l'air de Sherlock, il aurait nettement préféré remonter dans sa chambre, fermer sa porte à clé, et rester bien tranquillement seul avec John, plutôt que répondre à Greg qui les incluait dans ce « on » qu'il n'aimait pas du tout.
Mais John, lui, était ravi de passer du temps avec son ami. Il aimait Greg, il aimait cette maison, il aimait Sherlock, et il aimait Noël. De son point de vue, tout était absolument parfait.
— J'sais pas ! répondit-il avec joie. Mais le frigo est carrément plein d'absolument tout ce qu'il faut pour l'archétype du Noël anglais ! Mais qui fait les courses, au juste ? demanda-t-il à Sherlock.
Ce dernier, les mains bien serrées autour de sa tasse à thé, soupira.
— Je ne sais pas exactement. Ça arrive à mes parents de le faire, je crois, parfois. Sinon...
— Sinon, c'est votre gouvernante qui fait les courses, en fait, répondit Greg.
Sherlock le regarda, profondément surpris.
— Pardon ?
— Je suis avec ton frère depuis six ans, Sherlock, ne t'en déplaise. T'étais un gosse, au début. J'en sais un paquet sur le fonctionnement de votre maison.
John rit avec joie, devant l'air éberlué de son copain.
— Donc, vous avez une gouvernante, qui passe quand tu es au lycée, généralement, pour faire le ménage, et remplir le frigo quand tes parents n'ont pas le temps de passer, pour être sûr que tu ne meurs pas de faim. J'imagine qu'en prévision de Noël, elle a dû acheter ce qu'il fallait pour un repas de fête, dans le doute !
Sherlock sembla ravaler sa salive de colère, manifestement furieux qu'un inconnu en sache plus que lui sur le fonctionnement de sa propre maison, et de découvrir que ce qu'il pensait être une femme de ménage était un peu plus que ça.
— Tu sais cuisiner, Greg ? demanda John.
— J'me défends.
— Et moi, tu ne me poses la question ? s'outra Sherlock.
Il avait l'air réellement indigné et surtout totalement jaloux. Ce qui était absurde. Greg n'avait pas l'âge de John, et ce dernier n'était pas le moins du monde intéressé par son ami. Mais le spectacle atypique d'un Sherlock jaloux valait le détour, assurément.
— Toi, je sais que tu es nul, s'amusa John en se rapprochant de son copain.
— C'est faux, s'insurgea le génie. C'est scientifique et binaire. Ça ne doit pas être bien compliqué.
John battit des mains comme un enfant.
— Parfait alors ! Allons-y, ça va être follement amusant !
Et dès que Greg eut le dos tourné, il gratifia Sherlock d'un long baiser pour le remercier.
Ce fut dans un sacré désordre dans la cuisine que Mycroft les trouva une bonne heure plus tard.
Préparer un Christmas pudding était exclus (ils avaient plusieurs mois de retard pour se faire), mais il y avait une énorme dinde, et aucun végétarien à proximité. Ils refusèrent tous les choux de Bruxelles par principe, mais Greg fut rapidement de corvée d'épluchures de patates et de carottes, Sherlock prenant le rôle de commis et John celui de chef cuisinier. Ils faisaient à peu près tout en même temps, la dinde, les accompagnements, une bûche en dessert, des minces pies et de la pâte à cookies, tout en sortant des biscuits apéro et décongelaient des petits-fours, trouvés par hasard dans le congélateur. Ça créait un bazar certain dans la cuisine.
— Mais qu'est-ce que c'est que tout ça ? s'ahurit Mycroft en arrivant brutalement. Et qu'est-ce que vous avez fait dans le salon ?
Le ton était autant accusateur que surpris, et l'aura de puissance de Mycroft se déversa dans toute la pièce. Instinctivement, John se sentit rapetisser, et Sherlock à côté de lui se tendit comme un arc. Il était surprenant de voir que Mycroft semblait aussi alerte, vif et bien habillé dans son costume trois pièces sans le moindre pli que la dernière fois que John l'avait vu, à cinq heures du matin, soit plus de douze heures plus tôt. Depuis, John avait dormi une grande partie du temps, mais son T-shirt était froissé, son pull avait une tâche de farce, et il avait encore des petits cernes sous les yeux. Il se trouvait donc particulièrement minable face au grand frère tout puissant de son copain, celui dont rien que les yeux semblaient dire « brise lui le cœur ou fais le souffrir d'une quelconque manière et personne ne retrouvera jamais ton cadavre », ce qui était particulièrement flippant quand on était en outre sous la menace d'une petite sœur psychopathe.
