Petite dédicace à Eolane (c'est grâce à elle que vous avez la suite, Messieurs les anonymes :p) et à Gabriel pour m'avoir donné mes premières reviews !

Passagers de la brume

La brume enveloppait Venise en ce rigoureux dimanche matin. J'aimais beaucoup observer la ville calme à l'aube. C'est à ces heures que la ville nous appartient, où nous courrons le long des toits, sautons au-dessus des rues dans un silence quasi-religieux. Et je savais quelque chose des silences religieux depuis quelques semaines. Je n'étais pas une catholique fervente, mais je m'aventurais encore quelque fois dans une église le Dimanche matin. Je n'y allais bien sûr pas pour soulager mon âme des péchés qui auraient pu s'y trouver, mais pour prier pour le repos de l'âme de mon père. J'avais aussi une affection toute particulière pour les chants des chœurs. Les entendre me donnait des frissons. C'est ce qui fut le premier motif de discussion avec mon voisin le jour de notre rencontre. Il m'adressa la parole alors que je me préparais à sortir du bâtiment, l'air un peu embarrassé et penaud.

« -Bonjour, Madame. Vous aviez des frissons pendant l'office, vous sentez-vous bien ?

-Oui, ne vous inquiétez pas, Ser… ?

-Leonardo. Leonardo da Vinci. Où allez-vous, Madonna ? demanda-t-il courtoisement.

-Dans le quartier à l'Ouest. Merci pour votre prévenance Messere. Passez une bonne journée. »

Je m'étais montré assez froide lors de cette première rencontre. A vrai dire, je n'aimais pas jouer à la dame bien élevée. J'avais quelques bases, comme toute femme qui se respecte, mais révérer certains hommes ne donnait la nausée. Pour Leonardo, c'était différent. Son attitude m'avait presque effrayée. Si attentionné d'entrée de jeu envers une dame qu'il ne connaissait pas. J'avais cependant préféré ne pas m'attarder davantage, de peur que le précieux paquet contenant ma tenue d'assassin et le peu d'arme que je possédais ne disparaisse de sa cachette dans une ruelle à proximité. Je l'avais donc récupéré rapidement, laissant le pauvre homme derrière moi.

Ezio n'était pas revenu me voir depuis notre première rencontre. J'essayais de reprendre une vie civile normale mais quelque chose contre lequel je ne pouvais pas lutter m'en empêchait. Je sentais à la moindre contrariété l'envie de tuer faire bouillir mon sang et le désir de revivre une poussée d'adrénaline m'étreindre érodait peu à peu mon jugement. Je savais ce sentiment dangereux mais je ne pouvais m'empêcher de vouloir revivre cette euphorie malsaine qu'il me procurait. C'était une drogue que j'aimais savourer, à laquelle j'essayais de ne pas me rendre dépendante, mais je me devais d'admettre que chaque fois, calmer ces pulsions meurtrières devenait plus difficile. Je n'avais que peu tué depuis la première visite d'Ezio, et semaines après semaines, il devenait de plus en plus difficile de me contenir. J'étais par contre à l'époque loin de me douter que cette sujétion à la violence allait jouer un rôle majeur lors d'une prochaine réunion.

Ce fut une nouvelle fois après l'office du dimanche matin. Les chœurs m'avait encore une fois beaucoup émue et avaient réussi à alléger un peu de la tension que ne pas céder à mes pulsions meurtrières m'imposait. C'était ainsi avec le cœur plus léger que je sortais de la messe mais je restai néanmoins sur la défensive. C'est alors qu'un certain peintre me surprit je me retournai donc brutalement. La première expression que portait mon visage lorsque je lui fis face ne devait pas être des plus enjouées, puisque je le vis comme effrayé, ou tout du moins interrogateur. Puis je me souvins de sa gentillesse et de mon rôle de Dame, et je lui offrais un large sourire, qu'il me retourna avec plus de réserve. Nous nous écartâmes côte à côte du parvis de l'édifice saint et nous installâmes sur un banc sans un mot. Je me sentis mal à l'aise qu'il soit toujours aussi sympathique à mon égard, quand bien même j'avais de mon côté fait preuve d'une telle froideur.

