Le coeur battant, Eomer s'approcha doucement de Théoden, mit un genou à terre et lui présenta Guthwinë. Un instant, il douta: et si le roi se détournait de lui, proclamant qu'il avait toute confiance en Grima et le condamnant à la détention définitive ou à l'exil? Mais Gandalf avait visiblement permis au roi de recouvrer ses esprits. Quand il vit Théoden se saisir de son épée et se redresser en chantant d'une voix forte, Eomer eut son premier vrai sourire depuis des semaines. Il se releva d'un bond et s'avança vers Eowyn, mais un court étourdissement le fit vaciller, et Hama le retint par l'épaule. Il s'étonna de se sentir un peu courbatu, comme s'il avait passé non pas quelques heures, mais plusieurs jours en prison sans bouger.
Le repas qui suivit fut des plus agréables, et il put raconter au roi sa rencontre avec Aragorn et ses compagnons. Cela lui demanda un effort inattendu, car il avait à présent des difficultés à rester concentré, et une lourdeur inquiétante faisait peser ses membres, rendant pénible tout mouvement.
Après le repas, Théoden se dirigea vers ses appartements, suivi d'Eowyn. Eomer se dirigea vers la grande porte, espérant que l'air vif du dehors ferait disparaître son malaise; mais il dut bientôt s'appuyer au mur pour se stabiliser.
Une main se posa sur son bras.
« -Que vous arrive-t-il, mon ami? demanda Aragorn. Seriez-vous souffrant?
-Je l'ignore, seigneur Aragorn, répondit Eomer d'une voix mal assuré. Cela m'a pris sur le chemin vers le château.
-Je vais vous mener vers votre chambre, dit Aragorn. Guidez-moi. »
N'ayant pas assez confiance en sa voix, Eomer pointa la direction du doigt. Ses jambes ne portaient presque plus, et Hama vint aider Aragorn à le soutenir. Legolas et Gimli, encore dans la Grande Salle, s'avancèrent un peu, et Aragorn leur signifia du regard qu'il ferait appel à eux s'il en éprouvait le besoin.
Eomer s'allongea sur son lit, luttant contre une puissante envie de dormir. Il avait l'inquiétante intuition que, s'il se laissait aller au sommeil, il ne se réveillerait pas.
Aragorn s'activait auprès de lui, prenant son pouls et inspectant ses pupilles. Hama, resté près de la porte, ne le quittait pas des yeux.
« On dirait que quelque chose est entré en vous et consume vos forces, dit Aragorn. Avez-vous le souvenir de quelque chose d'inhabituel ces dernières heures? demanda-t-il. Une éraflure, un aliment…? »
Une image s'imposa soudain à Eomer, aussi nettement que si la scène se déroulait devant ses yeux: Eowyn déposant le plateau à terre. Puis Grima, accroupi à sa place, tandis qu'Eomer lui tournait le dos.
La peur le mordit aux entrailles tandis qu'un froid glacial se répandait dans ses veines. Il avait assisté à la lente décadence de Théoden, et la rumeur disait que Langue-de-Serpent avait toujours aimé fabriquer des philtres, avec lesquels il attirait les animaux sauvages pour les soumettre à sa volonté, déclenchait des feux près des villages ou se rendait invisible pour espionner ses ennemis. Il avait dû, dans un geste rapide, sortir une fiole et en verser une goutte dans la cruche…
Le voyant pâlir, Aragorn le fixa avec anxiété.
« Grima, parvint à articuler Eomer. Ah, qu'il soit maudit! »
Il appuya sa tête contre l'oreiller, la mâchoire contractée. Aragorn se tourna vers Hama d'un air interrogateur.
« Il est redouté pour sa connaissance des herbes noires » dit le garde d'une voix tremblante.
Aragorn hocha la tête.
« -Si c'est cela, alors il y a un bon espoir! Je connais bien les empoisonnements de ce genre, et je sais en contrer la plupart. Eomer, pourquoi pensez-vous que Grima vous a empoisonné?
-De l'eau… un goût de cendre… » murmura Eomer.
Mû par une idée soudaine, il essaya de se lever. Aragorn le retint du bras et Hama se rapprocha, inquiet.
« -Paix, ami! dit Aragorn d'une voix douce. Quelle pensée vient-elle de traverser votre esprit?
-De l'argile, articula Eomer avec difficulté. Quand les chevaux ont mangé une herbe vénéneuse, ils viennent en manger… près de la rivière, au Nord-Ouest de la porte principale… -Vous feriez un bon guérisseur, dit Aragorn en souriant doucement. Le poison qui vous affecte est en effet combattu par l'argile. Mais ce ne sera pas la peine d'aller en chercher. »
Après avoir demandé de l'eau à Hama, il ôta de sa ceinture une petite sacoche dont il retira un sorte de caillou vert.
« Cette argile vient de Fondcombe. Les guerriers elfes ne s'éloignent jamais sans en porter sur eux, car, ramassée par le seigneur Elrond lui-même sur les berges de la Sonoronne, elle est souveraine pour guérir toute sorte de blessures. Mais elle est également puissante contre les poisons et bien d'autres maladies. »
Quand il parla de Fondcombe, l'air autour d'eux sembla s'alléger, et presque s'éclaircir. Aragorn brisa un petit morceau de la pierre, l'émietta et le répandit dans l'eau qu'Hama avait apporté dans le bol. Eomer le regardait faire, luttant toujours contre la mortelle lassitude qui l'étreignait, mais d'avance soulagé de pouvoir bénéficier de la médecine elfique.
D'une autre sacoche, Aragorn tira quelques plantes qu'il ajouta à l'argile en chantant à mi-voix. Puis il porta le bol aux lèvres d'Eomer qui but péniblement, à demi-inconscient.
« Et maintenant, laissez votre corps au repos, dit Aragorn. C'est maintenant votre esprit qui va affronter l'obscurité. Mais vous ne serez pas seul. Je lutterai avec vous. »
Eomer hocha la tête et essaya de se redresser un peu. Si ses membres épuisés ne répondaient plus à sa volonté, celle-ci était intacte. Il regretta de ne pouvoir tresser ses cheveux à la mode des guerriers au combat, ou entonner le Chant de l'Assaut. Un étrange sommeil tomba sur lui tandis qu'il sentait qu'Aragorn lui prenait la main.