Sherlock s'apprêtait à siffler une réponse cynique à l'attention de son aîné quand Greg lui coupa l'herbe sous le pied.
— C'est Noël, Myc'. Fais pas ton rabat-joie. J'ai même décoré l'extérieur.
L'air pincé de Mycroft parlait pour lui.
— Gâche pas l'enthousiasme des mômes ! le houspilla Greg. Viens là.
Il abandonna sa tâche de découpe des légumes et s'essuya les mains sur le tablier (relativement ridicule) qu'il portait, et attrapa son conjoint par le bras, le forçant à sortir de la cuisine à la suite. Sous les yeux écarquillés des deux garçons, Mycroft obéit sans broncher.
— C'est la première fois que je vois quelqu'un avoir le moindre pouvoir sur mon frère, commenta Sherlock, abasourdi.
John pouffa.
— Et maintenant que les adultes sont partis, je sais comment te redonner le sourire... Je sais que tu fais bonne figure pour moi plus qu'autre chose...
Sherlock haussa les épaules.
— Ce n'est pas si mal. La maison est jolie. J'avais oublié comment ça pouvait être. Noël ressemblait à cela, avant. C'était il y a longtemps. Même cuisiner... ça n'a pas l'air si mal.
— Et ça peut être encore mieux... promit John.
Quelques instants plus tard, il était assis sur le plan de travail, embrassant passionnément Sherlock, qu'il emprisonnait de sa taille avec ses jambes. Leurs vêtements étaient encore plus débraillés qu'avant, et le suçon que John arborait depuis la veille venait de retrouver une teinte rouge vif. John ne se lassait absolument pas de sentir le corps de Sherlock contre le sien. Il aurait pu s'enivrer de son odeur une journée entière, et passer une semaine à apprendre son corps de sa langue et de ses doigts, s'il l'avait fallu. Mais rien n'était comparable au plaisir de l'embrasser. Après leurs échanges maladroits du début, Sherlock était devenu professionnel en la matière, ou presque. Il faisait perdre la tête à John à chaque fois que leurs langues entraient en contact, qu'il mordillait ses lèvres ou baisait son arc de cupidon avec dévotion.
Ils étaient en train de se perdre dans leurs étreintes quand Sherlock s'immobilisa soudain, et relâcha John, les yeux écarquillés.
Un instant plus tard, ils avaient repris leurs activités de cuisine comme si rien ne s'était produit. Il était évident que cela clignotait en gros et en rouge sur leur visage, mais Greg et Mycroft ne firent aucun commentaire en venant les rejoindre.
— On a une bonne nouvelle ! s'exclama Greg.
Sherlock lui lança un regard désabusé, qui traduisait clairement qu'il pensait que rien de ce qu'il pouvait dire n'avait d'importance à ses yeux. John, au contraire, était réellement curieux.
— Eurus est de retour là où elle doit être, annonça Mycroft.
Il paraissait soulagé, et John ouvrit des yeux immenses de surprise. Il avait tellement entendu parler de la jeune femme comme le diable en personne, il avait paniqué comme les autres en apprenant qu'elle s'était échappée de son asile ou Dieu savait où, et voilà que quelques heures plus tard, elle était bien gentiment de retour à sa place, comme si tout était normal ? C'était presque bizarre tant cela paraissait irréel. John avait à la fois eu un sentiment d'urgence, celui qui les avait contraints à quitter son appartement pour venir se réfugier à Musgrave, et qui avait conduit à leur première dispute, avec Sherlock. Et dans le même temps, aussi paradoxal que cela soit, John ne s'était jamais senti en danger. Il avait profité de son petit-copain, dans tous les sens du terme possible, ils avaient décoré la maison, préparé Noël, et mis un bazar monumental dans la cuisine. Ce n'était pas vraiment un sentiment d'angoisse latent qui les poussaient à attendre sans rien faire qui l'avait animé jusque-là.
Une autre pensée, rampante et parasite, s'imposa soudain à lui : il n'avait plus rien à faire là. Il s'était plus ou moins imposé dans la maison familiale parce que Sherlock avait dit que sa sœur pourrait s'en prendre à lui, mais sinon, quelle légitimité avait-il pour passer Noël dans l'immense baraque ? Avec son copain, son frère, le conjoint de ce dernier ? Greg avait sa légitimité. Il était en couple avec Mycroft depuis six ans. John, cela ne faisait même pas vingt-quatre heures. Pourquoi s'immiscerait-il dans une fête qui était, dans leur pays du moins, familiale ? Si ça se trouvait, les parents Holmes allaient rentrer à leur tour. Ils ne seraient sans doute pas ravis de voir le mec récent de leur deuxième fils s'être invité. Sherlock avait déjà mentionné que sa mère était une excellente cuisinière qui ne laissait personne s'installer dans sa cuisine quand elle officiait aux fourneaux. Que penserait-elle des plans de travail en désordre et de John qui s'improvisait chef cuisinier alors qu'il ne savait que faire des trucs basiques ?
