Hello, hello ! Ce petit texte a été écrit pour le BlackFest organisé par le Discord Festumsempra (endroit que je recommande fortement, on est fou, gentil et on a des cookies.

Prompts :inspiration par deux musiques, As the world caves in de Matt Maltese et Tôt le matin de Gaël Faye et deux mots forligner (s'écarter des voies droites) et anamorphose (déformation optique).

Mille mercis à Genny pour la relecture et la correction

TW : mort d'un personnage

Bonne lecture !


As the spirit wanes, the form appears

C. Bukowski

À mesure que l'esprit décline, les formes apparaissent


Il ne pouvait nier l'empreinte du temps sur lui.

Sa machinerie impitoyable avait déformé son dos, ridé sa peau, usé ses articulations et blanchi sa crinière, autrefois si noire. Son esprit, toujours vif, protestait, mais son corps, épuisé, réclamait le repos. Indéniablement, son heure approchait.

C'était impossible, pas encore. Il n'était pas prêt.

Il accrocha son manteau, monta lentement les escaliers et s'avança dans le couloir, savourant le froissement familier de sa robe sur les tapis, appréciant le craquement rassurant du parquet sous ses pieds. Sans prendre le temps de toquer, il entra avec autorité dans la pièce, sonna un elfe pour qu'on apporte le thé et s'installa enfin dans son fauteuil.

L'autre prit la parole en premier pendant qu'il versait un soupçon de lait dans son thé. Comme d'habitude, il lui demanda comment avait été sa journée. Bonne ou mauvaise, pour une fois, il ne saurait pas vraiment dire.

« Je reviens tout juste de chez Arcturus. Sa femme a enfin accouché. Une fille. Mon premier arrière-petit-enfant et il s'agit d'une fille. Encore. Comme si mes fils ne m'en avaient pas déjà donné assez.

- Sirius est venu ?

- Bien sûr ! Sirius est toujours présent là où on l'attend, il a hérité de mon sens du devoir. Il est arrivé juste à temps pour la naissance. Pas plus tôt, il était retenu au ministère.

- J'aime beaucoup Sirius.

- Bien sûr, je t'ai appris à l'aimer. Mon fils préféré. Lui, au moins, ne m'a jamais déçu.

- Pas comme Phineas. »

Il but une longue gorgée de thé. Il aimait beaucoup parler à l'autre. Il devinait toujours le cheminement de ses pensées et surtout ce qu'il voulait entendre, c'était si reposant. L'autre reprit.

« Peut-être qu'il trouvait que son prénom était trop lourd à porter, qu'il a préféré sortir du cadre, plutôt que de rester et de n'être que notre pâle imitation.

- Tu sais de quoi tu parles.

- Oui. J'ai de l'entraînement. Ce n'est pourtant pas si dur de faire ce qu'on attend de nous.

- Je suis bien d'accord. J'ai suivi la route qu'on m'avait tracée, sans dévier, pendant toute ma vie. Je m'en suis plutôt bien sorti.

- Je trouve aussi. Tu as tout réussi, une carrière brillante, un mariage solide, une famille nombreuse, des beaux enfants et petits-enfants. Il n'y a que notre fils pour ruiner ce tableau.

- Tout comme Iola avant lui… Et maintenant Marius.

- Peut-être est-ce notre malédiction. Peut-être que chaque génération perdra l'une de ses étoiles.

- Le départ de Iola était moins grave… C'est une femme, elle n'aurait de toute façon jamais transmis le nom Black.

- Alors que Phineas a tout gâché. Il avait reçu le grand honneur de porter notre prénom, tu avais pavé la voie pour lui. Il était bien parti dans la vie, tu l'avais bien marié, et maintenant même sa femme l'a renié.

- Cela va bientôt faire quinze ans et les Fawley nous en veulent encore. Hector est pressenti pour devenir bientôt Ministre de la Magie et il refuse toujours de nous adresser la parole. Je ne pourrais jamais lui pardonner rien que pour cela.

- As-tu encore de ses nouvelles ?

- Non, plus depuis la mort d'Ursula. Elle ne pouvait pas renoncer complètement, elle avait besoin d'être sûre qu'il allait bien, mais moi je l'ai effacé, à mes yeux, il n'est plus mon fils. Seulement quelqu'un d'agaçant dont je croise le prénom parfois dans les journaux. Dommage qu'il s'agisse du même que le mien.

