The Island

Chapitre 2

Sasuke Uchiwa n'était pas du genre à socialiser, loin de là. Plutôt renfermé, à mille lieux d'aimer les contacts physiques et encore moins les sports d'équipe. Il appréciait la solitude, incapable de s'intégrer – parce qu'il n'en avait simplement pas envie- et faisait régulièrement en sorte de se retrouver seul avec lui-même. Pour son propre bien… et celui des autres.

Le seul bémol ? Le basketball, sport collectif et tradition ancestrale chez les Uchiwa. Impossible d'y échapper, même s'il avait réussi des années durant à convaincre ses parents d'une prétendue phobie scolaire. Jusqu'à revenir sur cette maudite île, où Fugaku, son père, venait de reprendre ses fonctions de capitaine de police. « C'est un sport d'hommes », avait-il dit. « Et je ferais de toi un homme. » C'était aussi triste que réel, parce qu'il le força sans ménagement à passer les tests de recrutement pour l'équipe des Kyubi.

Il aimait jouer, là n'était pas le problème. Il était même plutôt doué, si l'on en croyait son frère : mais il n'avait jamais eu envie de faire partie d'une équipe. De partager des moments de joie, de doute ou d'accomplissement. De ne faire qu'un, alors qu'il ne supporterait pas la moitié de ses coéquipiers, et que ceux-ci le lui rendraient probablement au centuple.

Ainsi se retrouva-t-il à passer les épreuves de sélection pour entrer chez les Kyubi, au milieu de ces enfoirés qui l'avaient harcelé, gamin, et qui ne manquaient pas aujourd'hui de chuchoter à chacun de ses gestes. Il les reconnaissait tous, ou en partie : puisqu'ici, tout le monde se connaissait et que les nouvelles têtes se faisaient rares. Il suffisait de se rappeler de leurs bouilles enfantines et de la cruauté de chacun de leurs mots, lorsqu'ils avaient découvert qu'il était une prétendue pédale.

Sasuke esquiva la balle volontairement, la laissant rebondir jusqu'en dehors des limites du terrain sous les railleries de ses camarades. Itachi lui jeta un regard agacé et il lui sourit en retour, fier d'avoir trouvé un plan aussi simple qu'ingénieux. S'il foirait ses tests d'entrée, il n'intégrerait pas l'équipe et adieu les idéaux préhistoriques de son père. Ainsi, il achèterait sa tranquillité pour le reste de l'année scolaire et Fugaku en serait frustré pour le reste de ses jours.

C'était brillant.

Itachi siffla la reprise du jeu, et Sasuke continua son petit manège. Au milieu des autres recrues, il sembla d'un piètre niveau, et d'autres garçons râlèrent en lui demandant ce qu'il venait faire ici. Il parut si mauvais que même les membres de l'équipe déjà intégrés, occupés sur l'autre partie du terrain à shooter au panier, lui jetèrent des œillades moqueuses.

Mais parmi tous ces regards, Sasuke ne cessa de croiser celui azur de Naruto. Naruto, son ami d'enfance, celui même qu'il mit tant d'années à essayer de comprendre. A tenter, avec beaucoup de volonté, de cesser de haïr. Pour finalement conclure que toute explication ne pouvait pas toujours être rationnelle. Et qu'il fallait parfois savoir accepter, en abandonnant l'espoir d'obtenir justice un jour.

Malheureusement, Sasuke n'avait pas encore franchi ce cap. La haine n'avait jamais vraiment disparue, et s'il avait longtemps pensé qu'elle s'était finalement endormie : il devait bien admettre qu'il avait commis une erreur. Parce qu'elle venait à nouveau de se réveiller, dure et enragée, courant perfidement le long de ses veines, depuis l'instant même où leurs yeux s'étaient rencontrés après toutes ces années d'absence.

Naruto… Sasuke l'aurait reconnu entre mille, au milieu de tous les autres joueurs. Au milieu de tous les autres élèves de ce lycée pourri. Et même si son corps aux rondeurs enfantines avait laissé place à une silhouette plus sportive : il semblait être resté le même avec ses cheveux blonds indisciplinés et sa peau hâlée. Parce que ses yeux recherchaient les siens depuis des heures, avec cette pointe de colère, et que Sasuke ne manquait pas une occasion de la lui rendre.

Il n'y avait pas besoin de mots, pour comprendre qu'il n'y aurait nul pardon entre eux. Que jamais la hache de guerre ne serait enterrée. Et que peu importe cette amitié qui avait pu exister, autrefois : elle resterait à jamais un fantôme du passé.

