Phinks parle vite. Et beaucoup. Ce n'est pas toujours facile de suivre ce qu'il veut dire. Mais il prend toujours le temps de s'assurer que Feitan a bien compris. Il le fait de manière… naturelle. Comme si rien n'était plus normal que de répéter la même chose parfois avec des mots différents.
Feitan apprend davantage avec lui que toutes ces années à la merci des adultes. S'il y a bien une chose que le petit garçon a appris depuis sa naissance, c'est que les adultes ne sont pas là pour protéger les enfants.
Petit à petit, il a rencontré de plus près les autres gosses, ceux qu'il n'observait que de loin, avant. Ils sont tous tellement à l'aise avec leurs mots. Bien dans leur tête malgré leur environnement.
Alors, Feitan observe et écoute. Et essaie de comprendre. Même la petite Machi parle mieux que lui alors qu'elle n'a que quatre ans. Elle est à la fois tellement sûre d'elle et presque agressive. Elle a pris modèle sur Uvogin.
Il y a quelque chose de décourageant à se rendre compte que même un enfant de quatre ans s'exprime mieux que lui. Alors, Feitan se tait et écoute. Il ne parle que rarement, le plus souvent juste à Phinks.
Cette attitude l'isole mais ça lui convient. Il n'a pas besoin des autres, juste de son ami.
Parfois, il s'inquiète. Et si Phinks disparaissait lui aussi ? L'enfant se rappelle de ses parents. De leur communauté. Il est né à Meteor City après un long exil qui a porté une partie de son peuple jusqu'à ce no man's land. Quand il essaie de se souvenir du visage de sa mère, les traits qui se présentent dans son esprit sont flous. Seule sa voix reste claire dans sa mémoire… et la chaleur de ses mains lorsqu'elle le pressait contre elle pour le cacher.
— Ne fais pas de bruit. Reste cachée jusqu'à ce que je vienne te chercher. Et rappelle-toi ! Quoi qu'il arrive, tu es un garçon !
Mais un jour, elle n'est pas revenue. Il a suivi ses instructions : on fait moins souvent du mal à un garçon qu'à une fille. Il s'est débrouillé seul longtemps. Lorsqu'il voyait des adultes, il se cachait et n'osait pas s'approcher des autres enfants et de leurs nounous. Jusqu'au jour où des mains épaisses, dures et étrangères l'ont tiré de sa cachette. Ce jour-là, il ne sait pas ce que l'homme qui le tirait à sa suite lui aurait fait.
Ce jour-là, un gosse s'est jeté dans les jambes de l'adulte et lui a attrapé le poignet avant de l'attirer à sa suite dans une course folle entre les immondices.
Ce jour-là, Phinks lui a sauvé la vie.
En cet instant, ils se rendent au temple de toutes les religions pour le grand événement annoncé quelques jours plus tôt. Son grand compagnon a passé la nuit à grommeler des mots qu'il n'a pas compris. Le nom de Chrollo y est revenu plusieurs fois. Feitan espère que Phinks va le frapper fort, cette fois. Ne serait-ce que pour la nuit blanche qu'ils ont passée. Il a trouvé le mouvement de l'autre gosse plutôt intelligent mais ça a contrarié Phinks et l'a empêché de dormir. Ça mérite une vengeance.
Uvogin et Machi sont déjà là. Hum… peut-être qu'ils ne frapperont pas trop fort Chrollo, finalement. Surtout si Uvo-le-roi-de-rien le tape en premier – c'est Phinks qui a trouvé le surnom avant de lui faire jurer de ne jamais le répéter à portée d'oreilles du grand costaud. C'était une demande stupide. Feitan n'aime pas parler quand il y a d'autres oreilles que celles de Phinks, de toute façon. Il préfère écouter. Les autres pensent que parce qu'il ne parle pas, il est stupide. Même s'il ne comprend pas tous les mots, il est capable de saisir le sens d'une conversation. Et les gens parlent plus librement s'ils pensent qu'il n'est pas assez intelligent pour capter ce qu'ils disent.