- Tu as bien fait. Il ne méritait pas que l'on dépense notre argent pour lui.

- Il ne mérite plus… Quel gâchis, il était si brillant avant. Quel dommage que tu ne l'aies pas connu à cette époque, tu aurais été si fier. »

Un silence succéda, seulement interrompu par le bruit de sa mastication des gâteaux secs et quelques gorgées de thé. Le sujet du fils déchu restait toujours douloureux à évoquer, pour eux deux.

« Comment s'appelle-t-elle ? La fille d'Arcturus.

- Lucretia. Celle qui gagne. Arcturus ne laisse rien au hasard. Il a bien appris ses leçons.

- Tu crois qu'un prénom peut changer une destinée ?

- Je crois qu'il vaut mieux se donner toutes les chances, le plus tôt possible.

- Moi aussi.

- C'est normal.

- C'est rassurant même.

- Oui. À mon avis, tu seras bientôt prêt.

- Tu me manqueras. »

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Les jours suivants furent marqués par le flux permanent de hiboux, venant le féliciter de la naissance de son arrière-petite-fille. Il les accueillit avec un mélange de fierté et de désinvolture.

Orgueil que sa famille soit, pour quelques jours, le cœur de toutes les discussions, le centre rayonnant de la société. Les Black étaient forts, nombreux et ne s'éteindraient jamais !

Détachement, car bien qu'elle partage son sang, Lucretia n'était qu'une femelle, un pion insignifiant sur l'échiquier de leurs relations. Elle ne serait pas inutile pour autant, son père s'occuperait de la marier auprès d'une famille influente, renforçant encore une fois leur carnet d'adresses. Comme tous, elle aurait son rôle à jouer. Mais elle n'atteindrait jamais l'importance d'un homme. Ce n'était pas cruel, c'était un fait.

Il ne se fatigua à répondre lui-même qu'aux MacMillan, Lestrange et aux Flint. Les autres ne méritaient pas l'attention du grand patriarche. Son elfe se chargea des réponses auprès des 28 sacrés. Les lettres provenant des autres furent jetées au feu avec dédain. Qui étaient les Ollivander pour oser le féliciter ?

Évidemment, il ne reçut rien de la part des Fawley.

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« T'inquiètes-tu pour l'avenir parfois ? demanda l'autre.

- Je l'ai été pendant longtemps, quand j'étais directeur, pendant la maladie d'Ursula, quand Sirius a commencé à me représenter dans la plupart des événements mondains… J'ai toujours tout anticipé, craignant le moindre imprévu, le moindre grain de sable dans la machine. Je suis beaucoup plus serein maintenant. J'ai passé ma vie à préparer le futur, mais je crois que maintenant les clés ne sont plus dans mes mains.

- Tu as donné l'impulsion, les remous ne nous appartiennent plus.

- Ne m'appartiennent plus. Mais toi, tu feras partie de ce futur. Ces dernières années ont été entièrement tournées vers ce but, préparer ta place dans ce monde.

- J'ai du mal à le réaliser. Je vis dans notre bulle, isolé de tout. Souvent, j'ai ce sentiment que le monde se limite à nous deux, dans cette pièce, discutant philosophie et sort du monde.

- La solitude te pèse-t-elle quand je ne suis pas là ?

- Pas vraiment. Tu me laisses suffisamment de travail, de savoir à assimiler. Ma tête est beaucoup moins grande que la tienne, une vie entière, ça n'a pas été facile à intégrer.

- J'ai du mal à concevoir ce qu'est ton esprit. Nous nous ressemblons tellement, j'oublie que nous sommes si différents.

- C'est bien, cela veut dire que le monde s'y trompera aussi.

- Je crois que peu importe le monde, peu importe Poudlard même.

- Seule compte notre famille, acheva-t-il. »

Un silence flotta un instant, il buvait son thé, il se perdait dans la contemplation du mur. Chacun naviguait dans ses propres pensées, dont les chemins se rejoignaient toujours.

« Tu les protégeras ? demanda-t-il.

- Évidemment, d'eux-mêmes, s'il le faut, comme tu l'as fait avec Phineas et Marius.

- Pauvre Marius. C'était un garçon adorable. Mais nous étions obligés de le renier.

