THEME 31 : Bestiaire d'Halloween

Voilà 20 créatures. Que ce soit en déguisement ou en vrai à vous d'en mettre le plus possible dans le même texte !

Liste : Sorcière, Vampire, Squelette, Loup-garou, Fantôme, Jack O'Lantern, Troll, Dame Blanche, Papa Legba, Baba Yaga, Momie, Zombie, Stryge, Succube, Minotaure, Banshee, Anon, Clown démoniaque, Yéti, Démon.

Minimum 1000 mots


Scott regarda d'un air désabusé et un peu accablé la citrouille de taille moyenne, particulièrement orange, qui se trouvait dans ses mains. Malgré son étanchéité, garantie par le couvercle refermé à la hâte et orné du tortillon de ses anciennes feuilles, ce qui y était installé brillait avec force et vigueur.

Et ce qui était enfermé… c'était une âme.

L'âme de Johnny.

Le frère aîné ne savait pas comment c'était possible. On ne l'avait jamais préparé à ça; les âmes étaient supposées rester dans le corps qui les abritait, pas s'en échapper ! Il avait déjà, bien sûr, entendu parler des sortilèges jetés parfois par des êtres malfaisants, mais c'était davantage des superstitions que de véritables angoisses réelles, latentes et crédibles !

Et pourtant, les faits étaient là. Les faits et plus particulièrement le corps de son frère, étendu sans connaissance sur le sable et qui ne paraissait pas être en si mauvais état que ça, pour quelqu'un qui n'avait plus d'âme… s'il pouvait se permettre de parler ainsi. Bon sang, il ne pouvait pas se permettre de dire ça ! C'était… horrible ! Qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir faire ?!

Qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir faire, pour commencer, de la citrouille nouvellement sertie d'une âme, bien trop orange pour être réelle et qui lui faisait presque croire que tout ceci était un rêve. Sauf… que ça n'en était pas un.

La succube à la peau satinée qui se trémoussait toujours sur le sable, fière de sa petite expérience d'une nuit avec Johnny, paraissait avoir tout son temps, même celui de lui expliquer que ce corps n'était pas « mort ». En conséquence de quoi, il ne pourrirait pas et ne disparaîtrait pas et lui avait toujours le loisir de chercher comment remettre l'âme en place, s'il le souhaitait. Le jeune homme était une personne charmante, attendrissante et sûre de lui, ce serait dommage de gâcher tout son potentiel.

Scott était complètement désespéré. « Remettre l'âme en place » ? C'était donc… possible ? Et d'abord, pourquoi s'était-elle crue obligée de déloger l'esprit de son frère de son corps pour commencer ?!

Mais l'aîné des Lancer n'avait pas vraiment le choix. Il ne pouvait pas rester éternellement là avec sa citrouille brillante, qu'il serrait contre son cœur. C'était une vraie Jack O'Lantern… sans regard gravé ni grand sourire – l'espace d'un instant, l'idée l'effleura d'en dessiner un, par pure espièglerie fraternelle – mais en beaucoup plus dramatique.

Il rangea donc avec précaution l'âme et son réceptacle en légume dans sa besace et attrapa le corps de Johnny dans ses bras. Il était si léger, comme ça… Enfin, ce fut l'impression que cela lui donna. Peut-être parce que sa peau blafarde et ses membres relâchés lui faisaient penser à un enfant privé de ses moyens.

Il le ramena à la maison et, emportant sa citrouille avec lui, se mit à arpenter les endroits magiques que les contes et les légendes lui indiquaient afin de trouver une créature qui pourrait remettre l'âme du jeune homme à sa place.

Heureusement, beaucoup d'entre elles ne possédaient pas de région d'attache particulière et pouvaient se trouver en Amérique. Scott bénit sa chance. Il était prêt, sans la moindre hésitation, à traverser les océans et les chaînes de montagnes pour rendre son enveloppe à son petit frère, mais c'était mieux s'il pouvait se contenter d'explorer un continent. La citrouille était susceptible de se casser ou de prendre l'eau facilement et c'était bien la dernière chose dont il avait envie.

Dans L'Illinois, il y avait un fantôme qui se manifestait uniquement en fonction d'un certain alignement de pierres que Scott se dépêcha de reproduire. L'apparition laiteuse, incertaine et un peu floue qui se matérialisa devant lui observa longuement son légume et tapota du doigt dessus. Son vis-à-vis ne le quitta pas des yeux, vigilent.