« -Messere da Vinci, je vous prie de me pardonner. Mon comportement a été injuste envers vous lors de notre précédente rencontre.

-Non, Madonna. Je peux comprendre que je vous ai effrayé à vous aborder ainsi. J'aurais dû agir avec plus de retenue.

-Allons, ne dites pas de telles sottises. Vous êtes parmi les hommes les plus sensibles que je connaisse, dit Lucia avec sincérité. Si je peux vous accorder la moindre faveur, faites-le moi savoir.

-Me laisseriez-vous alors au moins vous accompagner jusqu'à ma porte ? Si vous habitez dans l'Ouest de Venice, alors le centre de la ville doit être sur votre chemin. »

C'était effectivement le cas. Toutefois, je ne pouvais pas quitter cet endroit sans récupérer mes quelques armes. Je ne roulai pas sur l'or et je devais bien admettre que je ne me voyais pas renoncer à toutes mes armes pour l'instant. Tout le problème restait de savoir comment suffisamment bien présenter la chose pour que rien de tout cela ne paraisse suspect. Leonardo parut s'inquiéter de mon silence prolongé. Je pris l'air de réfléchir pour gagner encore un peu de temps. Son expression de déception s'intensifia encore un peu avant que je ne me décide à dire quelque chose.

« -Je vous accompagnerai avec plaisir, mais je vais d'abord devoir vous demander un service. J'ai laissé dans une ruelle proche un sac contenant quelques uns de mes biens.

-Alors allons le récupérer, ce n'est pas un problème, dit-il en se levant.

-S'il vous plait, Messere, je vous demanderai de ne pas me poser de questions sur son contenu, murmura Lucia. »

Il se figea et me dévisagea sans méfiance un court moment, mais ne trouva rien à redire. Il m'offrit son bras, que je pris sans rechigner, en imitant au mieux les passantes dans une situation similaire. Nous nous dirigeâmes lentement vers l'allée, dans un silence entendu. La ruelle en elle-même n'était pas particulièrement sombre, surtout en cette période de la journée, mais elle était étroite. Nous pénétrâmes jusqu'au milieu de l'allée où j'indiquais à mon compagnon où se trouvait mon sac. Il le chercha un instant et mis la main dessus. Mais cet instant fût suffisamment long pour que des mercenaires nous prennent en étau.

« -Leonardo da Vinci ?

-Oui, c'est moi, bredouilla le concerné, surpris. Vous êtes…? demanda-t-il interrogeant le chef de la troupe.

-Venus te tuer, sodomite ! »

La situation venait de prendre un tour inattendu. Je n'imaginais pas me faire prendre dans une situation pareille un jour. J'avais choisi cette ruelle parce qu'elle était isolée, négligeant complètement le fait qu'elle constituait un lieu de choix pour tendre une embuscade. Une erreur que j'aurais largement pu éviter et qui allait semble-t-il me coûter cher. Et pour couronner le tout, j'étais complètement désarmée face à ces hommes. Mais je ne pouvais pas ne rien faire non plus. La vie était une bien trop belle chose pour ne pas se battre.

« -Messere, calmez-vous, je vous en prie ! Vous voyez bien qu'il ne peut s'agir que d'une erreur ! lança Lucia, se plaçant sur le chemin d'un des mercenaires.

-Pousse-toi, putana !