- Oui, un Cracmol dans notre famille, l'outrage était trop grand.

- La plaie reste béante, Cygnus limite ses apparitions et Violetta refuse toujours de recevoir du monde. Le sexe de Lucretia m'a d'autant plus déçu que la naissance d'un garçon aurait fait tant de bien à notre famille. Elle aurait étouffé le parfum de scandale qui nous entoure encore.

- Il reste toujours le futur enfant de Pollux.

- Oui, je prie Merlin qu'il s'agisse d'un mâle. Nous pourrions le marier à Lucretia.

- Le sang des Black n'en serait que plus fort.

- Exactement. Toujours pur. »

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Ses journées s'étiraient interminablement maintenant qu'il vivait dans la solitude de son imposante maison sombre. Il avait apprécié, au début, le temps à arpenter les couloirs, l'ambiance feutrée des rideaux de velours, les heures passées à admirer ses collections de tableaux ou à lire tous les ouvrages de sa bibliothèque, les soirées avec sa femme dans le confort de leur salon face à la cheminée.

Il avait savouré le calme et le silence apaisants après les années de tumulte. Surtout pendant les repas. Il avait été si soulagé de ne plus être dans le brouhaha assourdissant des banquets de Poudlard, de pouvoir recevoir ses fils, ses amis, discuter politique et évolution de la société sorcière. De ne plus avoir à se soucier des broutilles adolescentes.

Mais maintenant Ursula était morte, Armando était bien installé dans ses fonctions et ne réclamait plus ses conseils, ses trois fils avaient des places importantes au Ministère et pouvaient se passer de leur père. Au fil des mois, il était devenu inutile, une pièce de collection exposée en vitrine.

Les premiers temps, cela avait été dur à accepter, de devenir insignifiant, d'être relégué au dernier plan après toute une vie de machination, de calculs et d'apparat.

Et puis le temps avait continué à s'écouler, emportant avec lui ses préoccupations mondaines. Ses amis finirent par le lasser. Le sort du monde sorcier commença à moins le préoccuper. Le Ministère l'ennuyait. Seule sa famille comptait encore. Les Black devaient garder leur place reine dans le monde, c'était la seule chose d'importance. Et qu'importe si cela se déroulait sans lui, Sirius, Arcturus et Cygnus avaient toute sa confiance.

Il peinait à s'occuper, répugnait désormais à se prêter au jeu des invitations et des discussions de salons qui - il le réalisait maintenant - ne changeaient rien au cours du monde. Il se fichait des conversations sur le danger que représentait ce petit Gellert Grindelwald. Le temps avançait et il se sentait détaché de tout.

Heureusement, il avait ses conversations avec l'autre pour s'occuper.

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« J'ai rêvé de Sirius cette nuit.

- Lequel ? Ton fils ?

- Notre. Il est le tien aussi.

- C'est vrai. Je l'oublie parfois quand je parle avec toi. Ce n'est pas comme si nous l'avions eu ensemble.

- Tu as raison. Cela me perturbe aussi, mais il faut bien t'habituer. Un jour, tu seras seul à l'appeler. »

Il marqua une pause.

« Je me demande tout de même parfois… Qui suis-je et qui es-tu ? Es-tu moi ou ne suis-je que toi ? Et surtout, qui serais-je lorsqu'il ne restera plus que toi ?

- Tu seras toujours toi, je pense. Par contre, c'est moi qui deviendrais encore plus toi… Cela te dérange ?

- Non. Je ne crois pas. Nous avons toujours su que ce serait ainsi après tout, que seul toi était fait pour durer. En un sens, je suis heureux de me dire que je ne disparaîtrai jamais complètement. Pas comme Sirius…

- C'est de ton… Notre frère que tu as rêvé, c'est cela ?

- Oui. Je le revoyais faible, pâle et décharné dans son grand lit en noyer sculpté. Il tendait sa main vers moi, mais plus aucune peau ni le moindre muscle ne venait recouvrir les os de son bras. Son visage n'avait plus aucune rondeur, plus aucun signe de joie, on y lisait uniquement la réalité de la mort. Il essayait de me parler mais je n'entendais pas… les sanglots hystériques de Mère, derrière moi, étaient trop violents… Aujourd'hui encore, lorsque quelqu'un pleure, j'y reconnais les accents désespérés de ma mère, inconsolable, et je redeviens l'enfant de six ans qui ne comprenait pas.

