Tâches de sang

En tant que descendante de Dante, j'avais naturellement le droit d'entrer dans la Confrérie. On m'accepta sans trop de discussion mais je me doutai qu'Ezio avait averti le mentor, sans que cela n'eut l'air d'influer sa décision.

Je devins donc une Recrue après avoir juré sur ma vie de respecter le Credo.

On ne me confia pour un temps que de simples livraisons en tout genres, allant de la simple informations de la part de nos proches alliés à des armes pour une autre cache d'Assassin, mais aussi parfois simplement de guider certains de mes condisciples dans Venise. Ces missions n'avaient certes rien de très exaltantes, mais je croyais comprendre ce qu'ils essayaient de faire. En me privant de mes armes, ils m'empêchaient de tuer. Mais sachant qu'il faudrait autre chose pour m'occuper l'esprit, pour me détourner de ces envies de sang et de ravages qui grandissaient encore et toujours en moi, ils me faisaient courir tout les jours, le plus souvent possible, le plus rapidement possible, jusqu'à ce que je n'en puisse plus, que mes jambes ne me portent plus. Et tard dans le nuit, parfois même très tôt le matin, lorsque je m'écrasai au fond de la modeste couchette que la Confrérie m'avait fournie, je n'avais à la fois qu'une hantise et qu'une hâte : que la prochaine journée commence. Cette période fut, devant bien d'autres, la plus heureuse et celle où j'étais encore la plus libre.

Malheureusement, ils ne pouvaient pas me garder en tant que Recrue éternellement et les choses commencèrent à se compliquer dès ma première promotion. En effet, je sentis qu'une chose étrange allait se passer lorsqu'on ne me donna pas de courses et que le Mentor me convoqua. C'était un homme sage et patient. Je ne lus jamais de crainte ou de méfiance dans ses yeux lorsqu'il me regardait. Une fois entrée, il me demanda de prendre une place assise et de me mettre à l'aise, car nous avions des sujets à aborder.

« -Recluta Lucia. Vous êtes dans notre Confrérie depuis plusieurs mois maintenant. Toutes les missions qui vont ont été confiées ont été menées à bien rapidement et dans le respect du Credo. Il n'est donc naturel que vous deveniez une Servitore.

-C'est pour moi un grand honneur, Mentor.

-Vous ne devez pas être sans savoir que les Servitore reçoivent une Lame Secrète dès leur promotion, annonça le Mentor après un instant de silence. J'ai longuement réfléchi à votre cas. Je vais vous demander de renoncer à avoir votre propre lame secrète.

-Je… comprends votre décision, Mentor. Je l'accepte et ne chercherai à aller à son encontre, affirma-t-elle avec un calme inquiétant.

-Bien, alors voici vos nouvelles assignations, dit le Mentor en lui tendant deux parchemins. Et allez à l'armurerie pour récupérer votre arc.

-Vous n'en avez pas une plus loin encore ? Laissa-t-elle échapper en voyant l'adresse de sa prochaine course. »

Il comprit rapidement que je ne me plaignais pas de la distance mais qu'au contraire, je réclamai une course bien plus éloignée pour passer ma frustration. J'attendis encore calmement qu'il me tende un autre bout de papier et partis en lui présentant mes respects et en le remerciant encore une fois. S'il n'y avait pas eu un Confrère qui attendait son tour pour s'entretenir avec le Mentor, je me serais volontiers laisser aller à frapper un mur pour calmer ma colère. Il y avait en ce moment même un orage, une véritable tempête de feu qui faisait rage dans mon cœur, mon corps et ma tête. Je passai en coup de vent à l'armurerie, récupérai mon arc et quelques unes de mes flèches qui m'avait été confisquées lors de mon admission, puis partit courir tout mon saoul.

