ET, POURTANT, LE SOLEIL SE LEVERA
Nous avons été jetées sur le sol froid et humide avec violence. Puis la porte se referma. Un bruit de verrouillage automatique se fit entendre puis le silence.
Nous nous retrouvions seules. Je me relevai sur mes genoux et examinai la paume de mes mains. Elles étaient toutes éraflées et le rouge du sang créait des traînées parallèles. Je serrai les poings bien que sachant que ce geste aurait peu d'utilité. Sur ma droite, Cinta avait le genou rouge et la partie déchirée de son pantalon laissait voir de longues éraflures suintantes. Ce n'était pas ce qui la préoccupait pour le moment. Elle aussi avait atterrie dans la cellule sur les mains, et elle était en train d'inspecter ses nouvelles blessures. Je levai les yeux. Notre nouvelle résidence était une pièce carré d'environ deux mètres de côté. Du point de vue de la hauteur, elle était haute, très haute. Même en montant l'une sur l'autre nous n'aurions pu atteindre le plafond. De ce plafond pendait une ampoule. Il s'agissait du seul mobilier de la pièce.
Ce qui comblait cette pièce par contre c'était l'humidité. Elle était présente à un tel taux qu'elle en devenait presque palpable. Des gouttes tombaient périodiquement d'un coin du mur en laissant une traînée calcaire blanc-jaunâtre par endroit colonisée par des végétaux verdâtres (était-ce des algues ?). Au sol un ruisseau miniature intermittent s'était créé. Il avait laissé les traces de ses crues de part et d'autre de son lit actuel. Quand il pleut fort au dehors cette salle doit subir une véritable inondation, pensai-je. N'ayant aucune fenêtre il était impossible de dire quel temps il faisait dehors en cet instant. Mais même une fenêtre n'aurait peut être pas été très utile car j'imaginai cette salle comme étant souterraine. Après le détale de couloirs que l'on avait emprunté je n'avais aucune preuve, juste mon intuition. Une chose peut être aurait pu changé mon avis, c'était la fraîcheur de la salle. Je n'envisageai pas que l'on puisse avoir froid dans une pièce sous terre. Et pourtant là, ma compagne et moi-même avions froid. Je la regardai et me regardai. Aucune de nous n'avions de vêtements chauds ou même de vêtement à manche longue. Nos bras nus, couverts de quelques contusions, n'avaient aucun rempart contre l'eau froide du sol et des murs. Je me levai pour mettre le plus de distance entre le sol froid et mon corps. L'air chaud, moins dense, ne monte-il pas ? La pièce avait une odeur désagréable. Une odeur mélangeant le renfermé, la moisissure et autre chose sur lequel je ne pouvais mettre de nom. Je ne pus rester en place et mes pieds se mirent à faire les cents pas en cercle dans la minuscule pièce.
Cinta, elle, s'était assise dans un coin de la pièce. Calme. Silencieuse.
Cela dura un certain temps. Combien ? Impossible de le savoir précisément. La luminosité dans la pièce était la même, délivrée inlassablement par le plafonnier. À part l'eau, tout semblait figé dans cette pièce. Même la lumière. Il n'y avait même pas d'interrupteur.
Je retournai mon regard vers Cinta. Elle était comme figée. Ou du moins pas tout à fait, sa cage thoracique se soulevait encore au rythme de ses respirations. Elle regardait le sol, mais par le stimulus inconscient qui nous fait lever la tête quand quelqu'un nous fixe, elle leva les yeux vers moi. Je vis qu'elle y pensait. Je détournai les yeux. Je le savais, toute cette découverte minutieuse de la cellule, l'observation de ses moindres détails et ma marche frénétique n'avaient été qu'un prétexte. Une distraction pour ne pas y penser. Mais à présent, dans cette pièce nue, je ne trouvais plus rien d'autre à quoi penser et la réalité me revenait comme une boomerang dans la tête. Nous étions détenues ici et l'avenir qui s'étendait devant nous prenait la forme de la torture.
