[ Chapitre 2 ]
"…et maintenant, pour votre délégué et major de promotion, Sollux Captor."
Il y eut un assourdissant tonnerre d'applaudissement, et, acclamé comme une célébrité vêtu d'une robe noire et d'une écharpe bleu électrique, il se leva de son siège. Il avait l'ombre d'un sourire sur le visage, faisant un clin d'œil à un groupe de filles qui gloussaient et, furtivement, leva le majeur sous une de ses longues manches noires à l'adresse ses amis masculins.
Il marcha sur la scène et en haut du podium, où il posa ses mains sur la surface, attendit que chaque âme dans l'étouffant gymnase se taise jusqu'à ce que le silence soit total.
« Salut. »
Un étudiant lâcha un cri, et Sollux Captor, âgé de dix-huit ans (plus un mois ou deux) rit et se redressa un peu.
« Donc » commença-t-il, haussant les épaules. « Nous y voilà, le jour de la graduation. Ce furent quatre longues années. »
Sollux promena son regard sur ses camarades diplômés et sur le siège qu'il avait personnellement réservé pour sa mère. Elle n'était pas là, bien sûr, mais son oncle y était bien évidemment. Lorsqu'il leva la caméra, si concentré sur son neveu, Sollux s'était presque senti comme s'il s'agissait d'une relation père-fils normale, platonique.
Presque.
Il fit la grimace et posa ses yeux tout à droite.
« Lorsque nous avançons dans notre ascension scolaire » commença Sollux. « Nous obtenons de nombreux titres. Pour moi, c'était 'l'intello gringalet', 'le bâton ambulant'… 'le Sire balbutiant'. C'était mon préféré, celui là, les gars. Merci beaucoup. »
Des gloussements, un sifflement aigu et un cri.
« Peu importe, nous avons tous eu notre juste lot de titres, et nous devrions être fier de chacun d'eux. Même les mauvais. Parce que, si ce n'était pas grâce aux noms par lesquels nous sommes appelés des fois, grâce à quoi serait-ce possible de créer des liens avec qui que ce soit ? Comment trouverions-nous notre place ? Pour moi, cette place était parmi les mal-aimés, et c'est comme ça que j'ai rencontré Karkat Vantas-»
Une vague de rire emplit le gymnase, et plusieurs professeurs rirent entre eux, certains secouaient leur tête ou levèrent des poings plaisantins vers Sollux.
« Je t'avais demandé de ne pas m'inclure dans ton stupide discours ! »
« Moi aussi je t'aime, camarade ! » répondit Sollux dans un cri vigoureux dans la mer de murmures. Il attendit que le silence se fasse à nouveau. « En fait… »
Sollux attendit un peu plus pour être sûr que le silence soit complet.
« En fait, nous nous sommes tous trouvés dans des situations difficiles. Mais tout cela était, pour une raison, ce pourquoi nous pouvons aujourd'hui nous rendre en ce lieu et entamer de grandes choses dans la vie. Avec nos moments difficiles, nous nous sommes créés le but de nous renforcer, afin de pouvoir entrer dans la société avec la tête haute et une peau dure sur le corps. » dit doucement Sollux, laisser son zozotement de coté était devenu simple avec des années d'entraînement. «Ça n'a pas été facile, mais nous y voilà. Nous avons tous changé pour le mieux. Nous sommes tous devenus d'honorables ajouts à la société, et je suis curieux de voir où la vie vous emmènera tous. Maintenant, sans plus attendre, laissez-moi finir ce pitoyable discours et être le premier à dire cela.
« Cassons-nous tous d'ici! »
Sollux sauta du podium et leva ses poings en triomphe alors que le tonnerre d'applaudissement et de réjouissements étouffa l'écho des dernières paroles que Sollux avait prononcées dans le microphone. Il sortit de la scène après s'être courbé comme à la fin d'un mélodrame, laissant le proviseur donner son discours final et finir la cérémonie de promotion.
Sollux ne pouvait pas être plus soulagé que de lancer sa toque de promotion dans les airs le plus haut possible.
« Quelle bande de putain d'imbéziles. Touz juzqu'au dernier. 'Honorable menzion de la zoziété, quelle blague !
-Oh, fermes ta gueule à zozoter, espèce de crétin défaitiste » lança Karkat en mettant un sac plastique plein de confettis en papier dans la benne à ordures de l'école. « Si tu hais tellement ces trous du cul, tu aurais dû le leur dire. »
Sollux et Karkat s'étaient débarrassés depuis longtemps de leurs robes de graduation, révélant leurs pantalons kaki-noirs et chemises blanches. Ensuite, le conseil des élèves avait été élu pour nettoyer le gymnase, pendant que les autres étudiants se mélangeaient dans la cafétéria avec leurs parents. Etait-ce ironique que le major de promotion président de la classe, avec l'aide de son très réticent meilleur ami, ait à nettoyer le bazar ?