Le cœur de John se serra, et il fut soudain incapable d'afficher la joie qu'il aurait dû. Eurus de nouveau enfermée, c'était une bonne nouvelle. Et pourtant, il avait envie de pleurer.
— Si facilement ? demanda Sherlock avec scepticisme. Ça me paraît hautement improbable.
— Elle est rentrée d'elle-même, à vrai dire, consentit à avouer Mycroft.
— Encore plus improbable.
Les deux frères avaient l'air tout aussi suspicieux l'un que l'autre.
— On est sûr que c'est vraiment Eurus ? demanda Sherlock.
— Papa et Maman étaient encore à Sherrinford pour diriger les recherches et étudier les failles dans la sécurité lui ayant permis de s'échapper. Elle est revenue. Ils savent encore reconnaître leur fille.
Sherlock eut une moue désabusée, mais ne réfuta pas cette affirmation.
— Elle a dit quoi en revenant ?
— Qu'elle avait eu besoin de prendre l'air. Ensuite, elle est rentrée.
— Et... on l'a crue ?
— Évidemment que non, petit frère, ne m'insulte pas. Mes agents s'attachent à essayer de retracer son parcours. Mais... ce n'est pas si simple.
— Mais elle n'est pas arrivée jusque-là, intervint Greg. Elle n'en a physiquement pas eu le temps. Et elle était toujours dans sa tenue de Sherrinford...
Sherlock hocha la tête, mais John n'avait aucune idée de ce que ça voulait dire. Il ne savait pas non plus où se trouvait le lieu dont ils parlaient, et donc la distance qu'elle aurait dû parcourir. Sherlock s'en rendit compte, parce qu'il précisa à l'attention de Sherlock.
— Sherrinford est une île. Au large de l'écosse. C'est aussi le nom de la prison psychiatrique de haute sécurité où se trouve Eurus. Et elle y vit dans une sorte de pyjama blanc avec des chaussons. Si elle est revenue dans la même tenue que celle qu'elle est partie... c'est qu'elle n'a pas pu franchir à pied une mer et la moitié du pays.
— Et si elle avait juste... caché ses vêtements et les avait remis pour vous le faire croire ?
— Nous ne sommes pas idiots, John. Ces vêtements portent les traces d'usures qu'on pouvait attendre de sa fugue, intervint Mycroft.
— Je croyais qu'elle était plus intelligente que vous ? Elle aurait pu savoir que vous le vérifieriez, non ? Et simuler l'usure de ses vêtements ?
L'hypothèse de John était prononcée d'un ton hésitant, parce qu'il n'arrivait pas à croire lui-même que quelqu'un puisse penser à cela, et encore moins le mettre en œuvre, mais de toute évidence, l'hésitation de Mycroft et l'air d'adoration dans les yeux de Sherlock parce que John avait dit quelque chose d'intelligent en disaient long.
— C'est une possibilité, en effet, apaisa Greg. Tout est toujours une possibilité avec Eurus, y compris qu'elle traverse la moitié de la planète à la nage ou qu'elle fasse le trajet sur les mains. Mais nous sommes relativement confiants sur le fait qu'il n'est pas venu ici. C'est Noël, on va passer une bonne soirée tous ensemble. Sieger et Violet restent avec Eurus ce soir, elle semblait contente de voir ses parents pour Noël. Ils rentreront demain dans la journée. On ne va pas se laisser gâcher la fête !
Il sourit doucement à John, qui ne se sentait pas entièrement rassuré pour autant. Mycroft n'avait pas l'air entièrement convaincu.
— Je... murmura-t-il. Vous ne voulez pas que je rentre, alors ? demanda-t-il du bout des lèvres.
— QUOI ? s'insurgea Sherlock immédiatement.
— Hein ? s'étonna Greg.
— Je vous demande pardon, John ? demanda Mycroft en fronçant les sourcils.
— Tu ne vas nulle part, reprit aussitôt Sherlock. Point barre.
— Sherlock, il a le droit d'aller où il a envie d'aller, soupira Greg. Il n'est pas attaché à toi. Il a le droit de faire ce dont il a envie et le consentement, c'est imp...