Le temps passa, en silence. Longtemps nous sommes resté comme cela. Le sol était trempé, le mur était trempé. Peu importe où tu voulais te reposer un instant, tu étais obliger d'entrer en contact avec l'eau froide. Enfin d'avoir un peu de chaleur (et de réconfort), nous nous étions serrées l'une contre l'autre.
Je ne savais pas quoi dire, tout me tournait dans la tête, jusqu'à m'en donner le tournis. Même accompagnée, dans ces moments tu te retrouves seule avec tes pensées. Je pensais, je pensais. J'aurai voulu arrêter de penser mais je ne pouvais pas. La migraine s'empara de mon front. Je finis par m'allonger et fermer les yeux pour tenter d'atténuer mon mal de tête. La froideur de l'eau me fit presque sursauter alors qu'elle gagnait peu à peu mon abdomen, mes côtes et tout mon corps.
J'ouvris à nouveau les yeux. Le mal de tête avait disparu. Il me sembla que j'avais dormi et même rêvé mais je ne me rappelai plus de mon rêve. Ma tête reposait sur les cuisses de Cinta mais le reste de mon corps était complètement trempé. Cinta me regarda et sourit légèrement tout en passant ses doigts dans l'une de mes mèches de cheveux. Je me relevai et déposai mes lèvres sur les siennes. Une pointe de réconfort dans ce monde froid et hostile. Je me positionnai ensuite à ses côté en se serrant l'un contre l'autre pour essayer de gagner le plus de chaleur possible. Nos vêtements étaient détrempés et ils faisaient des bruits d'éponge que l'on essor au moindre mouvement.
Au plafond la lampe brillait toujours. Je doute qu'ils l'éteignaient un jour.
Dans le silence, mes pensées m'assaillirent alors de nouveau. Mais cette fois-ci, plus que mon avenir immédiat, elles se concentraient sur mon amie d'infortune. Deux camps d'idées s'affrontaient. Dans le premier, la culpabilité me submergeait. J'étais la cheffe, l'organisatrice, l'instigatrice. Elle était ici parce qu'elle m'avait suivi. J'étais coupable de ses tourments actuels. De plus un chef s'engage, même si ce jamais explicitement énoncé, à protéger les membres de son groupes et à leur éviter la faim et le froid. Dans ce point de vue, on peut dire que j'avais fait un échec critique.
Mon esprit divaguait : n'y avait-il pas pu y avoir un moment où j'aurai pu la cacher ? Ou nous aurions pu nous séparer ? Moi seul aurais eu à assumer les conséquences que je connaissais déjà.
Je retournai mes yeux vers elle. Elle était clame. Fière. Une détermination dure comme la pierre brûlait toujours dans ses yeux.
Même si c'est peut être malheureux à dire, ces yeux fermes réduisaient ma responsabilité. Ils m'assuraient qu'elle s'était engagée en toute connaissance de cause. Ils m'assuraient de notre but commun : la cause. La cause passe avant tout, on le répète bien assez. Une fois engagés nous savons que notre quotidien et notre vie peuvent s'envoler sans préavis au détour d'une rue. Cette voie est dangereuse on le sait. Les paroles prononcées lors de l'engagement ne sont pas des mots en l'air ce sont la réalité. La froide et crue réalité...
Je senti mes yeux me piquer et des larmes poindre à leurs coins. Pourquoi n'étais-je pas plus forte ?!
Je savais tout ça pourquoi je fétichisai ?! Je fermai mes yeux le plus fort possible pour essayer de ravaler mes larmes. La migraine me revenait. Je ré-ouvrai les yeux. Mon esprit galopait, divaguait.