Lorsque mes poumons me brûlaient et mes jambes tremblaient quand je ne me tenais pas à un mur, je pris le temps de chercher une cachette pour faire une petite pause. Ces Assassins étaient vraiment sacrément observateurs et malins. Je comprenais qu'ils me privent de mes dagues, mais qu'ils ne me laissent jamais porter une Lame secrète… Je savais qu'ils faisaient ça pour limiter les dégâts que je pourrais occasionner, que j'étais trop dangereuse pour la Confrérie pour la porter mais je ne pouvais pas m'empêcher d'être furieuse, de me sentir trahie et révoltée. Quant à l'arc, je savais bien pourquoi ils me l'avaient rendu. On ne sent rien de l'odeur du sang lorsque l'on tue quelqu'un à longue portée. On ne peut pas se battre au corps à corps avec un arc. Ils me gardaient hors de portée de tout ce qui pouvait me faire devenir sanguinaire.

Une fois que j'eus fini de ruminer. Je me souvins de l'autre mission que le Mentor m'avait confié et qui n'était pas une course. Je dépliai donc l'ordre de mission et en pris connaissance.

Lucia, je sais que vous connaissez bien Venise et cette connaissance pourrait se révéler essentielle lors de l'un de nos futurs assassinats. Un maître Assassin venu du Moyen-Orient est actuellement en route vers Venise, suivant sa cible de près. Il ne pense pas être en mesure de le tuer avant qu'elle n'arrive à destination. Nous avons toutes les raisons de penser que pour que la cible se déplace elle-même jusqu'en Italie, il doit transporter des objets ou des documents de première importante. Son assassinat doit donc se dérouler au mieux. Il faut que vous nous fournissiez une carte la plus détaillée possible des environs de l'Arsenal de Venise le plus vite possible.

Mon cœur sembla quelque peu apaisé par cette responsabilité que l'on me confiai. S'il leur fallait le plus d'informations le plus vite possible, alors mes nuits risquaient d'être encore bien plus courtes. Mais c'est avec un petit rire que je me mis en route vers une papeterie pour m'acheter le nécessaire pour faire une carte et me mit en route vers l'Arsenal dans le couchant.

Il ne me fallut qu'une petite semaine pour rassembler la plupart des informations nécessaires : plan détaillé de l'endroit, rondes des gardes, cachettes pour se cacher en cas de poursuites ou tuer la cible la distance, les différents chemins par lesquels on pouvait s'échapper une fois dans l'enceinte de l'arsenal, leur accessibilité et leur praticabilité, les alliés dont nous disposions dans les environs…. Je rendis donc ma carte et mon rapport au Mentor. Il les examina devant mes yeux longtemps, ne parut pas impressionné, en étant toutefois satisfait du travail fourni.

« -Pour un Assassin Italien, votre carte est une vraie mine d'or. Et c'est pour cela que nous allons la garder à l'archive. Mais comprenez bien que Maître Iskender, qui va arriver dans quelques jours, ne parle pas un mot d'Italien. Et jamais je ne vous ai entendu parler un mot d'Arabe, affirma le Mentor, amusé. Allez donc voir l'Archiviste, Assistente, vous lui confierez votre carte quand vous aurez fini d'en faire un duplicata après avoir appris quelques bases du langage que les Assassins utilisent pour communiquer. »

Je me retirai, ne comprenant pas tout de suite que je venais de recevoir une autre promotion, dévorée par la sensation de n'avoir fait une démonstration que de mon manque de recul et mon inaptitude. Ce fut donc avec rapidité, acharnement et ferveur que j'appris les quelques mots dont j'avais besoin pour traduire ma carte et plusieurs autres expressions et gestes, en vue de ma collaboration avec Maître Iskender. On me laissa finalement une pleine journée de repos avant de rencontrer celui pour lequel j'avais travaillé.