-Nous avons fautés, je le jure devant le Seigneur nous ne sommes pas mariés. Mais jamais Leonardo ne pourrait être un sodomite, je puis le jurer ! »

Je m'étais évertuée à rendre cet appel de désespoir le plus convaincant possible, me tournant vers chacun de nos agresseurs, me rapprochant doucement du sac, joignant mes mains pour imiter la prière, tentant sans grand succès à faire venir quelques larmes à mes yeux. Un de nos assaillants sembla cependant comprendre mon petit jeu, puisqu'il fit un grand pas en avant et me donna un coup si violent du revers de la main que j'en chutai. Cela ne suffit pas à m'assommer cependant, et par un heureux hasard, ma chute clos la distance entre ma main et le bord du sac. Leonardo était désormais complètement à découvert. Il me fallait agir vite et réfléchir plus vite encore.

D'une main, je saisis la cape de mon comparse dans une poigne de fer et la tirait vers le bas de toutes mes forces. De l'autre, je tâtonnais à travers l'ouverture du sac pour trouver une arme. Une fois mon camarade à terre, je tirai la dague de son fourreau et remontai à l'assaut. Je tuais d'un simple, mais puissant, coup à la gorge celui qui venait de manquer Leonardo d'un cheveu puis sans perdre un instant, esquivai l'attaque d'un second avant de lui faire passer l'arme à gauche à son tour, dans un élan de sauvagerie. Il n'en restait désormais plus qu'un de chaque côté de nous. Il fallait choisir avec précaution lequel tuer, puisque le dernier survivant chercherait probablement à s'enfuir. Et aucun ne devais en réchapper. Finalement, l'un d'eux eut l'esprit d'initiative et se précipita vers sa fin. J'évitais son coup un peu trop tard, lui permettant de m'atteindre au bras gauche, affaiblissant encore le peu de retenue que j'avais encore. Je lui plantais la dague dans la nuque en représailles et la laissait là, me hâtant d'atteindre mon arc et mes flèches. Je me stabilisai, encochai la flèche, bandai l'arc, assurai une dernière fois ma cible et lâchai la corde. Le dernier assaillant tomba raide mort, touché légèrement à gauche de sa colonne vertébrale.

Un silence pesant tomba lourdement dans la ruelle. Les deux premières choses à faire étaient de vérifier que Leonardo da Vinci était en vie, l'autre de déguerpir de cet endroit au plus vite. Et je ne pouvais attendre que mon adrénaline descende ou que le sourire vicieux que je devais probablement arborer ne s'efface de mon visage. Je fis le maximum pour reprendre un semblant de contrôle sur moi et m'approcha de l'homme qui m'accompagnait. Son regard fixait le vague mais il clignait des yeux, ce qui m'indiquait au moins qu'il était vivant. Je posai un genou à terre auprès de lui et passai ma main devant ses yeux pour essayer de le ramener parmi nous. Il finit par me revenir, avec de la crainte ancrée dans le regard.

« -Nous ne pouvons pas rester ici, annonça la jeune femme. Vous habitez loin d'ici ?

-Non, non, nous y serons vite, répondit l'artiste. Votre bras…

-Nous verrons tout cela plus tard, ordonna Lucia en récupérant sa dague sur le cadavre. »

Je remis la dague dans son fourreau avant même d'avoir nettoyé le sang de la lame, puis remis le tout dans le sac, avec mon arc. Nous convînmes tacitement de sortir de la ruelle de la même façon que nous y étions entrés. Je pris donc son bras, serrant mon bras gauche contre son flanc, tentant tant bien que mal de camoufler la blessure. Nous fîmes nos premiers pas en tant que faux couple d'amoureux vers la sortie parmi les cadavres. Je ne pouvais m'empêcher de songer que nous devions avoir l'air ridicule, moi en femme éprise et lui raide comme un piquet, les doigts de sa main avec laquelle il tenait mon sac s'agitant vivement lorsque nous étions près d'un cadavre. La tension redescendit un peu une fois revenus sur la place, la brume nous masquant aux regards étrangers. Nous arrivâmes finalement devant une porte en bois sous une arcade, qu'il ouvrit rapidement. Une fois à l'intérieur, je lui lâchais le bras, poussais un soupir de soulagement, le vit jeter mon sac comme s'il s'était soudainement enflammé et lâcher un soupir vibrant. Il dégagea d'un geste léger les croquis qui encombrait l'unique table de la pièce, en fit le tour pour s'asseoir, posa les coudes sur la table puis reposa son front sur ses mains jointes. Après quelques instants, il me fit signe de venir m'asseoir. Je m'exécutai, curieuse de savoir ce qui allait se passer ensuite.