« Désolé, mais c'est au-delà de mes compétences, déclara l'esprit. Regarde-moi, je n'ai plus de corps depuis bien longtemps. Mais je peux au moins t'assurer que l'âme de ne s'éparpillera pas tant que tu las garderas dans cette lanterne. Pour ce qui est de la remettre en place, tu devrais soumettre ta requête à quelque chose de plus puissant.

-Tu devrais essayer de demander à une sorcière, lança une autre voix envoûtante derrière Scott. »

Il sursauta et se retourna si vite qu'il faillit en lâcher la citrouille-réceptacle. Il y avait une autre forme qui s'était matérialisée au-dessus des tombes. C'était une femme élégamment vêtue d'une robe en dentelle et qui se tenait à proximité de la route longeant le cimetière. Scott n'était pas un spécialiste des spectres, mais celle-là, c'était une Dame Blanche, il en était sûr.

« Une sorcière, Madame ? demanda-t-il malgré sa trouille, en inclinant son chapeau en avant car il était très poli.

-Il y en a une dans le Massachusetts, précisa l'apparition. Si je t'aide, c'est uniquement parce que tu es charmant et respectueux. J'imagine que doit l'être aussi et je déteste le gaspillage de perles rares comme vous. »

L'aîné des Lancer se fit la réflexion que c'était la chose la plus bizarre qu'il avait jamais entendue. Cependant, il remercia les fantômes et se mit en route vers le Massachusetts.

La sorcière qu'il finit par y retrouver, à Salem, ne l'aida pas beaucoup non plus. Elle avait investi sa vocation au maximum en revêtant une robe verte très rapiécée et en cultivant une collection de grains de beauté démesurés assez impressionnante. Elle s'y connaissait aussi beaucoup en créatures surnaturelles et ce fut elle qui lui indiqua sa prochaine destination.

Le Papa Legba qui se trouvait dans les bayous de Louisiane était très élégant avec son chapeau haut-de-forme noir mais il faisait quand même un peu peur à Scott du fait de ses innombrables breloques en forme d'os et de crânes. D'accord, tout ce qu'il avait vu jusqu'ici était effrayant, mais il considéra que ce monstre-là était le pire. Pourtant, la créature se montra très polie. Elle examina la pauvre âme dans sa citrouille et secoua la tête avec regrets en annonçant que, son travail à elle, c'était de les amener d'un monde à l'autre, pas de les revisser dans leur corps d'origine. Mais, ajouta-t-elle, un jeune homme aussi débrouillard que Scott arriverait bien à dénicher un démon qui serait en mesure de l'aider ! Après quoi, le Papa Legba lui proposa une série de talismans vaudous à des prix dérisoires, qu'il refusa bien évidemment.

Ça commençait à faire beaucoup de voyages, à cheval, en carriole, en train inconfortable quand il avait beaucoup de chance ou même parfois à pied quand le terrain n'était pas praticable (le bayou en était un assez bon exemple). Scott devait admettre que l'épuisement et, surtout, le découragement, étaient en train de le gagner. Il n'y arriverait jamais ! C'était si long, si difficile de mettre la main sur ces monstres à chaque fois… Et ça ne servait à rien ! Ils n'avaient aucune solution à lui apporter alors que c'était des créatures magiques et surnaturelles. Si quelqu'un devait être au courant de la manière de faire des miracles, c'était bien eux ! Peut-être qu'il ferait mieux d'abandonner… Il était absent depuis si longtemps et Murdoch avait tellement besoin d'eux; c'était bien une des raisons pour lesquelles il les avait faits venir à lui en premier lieu !

Scott caressa de la main la grosse citrouille qui ne s'était pas gâtée d'un centimètre depuis le début de ce mauvais rêve. Elle était toujours orange et ferme et… particulièrement étincelante à cause de l'âme de Johnny à l'intérieur. C'était peut-être elle qui la maintenait en bon état. Le jeune homme se secoua. Quelles que fussent les difficultés, il ne pouvait pas abandonner. Il devait lui rendre son corps.

Il se dirigea donc vers sa prochaine destination. Dans le Yorkshire, il eut enfin de la chance. Le démon qu'il y trouva n'inspirait évidemment pas confiance, avec ses cornes et sa queue fourchue, mais il s'avéra que la succube qui avait séduit et arraché son âme à Johnny était l'une de ses pires ennemies en Enfer (Scott était toujours complètement abasourdi par tout ce qu'il vivait depuis des semaines et ne savait absolument pas quoi répondre à ce genre d'affirmation).