Le lendemain, la rencontre fut un choc pour les deux parties. Je ne m'attendais pas à rencontrer un tel géant à la peau couleur fauve, caché sous sa grande capuche blanche. Quant à lui, je l'entendis murmurer à mon Mentor qu'il se serait plutôt attendu à voir un homme de la même carrure que lui, de la façon dont il m'avait décrit. Je compris immédiatement qu'il avait du faire référence à ma soif de sang et me retint tant bien que mal de tenir les même propos que ceux que j'avais prononcé devant Leonardo lors de notre première rencontre. Je présentai donc le fruit de mon travail après avoir salué comme il se doit mon supérieur hiérarchique. Il écouta très attentivement dans le silence, y compris lorsque le Mentor me reprenait sur quelques mots ou introduisaient quelques détails que j'ignorais. On me congédia une fois l'exposé fini et dès ma sortie, j'entendis les deux hommes commencer à parler. Je continuai ma route, ne cherchant pas à savoir de quoi ils pouvaient bien discuter.

Le jour même, je découvris, en revenant de ma dernière course, le grand homme de l'après-midi en train de frapper devant ma porte. Je restai au bout du couloir, un peu abasourdie par la situation. Qu'est ce qu'un Maître accompli comme lui pouvait vouloir à une simple apprentie comme moi ? Je m'éclaircis la gorge pour attirer son attention. Il se retourna puis se dirigea vers moi, l'air assuré. Je lui présentais une nouvelle fois mes respects quand il eut fini de diminuer la distance entre nous deux.

« -Salutation, Apprentie. Vos renseignements me sont utiles mais je voudrai voir les lieux moi-même. Pouvez-vous m'emmener ?

-Compris. Allons-y. »

Le langage qui nous était commun ne permettait pas de faire passer toutes les subtilités et nuances de nos langages respectifs mais il fut largement suffisant pour qu'une fois arrivée sur les lieux, je puisse lui expliquer certaines choses sur lesquelles il voulait plus de détails. Nous restâmes une petite demie-heure dans les environs puis nous repartîmes vers la Cache. Le bateau de sa future victime devait arriver demain dans la soirée. Je ne vis pas l'intérêt de lui demander comment il s'y était pris pour arriver ici avant sa cible, je me doutai que les Assassins avaient des relations et des hommes prêts à naviguer nuit et jour sur des radeaux de fortune pour s'assurer de pouvoir tuer ceux qu'ils leur fallait éliminer. Maître Iskender me raccompagna jusqu'à la porte de ma chambre, et avant que je ne puisse la passer, il posa la main sur mon épaule et que demanda du bout des lèvres « M'accompagnerez-vous ? ». Sans trop réfléchir, je poussai sa main de mon épaule avec dédain et m'enfermait du mieux que je le pus dans mes quartiers. Je ne savais pas trop s'il venait de me faire des avances ou s'il me demandait de le seconder lors de cet assassinat. Dans les deux cas, je ne comprenais pas ce qui l'avait motivé. Et il pouvait s'estimer heureux que je n'ai pas d'armes sur moi, sinon j'irais me charger de son cas pour avoir seulement insinué que je puisse vouloir partager une couche avec lui.

« -Je porterai ma malédiction seule, en ne salissant l'honneur de personne, jura Lucia, tombant progressivement à genoux. Elle mourra avec moi, pour que personne ne puisse lever les yeux sur mes descendants comme s'ils n'étaient que des bêtes assoiffées de sang, continua-t-elle entre larmes et colère. »

Le Mentor était resté discret à ce sujet, mais il y avait tout de même eu des fuites, des messes-basses sur mon passage, de petits gestes qui me laissaient penser que ma soif de sang n'était plus qu'un secret de Polichinelle. Dans le même temps, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il aurait fallu que tout cela se produise tôt ou tard. Dès mon renoncement à la Lame Secrète, je savais que des rumeurs finiraient par se répandre sur cette jeune femme qui se réclamait d'une lignée qui n'avait pas fournie d'Assassins depuis deux générations. Je m'étais contentée d'ignorer tous ces commentaires mais ils me pesaient, et à présent ma tolérance avait atteint sa limite. Pendant quelques temps, les larmes s'écoulèrent encore, puis je pris sur moi, séchai les perles de sel. Je ne pris même pas la peine de me relever pour atteindre mon lit, puis fouiller en dessous. Après quelques tâtonnements, je finis par attraper et ramener à moi mon précieux coffret. J'ouvris le vieux manuscrit se trouvant à l'intérieur et commençai à le lire méticuleusement pour la première fois, à la seule lumière d'une bougie, de la lune, puis des premiers rayons de l'aube.