« Juste pour dire » continua Sollux, laissant le couvercle de la benne se refermer avant de passer une main frustrée dans ses sombres cheveux acajou et désordonnés. « Peu importe. Je suis là dessus… »
« Tu l'es maintenant ? » se moqua Karkat. « Si par 'là-dessus' tu veux dire que tu vas t'énerver et aller te plaindre pendant cinq autres mois, et bien je te crois totalement, mec. Tu as l'air d'oublier que le seul qui se fait arnaquer ici, putain, c'est moi. Je ne suis même pas obligé de t'aider, mais je le fais quand même parce que je suis le plus gentil des putains d'amis que tu aies ! »
Sollux fronça les sourcils et fit claquer sa langue alors que Karkat grommelait à lui-même et se penchait pour ramasser des bouts de papier laissés au sol.
« Ah, mec » soupira Sollux, grattant le derrière de sa tête avant de mettre ses mains dans ses poches. «Désolé. Je suis juste énervé que maman ne soit pas venue. »
« Et bien, tu- » commença Karkat en haussant le ton, toujours en ratissant le sol. Puis, il s'arrêta et sa voix se fit plus douce. « Et bien… Si tu n'étais pas une aussi mauvaise progéniture, elle aurait été là, abruti. »
Sollux sourit et s'agenouilla au sol à coté de Karkat pour l'aider à ramasser les papiers.
« Mauvaise progéniture? Qui est le major de promo ici? »
« Va te faire foutre, l'intello. »
Lui et Karkat voulurent saisir le même bout de papier, mais avant que leurs mains ne se touchent, Karkat leva les yeux et se hissa sur ses pieds, une boule de débris entre les mains. Sollux fit de même, ses sourcils se froncèrent en sentant l'atmosphère soudainement désagréable.
« Là. Laisse le reste. Laisse les concierges faire leur boulot et ramasser la merde au bout d'un certain temps. Roh, putain. »
Sollux roula les yeux en souriant, donnant un coup de coude à Karkat.
« Du calme, princesse. »
« Sollux ? »
Sollux se raidit au son d'une voix épouvantablement familière dans son dos. Karkat, qui faisait face à la voix, remit sa mâchoire correctement et fit un pas très peu subtil vers Sollux, le bloquant. Il se tourna lentement pour faire face à son oncle, qui marchait vers eux avec d'effrayantes, lentes et longues enjambées. Quand il les eut atteints, son sourire s'agrandit, au dégoût éhonté de Sollux.
C'était plutôt humoristique, en fait – Karkat mesurait plusieurs dizaines de centimètres de moins que Sollux (à la grande déception de ce garçon grincheux), mais l'oncle de Sollux était plus grand de plusieurs dizaines de centimètres que Sollux lui-même. Cependant, Karkat ne recula pas.
« Bonjour, Karkat » dit l'oncle Kenneth de sa lente, et douce voix profonde. Même si sa voix était aimable, il se tourna vers Karkat avec un air intimidant qui lui fit faire se triturer son jean d'impatience. « Bravo pour ton bac. »
« Merci, Monsieur Captor » dit Karkat froidement, décidant finalement d'avoir des couilles et d'enlever une mèche d'ébène de ses yeux pour pouvoir fixer méchamment son opposant. Kenneth ne bougea pas un muscle.
« Tu veux quelque chose ? » demanda Sollux doucement.
« Non… »
Cette situation devint rapidement gênante, et Sollux déglutit audiblement. Ce ne fut pas sans que Kenneth ne le remarque, il sourit.
« Vous voyez, c'était une chouette réunion, mais –» commença Karkat avec un sarcasme cassant. Il fut interrompu, cependant, par une voix qui l'appela.
« Karkat! »
Les trois têtes se tournèrent vers la porte arrière de l'école, où l'une des anciennes camarades de classe de Sollux tenait la porte.
« Karkat, il nous reste encore quelques sacs dans le gymnase » appela-t-elle. « Viens nous aider ! »
« Demande à ce connard de le faire ! » dit Karkat, lançant son pouce en direction de Sollux.
« Sois pas con, Karkat. Laisse le tranquille un moment. Amène-toi!"
Quand ce fut clair qu'elle ne partirait pas, Karkat lança un regard d'excuse à Sollux et se traînant vers la porte, maugréant des jurons durant tout le chemin.
Et ensuite, ce fut Sollux et son oncle. Ils se regardèrent sans expression jusqu'à ce que la porte ne claque.