- On se connaît depuis longtemps toi et moi.

- Oui, depuis janvier 1919. La guerre des Moldus était finie depuis peu, Charis venait de naître et Ursula avait eu sa première attaque. Je me suis dit qu'il était temps d'envisager la suite.

- Six ans… Toutes ces années et tu ne m'as encore jamais dit comment c'était.

- Quoi ?

- De perdre notre grand frère.

- Au début, ce n'était pas grand-chose. Juste une toux ponctuelle qui, parfois, me réveillait la nuit ou venait s'immiscer dans nos jeux. Je crois qu'à ce moment, personne ne s'était inquiété. Jusqu'au jour où l'un de nos éclats de rire s'était transformé en quinte clairsemée de sang. Nous nous étions regardés, étonnés, ignorant comment réagir. Mère était arrivée à ce moment et l'avait éloigné en paniquant. C'est la dernière fois que nous avons ri ensemble.

- Tu ne ris pas souvent.

- Non. La joie a été bannie de la maison des Black après cela. Tout est devenu chuchotement, air grave et non-dit. Mes parents le cachaient dans sa chambre dont il ne sortait presque jamais. Chacune de ses rares apparitions me l'offrait plus livide et décharné qu'avant. Une fois, il était rentré dans ma chambre pendant la nuit. Éclairé seulement par un mince filet de lune blafard, je l'avais pris pour un fantôme. J'avais hurlé de peur et réveillé toute la maison.

- Est-ce pour cela que tu n'aimais pas les fantômes à Poudlard ?

- Peut-être... Je ne me suis jamais posé la question à vrai dire, cette aversion était bien trop ancrée en moi pour que je la questionne… »

Il marqua une légère pause, se plongeant dans ses souvenirs.

« Sirius m'en avait voulu après cela. Il se réjouissait tellement de venir me voir. Il voulait tant me faire cette surprise et que l'on passe à nouveau du temps ensemble, loin de Mère et de ses pleurs. Il n'est plus jamais revenu.

- Sa maladie a duré longtemps ?

- Deux mois, je crois. Mais cela m'avait paru bien plus long. La nuit, à travers le mur, je l'entendais tousser. Parfois j'espérais qu'il s'étouffe et qu'il meurt. Que le bruit s'arrête et que je puisse enfin dormir… Le fait est qu'il est mort et que je n'ai jamais cessé de me réveiller la nuit.

- Il s'est éteint la nuit, seul dans sa chambre ?

- Non. En pleine journée, juste après midi. Les parents nous avaient vêtus de nos plus beaux habits et nous nous étions tous rassemblés dans la chambre. Père disait toujours qu'une étoile devait mourir entourée. Les épais rideaux de velours étaient presque complètement fermés, comme pour empêcher le soleil de venir narguer son astre agonisant. Je fronçais le nez, gêné par l'odeur de renfermé mêlée à celles de toutes les potions médicinales. Père se tenait droit et sombre dans un coin de la chambre. Mère sanglotait et Elladora, cramponnée à sa jambe, hurlait qu'elle voulait partir. Je crois qu'elle fait encore des cauchemars de ce jour. Elle avait juste trois ans, elle ne comprenait pas. Moi je m'agrippais au rebord du lit et je contemplais ce grand frère qui me paraissait si frêle, effondré dans ce grand lit. Ses belles boucles autrefois soyeuses et rebondies étaient devenues ternes. Ses yeux avaient disparu, cachés dans les os de son crâne, mais sur ses joues, je voyais bien les sillons de ses larmes. Il avait déjà les yeux mi-clos, la respiration faible et sifflante. Il a suffi d'encore quelques toux et c'était fait. Mon frère était devenu un pantin immobile avec juste un peu d'écume rosée au bord des lèvres. Mort, la beauté de son visage avait complètement disparu. Il ne restait plus qu'un cadavre à la peau si fine qu'elle laissait entrevoir toutes ses veines ainsi que deux yeux gris s'étant écarquillés de peur mais qui ne voyaient plus rien.

- Je n'ai jamais vu de mort.