Au matin, je me trouvai adossée à mon lit, le coffret ouvert, le manuscrit fermé à côté de moi, réveillée par le son de quelqu'un qui tambourinait à ma porte. Je regardai par ma petite fenêtre. A en juger par la position du soleil, il devait être tôt dans l'après-midi. Je me levai et ouvrai la porte pour ne trouver qu'un de mes soit-disant camarades m'annoncer avec une mine pâle une fois la porte ouverte que le Mentor me cherchait partout. Je rentrai, ce qui valu au messager de me rappeler qu'on ne faisait pas attendre le Mentor, pour prendre mon arc et mon carquois. Une fois à nouveau sortie, il fit un grand pas en arrière en me voyant armée et se fit muet tandis qu'il m'observai fermer ma porte et traverser le couloir comme si rien ne pressait. Un autre confrère réagit en me voyant arriver dans l'allée menant au bureau du Mentor. Il dit quelque chose mais il se tut en voyant que je ne l'écoutais pas. Moi qui d'ordinaire attendait qu'on vienne m'ouvrir, j'entrai cette fois dans le bureau au mépris de toute forme de politesse. Sans grande surprise, Iskender se trouvai là aussi.

« -Vous vouliez me voir ?

-Maître Iskender souhaiterai savoir si vous l'accompagnerez lors de sa mission ? demanda l'aîné directement, comprenant au ton de l'apprenti qu'il prendrait son temps à lui demander des explications.

-S'il est au courant de tout, je m'en remet à vous.

-Alors vous irez. »

Je sortis sans demander mon reste et partis vers l'Arsenal. Une fois à proximité, je me plaçai en hauteur de façon à voir le Maître Assassin arriver. Il vint, je le rejoignis, nous prîmes nos quartiers dans une cachette que j'avais indiquée sur ma carte et il me répéta une dernière fois le plan d'action. Je restai là et je couvrais ces arrières. Je ne trouvai rien à y redire. Enfin, il y eut de l'agitation sur les quais. On amarrait un bateau. Le Maître Assassin jeta un œil et me prévint que la mission commençai maintenant. Il s'éclipsa sans un bruit, tuant uniquement les gardes qui le remarquait dans un silence absolu. Je préparai une flèche, pensant qu'il n'y en aurait pas besoin tel qu'Iskender se débrouillait. Il arriva sur la longue bande de pierre où se rejoignaient tous les quais de bois, serein, concentré et se rapprocha encore et toujours de sa cible. Les gardes réagirent enfin et se jetèrent sur lui. Il esquiva ceux qu'il pouvait, tua les autres, avançant toujours irrémédiablement vers le Templier. Et les uns après les autres, les gardes à pied et les archers le manquait, comme s'il était venu entouré d'un nuage de sable de son Moyen-Orient natal. Prenant soudainement conscience qu'il y avait des archers, je bandai mon arc et abattais les uns après les autres tous ceux qui avait l'Assassin en joue. Occupée pour quelques instants avec cette tâche, je ne vis pas la mise à mort. Le Maître, quant à lui, jaugeait la situation dans laquelle il se trouvait : au bout d'un quai sur lequel se trouvait cinq ou six gardes, lui coupant toute retraite. Obnubilée par la scène qui se déroulait devant mes yeux, je n'entendis pas un garde venir me débusquer, jusqu'à ce qu'il eut la lame de sa dague sous ma gorge. Il commença à l'enfoncer mais il n'en eu pas le temps. Une force primale, qui n'avait pas eu l'occasion de s'éveiller en moi depuis longtemps, ressurgit avec une puissance démesurée à l'odeur du sang.