Sherlock fit rouler les yeux dans ses orbites, interrompant Greg dans sa leçon de morale. John en profita pour préciser son propos.
— J'veux dire, tu m'as demandé de venir à cause de Eurus, alors, si ce n'est plus d'actualité, je ne voudrais pas... enfin, m'incruster en famille, quoi, acheva-t-il à voix basse.
Mycroft avait toujours les sourcils froncés.
— John, en ce qui me concerne, aussi longtemps que vous serez avec Sherlock, vous êtes de la famille, déclama soudain Mycroft. Votre niveau de protection et de surveillance sera élevé à ce niveau-là prochainement, au demeurant. Quant à rencontrer nos parents, ce qui pourrait vous inquiéter, ce sera une formalité. Notre père vous adore déjà. Notre mère refusera tout simplement de vous laisser rentrer chez vous pour passer Noël seul, soyez-en assurés.
John n'arrivait pas à savoir s'il devait être rassuré, choqué, ou absolument terrifié. Il n'avait absolument pas prévu que Mycroft l'accepte (il ne semblait pas vraiment le faire, d'ailleurs, simplement s'accommoder de la situation), mais pour autant, l'idée d'être « surveillé » (ça voulait dire quoi au juste ?) ou que l'aîné des Holmes soit au courant qu'il était seul pour Noël avait de quoi l'effrayer assez durablement.
— Myc', sérieux, arrête de paniquer les gosses ! s'exclama Greg. Tiens, prends ça plutôt, et aide-nous !
Sans autre forme de procès, le policier venait de coller entre les mains de son conjoint un épluche-légumes, que Mycroft contemplait comme s'il l'avait personnellement insulté, ainsi que toute sa famille, sur douze générations. C'était franchement comique, et John pouffa, se retournant prestement vers le plan de travail pour cacher son sourire.
Greg et Mycroft entamèrent dans son dos un débat sur le fait de participer comme tout le monde à la préparation du repas, et John se concentra de nouveau sur ce qu'il faisait. À son oreille, le souffle de Sherlock vint s'échouer.
— Tu ne pars pas, hein ?
John le jeta un regard en coin. Devant son frère, Sherlock faisait le fier, mais il avait une expression particulière que John avait appris à décoder : l'angoisse de ne pas savoir.
— Je ne veux pas que tu restes par obligation, reprit Sherlock.
Mine de rien, les mots de Greg avaient atteint son cerveau, et John ressentit une bouffée d'amour violente pour cet homme. Il devait se rappeler de ça, par la suite. De ce moment. Sherlock finirait un jour par être trop directif, insupportable, pénible, mais il suffirait qu'ils discutent. John ne devait pas l'oublier. Sherlock pouvait comprendre quand on lui expliquait. Il suffisait de lui parler.
— Je ne vais nulle part, Sherlock. Je veux être avec toi, et là où tu te trouves. Je ne suis pas encore lassé de toi, de ta présence. Je te l'ai dit, tu es mon plus beau Noël. Tant que tu veux de moi, je suis là. Je t'aime.
John avait encore le cœur battant de son aveu, encore plus clair que la dernière fois.
— Je t'aime aussi, répondit Sherlock sans la moindre hésitation. Je veux que tu restes aussi. Je suis même prêt à fêter Noël avec mon frère et Lestrade pour toi.
Il répondait aux sentiments de John avec une facilité déconcertante. Pour lui, c'était une évidence, cela se lisait dans ses yeux. Dans leur dos, Mycroft maugréait toujours à voix basse, et Greg argumentait encore et toujours. John trouvait cela bizarrement réconfortant, de savoir que Greg pouvait encore aimer un Holmes au bout de six ans et avoir de la patience à son égard. Même si les deux frères étaient aussi différents que l'eau et le lait, c'était plutôt bon à savoir.
— Allez viens, remettons-nous au boulot, si on veut pouvoir fêter le réveillon dignement. Remue-ça, veux-tu ?
Dans les fantasmes de John, le repas de Noël aurait compté une douzaine de convives bien habillés, des chandelles pour éclairer la pièce, et une déco de table tellement élaborée qu'elle devait sans doute être préparée huit mois à l'avance, au moins. Les plats étaient sophistiqués, joliment présentés, dans de la vaisselle en cristal, chaque convive avait plusieurs verres, voire même les couverts démultipliés. Il y avait des « pop » quand les bouteilles de champagne étaient débouchées, et beaucoup de rires.
La réalité fut très décevante, et pourtant autrement plus géniale.