— Tiens ! Chrollo ! Quand tu en auras fini avec ton rendez-vous avec Uvo… tu feras bien une petite partie de football avec nous !
Phinks n'a pas dû comprendre. Feitan est positivement certain qu'Uvogin ne parlait pas vraiment d'un rendez-vous galant. Une gamine fonce vers eux avant de tendre un panier rempli de friandises presque dans le visage du blond
— Hey ! Tu veux que j'en fasse quoi, microbe ?
— C'est à ton tour de faire passer les bonbons !
Feitan hausse un sourcil. Il sait déjà comment ça va se terminer.
— Tch… Bon, bah par ici, les morfales !
Eh voilà ! Phinks a un cœur trop tendre pour faire du mal à une petite fille. Feitan s'éloigne de la marée de gosses qui fonce sur son ami. Il n'aime pas quand trop de monde se presse autour de lui.
— Merci pour le soutien ! râle son aîné en le rejoignant plus tard.
Il lui a quand même gardé un biscuit. Feitan laisse ses yeux s'incurver tout en se retenant de rire.
— Phinks peur meute de gosses ?
Son ami souffle d'un air colérique avant de l'attraper par la main et de le traîner à l'intérieur.
— Quand tu auras fini de dire des bêtises, hein !
Feitan le laisse faire, un minuscule sourire au coin des lèvres et une chaleur bizarre derrière les oreilles. Il ne peut s'empêcher de se sentir déçu lorsque le garçon le lâche lorsqu'ils s'asseyent. Mais l'écran s'allume et il en oublie ses réflexions. Ce n'est pas la première fois qu'il voit des images des Cleaner Sentai mais… ils parlent dans la langue de Meteor City ! Avec des voix qui lui sont familières…
Et…
La lumière revient.
Que se passe-t-il ?
Uvo s'énerve. Encore.
Puis, Chrollo se présente sur la scène et… les voix… Avec trois filles et Chrollo, ils ont doublé les paroles pour que tout le monde comprenne ce que les rangers disent ! Feitan suit la suite, avec un émerveillement qu'il a rarement ressenti auparavant. Et lorsque le villain entre en scène…
Une aura entoure soudain Chrollo et sa voix le transperce de part en part. Au point qu'il ne se rend pas tout de suite compte que Phinks a repris sa main dans la sienne et qu'il la serre à presque lui faire mal.
*
Au final, il n'y aura pas de bagarre. Feitan en est soulagé. Au regard échangé avec Phinks, il devine que ce sentiment est partagé. Plus aucun des deux n'a plus envie de taper sur Chrollo, même si ce dernier est à l'origine de la mauvaise nuit passée.
La gamine – Sarasa – détend l'atmosphère en doublant Uvo.
Le doubler dans tous les sens du terme.
Pas de bagarre mais une trêve.
Plus qu'une trêve, s'il doit se fier à ce qu'il comprend des paroles échangées. Les adversaires de la veille deviennent les alliés et les amis d'aujourd'hui. Tous vont participer au doublage des Cleaners Sentai ! Même lui.
Et tandis qu'ils se réunissent pour apprendre, les liens se forment. Feitan ne sait pas bien parler la langue de Mereor City. Il ne sait pas lire. Pourtant, il n'a pas peur des moqueries parce qu'ici, personne ne lui jette de paroles blessantes. Chrollo, Shalnark et Nobunaga s'asseyent avec lui pour lui apprendre à reconnaître les lettres et les symboles. Il apprend vite. Et avec Sarasa et Phinks, il apprend par cœur son texte.
Les journées se passent entre jeux et instants studieux.