Je lançai ma tête en arrière, ce qui fit lâcher toute prise au garde, lui pris sa garde et la lui plantai au milieu du crâne. Je suffis que je sorte deux centimètres de la lame pour que l'odeur du sang ne me monte au nez et finisse de faire rugir la bête en moi de façon incontrôlable. Prise de frénésie, je retirai donc en toute hâte l'arme pour à nouveau faire couler du sang. Je sautai du toit du bâtiment qui surplombait les quais et une fois les pieds à terre, courrait à toutes jambes vers le peloton de gardes. L'un d'eux se retourna en m'entendant arriver et l'expression d'effroi innommable avec laquelle il me fixait fit monter un frisson de plaisir le long de mon échine. Ensuite, tout devenait plus flou. Ma dague volait de nuques en têtes, de têtes en torses, de torses en cous, dans un cycle de violence inlassable au sein d'une brume rouge sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un, là, au bout du quai, pétrifié mais pas terrifié. Et la seule pensée que j'eus en cet instant fut bien sûr…

« -Je vais aimer te tuer, clama Lucia à voix haute, contrairement à ce qu'elle pensait, avec un sourire dément imprimé sur son visage. »

Mais bien entendu, je fus le moment que d'autres gêneurs choisirent pour arriver et essayer de me dérober ma proie. Je léchai mes lèvres, en songeant que j'aurais bien le temps de boire une coupe de son sang après m'être débarrassé de la piétaille. Je m'avançais donc en vitesse vers eux, visant immanquablement les endroits vitaux et les faisant tomber comme des mouches les uns après les autres. Je pris mon souffle après m'être assurée qu'il avait tous leur compte et avant que je ne puisse me retourner vers mon prochain adversaire, je sentis une grande main enserrer le poignet duquel je tenais mon arme si fort que je dus la lâcher puis je me trouvai complètement maîtrisée, mes bras derrière le dos.

« -Lâchez-moi ! Hurla la jeune femme, hystérique.

-Lucia, du calme, murmura Iskender.

-Je vous couperai la tête, et je boirai le sang à même votre gorge ! vociféra Lucia.

-Lucia ! Reprenez vos esprits, je vous en prie ! chuchota le haut-gradé dans sa langue natale.

-N'essayez pas de m'ensorceler ! Vous n'y arriverez pas ! Je vous tuerai avant ! affirma-t-elle, se débattant toujours.

-Lucia ! s'époumona Iskender. »

J'étais sonnée, tout à coup. Pourquoi est ce qu'on avait hurlé mon prénom aussi fort ? Je regardai autour de moi précipitamment. Il n'y avait que des cadavres. Des dizaines. Tous avec au moins un trou béant au torse ou quelque part au visage. Un massacre. On ne voyait plus la couleur du bois tellement il y avait de sang. Ma respiration se prit dans ma gorge alors que je réalisais que j'étais vraisemblablement la responsable de la mort de toutes personnes. Mes yeux sautaient encore de cadavres en cadavres, et là où un humain aurait pu facilement avoir envie de vomir, à la place, mon cœur enfla d'une fierté morbide, macabre, primitive. Je réalisai finalement que l'on me tenait les bras avec une force qui déclina peu à peu. Les mains calleuses glissèrent le long de mes manches et rejoignirent dans le silence les côtés de leur propriétaire. Je me retournai pour faire face à un Iskender avec une expression faciale complètement illisible tant elle était chargée. Curieusement, jamais je n'y vis que peu de peur. Il y avait pêle-mêle de l'admiration, du dégoût, du respect, de la désapprobation, de la surprise, du chagrin… J'avais du mal à comprendre d'où venait le moitié de ces émotions, mais visiblement, ce n'était pas le moment d'en discuter.