Alors lorsqu'il sentit à nouveau le regard céruléen de Naruto posé sur lui, Sasuke lui rendit un visage glacial avant de reprendre son jeu, et il mit un point d'honneur à rater chacun de ses tirs. Il était hors de question de rejoindre une équipe, et encore moins celle-ci, s'il voulait prétendre à une dernière année de lycée relativement tranquille.

- Tu cherches le vestiaire des cheerleaders ? ricana Deidera. C'est de l'autre côté du couloir, Uchiwa.

Sasuke lui jeta un regard mauvais en pénétrant la petite pièce, au milieu des autres joueurs. Il y avait déjà de la vapeur d'eau qui enfumait l'espace, certains ayant déjà sauté sous les douches pour prendre les jets les plus puissants.

Les autres mecs présents s'amusèrent de la remarque de Deidera, qu'il décida d'ignorer. Il n'avait juste qu'à tracer jusqu'au casier qu'on lui avait provisoirement attribué pour les épreuves de sélection, enfiler son imperméable par-dessus ses fringues trempées de sueur -et de la maudite pluie sous laquelle ces enfoirés les avaient faits courir- et se tirer d'ici, définitivement et sans se retourner.

- Ton jeu est aussi bon que celui de ma petite sœur ! renchérit Kiba, laissant apparaître ses canines acérées. T'es venu pour quoi, en fait ? Nous distraire ?

Il y eut de nouveaux rires moqueurs tandis que Sasuke récupérait ses affaires au fond du casier bleu. Sur le banc central, les futures recrues riaient sous cape, encore un peu intimidés. Les membres déjà intégrés en revanche, riaient à gorge déployée et durant une seconde, Sasuke se revit, gamin, seul au milieu des fauves. Mais les moqueries n'avaient plus le même impact sur lui qu'autrefois et il accorda un regard narquois à Kiba.

- Ta petite sœur ? Tu parles de celle que j'ai baisé hier, ou de l'autre, qui attend patiemment que ta mère ait fini de faire le trottoir pour prendre sa place ?

Le silence s'installa, vite suivi de quelques exclamations provocatrices pour enrager Kiba. Celui-ci avait écarquillé les yeux, surpris de se faire publiquement rabrouer par celui qu'il avait longtemps appelé la pédale, enfant. Alors il se leva du banc, un air menaçant barrant son visage mesquin.

- Qu'est-ce que t'as dit, enfoiré ?

Le père de Kiba s'était tiré de l'île, quand ils n'étaient que des gamins et c'était sa mère, connue pour fréquenter les quelques bars aux côtés d'hommes saouls, qui les avait élevés, lui et ses deux petites sœurs. Elles étaient à peine plus jeunes que lui, et Sasuke se souvenait parfaitement de ces deux têtes brunes qui le suivaient partout, autrefois. Il ne fallait pas être un génie pour deviner que leur simple évocation suffirait à ébranler l'âme de ce grand frère caverneux. Alors il montra un sourire fier, ravi d'avoir touché son égo.

- J'ai dit que ta mère avait sucé toutes les queues de l'île, fils de pute.

Les exclamations des autres joueurs furent rapidement semblables à des cris d'animaux et Sasuke s'en sentit satisfait. Contrairement à Kiba, dont le nez s'était froissé de colère et qui d'un mouvement agile, s'approcha à toute vitesse de lui pour essayer de le dominer. Ils devaient faire à peu près la même taille, alors il soutint son regard menaçant, sans se laisser impressionner.

Parce qu'il ne laisserait plus personne tenter de le détruire. Jamais. Et qu'il se défendrait, pour réparer l'enfant blessé qu'il avait été autrefois.

Alors Kiba lui attrapa le collet du maillot sous les encouragements des autres, mais Sasuke resta fier, prêt à se battre s'il devait en arriver là. Mais tout à coup, le cri des animaux s'estompa en un silence étrange et Sasuke joua du cou pour voir apparaître Naruto dans un nuage de vapeur, nu sous sa serviette nouée autour de la taille.

Le temps se figea un instant alors que Naruto semblait analyser la situation. Puis il fronça les sourcils, les autres joueurs aussi silencieux que des carpes, comme pendus à ses lèvres. Et doucement, Kiba relâcha son col, s'éloignant d'un pas pour laisser passer leur capitaine. Puis enfin, la voix dure du blond s'éleva comme un châtiment tant attendu, comme un roi, qui donnait enfin récompense à ses fidèles sujets.

- On ne veut pas d'une pédale dans l'équipe, Uchiwa.

Le silence perdura un instant puis, à nouveau, les exclamations fusèrent dans tous les sens. Aucun sourire moqueur n'égayait le visage sérieux de Naruto. Son regard aussi froid que de la glace le menaçait pour le tenir éloigné de l'équipe. Alors Sasuke observa un instant ses traits devenus plus adultes et plus masculins qu'autrefois, sous son front plissé et sa mâchoire contractée.