« -Vous n'êtes pas une femme ordinaire, commença Leonardo d'un ton neutre. Et j'ai bien peur de ne pas avoir de quoi vous convaincre de ne pas utiliser les informations que vous avez obtenues sur moi aujourd'hui ou de ne pas me tuer pour préserver votre secret.

-Alors faisons un marché en égaux, osa la tueuse. Vous gardez pour vous ce qui s'est passé dans cette ruelle et je tiens ma langue sur ce que j'y ai appris.

-Comment voulez-vous que j'accepte un tel marché si je ne connais pas votre nom, votre nature ? Êtes-vous de ces femmes qui fomentent le meurtre d'hommes fortunés ou simplement une mercenaire rendue insoupçonnable par votre apparence ?

-Vous êtes bien loin du compte, j'en ai peur. Mon nom est Lucia. Sachez que je puise dans le meurtre une complétion qu'aucune autre activité n'a pu m'apporter jusqu'à présent, dit-elle d'une voix empreinte de fierté et de peur à la fois. »

Je crus voir un frisson lui parcourir le corps. C'était bien compréhensible. Qui ne serait pas effrayé de se savoir dans la même pièce qu'une personne qui se réclame plus de la bête que de l'humain ? D'ailleurs, de quel côté me situais-je à présent le plus ? Une bête ne raisonnai certes pas sur son état de santé psychique, mais un être raisonnable ne clamait pas non plus avec orgueil qu'il aimait à tuer ses semblables.

Cependant, la crainte sembla tout de même vite lui passer puisqu'il se leva pour aller chercher de quoi s'occuper de ma blessure. Je l'assistai du mieux que je pus tandis qu'il me pansait. Il le fit avec une rapidité et une précision qui me laissait pantoise. Cet homme s'était déjà occupé de blessés léger auparavant, chacun de ses gestes en témoignait. L'atmosphère était toujours pesante et lorsque je lui demandais où je pouvais me rendre pour me changer, il me désigna une des portes au fond de la salle d'une voix absente. Je pris donc mon sac et me dirigeai vers l'endroit que l'on m'avait désigné, mais je m'arrêtai à mi-chemin pour me retourner vers mon hôte : on venait de frapper à la porte et d'entrer. Leonardo s'était immobilisé et regardait vers la porte d'un air refrogné. Puis son expression devint soudainement heureuse et il tonna :

« -Ezio ! Amico mio ! Cela faisait bien trop longtemps ! »

Ezio n'était certes pas un prénom commun, mais j'avais du mal à envisager qu'il puisse s'agir de l'Ezio que je connaissais. Piquée par la curiosité, je revenais sur mes pas pour trouver les deux hommes enlacés comme de vieux amis. Et à en croire les mines réjouies de ces messieurs, ils devaient effectivement se connaître depuis longtemps et être ravis de se revoir. L'étreinte dura quelque secondes de plus et se brisa, le sus-nommé Ezio gardant ses mains sur les épaules du peintre.

« -Quelque chose ne va pas, Leonardo ? Tu avais l'air contrarié.

-Allons, tu sais bien que tes visites ne me dérangent jamais.

-Ne me dit pas que je vous interromps ? s'inquiéta l'Assassin en posant les yeux sur la jeune femme.

-Non, ce n'est pas du tout ce que tu crois. C'est une affaire compliquée mais…

-Ne t'inquiètes pas, je suis heureux que tu te sois enfin trouvé un peu de compagnie !