« Vous êtes Écossais, donc ? releva la créature quand lui eut expliqué précisément la situation. Dans ce cas, j'ai peut-être quelque chose à vous proposer.

-Je vous écoute, le pria le jeune homme, toujours aussi respectueux.

-Si vous étiez Irlandais, votre famille en bénéficierait à coup sûr. Avec des racines écossaises, évidemment, c'est 50/50, mais je pense que vous avez une chance. Normalement, votre maisonnée devait être sous la protection d'une banshee.

-Une banshee ? Quoi, vous êtes sûr ?

-Si vous êtes chanceux, oui. Si c'est le cas, j'imagine qu'elle ne sera pas contente que l'âme de ait été arrachée alors qu'elle n'avait pas prévu de mort et pas entonné son chant funèbre. Elle devrait pouvoir vous aider à remettre tout ça en place. »

« Tout ça », songea Scott, mi-désespéré, mi-amusé, en baissant les yeux vers sa citrouille lumineuse.

Il espéra que son frère ne trouvait pas le temps trop long, là-dedans. Et qu'il n'avait pas été trop bringuebalé dans son sac, entre les arrêts des trains, le trot des chevaux et le rythme de ses marches. Dans un geste auquel il ne réfléchit pas vraiment, Scott serra de nouveau la citrouille dans ses bras.

Une fois rentré chez eux, éreinté, couvert de poussière et désormais rôdé aux rituels paranormaux, il gagna sans attendre la chambre de son cadet. Le corps du jeune homme, étendu sur le lit, ne s'était véritablement pas dégradé d'un pouce. Sans attendre, Scott jeta son chapeau et ses affaires sur la première chaise qui se trouvait sur son chemin et posa la citrouille-âme sur la table près du lit.

« Alors ? demanda leur père, anxieux. »

La banshee qui apparut dans la chambre était une vieille femme courbée en deux et très maigre, ses pieds nus frottant le sol dans une mélodie presque hypnotique. Elle faisait peur mais Scott était si heureux de la voir, si reconnaissant que leur famille ait effectivement la chance d'en posséder une, qu'il l'aurait bien prise dans ses bras. Comme le démon l'avait supposé, elle ne fut pas contente de voir que l'un de ses protégés avait été envoyé dans un état similaire à la mort, mais sans l'être, ce qui l'empêcherait de faire son travail le moment venu !

Ni une, ni deux, cette messagère de la mort réintégra l'âme du jeune homme dans son corps comme s'il s'était uniquement agi de remettre dans une lampe un globe de verre, sa mèche en suif et la flamme qui allait avec.

Scott se laissa tomber au sol, un peu désarçonné. C'était bien la peine d'avoir vécu toutes ces péripéties pour que la banshee règle le problème aussi rapidement… Cependant, il fut tellement heureux de voir Johnny ouvrir ses yeux sombres en battant des paupières qu'il se jeta en avant, prenant tout le monde de court, pour le serrer dans ses bras.

« Johnny ! Si tu savais comme je suis content de te voir enfin ouvrir les yeux !

-Ouais, et moi je suis bien content de ne plus être à l'intérieur d'un légume, plaisanta l'intéressé en lui rendant son étreinte. »

Scott n'avait pas vraiment envie de chercher à comprendre le pourquoi du comment pour l'instant. Il se contenta d'enfouir son nez dans la chemise rose et de respirer l'odeur de son frère cadet. Dans le mouvement, ses bras se resserrèrent autour de lui. Comme ça faisait du bien de pouvoir le sentir de nouveau contre sa poitrine, entier et à la bonne place ! Enfin, avec son âme à la bonne place. Bon sang, il avait fini par croire que Johnny resterait une citrouille toute sa vie.

Le jeune homme sourit, visiblement amusé – et un peu touché – par la façon dont Scott le collait subitement. Il lui tapota le dos par-dessus son veston puis lui frotta les omoplates par en-dessous pour le réconforter. Lui aussi, il était heureux de pouvoir le toucher à nouveau. Il essaya quand même de lui remonter le moral.

« Hé, lança-t-il. On s'est quand même bien amusés, pendant cette petite escapade, toi et moi. »