Drôle de gosse.
Il ne dit jamais rien et regarde le monde d'un air perpétuellement malheureux.
*
Quand Phinks l'a aperçu pour la première fois, il n'avait nulle part où aller, ses parents venaient de mourir d'une de ces fièvres qui dévastaient Meteor City. Il errait sans véritable but dans la décharge. Un des types du bidon ville tirait un gamin, presqu'un bébé, à sa suite. Minuscule, le môme luttait pourtant à chaque pas et le bras du vieux pervers était couvert de morsures.
Phinks n'avait pas réfléchi, il avait fait exprès de se jeter dans les jambes du type et avait chopé le poignet du gosse avant de détaler dès qu'il avait desserré sa prise. Ils ne s'étaient pas arrêtés avant d'avoir le souffle trop court pour courir encore. En tout cas, le vieux ne les avait pas suivis.
— Je m'appelle Phinks. Et toi ?
Le gosse avait levé les yeux vers lui, la bouche entrouverte et… l'air triste. Ça l'avait mis en colère et il l'avait poussé. L'autre enfant avait volé par terre avant de se relever. Les lèvres tremblantes mais étroitement serrées, il s'était approché avant de lui balancer son pied dans le tibia. Il était pieds nus, ça n'aurait pas dû faire mal, surtout venant d'un maigrichon pareil. Et pourtant le plus grand des deux garçons avait glapi. Puis, le gamin était parti en courant.
Phinks n'avait pas cherché à le rattraper. Il s'était juste dit qu'il avait perdu son temps à le sortir de la mouise. Il était reparti en essayant de chasser la sensation de malaise qu'il avait ressentie en tenant son poignet. Il avait eu l'impression de tenir un petit oiseau au creux de sa main. S'il avait serré un peu plus, il lui aurait cassé le poignet, il en était sûr.
Puis, le temps avait passé et il avait presque oublié.
*
C'est déjà assez dur de survivre seul. Phinks pense surtout à des trucs importants : trouver de quoi grailler, défendre sa peau contre d'autres gosses plus forts et plus méchants.
Pas à ce gosse fragile comme un moineau et qui est sûrement mort, depuis le temps.
Phinks boîte bas et rumine. Il s'est pris une rouste de la part d'Uvo. Franchement, il va falloir qu'il trouve un moyen d'en imposer. Il est quasi aussi fort que l'autre débile auto-proclamé roi d'il ne sait trop quoi – mais Machi tire juste et lui a balancé des trucs à la tronche pour le distraire – et que Franklin.
Ce dernier traîne tout le temps avec ces morveux de Chrollo et Shalnark. Il a déjà son équipe. Uvo a pris Machi sous son aile et…
Phinks se sent seul. Il n'a pas besoin d'une bande mais parfois, il aimerait avoir juste un pote avec qui traîner, avec qui il ne se sentirait pas menacer.
Il y a quelqu'un assis sur le coffre de la vieille voiture qui lui sert d'abri, ces derniers jours.
Ça y est : Phinks en a ras-le-bol ! Il fonce sur le nouveau venu. Il va pleuvoir des gnons, ce soir.
— Hey ! Toi ! Tu te crois où au j…
Il s'interrompt soudain en reconnaissant les yeux de chat du gosse. Ses cheveux sombres tombent dans son visage mais il peut voir les sourcils arqués en une expression perdue et triste.
— J'te reconnais.
L'autre enfant ne répond pas, il se contente de le regarder sans mots dire, penche la tête sur le côté.
— Si tu veux rester là, va falloir raquer, mon vieux. Allez ! Aboule !
L'argent n'a pas de valeur ici. Mais tout ce qui peut être troqué est une denrée recherchée. Avec ça, on peut obtenir de la nourriture de meilleure qualité, des soins. L'autre gosse observe la main tendue avec attention avant d'y déposer la sienne.
— Phinks, dit-il d'une petite voix aiguë.
Le garçon cligne des yeux sans bien comprendre ce qu'il se passe.
— T'es une fille ?
L'autre l'observe à nouveau avec attention avant de répéter :
— Phinks. Fille.
— Hein ?
Un instant, il a envie de retirer sa main brusquement. De se détourner de ce regard qu'il devine à présent aussi solitaire que lui se sent pour le moment.
— Tu comprends rien à ce que je dis hein ?
Le môme penche la tête sur le côté.
— Hein ?
Phinks ne peut s'empêcher de rire. Il récupère sa main et s'installe à côté de l'enfant. Il lui donnerait quatre ou cinq ans, avec ses airs d'oisillon tombé du nid, sauf que ses mouvements et la vitesse avec laquelle il s'est fondu dans le décor quelques mois plus tôt, plaident pour quelques années de plus. Il doit avoir sept ou huit ans. Du haut de ses onze ans de Phinks ne sait pas bien quoi faire de cet enfant à l'apparence si fragile.
— Ok. Phinks…
Il appuie son pouce contre son torse.
— C'est moi. Et toi ?
— Phinks… moi et toi ?
— Heiiin ? Non ! Non.