Lui ressemblait à un homme, un vrai. Et il estima bien qu'il pouvait ébranler un peu sa virilité.

- Alors tu expliqueras à tes potes pourquoi leur capitaine en est une, Uzumaki.

Les hurlements des autres joueurs s'estompèrent, laissant retomber leur animosité, le bec cloué par tant d'aplomb devant leur bien aimé capitaine. Et Sasuke fut heureux d'être probablement le seul à voir cette petite lueur de panique briller au fond de ses yeux bleus. Alors il repartit, son sac négligemment jeté sur l'épaule, un sourire satisfait collé aux lèvres ; bien conscient d'avoir déclenché une guerre qui ne prendrait probablement jamais fin.

Parce qu'ils étaient aussi entêtés l'un que l'autre. Aussi fiers, et prêts à tout pour écraser l'autre que Naruto l'avait été, huit ans auparavant. Mais aujourd'hui, Sasuke était bien décidé à lui faire payer tout le mal qu'il lui avait fait.


- Oh, t'es là, Sas'.

Adossé contre la porte du bureau de son frère, Sasuke avait attendu patiemment son retour – et surtout le départ des autres joueurs du gymnase. Il n'avait aucune idée de toutes les choses horribles que l'on avait pu dire sur lui après son départ du vestiaire, mais il pouvait parfaitement se les imaginer. L'idée de savoir Naruto mal-à-l'aise, tentant d'expliquer pourquoi il venait juste de se faire traiter à son tour de pédale, lui avait laissé un sourire carnassier sur le visage. En quelques secondes, le roi des crétins avait dégringolé de son trône et même s'il ne doutait pas un instant qu'il finirait par se venger ; Sasuke ne pouvait s'empêcher de savourer cette victoire. Pour que justice soit enfin rendue.

- C'était quoi, ce jeu sur le terrain, tout à l'heure ? questionna son frère, levant un sourcil agacé. Tu as fait exprès de rater les épreuves de sélection, n'est-ce pas ?

Sasuke haussa une épaule, défiant le regard énervé de son frère.

- Je gère mal la pression, c'est tout.

Son frère déverrouilla la porte de son bureau, le forçant à se pousser du passage.

- La pression, hein ?

Sasuke resta de marbre alors qu'Itachi lui jetait un coup d'œil las, tout en récupérant ses affaires.

- Rien à voir avec Uzumaki et ses potes, par hasard ?

Ils commencèrent à descendre les escaliers des bureaux pour revenir au gymnase devenu désert et Sasuke fut momentanément soulagé de voir que les autres joueurs avaient enfin quitté les lieux.

- Je me fous bien de ce qu'Uzumaki peut penser, répondit-t-il. Il faut croire que je ne suis pas aussi bon que papa et toi au basket, c'est tout.

Un léger sourire étira les lèvres étriquées de son frère alors qu'ils passaient la porte, s'engouffrant sous la froide pluie nocturne de Salaar.

Itachi ne le croyait pas, conscient des compétences de son petit-frère qu'il avait lui-même entraîné mais Sasuke s'en fichait bien, tant que leur père lui foutait la paix avec sa lubie obsessionnelle de faire de lui un homme. Fugaku serait forcément déçu et il ne manquerait probablement pas de lui passer un savon, jusqu'à, il l'espérait, abandonner ses espoirs de voir son cadet prospérer dans le basket.

Ils coururent sous l'averse jusqu'à retrouver la voiture d'Itachi, garée derrière le gymnase et s'y engouffrèrent dans un soulagement commun. Le pick-up ne mit pas longtemps à démarrer pour rejoindre la route inondée et mal éclairée qui rejoignait le centre du village où son frère devait s'arrêter pour faire une dernière course.

- Et sinon, comment s'est passée ta rentrée ?

Sasuke s'enfonça nonchalamment dans le siège passager, soupir au bord des lèvres.

- Comme si j'étais une bête de foire, tu t'en doutes. Je ne m'attendais à rien d'autres de la part des arriérés de cette île, de toute façon.

Un coude appuyé contre la vitre et l'autre main sur le volant, Itachi lui coula un regard désolé.

- Ils ont essayé de te chahuter ?

- Ils ont essayé, ouais.

Il vit la main de son frère se resserrer sur le volant et sa mine devint plus soucieuse encore. Huit ans auparavant, Itachi avait été le témoin impuissant de la descente aux enfers de son petit-frère. De sa bouille d'enfant devenue une fontaine de larmes jusqu'à le voir se terrer dans sa chambre, de peur d'en ressortir. Impuissant… Jusqu'au jour où Sasuke revint de l'école, battu et déshabillé par ses camarades d'école. Marqué à vie par une humiliation qui jamais ne s'estomperait.