« Viens là » dit Kenneth lentement, le sourire sur son visage n'était pas de toute gentillesse. Voyant que Sollux n'avait pas bougé, Kenneth se résout alors à faire un pas menaçant vers lui, plaquant Sollux à la benne à ordures. « Regarde-moi. »
Sollux pinça ses lèvres et demeura de glace, fixant la poitrine de Kenneth, les yeux vides. Alors, ses yeux le trahirent et s'emplirent de nervosité. Erreur.
Les lunettes de Sollux cliquetèrent au sol, alors qu'un résonnant crac emplissait ses oreilles et il paniqua. La gifle lui brûla instantanément la peau et fit vibrer sa tête. Laissant entendre un sourd cri de douleur, il leva la main pour toucher sa joue mais avant de l'atteindre, son oncle lui attrapa le poignet.
« Je t'ai dit de me regarder » dit-il, sévère, à travers ses dents serrées. Sollux se recroquevilla contre la benne, refusant de retourner sa tête vers son oncle. « Regarde-moi. Regarde-moi, Sollux. »
La tête de Sollux commença à se tourner frénétiquement vers Kenneth. Apparemment, il ne fut pas assez rapide, car son oncle lui attrapa violement le visage et le tourna vers lui. Le jeune homme eut du mal à contenir son expression de surprise.
« Là », soupira Kenneth, souriant un peu en avançant la figure de Sollux. « Regarde comme tu es beau. Grandi et prêt à affronter le monde. Tu as hâte d'être à l'université, mon chéri ? »
Il lutta pour pouvoir hocher la tête, prisonnier de l'étau de son oncle.
« C'est bien. Voilà l'intelligent et beau garçon que tu es devenu. »
Sollux ne put que fermer ses yeux brusquement quand Kenneth l'entraîna, le pressant contre la benne avec son corps. Kenneth l'embrassa intensément dès qu'il le put, étouffant Sollux avec le goût de fumée et d'autres substances dont il ne voulait pas entendre parler. Les doigts hargneux accrochés aux cheveux du brun, le tirant de part et d'autre, lui brûlant le cuir chevelu. Sollux essaya d'ouvrir les yeux, mais tout ce qu'il réussit à entrevoir, ce fut une masse de longs cheveux gras marron grisonnants.
« Ztop » dit Sollux d'une voix rauque entre ses grognements, alors qu'il essayait en vain d'écarter son oncle de lui.
« Je suis si triste, chéri » soupira Kenneth, se retirant et caressant le visage tremblant de Sollux. « Je suis si triste que tu passes l'été entier chez Karkat avant que tu entres à l'université. Je ne pourrais pas voir ton beau visage… »
Sollux se mordit la lèvre inférieure du plus fort qu'il le pu pour se retenir d'hurler de rage et de douleur, pendant que Kenneth continuer de le toucher en de mauvais endroits. Son pouce lui appuyait fermement sur la pomme d'Adam, ses ongles profondément enfoncés dans sa peau.
« Es-tu triste de me quitter ? » murmura Kenneth, secouant légèrement la tête de son neveu. « Es-tu triste de ne pas pouvoir me voir pendant tout ce temps?"
« Oui » gémit pratiquement Sollux, haïssant le son de sa propre voix. « Oui, je zuis trizte, oncle Kenneth. »
« Oh, chéri » susurra Kenneth, desserrant l'étau mortel de la gorge de Sollux. Il passa son pouce sur le visage du garçon. « Ca ira. Nous nous reverrons bientôt."
« Okay » expira Sollux, et sa voix se brisa. Il acquiesça et déglutit bruyamment. « Z'il te plaît…Z'il te plaît, laisse moi partir. »
Mais Kenneth ne le laissa pas. Au lieu de cela, ses mains sur les joues de Sollux glissèrent pour lui attraper le cou. Il trembla violement, levant les doigts pour griffer le bras de son oncle.
« Z'il te plait- »
Les moments suivants se firent troubles. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il subissait à présent une affreuse et terrifiante pression autour du cou qui lui arrachait le souffle. Des larmes perlèrent de ses yeux, non pas à cause de la peur ou de la douleur, mais dues au manque d'oxygène. Sa respiration devint de gutturaux et inaudibles pleurs d'appel au secours.
Et ce connard commença à relâcher la pression.
« Oh, Sollux » murmura Kenneth à l'oreille de Sollux où le sang s'accumulait. « Tu devrais vraiment donner plus de couleurs à tes jolies joues. »
Lorsque Sollux se fit sans plus aucune énergie, il le libéra, et le garçon s'écrasa contre la benne à ordures dans un immense halètement. Il tomba au sol immédiatement, amenant ses jambes tremblotantes à sa poitrine, se serrant lui-même étroitement alors qu'il essayait de maîtriser sa respiration galopante.