Il recommence les présentations, bien plus patient avec ce gosse dont il ne connaît rien qu'avec n'importe qui d'autre. Il ne s'en rend pas compte. Il ressent juste une fierté un peu absurde lorsque son petit compagnon le pointe du doigt :
— Phinks.
— Ouais ! T'as compris !
Le gamin ramène son doigt vers son propre visage.
— Feitan.
Phinks ne peut s'empêcher de se sentir ému aux larmes. L'autre gosse… Feitan l'observe d'un air vaguement inquiet. L'aîné des enfants commence à deviner que c'est son expression par défaut. Le grand blond essuie son nez sur sa manche avant de sauter au sol.
— Viens ! Il commence à faire froid.
— Froid ?
— Ouais !
Phinks se frotte les bras en frissonnant et se sent quand même un peu ridicule. Alors à la place, il ouvre la portière pour se glisser à l'intérieur. L'endroit commence à devenir un peu étroit avec sa poussée de croissance. Mais pour ce soir, il conviendra.
Du coin de l'œil, il voit le gosse s'encadrer dans l'ouverture.
— Feitan vient ?
L'accent est difficile à comprendre mais il comprend vite.
— Ouais. Viens.
Feitan monte dans la voiture avant de se frayer un chemin jusqu'au genoux de Phinks.
— Heyyy ! Tu fais quoi là ?
— Feitan froid, explique le môme.
Phinks ouvre la bouche pour protester mais lorsqu'il croise les yeux gris et trop sérieux, il admet sa défaite.
— Ouais… froid, marmonne-t-il avant de refermer les pans de sa veste rapiécée autour du minuscule corps de son nouvel ami
Demain, il l'emmènera voir la moto qu'il répare… d'ailleurs, faudra qu'il lui trouve un siège. Puis, ils chercheront ensemble un nouvel abri.
*
Ouais, Feitan est un drôle de gosse. Il ne parle pas beaucoup mais Phinks ne s'est jamais senti aussi bien. Même quand ses parents vivaient toujours, il craignait toujours de se prendre une taloche. Là… Il se sent en confiance. En plus, Fei comprend vite. Il est intelligent, probablement plus que lui. Il a vite compris comment la mécanique fonctionnait. Avec ses petites mains et ses bras plus fins que des brindilles, il n'arrive pas à tenir tous les outils. Alors, Phinks le fait à sa place et suit ses indications plus ou moins claires.
Mais, finalement, le bolide est prêt. Les garçons font un premier tour à bord de leur trésor. Feitan n'a pas l'air d'avoir peur. Phinks jette un rapide regard par-dessus son épaule. Il ressemble à un minuscule prince, installé dans son siège qui ressemble à un trône royal – ou plutôt à l'image que se fait le plus âgé des deux garçons d'un trône. Les fins cheveux noirs volètent autour du petit visage presque félin dans ses angles et ses courbes… ses yeux gris qui observent le monde avec une solennité qui n'est pas de son âge mais qui, à présent, se courbent, joyeux et malicieux. Il ramène la moto au point mort.
— Alors ! Alors ?
Phinks attend le verdict, impatiemment.
— Feitan aime. Comme…
Il bat des bras.
— … Heu… Comme quoi ?
Feitan renverse la tête en arrière. Ses cheveux glissent sur son front et il tend le bras vers le ciel. Phinks suit son doigt et aperçoit les silhouettes qui planent.
— Les oiseaux ? Tu as eu l'impression de voler ?
Son cadet fronce les sourcils et réfléchit.
— Oui. Feitan comme oiseau.
Puis, il tapote la moto.
— Avec Phinks, oiseau.
Ouais… C'est sûr, s'ils étaient des piafs, ils pourraient voler loin de Meteor City. Et tant qu'à faire, ils largueraient leurs fientes sur les tronches d'Uvo et Franklin pour leur apprendre la vie. L'idée le fait rire. Feitan le regarde avec son drôle de petit sourire qui ne soulève qu'à peine ses lèvres. Mais il manque quelque chose…
— Attends, bouge pas.
Il sort le pot de gel qu'il a chourré au marché et y fourre les doigts. Il doit faire gaffe à ne pas gaspiller mais il est fier de ses cheveux dressés. Sûr qu'il est stylé. Et Feitan est minuscule, ses cheveux sont tellement fins qu'on dirait de la soie. Finalement, Phinks parvient à les faire tenir en l'air mais l'effet n'est pas tout à fait celui escompté. Le gamin l'escalade à moitié pour pouvoir se regarder dans le rétroviseur. Ses cheveux ne tiennent pas en un bloc comme les siens. A la place, ils se sont hérissés sur son crâne comme…
— Oiseau, décrète Feitan d'un ton satisfait.
Il n'a pas tort. Il ressemble à un oisillon avec ses cheveux fins et aériens comme des plumes. Phinks sourit avec une douceur dont il n'a pas conscience. Puis son expression se mue en une grimace guerrière.
— On va faire une bonne équipe tous les deux ! Tu vas voir ! Plus personne n'osera nous barrer la route !
Et lui, il va protéger Feitan parce qu'il est son pote, son frère, son ami !
Ouais !