- On ne les laissera pas faire, cette fois, lui promit Itachi en garant le camion sur le bord du trottoir. Ne t'inquiète pas.

Depuis ce jour, Itachi avait été un grand-frère protecteur jusqu'à même l'étouffer, parfois. C'était toute leur famille, finalement, qui avait été marquée par cet événement. De leur pauvre mère qui avait tenté d'alerter l'école, en vain, désarçonnée par ce système scolaire hermétique qui ne protégeait pas ses élèves et de leur père… qui n'avait plus jamais été le même, après.

- Je n'ai pas peur d'eux, Itachi.

Mais s'il pouvait ne pas se les coltiner dans une activité extrascolaire comme le basket, c'était encore mieux.

Après un moment d'hésitation, son frère hocha la tête.

- Je reviens, attends-moi ici.

Itachi quitta le véhicule pour se rendre jusqu'à la boutique de fleurs des Haruno, le pas pressé pour éviter d'être trempé. Et Sasuke fut intrigué en le voyant revenir quelques minutes plus tard avec un bouquet de roses blanches, joliment emballé.

- Tu peux le tenir ?

Sasuke tendit le bras pour récupérer le paquet et il se questionna davantage devant la petite inscription qui scellait le papier autour des fleurs.

Je pense à toi.

- C'est pour qui ?

Itachi redémarra le pick-up, son visage habituellement de marbre fendu par un sourire énigmatique.

- Je te pose des questions, moi ?

Sasuke hausa les sourcils en dévisageant son frère.

- Ouais, tout le temps. Alors, c'est pour qui ?

Cette fois-ci, son frère éclata de rire et Sasuke, fut gagné par son amusement. Alors il renfrogna un sourire, tentant de garder consistance pour faire cracher des aveux à son frère.

- T'es incroyable, sérieux ! On est rentrés depuis quoi, trois jours ? Et t'as déjà trouvé une copine ?

Le rire d'Itachi s'amplifia et Sasuke s'en sentit davantage frustré. Ils étaient devenus très proches, après leur départ de l'île et ce fut la première fois depuis des années qu'il eut l'impression que son frère lui cachait quelque-chose. Alors il afficha un air faussement blasé, malgré lui amusé par la situation.

- Je finirais bien par le savoir, de toute façon.

Itachi continua de rire, détendu après sa journée de boulot et Sasuke profita de cet instant avant le probable sermon de son père. Ils continuèrent d'échanger sur leur journée respective, le ton léger, laissant les routes de sentiers défiler dans la nuit noire. L'île était mal éclairée le soir, dès lors que l'on quittait le centre du bourg pour rejoindre les côtes plus éloignées.

- Eh, c'est pas Uzumaki, devant ? demanda Itachi.

Sasuke plissa les yeux pour tenter de discerner la forme qui se démenait contre la pluie, devant eux. Puis lorsque la voiture fut suffisamment proche, il distingua la silhouette de son camarade qui pédalait sur son vélo, à contre-vent.

- Si, c'est lui.

Itachi eut un léger sourire et d'un coup, enfonça la pédale d'accélérateur si fort que Sasuke dut se retenir d'une main sur le tableau de bord, surpris.

- Qu'est-ce que tu fais !?

Mais son frère ne répondit pas, coupant les feux de son véhicule pour être complètement immergé dans la pénombre. Il continua d'accélérer, rendant Sasuke nerveux. La route était étroite et le vélo de Naruto se tenait juste au bord, pris au piège de l'autre côté par le ravin qui, vu sa hauteur, promettait d'être mortel à n'importe quelle chute.

- Itachi !?

Sasuke paniqua en le voyant arriver à toute vitesse sur le vélo et il ferma les paupières pour anticiper le choc. Mais il y eut un adroit coup de volant qui fit tanguer tout le véhicule et il rouvrit les yeux, tordant le cou pour tenter de voir ce qu'il était advenu de son camarade.

Disparu.

Sasuke sentit sa respiration se couper, effrayé par ce que son frère venait probablement de commettre. Puis finalement, Itachi éclata de rire en lui indiquant de regarder dans le rétroviseur. Alors il s'exécuta, les yeux écarquillés, pour apercevoir Naruto qui gueulait contre le chauffard, les fringues pleines de boue.

Sasuke soupira de soulagement. Il détestait Naruto, mais pas au point de le faire tomber d'une falaise. Itachi pouvait être imprévisible, parfois, mais il se sentit idiot d'avoir cru qu'il serait capable d'une chose pareille. Alors il se laissa timidement contaminer par le rire de son frère, avant de se laisser gagner complètement.