- Tu ne rates pas grand-chose. Il n'y a rien de très exaltant dans un cadavre. Il m'avait terrifié… Père nous avaient forcés à aller l'embrasser sur la joue. Obéissant, j'avais obtempéré pour m'enfuir le plus vite possible. Je m'étais senti sale pendant toute une semaine. Mère, par contre, avait passé toute la journée à pleurer, enfermée dans la chambre. Je crois qu'à partir de ce jour, Elladora et moi n'avons plus existé pour elle. Il n'y avait plus que son enfant mort et celui qui devait naître. Elle a été anéantie à la naissance de Iola. Elle s'était persuadée qu'elle aurait un nouveau garçon qui pourrait venir remplacer celui qu'elle avait perdu. Enfin, Iola est tout de même devenue sa préférée… Le chagrin a tué Mère quand elle est partie avec ce Moldu.

- Et pendant ce temps, nous sommes devenus le nouveau petit prince de la famille Black.

- Oui. Sirius mort, je devenais le nouvel héritier. Le fils chéri par son père sur qui reposaient tous les espoirs. Je me sentais investi d'une mission. J'ai réussi, mais ça n'a pas toujours été facile, c'est lourd à porter un frère mort.

- Tu aurais voulu vivre notre vie différemment ?

- Je ne crois pas. Je n'ai pas vraiment de regrets. J'aurais juste aimé être un peu plus léger parfois.

- C'était tout de même bien, d'être le prodige, la réussite de la famille.

- C'est vrai, tout ne s'est pas toujours passé comme prévu, mais nous avons tout de même bien réussi.

- Ne m'inclus pas, tu as fait tout le travail.

- C'est vrai, mais ce sera ton tour… bientôt.»

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Il aimait bien cette maison au parquet grinçant et aux sombres tapisseries. Imposante et majestueuse, elle lui ressemblait.

Il appréciait beaucoup moins l'escalier et les elfes décapités qui l'ornaient. Il trouvait que cette coutume n'était pas assez digne et noble pour sa famille, mais Elladora y tenait.

Il n'aimait pas contrarier sa sœur.

Pas depuis qu'elle avait tenté de l'étrangler enfant. Elle croyait que, comme Sirius, maintenant qu'il avait 8 ans, son frère allait mourir. Voyant qu'il ne tombait pas malade, elle s'était décidée à provoquer le destin. Elle avait tout juste quatre ans à l'époque. Elle avait gardé cette fascination pour la mort toute sa vie.

Il avait toujours éprouvé un malaise face au plaisir évident qu'elle prenait à décapiter ces pauvres créatures. Un sourire mauvais s'étirait sur ses lèvres lorsqu'elle entendait le craquement du cou frêle.

De manière générale, il n'avait jamais été très à l'aise avec sa sœur. Il était las qu'elle s'obstine à lui rendre régulièrement visite, bien qu'il ne l'invite plus depuis longtemps.

C'était cela qui l'attristait le plus lorsqu'il se sentait vieillir et qu'il la voyait encore pleine d'énergie. Se dire que sa sœur allait lui survivre. Qu'elle prendrait sa place d'ancêtre respecté pendant que son propre corps irait nourrir les vers.

Et pourtant, il se sentait si faible et épuisé, son cœur palpitait bien trop souvent pour qu'il l'ignore. Son souffle ne suivait plus, une respiration sifflante et redoutée le surprenait bien trop souvent. Le soir, lorsqu'il était allongé dans son lit et que le sommeil refusait de venir le trouver, il sentait le poids du monde peser sur sa poitrine. Désormais, il ne quittait plus sa chambre, ne s'autorisant plus le moindre effort physique, à l'exception, évidemment, de ses visites à l'autre. Mais à chaque pas, il lui semblait semer un peu de lumière.

Inexorablement, la mort avançait en lui.

Bientôt, il serait seul.

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« Je suis allé à Poudlard aujourd'hui, commença l'autre. »

Jusqu'à présent, il n'avait jamais pris d'initiative. Et surtout, il ne s'était jamais rendu en des lieux où il pourrait entendre du monde et se laisser influencer. Il accueillit pourtant la nouvelle avec calme, comme une preuve de plus que sa fin approchait et qu'ils étaient prêts.

« Je voulais vérifier que j'en étais toujours capable. Je ne me suis pas déplacé ainsi depuis que tu as pris ta retraite.

- À quoi le voyage ressemble-t-il ?