Cette attente dans cette pièce était insupportable ! Dans la lumière blafarde, dans le froid, dans l'eau, sans notion du temps qui passe. Espérer que cela prenne fin mais en même temps redouter plus que tout le moment où l'on viendra vous chercher pour vous torturer. Par un moment d'espoir fou qui accompagne les situations désespérées, penser que la torture n'aura pas lieu, que l'on va être libérées ! Que la porte va s'ouvrir et que l'on va partir ! Vers le haut, vers le ciel, vers la chaleur du soleil ! Mais non stop ! Ne pas penser eu soleil ! Ne surtout pas penser aux merveilleuses choses du monde. Cela serait trop triste alors que notre dernière vision sera peut être ces murs moches. Surtout ne pas penser à cette vie. Cette vie n'existe plus pour nous. Surtout me convaincre de ça ! Surtout me convaincre de ça pour ne pas flancher pendant la torture. Pour résister. Résister au chantage odieux. Ne jamais dévoiler de secrets. Protéger les autres. Les autres qui sont encore en vie, là-haut dans « le monde des vivants ». Les protéger eux qui peuvent encore agir. Protéger la cause. Pour la mémoire de tout ce que l'on n'a pu sauvé, de tous les combattants déjà partis aux cieux, Nemik, Taramyn, Gorn et tant d'autres. Et surtout, oui surtout, pour tous ceux qu'il reste encore à sauver. Ne jamais les trahir ! Garder la bouche fermée ! Aussi fermée qu'un roc de granite.
Alors que mon esprit s'exclamait en serment et en encouragement, des larmes commencèrent tout de même à sortir de mes yeux et à rouler sur mes joues. Je faisais mon possible pour limiter le nombre de mes larmes. Je clignais des yeux le plus possible mais elles continuaient d'arriver. Glissant doucement sur mes joue, elles se mélangeaient imparfaitement à l'eau gouttant du plafond.
Cinta resserra son étreinte autour de moi. J'avais les yeux grands ouverts mais je ne la voyais pas. Les larmes obscurcissaient tout mon champ de vision.
Je me maudissais intérieurement. J'aurai tant voulue être plus forte ! Je m'imaginai tellement plus forte. À quoi servaient toutes ces belles phrases proclamées avec force, si, au pied du mur, je ne pouvais empêcher la tristesse de m'envahir !
La voix de Cinta atteignit mes oreilles. Calme. Posée. Rassurante.
— Courage, combattante épuisée. Même au cœur des ténèbres, rappelles-toi pourquoi tu te bats.
Je chassais les larmes avec mon bras et la regardai cette-fois ci dans les yeux. Elle avait les yeux rouges. Des larmes étaient au coin de ses yeux mais aucune ne roulait sur ses joues.
— Tu ne m'en veux pas d'être ici ? Dis-je. Dès l'instant où ces mots sortirent de ma bouche je me maudis de les avoir prononcé. Ce n'était pas digne d'un chef. Ce n'était pas digne de nous. C'était une honte, exposer ainsi mes faiblesses. C'était moi qui devait être de marbre, qui devait donner l'exemple.
J'attendais anxieusement sa réaction. À ma surprise, ses yeux ne se voilèrent même pas une seconde de jugement. Ils étaient plutôt compatissants.
— Tu sais très bien que c'était mon choix.
Le silence se fit pendant quelques secondes puis Cinta continua.
— Je ne compte plus les jours depuis que je suis dans ce combat... Bien même avant de te rencontrer j'avais déjà un but, une destination et des souvenirs. Des souvenirs de ma famille qui m'accompagne tous les jours...On peut accepter le monde tel qu'il est ou accepter le devoir de le changer.
Je la serrai un peu plus fort dans mes bras et nous restâmes ainsi en silence.
Mes larmes s'étaient taries et, de même, l'écoulement de l'eau du plafond avait diminué d'intensité.
La présence Cinta était tellement forte et salvatrice.
À deux nous n'étions plus cet être isolé à la merci des courants et du froid. À deux nous étions comme sur un radeau de sauvetage au cœur de l'océan déchaîné. Frêles toujours mais nous entre-aidant, ramant ensemble. J'avais été la cheffe oui, mais en cet instant plus aucune distinction ne semblait résister. Etait-ce ma faiblesse ? Je ne savais pas. Dans cette cellule personne n'était là pour nous le dire. Personne n'était là pour nous juger, personne n'était là pour nous guider. Il n'y avait qu'elle et moi. Si nous étions d'accord sur cette situation alors il en était ainsi.
L'attente continua. Le froid était toujours présent, c'était notre « troisième compagnon ». L'eau, elle, s'estompait petit à petit pour n'être plus qu'un mince filet d'eau. L'ampoule brillait toujours. Seule la faim, la soif, les déchets de nos corps et la modification de nos blessures nous indiquaient que le temps passait.