- T'es con…

Itachi lui jeta un coup d'œil en biais, rallumant les feux du véhicule pour voir de nouveau la route.

- Ça va, se justifia Itachi d'un geste évasif de la main. Il adore ça, lui, maltraiter les autres. Faut bien que quelqu'un le remette à sa place.

L'hilarité estompée, Sasuke resta pensif jusqu'à retrouver leur manoir, un peu plus loin sur la colline. Itachi n'oublierait pas. Et jamais il ne pardonnerait à Naruto ce qu'il avait fait subir à son petit-frère.

- Je te dépose ici, j'ai quelque-chose à faire, avant de rentrer.

Sasuke obtempéra, la tête nichée sous sa capuche, penché à la fenêtre passagère pour échanger un dernier mot avec son frère.

- Tu ne vas pas pousser Uzumaki d'une falaise, hein ?

Itachi eut un rire discret.

- Bien-sûr que non. Allez, rentre. Il commence à faire froid.

Il hocha la tête, reculant d'un pas pour voir le pick-up de son frère redémarrer dans la boue du sentier. Alors il remonta le chemin jusque chez lui, redoutant déjà l'heure du souper.


- Comment se sont passées les sélections ? demanda Fugaku en se servant dans le plat de riz. C'était aujourd'hui, non ?

Sasuke pinça les lèvres, jetant un coup d'œil furtif à son frère. Celui-ci était rentré depuis une petite heure déjà, trempé et sans bouquet. Il l'avait longuement questionné, mais sans succès. Itachi était resté muet sur sa soudaine relation secrète.

- Sasuke ne fera pas partie de l'équipe, répondit tranquillement Itachi. Il n'a pas le niveau pour jouer en championnat.

Ses longs cheveux noirs avaient été attachés en chignon haut, pour éviter qu'ils ne viennent goutter partout à table. Sasuke le vit soutenir le regard de leur père avec conviction, sans pour autant montrer une quelconque hostilité. Contrairement, Itachi savait communiquer avec le patriarche.

- Tu avais pourtant dit qu'il était bon ?

Itachi haussa une épaule, désinvolte.

- J'ai dû me tromper.

Sasuke le remercia d'un regard. Mais Fugaku inspira longuement dans son uniforme de police, son ceinturon toujours accroché à la taille. Et le vent tourna, comme il s'y était attendu depuis son retour à la maison.

- Et qu'est-ce que tu vas faire alors, Sasuke ?

Ce dernier essuya la déception de son paternel, ayant malgré lui appris à composer avec. C'était devenu habituel de le voir déçu de chacun de ses gestes, comme chacun de ses choix.

- J'en sais rien, papa. De la danse, peut-être.

Fugaku manqua de s'étouffer avec sa bouchée et Sasuke baissa la tête, un sourire provocateur aux lèvres. Son frère lui fit signe d'être plus sympa, mais le mal était déjà fait.

- Tu le fais exprès pour me faire enrager, c'est ça ?

Sasuke releva les yeux vers son paternel dont le visage grave n'avait fait que se ternir davantage.

Leur relation était assez conflictuelle, parce qu'ils n'arrivaient pas à se comprendre. Jamais, depuis bientôt huit ans. Et la récente séparation avec leur mère n'avait fait qu'envenimer les choses. Sasuke avait tout essayé pour rester vivre avec elle sur le continent, mais en vain. Itachi, lui, avait insisté pour revenir vivre à Salaar avec leur père, délaissant la pauvre Mikoto qui tentait de faire percer sa galerie d'art, de l'autre côté de l'océan. Alors Sasuke s'était vu obligé de suivre, pas encore en âge de prendre ce genre de décisions.

- J'essaie simplement de t'expliquer que ce n'est pas en rejoignant un sport machiste que je deviendrais « un homme », papa.

Fugaku resta muet. Ils avaient beau vivre ensemble depuis la naissance de Sasuke, 17 ans auparavant, le lien ne semblait pourtant jamais s'être créé. Comme s'ils étaient restés deux inconnus, vivant sous le même toit et partageant quelques soupers.

- Tes camarades te ficheront la paix, si tu rejoins l'équipe, Sasuke. C'est ça, qui m'importe.

Sasuke laissa retomber ses couverts dans son assiette, l'appétit coupé par cette discussion qui n'en finissait jamais. Parce que Fugaku se fichait bien de tout ça, au fond. Avec ses questionnements incessants et cette manie de toujours vouloir corriger tout ce qui faisait partie de sa personnalité.

Alors il défia son père, de l'autre côté de la table.

- Non, ce que tu veux toi, c'est qu'on ne dise pas de ton fils qu'il est une pédale. C'est ça, qui t'importe.