- Ce n'est pas très agréable. Je me plonge dans le noir, je pense à ma destination et je me retrouve aspiré dans un long tunnel étroit. Les murs sont comme d'immenses miroirs, me renvoyant une image complètement déformée de moi-même. La lumière disparaît peu à peu ; plus je m'avance, moins les miroirs me réfléchissent et finalement je ne vois plus que mille paires d'yeux qui me fixent et semblent prêtes à me transpercer. La fin du tunnel est totalement noire, plus aucun bruit ne me parvient et je me contente d'avancer car je sais que la lumière ne se retrouvera qu'au bout du chemin. Je me jette dans le vide et enfin, je suis de l'autre côté. Je crois que le voyage n'est pas long, mais il me paraît une éternité.

- Est-ce que tu te sens périr pendant le passage ?

- Je ne sais pas à quoi cela ressemble de mourir.

- Hum… Moi non plus à vrai dire, je ne fais que l'imaginer. Et pourtant, je devine que le moment approche. Je sens la lumière en moi se dérober progressivement. Chaque matin, il me devient plus pénible d'ouvrir les yeux.

- Je ne te savais pas si malade.

- Moi non plus. Ces dernières semaines ont été particulièrement épuisantes. Depuis que j'ai rêvé de Sirius… Comme s'il avait utilisé ce moyen pour me prier de le rejoindre.

- Tu as peur ?

- Plus maintenant. Je crois que c'est le signe que la vie en moi a commencé à se briser.

- Je suis désolé.

- Pas moi, je l'ai accepté, j'attends la rupture avec impatience. Qu'as-tu entendu à Poudlard ?

- Rien de bien intéressant. J'entendais mal, je suis toujours dans le placard.

- Armando n'a, de toute façon, jamais rien eu de très passionnant à raconter.

- Ce ne sera pas toujours facile de lui obéir. Mais il est le nouveau directeur, il faudra bien m'y résigner.

- N'oublie pas que rien ne t'interdit de lui donner ton avis !

- Bien sûr. Le contraire de ma part serait étonnant.

- Notre… Tu vois, tu m'oublies déjà.

- Désolé… Tu me manqueras.

- Je sais. Heureusement, tu pourras toujours discuter avec Ambrose, c'est un homme remarquable.

- Plus qu'Everard en tout cas, cet homme barbant ! »

Ils discutèrent encore quelques minutes, jusqu'à ce que las, il se lève enfin. Il se retourna juste avant de sortir de la pièce.

« Au revoir Phineas.

- Au revoir Phineas. »

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La nouvelle s'était répandue dans la famille.

L'astre roi se meurt.

Comme il l'avait espéré, ses précieuses étoiles s'étaient toutes réunies pour offrir un ultime hommage à l'auteur de leurs jours. Toutes, sauf Phineas, le fils honni. La mort n'efface pas l'exil.

Graves et recueillis, les quatre enfants saluèrent ce père, digne et solennel, enfoui dans un trop grand lit, comme l'avait été son grand frère, il y avait soixante-dix ans maintenant.

La nuit tomba, et le vieil homme épuisé s'endormit d'un sommeil agité, sa respiration laborieuse troublant le silence de la chambre. Respectant le vieil adage de leur grand-père voulant qu'une étoile ne s'éteigne pas sans spectateurs, les enfants se relayèrent toute la nuit pour guetter la fin.

A l'aube, Cygnus se tenait près de la fenêtre, admirant les premiers rayons matinaux qui poussèrent l'audace jusqu'à venir chatouiller le visage de son père, toujours endormi. Il avait passé la nuit.

La fratrie se réunit à nouveau dans la pièce. Une heure plus tard, tout était fini.

Nouveau chef de la famille, Sirius ne versa pas une larme en recueillant le dernier souffle de son père. Princier, il descendit les escaliers de cette maison qui lui appartenait désormais, hésita dans le couloir et déposa finalement trois coups légers à la dernière porte. Il pénétra dans une pièce, entièrement vide à l'exception d'une petite table et d'un confortable fauteuil en velours.

Il s'approcha de l'unique tableau de la pièce où il le regardait avec tristesse.

« Bonjour Père. Pouvez-vous s'il vous plaît annoncer votre mort à Armando ? Il est temps de vous accrocher au mur. »