-Mais enfin Lucia ! Dites quelque chose ! Implora Leonardo.

-Lucia ? Vous seriez cette Lucia ? s'étonna Ezio. Je savais bien que son visage me disait quelque chose, songea-t-il.

-Venise est une bien petite ville, n'est ce pas ? dit-elle avec malice. »

Nous nous installâmes tout trois autour de la table. Chacun de nous devait bien avoir une raison de ne pas briser le silence. Leonardo m'apparaissait pour le moins confus, Ezio ne devait pas vouloir entamer la discussion avec son ami à cause de ma présence et je n'avais pour ma part pas grand chose à dire. Alors que je m'apprêtais à me lever pour me changer, l'homme à la lèvre marquée sorti cinq parchemins roulés de l'intérieur de son vêtement. Il les tendit vers Leonardo, qui en ouvrit un avec hâte. L'aspect des pages, les symboles et lettres agencés les uns à côté des autres, la dactylographie… Ces pages me disaient quelque chose, je devais en avoir vu de semblables quelque part, mais où ? Voyant les deux hommes absorbés dans leur lecture, je m'éclipsais discrètement pour me changer, en prenant soin bien sûr de ne pas attirer leur attention. Après tout, il fallait bien que j'emprunte une de ces pages pour savoir où je l'avais déjà vue.

« -Tiens, Ezio, voilà tes quatre pages. Elles deviennent de plus en plus difficiles à déchiffrer ! Et c'est bien ce qui les rends intéressantes ! s'exclama Leonardo, de meilleure humeur.

-Tu n'en a que quatre ? N'y en a-t-il pas une qui a glissé sous la table ?

-Je n'en vois pas… Ne me dit pas que je l'ai perdue… Attends, laisse-moi la chercher avant de partir, demanda le peintre en voyant son ami se lever.

-Ce ne sera pas utile, Leonardo. Cela fait un petit moment que nous n'avons pas vu Lucia, n'est ce pas ?

-Maintenant que tu le dis… Son sac n'est plus là. Elle a dû s'en aller par…

-Par la petite cour. Merda ! jura l'Assassin en se dirigeant à grande enjambées vers la porte.

-Ezio ! Si tu vas après elle, soit prudent, avertit le peintre. Je l'ai vue. Elle est terrifiante. Ses pupilles s'écarquillent, elle a un sourire dément figé sur le visage, tous ses gestes deviennent calculés, méthodiques et froids. Amico mio, reviens vivant. Ne te laisse pas tromper par son visage de femme, je t'en prie, insista Leonardo avec une inquiétude manifeste.

-Ne te fais pas de mauvais sang, il ne m'arrivera rien, dit Ezio, confiant, avant de partir par les toits. »

Une fois arrivée dans mon modeste chez moi, je posai mon sac et dégageai une des pierres du sol de la tour. Il faisait bien quelques temps à présent que j'avais mis au jour cette cachette et que j'y avais placé l'objet le plus précieux que je possédais, un des rares souvenirs de ma précédente vie. Je sortis le petit coffre de bois poli et verni, soufflai pour en dégager les poussières de mortier, l'époussetai soigneusement pour ne pas le rayer, le posai comme s'il était plus fragile qu'un coffret de verre, ouvrit avec précaution le verrou puis soulevai le couvercle avec une lenteur infinie, comme si je craignais que son contenu ne s'échappe.

Pour avoir pris tant de précaution, il était facile de penser que ce coffret contenait au moins une bague, un collier, un bijou quelconque d'une grande valeur. Hélas, il ne contenait que des feuilles ayant subies l'emprise du temps, certaines à demi-effacées, d'autres en piteux état, par centaines. Elles n'avaient donc aucune valeur marchande. Mais leur valeur sentimentale était pour moi immense. Ces pages racornies avaient été écrites par un de mes ancêtres. Elles étaient passées de main en main dans ma famille, de leur auteur à moi en passant par ma mère. Je feuilletais rapidement, tâchant de ne pas abîmer l'ancien manuscrit plus que nécessaire et arrivée au milieu de l'ouvrage, je sortis la page que j'avais volé.