Leur père encaissa silencieusement, faisant face à la colère de son fils. Itachi tenta d'intervenir pour apaiser les esprits mais leur paternel l'en empêcha.

- Et tu en es une ?

Sasuke sourit pour lui-même, conforté dans son idée. Il l'avait toujours su, à travers son comportement. Depuis le harcèlement qu'il avait subi à l'école élémentaire par les autres garçons, son père n'était plus le même. Fugaku n'avait jamais cessé de lui reprocher son manque d'intérêt pour tout ce qui, en son sens, pourrait faire de lui un mec.

- Quoi, une pédale ?

Sasuke en avait pourtant, des passions. Comme la musique, par exemple. Leur mère lui avait acheté sa première guitare à l'âge de 4 ans et jamais plus il ne cessa de jouer. C'était devenu comme une seconde nature, comme un besoin, qui le transcendait jour après jour. Quand jouer lui permettait de s'évader, composer en revanche, le libérait de certaines émotions. Quand certaines choses devenaient trop lourdes à porter… ou simplement parce qu'il s'ennuyait. La musique était partout autour de lui, présente dans son quotidien comme une vieille amie. C'était si fort, si intense, qu'il était convaincu qu'il continuerait de la ressentir, même s'il devenait sourd.

Fugaku hocha la tête, aussi silencieux qu'une tombe ; fébrile à l'idée d'entendre ce qu'il redoutait tant au sujet de la sexualité de son fils cadet.

- Non, papa : je suis tout ce qu'il y a de plus hétéro.

Il vit son père déglutir, mais il ne lui laissa pas l'opportunité de répondre.

- J'adore me taper des filles et mater leurs fesses, avec mes potes. Alors tu vois, papa : je suis un mec, un vrai. Et ne t'inquiète pas, tu seras le premier averti s'il me prenait l'envie de sucer une queue, un de ces jours.

- Sasuke ! gueula son père en tapant du poing sur la table. Mais qu'est-ce qui ne va pas chez toi, bon sang !?

Mais Sasuke voyait rouge, aveuglé par cette colère vieille de plusieurs années. Alors il se leva sans demander son reste, faisant racler sa chaise qui racla dans le silence pesant qu'il venait juste d'instaurer et se sauva en direction des escaliers. Au troisième et dernier étage, il ne manqua pas de faire claquer la porte de sa chambre pour passer ses nerfs et il entendit son père hurler d'en bas.

Fugaku avait transformé l'ancien grenier pour lui faire une chambre immense, sous les mansardes du toit. Il avait suffisamment d'espace pour y mettre un lit double, un dressing et même un espace suffisant pour composer et jouer de la musique. La grosse erreur ? Son père n'avait pas eu le temps de faire insonoriser la pièce, alors il se donna à cœur joie d'allumer l'amplificateur de sa guitare électrique à fond, pour faire partager sa colère.

Alors il joua longtemps, pour se vider la tête. Pour oublier cet étau qui lui serrait le cœur, chaque fois que Fugaku éprouvait de la honte vis-à-vis de lui.


La matinée du lendemain fut assez tranquille, malgré l'inquiétude dont Itachi lui fit part durant le trajet pour le lycée. « T'y as été un peu fort, Sas'. », « Papa essaie de faire de son mieux, tu sais. » ou encore son célèbre : « Il est juste maladroit. » dont Sasuke se fichait éperdument. Son père n'avait jamais eu d'yeux que pour cette lubie de faire de lui un homme et il se fichait bien de ce que pouvait ressentir son fils. Du malaise qu'il éprouvait, vis-à-vis de sa sexualité. De ses questionnements permanents, auxquels il ne trouvait jamais de réponses satisfaisantes. Et de cette terrible solitude qui en résultait. Parce qu'il n'avait personne à qui parler de toutes ces choses qui tournaient en boucle dans sa tête depuis toutes ces années. Toutes ces choses honteuses qui, parfois même, arrivaient encore à l'effrayer.

Pourtant, Sasuke avait déjà eu des copines, sur le continent. De très jolies petites-amies avec qui les choses étaient devenues plus ou moins sérieuses. Notamment avec Kimiko, dont l'histoire s'était brusquement terminée lorsqu'il lui avait annoncé devoir déménager pour rejoindre Salaar, son île natale. Sasuke l'avait beaucoup appréciée, avec son joli visage rondouillet et cette frange qui lui donnait un air de petite fille sage. Les mois étaient passés à toute vitesse à ses côtés et il avait même commencé à découvrir quelques plaisirs interdits en sa compagnie… comme celui de mettre la main sur l'un de ses seins dénudés, par exemple. Ou encore de sentir ses fines cuisses se resserrer sur ses doigts humides lorsqu'il la touchait.