Ce n'est que quand on était arrivé à la conclusion qu'ils allaient nous laisser mourir dans cette pièce plutôt que nous torturer que la porte s'ouvrit. Nous nous relevâmes et nous serrâmes l'une contre l'autre. Nos mains s'entrelacèrent instinctivement.
Des hommes se tenaient sur le seuil. Quatre entrèrent dans la cellule. L'un d'eux se jeta sur nos mains entrelacées et les sépara violemment, créant de nouvelles ecchymoses à nos deux bras. Puis les autres nous plaquèrent contre le mur, l'une à chaque extrémité de la minuscule pièce. Tout était allé si vite que je n'avais pu lancé un dernier regard à Cinta. De dos, je ne pouvais qu'entendre sa respiration rapide. Il en était sûrement de même pour elle. Puis il y eu des bruits de mouvement et la respiration connue s'éloigna. On l'emmenait. Machinalement j'avais souhaité qu'elle me dise quelque chose. Qu'elle lance une dernière phrase avant que l'on se quitte. Mais elle ne le fit pas. Les pas se faisaient de plus en plus lointain tendis que j'étais toujours plaquée contre le mur humide. À présent nous étions chacune seules. La pensée que c'était la dernière personne amicale que je voyais de ma vie me traversa la tête mais je la chassai rapidement. Je n'entendais plus de bruit dans le couloir mais j'étais toujours tenue immobile. L'eau du mur avait de nouveau mouillé mes vêtements. Un instant j'eus peur qu'ils ne me laisse là, toute seule dans cette pièce horrible. Cette angoisse monta en moi comme une peur panique. Tout mais pas ça ! En cet instant cette cellule représentait l'enfer et je ne voulais surtout pas y demeurer une seconde de plus. Cela paraît exagéré mais dans les situations extrêmes, nos sentiments aussi sont extrêmes. La meilleure amélioration de notre condition peut être considéré comme un cadeau du ciel cent fois béni !
Finalement il y eu du mouvement dans mon dos, et on se saisit de moi d'une manière différente. Me tenant les bras et les jambes on me renversa et on me porta comme un sac à patate. Là aussi tout se passa très vite. Et une fraction de seconde après, l'éternelle lumière du plafonnier me fut cachée par un sac en toile épais. J'étais tenue et ficelée d'une telle manière que je ne pouvais pas du tout bouger. Le mastodonte qui me portait avança. J'étais soulagée de quitter cette pièce. Enfin ! Je laissai le semi-bonheur m'envahir alors même qu'une partie de mon esprit sonnait l'alarme. En effet, je quittai un lieu horrible mais contre quoi ? Où allais-je atterrir ?
Le trajet me sembla durer longtemps. Ma position réveillait mes blessures anciennes et nouvelles me lançant des petits éclairs de douleur de temps à autre. Je sentais que plusieurs hommes étaient autour de moi mais à part le bruit des pas ils ne faisaient aucun bruit.
Finalement on me lâcha dans une pièce encore plus petite que la première. Dans cette pièce je ne pouvais pas m'allonger de mon long ni me mettre debout totalement. Le plafond très bas était constitué par une grille renforcée. Derrière pendait une ampoule. La même que celle de mon ancienne cellule. Elle aussi brillait. La porte se referma en vitesse me donnant un violent coup dans le coude.
L'attente recommença alors. Cette fois-ci seule. Malgré l'inconfort total de cette pièce, elle avait l'unique avantage d'être sèche.
Les murs étaient nus. Ou presque. Des inscriptions avaient été écrites, vraisemblablement à l'aide d'ongles. Les anciens locataires qui avaient écrit ces messages devaient s'être bosuillé les doigts pour les écrire. Il y en avait quatre : « Coucou », « C'était la seule solution », « Nique le monde » et « Dieu seul me sauvera ». Mon préféré était le premier. Il me permettais d'imaginer un autre prisonnier à qui parler.