Je m'apprêtais à comparer deux pages lorsque j'entendis des bruits d'escalade. Je posai doucement le livre ouvert et la page volée dans le coffret encore ouvert et tendais le bras pour attraper mon arc et une flèche. Je me penchai au-dessus de la rambarde du côté duquel je crus entendre le bruit. L'intrus était bel et bien là, mais il me saisit par le col pour me faire basculer avant que je ne puisse faire quoi que ce soit. Je m'écrasai donc sur les tuiles au pied de mon refuge dans un fracas sonore. Une fois la douleur du choc passée et mes esprits revenus, je bondis sur mes pieds et commençai à grimper vers ma demeure. Une fois arrivée en haut, je m'attendais à me faire couper la tête ou me retrouver avec une dague fichée dans la gorge. Au lieu de ça, je trouvai Ezio accroupi au milieu de ma tour, le livre de ma famille à la main, le lisant en murmurant.

« -Posez ce livre tout de suite ! ordonna Lucia.

-Vous savez, vous devriez faire profil bas, j'aurais pu vous tuer. Vous n'êtes pas en position d'exiger quoi que ce soit de moi.

-Posez ce livre immédiatement ! commanda-t-elle en haussant la voix.

-Alors c'est pour ça que vous m'avez dérobé cette page, lança l'Assassin en montrant le livre par-dessus son épaule. Vous en savez plus que ce que vous en laissez paraître, n'est ce pas ?

-Je vous dirai tout ce que je sais si vous… accepta-t-elle en grognant. »

Il posa le livre respectueusement après l'avoir fermé. Je fini de me hisser dans la tour et regardait le titre par-dessus son épaule : « La Divine Comédie »

Dante Alighieri. Son voyage pour remettre le codex à la Confrérie en Espagne, interrompu par son assassinat. Mon arrière grand-père, qui avait récupéré tous les biens que l'auteur avait laissé derrière lui. Mon grand-père, à qui il avait confié le manuscrit sur son lit de mort. Ma mère qui le récupéra ensuite. Son meurtre par les Templiers pour récupérer deux pauvres pages alors qu'elle n'avait aucun moyen de se défendre, n'ayant jamais été formée, ignorant peut-être même l'existence de la Confrérie. Et enfin moi, ce livre que j'avais chéri plus que ma propre vie, même dans le renoncement de ma propre ascendance. Comment le destin avait déjà commencé à me rattraper en m'envoyant l'Assassin et qu'il m'avait maintenant dans ses serres avec les événements d'aujourd'hui.

Ezio écouta attentivement, avec un air qui était loin d'être agressif comme lorsqu'il m'avait fait chuter de la tour. Il parut presque amusé, en réalité. Ce qui soulevait pour moi une autre question : pourquoi ne m'avait-il tout simplement pas tuée aussitôt ? J'avais ostensiblement agi contre la Confrérie, après tout. Ils ne laisseraient pas ceux qui leur dérobait des pages de leur précieux Codex sain et sauf… C'était du moins mon opinion. Comprenant que je comptais pas en dire plus, il reprit la parole :

« -Vous savez, ce n'est pas que je n'aime pas la notion de destin, et j'essaie tant bien que mal de m'y soustraire, mais le fait que vous ayez employé ce mot prouve bien que notre rencontre ne peut pas qu'être fortuite.

-Eclairez-moi.

-Savez-vous qui était l'apprenti qui devait partir en voyage avec Dante ? »

Comment pouvait-il me demander une chose pareille sérieusement ? Je ne me souvenais plus du visage de ma mère et il me demandait le nom d'un homme que Dante avait connu à la fin de sa vie ? Cependant, je croyais commencer à voir où il voulait en venir. Le destin semblait s'être effectivement joué de moi, beaucoup plus encore que ce que j'avais imaginé.