Kimiko avait été sa première fois. Elle aussi, avait appris en sa compagnie et ils avaient aimé ça, tous les deux, comme deux adolescents transis d'amour. Néanmoins, il avait toujours demeuré en Sasuke un fantôme qui jamais ne disparut. Comme une peur indicible, qu'il n'avait jamais eu le cran de regarder en face. Depuis ce fameux baiser, enfant, départ de toutes les brimades qui forgèrent le début de sa puberté.

Sa vie avait été bouleversée, depuis Naruto Uzumaki. Depuis cet après-midi d'automne, dans les vestiaires de ce même foutu gymnase. Et cet instant, pourtant à l'origine des pires humiliations de sa vie, avait réussi à implanter le doute dans son esprit. Parce qu'il appréciait les filles, oui… mais qu'en était-il des autres garçons ? Sasuke avait toujours eu trop peur de le découvrir. Parce qu'il aurait donné raison à tous ceux qui l'avaient harcelé, enfant, et que son père aurait eu trop honte d'avoir une pédale pour fils.

Parce que même la chaleur du corps de Kimiko n'avait pas su lui ôter ses doutes, Sasuke avait enfoui ça, quelque-part au fond de son esprit, espérant secrètement ne jamais avoir besoin d'en savoir plus.

Plongé dans ses réflexions, Sasuke se leva de la table du réfectoire pour déposer son plateau sur les échelles. Il reprenait les cours dans un quart d'heure et il espérait bien profiter de ce petit moment de battement pour fumer une cigarette en toute discrétion, caché quelque-part à l'arrière des bâtiments. Là où ni les professeurs, ni son frère ne pourraient lui tomber dessus. Loin de la cohue des élèves qui se chamaillaient dans la cour.

Juste un endroit tranquille, seulement pour quelques instants.

Pourtant lorsqu'il trouva enfin sa planque à l'arrière du bâtiment de l'école élémentaire, Sasuke n'eut qu'à peine le temps de savourer sa première bouffée qu'une main autoritaire se posa sur son épaule pour le forcer à se retourner. Surpris, il fit volte-face, les sourcils froncés. Et en tombant sur le regard énervé de Naruto Uzumaki, Sasuke sut qu'il ne profiterait pas de son petit coin de paradis.

- Ça vous a éclaté, hier soir, d'essayer de me tuer ?

Sasuke expira lentement sa fumée au visage de Naruto. L'autre fronça le nez, mécontent.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

Naruto lui empoigna le col, agacé, mais Sasuke ne réagit pas.

- Hier soir, au bord de la falaise. Ton frère et toi avez manqué de me tuer !

- Même si j'aurais aimé que ce soit le cas, je ne sais vraiment pas de quoi tu parles, Uzumaki. Alors lâche-moi.

Le regard ombrageux du blond continua de le scruter un instant, puis finalement, Naruto relâcha sa poigne sur la veste en cuir de Sasuke. Ils étaient abrités par un petit préau, près du local poubelles, les éclats de leur conversation camouflés par le bruit incessant des cordes d'eau qui battaient le sol bitumé. Sasuke soutint son regard, loin d'être intimidé.

- Je pensais avoir été clair, en te disant de ne pas rejoindre l'équipe.

Le visage de Naruto était aussi fermé qu'une pierre tombale. Ses yeux accusateurs ne lâchaient plus les siens et Sasuke se demanda brièvement s'il avait perdu le sourire qui le caractérisait tant, enfant, pour ne laisser qu'un amas de colère à la place.

- Je n'ai aucune intention de rejoindre ton équipe d'attardés, Naruto.

Naruto pinça les lèvres, regardant rapidement derrière lui que personne ne passait dans les parages. Puis ses yeux revinrent dans les siens, toujours aussi sévères et Sasuke le vit sortir un papier de la poche de sa veste à l'effigie de l'équipe.

- Et ça, c'est quoi ?

Le papier fut plaqué contre son torse d'une main puissante et Sasuke leva un sourcil exaspéré en le lui arrachant. Puis il le déplia, quittant les yeux inquisiteurs de Naruto pour suivre les quelques lignes écrites informatiquement. Alors il fronça les sourcils, sentant poindre la colère, pour retrouver une nouvelle fois le regard glacé de Naruto.

- C'est quoi, ça ?

L'autre crispa la mâchoire.

- C'est bien ce que je te demande, enfoiré.

- J'ai tout fait pour foirer les épreuves du recrutement, expliqua froidement Sasuke, agacé d'avoir à se justifier. Je n'ai rien à voir avec ce qui est écrit sur ce torchon.