Je passai le temps en changeant régulièrement de position entre assis, les jambes repliés, accroupi et debout le dos voûté. La faim me déchirait toujours le ventre. Je me demandais même si mon estomac serait encore en état de marche quand je remangerai de la nourriture, si je remangeais de la nourriture un jour. Ici encore, rien ne permettait d'avoir un repère temporel et mon esprit divaguait dans ce qui pouvait être aussi bien des minutes que des heures. Alors que l'ampoule illuminait toujours mon cachot, mon existence ressemblait plutôt à une nuit infinie.
Dehors, le soleil pouvait bien se lever, briller et se coucher. Ici, rien ne m'atteignait. J'étais comme dans un puits sans fonds. Seule. Loin de tout.
Finalement on vint me chercher. Commença alors l'interrogatoire, ou plutôt comme on doit réellement l'appeler, la torture. Voilà la grande épreuve, voilà où je devais tenir. Tenir ou mourir mais ne jamais rien révéler.
On me fit écouter des cris horribles, on me brisa des os, on m'arracha des cheveux et de la peau. Je traversa mainte fois l'eau, le feu, le tranchant. Et tant d'autres choses… à chaque séance j'avais l'impression que le monde ne tournait plus, que cela n'était plus qu'un grand cauchemar. Parfois je criai jusqu'à ne plus avoir d'air dans mes poumons. Crier et pleurer étaient les seules choses que je m'autorisais. Tout le reste était sous le contrôle étroit de ma volonté. Surtout il ne fallait jamais que ma langue se délie. Toujours faire attention, même aux bords de l'inconscience, ne jamais se laisser aller. À la fin de chaque séance, quand on me ramenait dans mon cachot toute cassée, la douleur m'emplissait mais également un sentiment de victoire. J'avais tenue. Je n'avais rien dévoiler. Cette victoire n'était pas un triomphe ou une jubilation heureuse. Non cette victoire était une victoire silencieuse, cassée mais pourtant tout aussi puissante.
Entre les séances on venait régulièrement me réveiller. On veillait à ce que je dorme le moins possible. La lumière blanchâtre allumée en permanence avait sans doute aussi ce but. On m'apportait aussi un peu à manger. Pas beaucoup et pas de bonne qualité, juste de quoi me tenir en vie le temps qu'ils le désiraient. J'avais essayé d'écourter ma vie, dans finir. Mais les gardes avaient toujours été trop vif. Ils arrivaient toujours à m'enlever les seuls objets que j'arrivai à subtiliser dans la salle de torture. Et quand je ne mangeai pas, on me faisait manger de force en m'enfonçant un tube dans le nez. Bref, je devais encore tenir, tenir. Mais jusqu'à quand ? Je ne savais pas mais c'était ma seule solution. J'essayai de vivre dans le présent eu maximum. D'oublier tout le reste, le passé, le futur, ma compagne quelque part dans ce bâtiment… Le but de notre combat voilà le seul élément qui échappait à mon oubli volontaire. Ça je ne devais pas l'oublier. Pour que ma langue tienne alors même que tout mon corps transpirait la douleur et que ma tête voulait demander que ça cesse. Pour ces moment là, il me fallait absolument ce but. Ce but, peut être, irréalisable mais tant pis ! Chasser cette idée de ma tête et continuer, y croire, toujours.
Parfois je délirais à moitié dans ma cellule. Je parlai à mon unique ami, ce prisonnier imaginaire, qui m'avait laissé son « coucou ». Mais bien sûr seul le faible écho me répondait. À d'autres moments je fermais les yeux et essayais de me convaincre que tout aller bien mais cela ne suffisait jamais.
Un jour, mon bourreau me dit que Cinta avait tout révéler. Qu'il était inutile de m'acharner. Qu'il savait déjà tout. Que je pouvais devenir l'un de leur allié et espionner mon groupe pour eux, comme mon amie avait choisie… Que je pourrais revoir la lumière du soleil. Ce jour là, la séance de torture fut très courte. On me ramena vite dans ma cellule pour que je puisse réfléchir à la proposition. Là bas je pleurai à chaudes larmes. Je n'avais plus honte de pleurer, de toute façon il n'y avait personne, j'étais toute seule. Et même si il y aurait eu quelqu'un il aurait compris. Dans cette situation on peut pleurer. Je ne savais même pas vraiment pourquoi je pleurais. Je pensais que l'information du bourreau était un mensonge. Une stratégie pour me faire dévoiler mes secrets. Sinon pourquoi continuer à me torturer ? Et aussi j'avais confiance en Cinta. Je revoyais nos derniers instants dans la pièce humide, ses paroles. Non elle ne pouvait pas avoir renoncer !