Les nuits, les enfants retournent chez leurs nounous et s'entassent dans des petites pièces remplies de courants d'air. Phinks n'aime pas s'y rendre. C'est pour ça que lorsqu'ils sont devenus amis, il avait élu domicile dans une voiture. Maintenant, ils ont réussi à se créer un abri plus grand qu'ils sont les seuls à connaître. C'est leur base secrète. Quand ils n'ont pas le choix de retourner chez les nounous pour se réapprovisionner, ils y restent le moins de temps possible. Les vieilles femmes n'approuvent pas que Feitan suive Phinks comme une ombre silencieuse. L'enfant soupçonne qu'elles ne l'aiment pas beaucoup. Alors dès que leurs provisions sont faites, ils repartent dans la décharge.
Ils ont beau jouer les durs, ils n'en mènent pas toujours large. L'endroit est dangereux pour des enfants isolés. Alors, ils font attention de rester à l'abri dès que le soleil se couche. Ils ne veulent pas ajouter leurs noms à la liste des disparus…
Parfois, ils entendent des cris dans la nuit et des bruits de moteurs. Ils prétendent tous les deux qu'ils n'ont pas peur. Pourtant, Phinks ne proteste pas quand Feitan dit qu'il a froid et se glisse contre lui. Ces nuits-là, le plus âgé des deux enfants passe ses bras autour de ses épaules et le serre contre lui. Ils ne parlent pas, restent juste blottis l'un contre l'autre, les oreilles aux aguets du moindre bruit suspect. Ces nuits-là, ils ne dorment pas beaucoup. Malgré les frayeurs nocturnes, au matin, ils en rient. Ils se sont fait peur tous seuls. Ils ne risquent rien. Il sont immortels !
… immortels.
Jusqu'à Sarasa.
Feitan ne parvient pas à réaliser ce qu'il se passe. Ils se sont tous regroupés dans la forêt, là où menaient les traces de pneus. Là où quatre tombes sommaires se tiennent au pied d'un arbre. L'enfant ne parvient pas à détourner son regard du sac poubelle qui oscille suspendu à une branche. La pluie qui tombe à verse le glace jusqu'aux os. Il observe Uvogin grimper au tronc pour couper la corde sans pouvoir tirer la moindre réaction de son corps. A l'intérieur de sa tête, il se roule en boule. Il ne veut pas voir ça.
Ne fais pas de bruit. Reste cachée jusqu'à ce que je vienne te chercher. Et rappelle-toi ! Quoi qu'il arrive, tu es un garçon !
Parce que les petites filles sont les victimes presque désignées des adultes à l'esprit assez dérangé pour… pour…
Le sac tombe dans les bras de Chrollo qui s'écroule sous le poids. Uvogin crie. Il veut que Chrollo lise ce qui est écrit sur le papier laissé par les monstres qui ont tué Sarasa. Pakunoda hurle et pleure sans pouvoir se contrôler dans les bras de Sheila. Le chaos s'est abattu sur leur petit groupe et leur enfance tombe en cendres.
Feitan n'entend pas ce que Machi crie à Uvo. Son regard ne peut se détacher du sac où… Il a vu les membres de Sarasa, ses cheveux souillés de sang. Il ne parvient pas à réfléchir. À penser.
À…
Sa vue se trouble. C'est toute la pluie qui tombe dans ses yeux et qui déborde. C'est…
Feitan se laisse tomber à son tour dans la boue.
Le monde achève de se disloquer autour de lui et de ses amis.
Amber 569 : merci. Je suis contente que ce premier chapitre t'ait plu.
Zofra : Merci. Ton long commentaire m'a tellement fait plaisir. Oui, ce n'est pas un environnement rêvé pour des gosses. et la suite... Brrr. Du coup, je me suis rendue compte que je n'avais pas posté le second chapitre écrit dans la foulée du chapitre 398. Trauma x 100.
J'espère que passer du pov de Feitan va te plaire. J'ai commencé un troisième chapitre mais je ne sais pas encore trop où je me dirige dedans.
Bonne lecture, en tout cas.