Pourtant, il était bien mentionné noir sur blanc que Sasuke avait été admis dans l'équipe comme remplaçant. Il prit sur lui, pour maîtriser sa colère que Naruto n'avait pas besoin de voir. Il règlerait ça avec son frère, plus tard.

- Tu fais comme tu veux Uchiwa, mais je ne veux pas te voir foutre les pieds au gymnase.

Sasuke eut un sourire narquois, amusé de deviner la détresse derrière le comportement du capitaine.

- Pourquoi ? Tu as peur de quoi, hm ?

Naruto sembla le trouver méprisant et Sasuke se régala de son malaise.

- Moi je sais, ce qui t'effraie le plus.

Il laissa une pause volontaire, satisfait de l'appréhension qu'il lisait sur le visage de l'autre. Pour le plaisir de sentir que lui aussi, pouvait bien avoir l'ascendant sur ce type qui avait gâché ses jeunes années.

- Tu as peur que je dise à tout le monde que c'est toi, qui m'a embrassé quand on était gamins. Parce que c'est toi, la pédale, Naruto. Et que t'as eu si peur à l'époque, que t'es parti crier sur tous les toits que c'était moi, qui avais embrassé un mec.

Il vit la pomme d'Adam de Naruto rouler le long de sa gorge et il imagina presque les gouttes de sueur qui devaient certainement dévaler la peau hâlée de son dos. Alors il le darda de haut, jouissant du plaisir malsain de lui avoir cloué le bec. Pourtant, le capitaine demeurait plus grand que lui, plus imposant, aussi, et il aurait aussi bien pu lui coller la baigne du siècle pour l'avoir provoqué. Mais à la place, Sasuke se sentit violemment poussé et son dos heurta douloureusement le crépit du bâtiment de l'école élémentaire, le laissant un instant le souffle coupé.

- T'as plutôt intérêt à fermer ta gueule, Uchiwa.

Malgré la douleur, Sasuke trouva plaisir à le narguer d'un regard et l'autre enragea d'autant plus.

- Non, Uzumaki. On va jouer avec mes règles, maintenant.

Naruto resserra la prise sur son col, les yeux menaçants.

- T'as pas int…

- Je ne rejoindrais pas l'équipe, coupa froidement Sasuke. A la condition que toi et tes potes, vous me foutiez la paix pour le reste de l'année scolaire.

Naruto fronça les sourcils, essayant probablement de jauger de son intérêt dans cette histoire. Alors il resta muet un moment, ne satisfaisant que davantage Sasuke d'avoir su être le plus malin. Puis finalement, le capitaine se décida enfin à ouvrir la bouche.

- Et tu te tairas ?

Sasuke eut un sourire hautain, parce qu'il venait juste de gagner.

- Je me tairais, oui.

- Et qu'est-ce qui me garantit que tu tiendras parole ?

Naruto semblait paniqué, sous sa carrure de colosse. Alors Sasuke haussa une épaule.

- Tu vas être obligé de me faire confiance, sur ce coup-là.

Alors il força Naruto à le lâcher d'un geste assuré, rajustant tranquillement sa veste sur ses épaules. Mais avant de partir définitivement, il prit plaisir à défier une dernière fois l'azur des iris du capitaine.

- Au fait, Naruto. Tu devrais faire attention. Ce n'est clairement pas prudent de rouler si près du bord d'une falaise, la nuit.

Il s'amusa de voir le temps de réaction et fut satisfait, encore une fois, de le voir serrer les poings de rage.

- Donc c'était bien toi, bâtard.

Sasuke leva le menton pour soutenir le regard de l'autre.

- Alors, on a un deal ?

La réponse fut longue à venir, parce que Naruto bouillonnait de rage. Mais Sasuke était un tacticien hors-pair et il savait saisir chaque opportunité pour mettre toutes les chances de son côté.

Echec et mat. Le capitaine avait trop à perdre pour refuser.

- Ok, on a un deal. Mais ne t'avises surtout pas de manquer à ta parole, ou je te tue de mes propres mains. Tu m'as compris ?

Sasuke tira une dernière latte sur sa clope, crachant une nouvelle fois sa fumée sur le visage de son rival. Et l'autre sembla vouloir le coller encore une fois contre le mur.

- Je n'ai qu'une seule parole, contrairement à toi.

Et ils savaient tous les deux à quel point ça pouvait être vrai.


Hello !

J'espère que cette suite vous aura plu. Ca me détend d'écrire cette fic et j'espère qu'elle attise un peu votre curiosité :) C'est un peu étrange d'écrire une schoolfic après tant d'années mais c'est plutôt chouette de se replonger dans les années lycée. Alors n'hésitez pas à me laisser votre avis, c'est toujours sympa d'avoir un retour :)

A très vite !

Akane