Mais dans ce cachot sordide, l'esprit n'est lui même plus très sain. Il se tourne et retourne inlassablement, enrichi de délires et de fièvres.
Mes pensées se retournaient contre moi. Je n'arrivais même plus à bien penser. Etait-ce vraiment un mensonge ? Avait-elle vraiment abandonné ? Dans la torture notre nous n'est plus vraiment le même, par un accès de folie hors d'elle, elle aurait pu le faire. Non ! Si ! Non ! … Mes pensées n'étaient plus qu'un mélange brumeux, une pâte sans queue ni tête. J'étais au bord de la folie. Ou bien étais-je déjà dans la folie ?
Quelques séances plus tard, on m'annonça que me amie allait quitter le bâtiment et que par un acte de bonté on m'autorisait à la voir partir.
Je ne pris même pas la peine de réfléchir à ce que cela signifiait. Réfléchir devenait trop contraignant, trop douloureux. Je n'étais plus qu'un corps et une bouche fermée à conduire sans but.
Pour l'occasion on m'amena dans une nouvelle salle. C'était une salle moyenne, immense après ma vie de cachot. Elle était séparée en trois partie égales par trois rangée de barreaux. Je me trouvais dans la partie la plus à droite, entourée de plusieurs gardes. Peu après mon entrée, des gardes entrèrent dans la partie la plus à gauche de la salle. Ils accompagnaient une civière. Je me rapprochai des barreaux. De l'autre côté de la pièce, sur la civière, se trouvait Cinta.
Son corps n'exprimait qu'une grande souffrance. Au début je crus qu'elle était morte. Mais le cadavre vivant releva la tête. Ses yeux me regardèrent. Ils étaient voilés par la douleur. Mais, même depuis ma partie de la salle, je crus y voir également un éclat qui me réchauffa le cœur. Derrière la douleur ce trouvait un éclat de victoire. Ce même éclat de victoire qui, je le pensais, brillait dans mes yeux. Cette victoire silencieuse et cassée. Cette victoire face aux interrogations du bourreau. Ainsi à présent je savais. Elle n'avait pas trahie. Toute cette opération n'était une mascarade destinée à me faire croire qu'elle partait et que je restais. Elle était destinée à vaincre mes derniers remparts d'espoir.
Or c'est le contraire qui venait de se passer. Je regardai le brancard. Si ça se trouve on lui avait dit la même chose de son côté, on lui faisait croire que j'avais trahi et que je partais. Le convoi avançait. Elle avait reposé sa tête (lui restait-il peu de force à ce point ?). Je cherchai ses yeux du regard. Je voulais un nouveau un contact visuel. Je ne savais pas si elle avait compris que moi non plus je n'avais pas trahi, et je voulais m'en assurer par ce second contact visuel. Mais la civière s'approchait de la porte de sortie de la salle. Il ne restait plus que quelques secondes mais sa tête reposait toujours sur la toile. Bientôt, très bientôt, elle sortirait de mon champ de vision. Les gardes positionnés à l'avant du brancard passèrent la porte. Non ! Encore du temps ! Je voulais encore du temps. Mon cœur battait la chamade, je retenais ma respiration, tout mon corps était tendu dans ce dernier moment. Mais la tête ne se releva pas. Par contre ce fut sa voix cassée qui parvint à mes oreilles.
— C'est fou... Après tout cela, il reste encore l'espoir.
Et puis c'était fini, le brancard était sorti. Je n'eus pas le temps de réfléchir à ces mots que l'on m'attrapait pour me ramener dans ma cellule.