« -Il s'appelait Domenico Auditore. Je ne vais pas vous mentir, ce n'est pas comme si mon grand-père avait de beaucoup de souvenirs de son propre grand-père mais…

-Si c'est une de vos ruses pour me soutirer le livre, je peux vous jurer que l'on vous retrouvera en train de vous balancer au bout d'une corde en haut du campanile de San Marco, dit-elle d'une voix basse et haineuse. »

S'il avait eu jusqu'à présent l'air détendu, il se rembrunit soudainement. Je ne sus pas bien si c'était de la méfiance ou de la tristesse qui s'emparait de lui mais il semblait à présent nettement plus sur la défensive. Toutefois, il ne se découragea pas :

« -Vous rendriez un énorme service à la Confrérie en nous confiant ce livre. Ce ne serait que pour une courte période de temps, simplement pour s'assurer que Dante n'a pas caché d'autres informations dans l'ouvrage.

-N'essayez pas de négocier. La Confrérie ne posera ses mains sur cet ouvrage qu'à une seule condition.

-Laquelle est-ce ? demanda Ezio, inquiet.

-Faites-moi entrer dans la Confrérie. »

Il y eut un long moment de silence. L'Assassin réfléchissait avec précaution à ma proposition. Pour moi, la réflexion était déjà faite depuis longtemps, cela dit. Ils n'avaient rien à y perdre : une nouvelle recrue déjà initiée au combat, prête à faire toutes les basses besognes, deux pages de leur précieux Codex et l'occasion d'étudier une œuvre écrite de la main d'un des leurs, potentiellement remplies d'informations cachées. Quant à moi, j'avais surtout une simple chose à y gagner : pouvoir tuer à intervalle régulier, étancher ma soif sans que je ne perde tout contrôle.

« -Quand bien même cette décision ne tiendrait qu'à moi, je ne pourrais pas vous accepter.

-Pourquoi cela ? s'interrogea Lucia, étonnée.

-Vous êtes bien trop instable, irrationnelle. On ne rejoint pas la Confrérie pour l'adrénaline que les meurtres procurent. Il y a une raison véritable qui nous pousse à tuer chacun de ceux que nous tuons.

-Oh, je vois, votre vengeance fait donc partie d'un plus grand dessein, se moqua la jeune femme avec emphase. Donc même si vous vous vengez, vous ne le faites pas en premier lieu pour vous, mais pour la Confrérie ?

-Ce n'est de toute façon pas à moi d'en décider, répondit Ezio, agacé.

-Alors emmenez-moi voir ceux qui en décideront. »

Il y eut un énième moment de flottement puis il se leva. Il s'avança vers le perchoir, comme lors de notre première rencontre. Je refermai le coffret, enfermant La Divine Comédie bien à l'abri, puis le mis dans mon sac en toute hâte. J'entendis un froissement de tissu. Je fis volte-face, craignant qu'Ezio ne se soit ravisé et ait préféré me tuer. En lieu et place de cela, je le vis s'élever majestueusement dans les airs puis piquer avec un vitesse stupéfiante vers la rue en contrebas. Je descendis le plus vite possible de mon nid avec mon sac et des toits, le vis commencer à se cacher parmi les civils puis courir lorsque plus personne n'était à proximité.

La course fut effrénée. Il ne me laissa pas un instant de répit. Je ne mentirai pas j'adorais ces sensations. L'air battant mon visage, les bonds au-dessus des canaux et des ruelles malfamées, les flèches esquivées au dernier moment, les cris des gardes derrière moi. Tout ceci m'apparaissait soudain comme une seconde nature. Une seconde nature qui, je le savais au fond de moi, j'embrasserais bientôt. Tout comme la brume m'enveloppai à présent.