Écrit pour la nuit du FoF du 1er mars 2013.

Thème : Matin

Début : 23h

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Ce matin-là, les mains appuyées sur la vitre du train, Tôno Takaki avait su que c'était quelque chose qu'il n'oublierait jamais. Il y avait des moments comme ça, dans la vie, dont on savait dès la première seconde qu'ils nous resteraient en tête pour toujours. Bien sûr, le simple fait en soi de quitter Tôkyô pour aller retrouver Akari à Tochigi constituait quelque chose d'assez exceptionnel pour que Takaki soit sûr de ne jamais l'oublier, mais quand le soleil s'était levé ce jour-là, ça avait été sur un monde totalement différent.

Qu'est-ce qui avait pu changer en l'espace d'une nuit ? Si peu de choses, pourtant, au fond. Des pas dans la neige, une route silencieuse, la chaleur des lèvres d'Akari, ses sanglots silencieux. La nuit passée dans la remise à parler de tout et de rien. Si peu de choses. À peine plus que les battements d'ailes d'un papillon au cœur d'une tempête.

Et pourtant, quand la nuit avait faibli, quand le soleil s'était levé, ce n'était plus pareil, et jamais cette constatation ne lui apparut avec autant d'évidence qu'à l'instant précis où, à peine entré dans le train, il regarda Akari, restée dehors sur le quai. La porte de la rame ne s'était pas encore fermée, et il aurait pu la toucher s'il avait tendu la main – mais entre eux, il y avait une porte invisible qu'il était déjà trop tard pour briser. Akari n'était même pas à un mètre de lui, mais elle était déjà aussi éloignée que si elle le regardait depuis un monde parallèle.

Ce fut peut-être parce qu'il s'en rendit compte qu'il enregistra toute la scène avec autant de netteté. Les pieds d'Akari enfoncés dans la neige. Le quai immaculé, le blanc rutilant, le ciel bleu sans nuages. Un air si pur qu'on aurait pu le boire. La tranquillité d'un matin comme nettoyé. Et Akari qui se tenait là, en face de lui, ses cheveux renvoyant des reflets dans le soleil du matin, comme l'auréole d'un ange. Si jolie.

Ce n'était pas un adieu. Il ne voulait pas. Il voulait encore revoir cette jolie jeune fille qui se tenait sur le quai, les mains serrées l'une contre l'autre, les joues rouges. Elle avait l'air d'avoir tellement de choses à lui dire, elle aussi… Il ne voulait pas que ça se termine de cette façon.

Mais quand les portes du train se refermèrent, Tôno Takaki comprit que c'était un adieu. Et que même si c'était probablement le plus beau matin du monde, ce serait aussi le plus triste.

Le train fut trop rapide à s'éloigner, et la silhouette d'Akari s'éteignit bien trop vite. Et le soleil, qui s'était levé au matin sur un monde transformé, se coucha sur un futur brisé.

Ce matin-là avait été lumineux – à partir de ce jour, jamais plus les matins de Takaki ne furent lumineux. Il y en eut de toutes sortes, ceux où la pluie coulait sur la vitre, ceux où le soleil se glissait à travers les stores, ceux où les oiseaux chantaient et ceux où le monde entier semblait cesser de vivre, comme pris dans de la glace ; mais plus jamais il n'y eut de matin semblable à celui-là, lorsque le soleil brillait sur les champs de neige, lorsque le ciel paraissait plus beau que jamais – lorsqu'Akari était encore à ses côtés.

Ce ne fut pas faute d'essayer, pourtant. Parfois, Takaki parvenait à réunir le soleil, la neige et le train, mais Akari manquait toujours à l'appel. Et si ce n'était pas elle, ça n'allait pas. Son absence était comme une erreur dans le bon déroulement de la vie ; et si, à partir de ce jour, le monde de Takaki cessa de tourner, ce fut probablement parce qu'elle n'y était plus.

Le souvenir de ce matin resta gravée dans sa mémoire très longtemps, jusqu'à ce jour affreux où Takaki réalisa qu'il parvenait à se rappeler de chaque détail de la scène, excepté du plus important : il ne visualisait plus le visage d'Akari. Il se rappelait encore des reflets de ses cheveux, de ses pieds dans la neige, de ses mains blotties l'une contre l'autre, mais il était incapable de remettre les traits de celle qu'il avait tellement aimée – et qu'il aimait encore.

Ce fut seulement à ce moment-là, des années après, qu'il parvint finalement à accepter l'idée qu'Akari était faite pour rester dans ses souvenirs, et qu'il était peut-être temps de se tourner vers le présent. L'idée ne l'enchantait pas, mais suffisamment de temps avait passé pour que le souvenir de ce matin devienne nostalgique plutôt que douloureux.

Et puis, peut-être qu'un jour, il pourrait à nouveau vivre un autre matin aussi intense...

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Fin : 23h48