Dans mon cachot minuscule j'étais revigorée. Au lieu de me démoraliser cette rencontre avait redorer mon courage. L'action du bourreau avait eu l'effet inverse de celui souhaité. J'avais presque envie de rire aux éclats de cet état des choses !
Alors que je fredonnais presque, mon esprit se concentra sur les paroles de Cinta. Ces mots d'espoir. Ces mots de compréhension. J'avais la certitude qu'elle avait compris. Nous avions toutes les deux compris. Aucune de nous deux n'avions trahi. Nous étions toujours dans ce combat. Cette lutte à mort, jusqu'à notre dernier souffle. Cette lutte contre les injustices. Cette lutte pour faire de ce monde un monde meilleur. Pas pour une minorité mais pour tous les êtres sentients. Pour éviter la souffrance physique et morale de ces milliers d'humains, d'aliens, d'animaux et de droïdes écrasés par la poigne de fer de l'Empire. Pour ces millions d'individus que je ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais (et ça même si je n'étais pas retenue dans ce bâtiment lugubre) et qui ont pourtant été au cœur de toutes mes décisions et actions.
Ce qui reste malgré les tourments et la torture, c'est cet espoir. Ce espoir de voir ce monde meilleur, un jour advenir. Cet espoir que, brique après brique, l'avenir se construise. Cet espoir que, malgré la froideur et la longueur de la nuit, les lueurs de l'aube apparaissent.
Cet espoir est faible. Il vacille souvent...mais se maintient toujours. Tel une boussole ou un phare dans la nuit, il semble chuchoter « par ici ».
J'étais toute exaltée. Mon moral était remonté d'un coup. Mes secrets, jamais les bourreaux n'en auront accès !
Avec ce regain d'espoir, mon esprit semblait plus clair, mes pensées plus fluides, mes réflexions s'enchaînaient mieux. J'étais prête maintenant. Prête à la dernier étape. J'allai saisir toutes les opportunités.
L'opportunité ne se présenta cependant pas tout de suite. Elle se fit bien attendre mais je réussis à garder un moral d'acier entre temps. Quand elle se présenta enfin, ce fut une toute petite opportunité de rien du tout. Une pure folie. Et pourtant je m'y engouffrai.
Il s'agissait d'une voie. Une voie qui menait vers la seule issue possible. Cette voie était symbolisée par un blaster positionné à la ceinture du chef de la garde. Un homme inaccessible car il s'approchait toujours de moi avec un mur de gardes. Voilà pourquoi cette idée était une folie. Et pourtant ce jour là (ou peut être était-ce la nuit, aucun moyen de la savoir) l'un des garde s'avançait en clopinant. Je l'entendis alors que l'on me transportait de mon cachot à la salle de torture. Ce garde était un point faible. Leur second point faible était leur manque de vigilance. Des dizaines de séances s'étaient déjà écoulées. Pour moi elles étaient une horreur mais pour eux, elles étaient longues et monotones, de quoi s'ennuyer amplement. Et enfin l'opportunité : un lien défait. Les cordes qui m'enserraient les poignets étaient neuves (les anciens s'étaient cassés la veille). Or la corde neuve était totalement lisse, sans partie effilochée ou fil mal placé. Et lisse, elle était donc relativement glissante pour les nœuds. Par quelques mouvements bien placés, les deux bouts glissèrent les uns par rapport aux autres et me libérèrent. Il fallait ensuite que j'attende la fin de la séance, le moment où le chef des gardes s'approche.
Je sentais la douleur de la torture en moi, je criai comme à mon habitude mais mon esprit était totalement ailleurs. Il attendait, il répétait.
Il ne me fallait que quelques secondes.
Le moment allait arriver.
Le moment approchait.
Enfin la torture cessait.
Le chef des gardes et ses acolyte s'approchaient.
Ça y était ! Je me relevai et avec une force inimaginable me jetai sur les gardes jusqu'à atterrir au niveau du chef. J'agrippai sa ceinture, dégainai le blaster, le positionnai, tirai.
Le bruit du tir du blaster résonna quelques secondes sur les murs mais n'atteignit pas l'extérieur du bâtiment.
Dehors, la nuit était noire.