« Pourquoi ? » demanda-t-il d'une faible voix, même s'il ne cherchait pas vraiment une réponse. Il mit sa tête entre ses mains. « Pourquoi maman n'est-elle pas venue, aussi ? »
« Elle n'avait pas de temps à t'accorder, chéri » dit Kenneth gentiment. Il s'accroupit devant Sollux et lui caressa les cheveux. « Mais je serais toujours, toujours là pour toi. »
Voyant que Sollux ne donnait pas de réponse, Kenneth se pencha simplement en avant et embrassa chacune de ses paupières, puis son front, et lui donna un tout dernier chaste baiser sur les lèvres.
« Je t'aime, Sollux. »
Sollux ne fit qu'avaler sa salive difficilement une fois de plus et acquiescer, empêchant ses larmes de couler. Kenneth se releva.
« Je te reverrais aux vacances de la Toussaint, mon cœur. Je t'appellerai!"
En disant cela, son oncle marcha vers la sortie, disparaissant au tournant.
Lorsqu'il fut parti, Sollux laissa échapper le soupir qu'il retenait et trembla incontrôlablement, essayant de se masser le crâne pour faire passer les maux, glissant ses doigts dans ses cheveux. A travers le brouillard dans son champ de vision, il observa autour de lui pour voir où ses lunettes se trouvaient, sur le sol. Heureusement, la monture rectangulaire des verres n'avait pas été abimée par la chute. Sollux se pencha pour les ramasser à l'aide de ses doigts secoués de tremblements, puis les mit avec difficulté.
S'asseyant, Sollux se frotta le pantalon et la chemise, puis essuya ses lèvres. Il se toucha le cou, effrayé de sentir une cassure, ou pire, un bleu. Mais non, son cou était en bon état. Ses joues étaient un peu rouges et sensibles au toucher, mais ce n'était pas grand-chose. Des bleus sur son cou auraient eu l'air dix mille fois plus suspects.
Maintenant sur pieds, Sollux trébucha un peu et se rattrapa à la benne, maintenant sa tête avec ses mains.
C'était fini.
Pour le moment, tout était terminé. Sollux laissa échapper un soupir de soulagement. A présent, il était en sécurité. Il était libre. Il étouffa un rire, couvrant sa bouche de sa main. Dos à la poubelle, il glissa pour s'accroupir contre la paroi, inclinant sa tête en arrière dans un bruit sourd. Sollux clos ses yeux, et la migraine commença à passer.
« Hey, crétin, j'espère que tu sais qu'il y a une forte probabilité que le sol soit couvert de morceaux de verre. »
Sollux leva les yeux de sa main pour voir Karkat qui courrait vers lui.
« Où est ton oncle ? » demanda Karkat. Sollux déglutit et essaya faiblement de se lever. Son ami lui offrit néanmoins une main avec un soufflement d'irritation. Il la saisit et se releva, murmurant un 'merci'. Leurs mains restèrent jointes durant une seconde de plus que nécessaire, alors Karkat retira la sienne, se raclant la gorge.
« Il est parti » soupira Sollux après une longue et gênante pause. « Il m'a un peu secoué, mais tel que je le connais, il ne viendra pas m'embêter quand je serais chez toi. »
Karkat tordit ses lèvres et croisa les bras, observant Sollux avec son habituelle mine renfrognée.
« Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? Tu sais, le truc de 'Nan, je vais pas faire confiance à Karkat, tout de même' que tu fais tout le temps commence vraiment à me faire chier. »
Sollux haussa les épaules et regarda au ciel. Il fit un sourire peu convainquant à Karkat. Une partie de Sollux savait que Karkat était secrètement au courant des abus de violence, mais il savait égalent qu'il n'était pas au fait de la molestation et du viol.
Sollux voulait que cela reste ainsi.
« Nan. Ca va. C'est juste que… Tu penses qu'on peut ne pas aller à la fête des Seniors, ce soir ? »
Karkat pencha la tête, son visage s'adoucissant légèrement.
« T'es pas d'humeur à aller t'agiter au beau milieu d'un tas de connards puants dans un étouffant gymnase à la con ? »
« Non. »
« On a déjà payé pour cette merde, tu sais. »
« Je te rembourserais. »
Karkat sourit et donna un coup dans le bras de Sollux.
« Tu es vraiment qu'un abruti d'indécis. »
« Ca veut dire que tu préfèrerais aller à la soirée ? »
« Putain, non. »
« Call of Duty ? »
« Le premier qui arrive à la voiture a droit à la manette qui marche bien ! »