« -Rentrons, dit-il calmement en regardant les yeux rouges de fatigue de la jeune femme. Le sang lui aurait-elle monté aux yeux ? songea-t-il. »

Sans un mot, nous rentrâmes dans la Cache et nous dirigeâmes vers le bureau du Mentor. Une bonne partie de la nuit servit à faire le rapport de la mission. Je laissai le soin à mon supérieur de parler, n'ayant pas été en possession de tous mes moyens tout au long des événements. Lorsqu'il eut fini, le Mentor me congédia. Cette nuit-là encore, je ne dormis pas. Non pas à cause des visions d'horreur que j'aurais pu me fabriquer à partir de mes souvenirs et du récit d'Iskender, mais bien parce que j'étais inquiète de mon proche avenir. Allaient-ils me tuer ? Ou bien me laisser vivre, la pire des tortures à présent que j'avais conscience de l'étendue des ravages que je pouvais causer ? Je me relevai au milieu de la nuit, ne supportant plus ces habits maculés de sang que je portais.

A l'aube du matin suivant, on vint me chercher. J'enfilais à nouveau mon vêtement d'Assassin, sur lequel les tâches de sang ne semblait pas avoir séchés, tellement leur couleur était vive. Et c'est avec plus de rouge que de blanc sur ma tenue que j'entrai, j'imaginais pour la dernière fois, dans le bureau du Mentor. Comme toutes les autres fois où j'étais entré dans cette pièce, Iskender s'y trouvait, debout aux côtés d'un homme toujours aussi sage et patient, mais qui me regardait à présent avec suspicion. Je saluai les deux hommes et prit une longue respiration dans un silence oppressant.

« -Au vu des accidents d'hier soir, nous devrions vous déposséder de tous vos honneurs d'Assassin et vous ôter la vie. Mais Maître Iskender, après avoir lutté bec et ongle, est prêt à vous prendre sous son aile. Cette proposition sera la seule qui vous sera faite. Vous acceptez ou nous vous tuons. »

S'il n'y avait pas eu les grands yeux bruns et la bouche qui bougeait pour ne dire qu'un seul mot « Confiance » de cet homme qui m'avait ramené à la raison, j'aurais très certainement choisi la mort. Renoncer à ma patrie était déjà un châtiment bien assez terrible, je n'allais pas gaspiller ce pardon que l'on m'offrait. D'une voix vibrante, j'acceptai la proposition. On me demanda de faire mes bagages au plus vite, à destination de l'Égypte. Le Maître m'aida à rassembler le peu d'affaire que je possédais en allant chercher mes armes à l'armurerie et nous étions fins prêts sur les coups de dix heures. C'est plutôt lourdement escortés que l'on nous emmena jusqu'au port le plus proche de Venise. Un bateau nous attendait dans le petit port de pêcheur. Nous embarquâmes immédiatement et partîmes pour une longue traversée de la Méditerranée. Me tenant à l'arrière du bateau, j'embrassai des yeux une dernière fois ma terre natale.

Durant une quinzaine d'année, je servis la Confrérie en Égypte, sous le regard bienveillant d'Iskender. Quinze ans sans accident comme celui de l'Arsenal. Bien sûr, il y eu de nouvelles crises de frénésie, mais nettement moins violente que celle qui me fit bannir d'Italie. Mais nous savions tous deux que ce n'était pas parce que ma soif de sang s'était tarie pour un long moment que j'étais redevenue saine d'esprit et que cette stabilité resterait. Nous avions eu l'occasion de voir à quelle point elle était fragile pendant ma grossesse. A plusieurs reprises, mes confrères m'arrêtèrent avant que je ne puisse faire du mal au petit être qui dormait au creux de moi. Avec leur surveillance acharnée, je parvins enfin à mettre au monde ce petit garçon qui fêterai bientôt son cinquième anniversaire. Ce petit était née d'une union sans lendemain, il donc n'avait que moi pour seul parent. Mais très vite, il sut choisir son père parmi tous les hommes que comptai la Confrérie. Et tout aussi vite, Iskender adopta le bambin. D'un sens, il valait peut-être mieux qu'il en soit ainsi : la folie me gagnait chaque jour un peu plus, n'empêchait de me reposer, érodant un peu plus ma raison, et ainsi de suite, me rendant inapte à élever un enfant. Iskender était un homme occupé mais s'il pouvait fournir à cet enfant un modèle à qui il voudrait ressembler, alors tout irait pour le mieux.