John s'en sortit honorablement dans la préparation du repas, et il obligea Sherlock à faire des cookies, qui se révéla être un véritable artiste pour les décorer. Une émission de télé ne l'aurait pas démérité, et John dénicha même une boîte en métal pour les ranger. La dinde était à peu près assez cuite, et les légumes pas cramés, et presque assez bien assaisonnés. Mycroft et Sherlock, sous les yeux dégoûtés des deux britanniques pur souche, dénichèrent un nombre impressionnant de fromage dans le frigo, que John aurait refusé de goûter même si sa vie en dépendait, mais que les deux frères semblaient adorer.
La bûche en dessert ne valait pas un Christmas pudding, mais elle était plutôt réussie, bien que trop sucré.
Ils servirent à peu près tout dans les plats de cuisson, parce que Mrs Holmes avait des plats de service, mais personne n'avait été capable de les trouver. Il fallait reconnaître que Mycroft et Sherlock avaient mis très peu de bonne volonté à les chercher après avoir appris qu'ils seraient de corvée vaisselle par la suite.
Il y avait eu une nappe blanche et des paillettes comme un chemin de table, retrouvées dans un carton de Noël, mais c'était bien tout. La vaisselle était banale, celle de tous les jours, et les couteaux et les verres étaient dépareillés. Il n'y eut qu'une seule bouteille de champagne ouverte, parce que Sherlock ne buvait pas, Mycroft très peu, et que John préféra ne pas avaler plus d'une coupe sous le regard noir de Mycroft. De toute manière, Sherlock ne savait pas ouvrir une bouteille, argua qu'il en était parfaitement capable, et en renversa la moitié en faisant sauter le bouchon, ce qui permit de la finir plus rapidement.
Ils n'étaient que quatre autour de la table de la salle à manger, et ils passèrent plus de temps à se chamailler (pour les deux Holmes) ou compter les points (pour les deux pièces rapportées) que rires et chanter ensemble dans une ambiance bon enfant.
Mycroft avait un costume trois pièces, Sherlock était aussi totalement apprêté, mais John et Greg avaient l'air de sortir du lit, et ça leur allait très bien.
Au final, cela fut le plus beau Noël de John depuis longtemps. À intervalles réguliers, Sherlock pressait sa cuisse sous la table, ou entrelaçaient ses doigts avec les siens. Ça n'avait rien de sexuel. Il vérifiait juste qu'il était là, que tout allait bien, qu'il était tangible. Avec la chaleur de la pièce, du champagne et de l'ambiance de Noël, les pommettes de Sherlock étaient devenues toutes rouges, et elles paraissaient encore plus taillées au biseau que d'habitude, donnant envie à John d'y déposer ses lèvres en permanence. Il était incroyablement beau, vivant, et John était fou amoureux de cet énergumène.
Ils avaient eu un paquet de fous rires quand Greg avait décrété que chez lui, la tradition à Noël était de jouer à des jeux, notamment le trivial pursuit. Bien sûr, Musgrave n'avait pas de boîte de jeux de ce genre, alors ils en trouvèrent une version en ligne. Mycroft répondait à toutes les questions histoire, géographie et littérature sans la moindre difficulté, et se débrouillait très honorablement en sciences. Sherlock, bien sûr, écrasait tout le monde en sciences, et n'avait aucune difficulté avec l'histoire et la géographie, mais ses connaissances en littérature étaient plus aléatoires. Ils étaient tous les deux totalement nuls en sport et en divertissement, ce qui amusaient beaucoup Greg et John, qui pouvaient citer l'ensemble des membres de l'équipe à la rose depuis vingt ans sans se tromper.
— Hé, c'est presque minuit ! Presque Noël ! s'exclama soudain Greg.
John se blottit un peu plus contre Sherlock dans le canapé dans lequel il ne sommeillait pas encore tout à fait, mais presque. Ils avaient mangé tardivement, et beaucoup. L'alcool aidant, il se sentait épuisé, et l'odeur de Sherlock, la tête posé sur son épaule, ne faisait que l'engourdir un peu plus.
— 10... 9... 8... 7... entama Greg.
Mycroft restait assis, le dos parfaitement droit, stoïque tandis que Greg levait son verre en faisant le décompte comme si c'était le nouvel an.
— 3... 2... 1... zéro !
Bon réveillon à tous ! Le chapitre suivant reprendre exactement à minuit, du coup ^^ Il arrivera... dès que possible, vu qu'il est pas corrigé, pas uploadé, et que je suis toujours malade donc c'est compliqué ^^'
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