Et au bout de quinze années, le passé s'invita. On nous envoya deux Assassins expérimentés pour parfaire une enquête sur un artéfact d'Eden. A défaut d'avoir un autre plus haut gradé que les deux jeunes hommes, on m'envoya avec eux pour les superviser. Malheureusement, c'était une embuscade. Aussi tôt que possible, nous envoyâmes tous trois un appel de détresse. Les renforts arrivèrent trop tard. Les deux Italiens étaient morts et l'on me retrouva entourée d'une trentaine de cadavre, en vie. Bien sûr, je n'en avais peut-être tué que la moitié, voire le tiers, mais pour beaucoup de ceux arrivés, j'étais responsable de ce carnage. Ma furie avait heureusement eu le temps de s'apaiser avant que les renforts n'arrive, je pus donc identifier mes deux compatriotes. Durant les quelques jours qui suivirent, je pus penser avec une clarté immense. Personne dans la Confrérie ne voyait ça d'un très bon œil, alors Iskender et moi prîmes une décision. Il était temps que je rentre chez moi.

Le nouveau Mentor d'Italie accepta que je rentre en même temps que les deux Assassins morts. Je pris donc le bateau dès le lendemain. La sérénité ne me quitta pas tout le long du voyage. Je savais pourquoi je rentrai, et je l'accueillais volontiers. Une fois arrivée sur les côtes de ma patrie, on nous escorta jusqu'à Rome, plus précisément sur l'Île de Tiber. Je laissai les cadavres à l'extérieur et leurs camarades se recueillir pour aller saluer moi-même le maître des lieux. Peu avant d'entrer dans la salle principale, je fis un mauvais geste et une de mes blessures se rouvrit. Elle saignait abondamment et il suffit que je pose ma main dessus pour avoir du sang plein les mains malgré l'épaisseur de ma tenue. L'odeur du sang eut raison de la clarté qui m'avait envahie. Mais cette fois était différente. J'étais dans un état de folie lucide. Mon corps était mû par une volonté qui lui était propre mais j'étais consciente de tout ce qui se produisait. Ainsi, lorsque j'entrai dans la salle principale, intérieurement je fus surprise de retrouver Ezio Auditore, après toutes ces années. Mon corps lui, avança, abattit sa capuche avec ses mains pleines de sang et les présenta à notre vieille connaissance avec un sourire maniaque.

« -Je les ai tués. De mes propres mains. Regarde, ma tenue est pleine de tâches de leur sang ! s'exclama Lucia, au bord de l'hilarité. »

Il était vrai que je n'avais pas nécessairement fait le meilleur choix en remettant ma vieille tenue Italienne, dont les tâches n'avait jamais voulues disparaître ou se ternir. Il y avait du vrai dans ce que je disais, je n'avais pas su protéger ces deux jeunes hommes, après tout. Mais il demeurait clair que tout celui n'était d'une mascarade pour obtenir l'exécution que mon corps et mon esprit fatigués cherchaient. Et ils n'étaient pas loin de l'obtenir. Ezio avait vu rouge lorsqu'il avait entendu le rire malsain qui émanait de ma bouche et se répercutait dans toute la pièce. Il rongeait son frein, je le voyais. Il me regarda sortir mon arc avec une étrange passivité et se décida à faire quelque chose quand je commençai à l'armer. J'eus à grand peine le temps de viser l'homme au fond de la salle, qui regardait la scène avec ahurissement. La flèche partit se ficher dans le mur opposé, à trois bons mètres de la cible initiale. Et je sentis l'acier me percer la peau, la chair, passer entre deux côtes et me fendre le cœur. L'expression de haine du nouveau Mentor d'Italie se dissipa tandis qu'il me disait du bout des lèvres « Requiescat in pace ».

Mon seul regret restera à jamais celui de ne jamais pu lui avoir dit « Merci ».