CHAP 2 : SURVIVRE PAR DESSUS TOUT

Tokyo, ville cosmopolite où les hommes d'affaires excellaient, leurs pouvoirs grandissant proportionnellement à la ville, au cœur du sol nippon. Tokyo, s'enrichissant chaque jour, malgré les problèmes du monde extérieur, dorée et pourtant "populaire", expansive et pourtant à la portée de tous, novatrice et pourtant accrochée à ses coutumes. La population de la ville parle d'elle comme d'une personne, une connaissance, une amie. Cette même Tokyo où les plus riches et les plus honnêtes gens circulaient avait pourtant une partie de sa population qui bien que tout aussi riche, soit tout le contraire des mots "honnêtes" et "fréquentables". Tokyo, ville prospère qui pourtant en son cœur berçait les têtes pensantes du Milieu.

Cette même ville gigantesque d'où les bâtiments étaient sortis de terre pour monter vers le ciel et miroiter à la lumière n'en était pas pour le moins sombre pour ceux qui savaient où regarder. Où encore, surtout, pour ceux qui, le soir venu, une fois le couvert de la nuit tombé, se retrouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Gens honnêtes qui avaient espéré pouvoir rentrer chez eux après une journée de dure labeur à gagner le pain de la famille. Ceux-là même qui avaient choisi de prendre un raccourci pour retrouver leurs personnes chères le plus vite possible… Ne les revoyaient jamais la plupart du temps. Car dans les ruelles de cette même ville, une fois la nuit tombée, le mal rôdait.

Mais pour l'instant, le soir n'était pas encore venu. Ces ruelles, sombres malgré tout, car les hauts bâtiments ne permettaient pas au soleil d'y pénétrer, ne cachaient rien de plus que de simples badauds. Aussi inoffensifs pour la plupart que les souris et autres rongeurs leur servant de compagnons de fortune. Car qui aurait voulu les fréquenter si ce n'est ces animaux ? Personne… Dans une ville où la richesse se propageait, on n'aimait pas les pauvres.

- Damnit !

Affalé sur le sol contre un mur d'une de ces ruelles, un homme encore jeune si l'on devait en croire son physique se releva en grimaçant, une main posée sous ses côtes. Un instant, il s'adossa au mur crasseux, le teint pâle avant de baisser son regard en écartant légèrement sa main de son abdomen. Une main couverte de sang… Il n'avait pas besoin d'être un spécialiste pour savoir qu'il saignait trop et qu'il avait sûrement été touché plus sérieusement que ce que ses yeux sombres pouvaient voir. D'ailleurs, il n'avait pas besoin d'être un spécialiste pour savoir que justement il n'aurait pas dû être touché.

Il savait qu'il avait déjà des ennemis, malgré qu'il soit arrivé depuis peu dans cette ville. Mais tout professionnel qu'il était, jamais il n'aurait imaginé qu'on embaucherait un gosse à peine adolescent pour se débarrasser de lui. Il vivait depuis tellement longtemps parmi les combattants et les armes à feu qu'il n'avait pas fait attention... Jusqu'à ce qu'il sente le couteau lui rentrer dans le corps alors qu'il tendait le ballon qu'il venait de ramasser sur le sol à ce garçon. Son regard avait rencontré des yeux enfantins, apeurés, avant que l'enfant ne lâche le couteau toujours enfoncé dans son ventre et ne parte en courant. Quel était ce monde où l'on utilisait des enfants pour se débarrasser de meurtriers ? Il avait beau en avoir vu des horreurs, jamais il ne se ferait à une telle notion.

Un instant, ses jambes tremblèrent quand il essaya de se remettre en chemin, mais il s'accrocha au mur et tint bon. Il n'allait pas mourir ici. Pas dans cette ruelle déserte, pas de cette façon… Il ne ferait pas de cet enfant un meurtrier… Il ne leur ferait pas ce plaisir… Sa main recouvrit une fois de plus sa plaie quand il vit les lumières d'une des grandes rues de la capitale à quelques mètres de lui et il serra les dents en continuant son chemin. Il allait devoir sortir dans cette rue, au grand jour, il le savait. Il ne pouvait pas soigner lui-même cette blessure. Allez savoir ce que ce gamin avait touché avec son arme de fortune. Mais il ne pouvait pas non plus se rendre dans un hôpital, c'était là quelque chose qui lui était impossible.

Une seule solution s'offrait à lui, et bien que cela le révulse, il n'avait pas le choix. Il ne comptait pas mourir de cette manière, se vidant lentement de son sang dans des poubelles. Il n'avait pas survécu à la guerre et aux champs de batailles pour finir ainsi… Le vieil homme lui avait dit… Il lui avait promis que le monde n'était pas uniquement fait de sang et de trahison… Que le monde valait la peine d'être connu… Qu'il se devait de vivre pour le connaître, et pas de mourir comme un chien sous les coups agressifs de son maître. Il lui avait promis…

Serrant les dents en arrivant dans la lumière, il se força à se redresser au cas où quelqu'un dans cette foule fasse attention à lui, pour que personne ne se rende compte de son état. Il resserra un peu plus fermement sa longue veste autour de lui avant de continuer sa route, sentant ses forces s'amoindrir pas à pas. Cela faisait longtemps qu'il ne croyait plus aux paroles de ce vieil homme, mais il devait rester en vie, coûte que coûte, encore un peu plus longtemps. Cela ne l'aurait pas vraiment dérangé de mourir, mais pas des mains d'un enfant qui aurait ce crime pour le reste de sa vie sur sa conscience. Il ne savait que trop bien lui-même ce que c'était que de n'être encore qu'un enfant, et d'avoir pourtant déjà du sang sur les mains.

Et puis, il le devait bien au vieillard. Il ne lui rendrait pas la monnaie de sa pièce en mourant comme un animal. Ce vieil homme qui avait veillé sur lui des mois durant, lui parlant doucement alors qu'il n'était qu'une bête prête à attaquer à chaque instant. Il se devait de vivre au moins assez longtemps pour que cela en ait valu la peine pour le vieux fou. Déjà qu'il ne pouvait pas le payer pour ses soins… En même temps, quelle somme donne-t-on à quelqu'un pour le remercier de vous avoir rendu un minimum d'humanité ? Il n'en avait pas la moindre idée. Et puis, de toute façon, il ne pouvait pas mourir comme ça, ça revenait à faire le bonheur d'Angel en faisant de lui le nouveau "meilleur" si tel était le cas, et ça, il en était hors de question.

Faisant quelques pas de plus il laissa son poids reposer sur le mur sur le coté d'une porte avant de donner des coups contre celle-ci. Il avait une autre raison pour ne pas mourir ainsi, même s'il ne l'admettait pas encore. S'il mourait aujourd'hui, le prochain sur la liste de personne à éliminer serait Angel, et ça, il ne pouvait pas le laisser arriver. Angel était la seule autre personne à essayer de faire en sorte que les élucubrations du vieil homme soient un peu plus réelles. Si chacun d'eux venait à mourir, qui viendrait prendre leurs places ? Personne, il le savait. Ce monde était en noir et blanc, personne ne viendrait essayer d'y incorporer du gris comme eux tentaient de le faire. Il ne pouvait pas mourir d'un stupide coup de couteau.

La porte s'ouvrit au bout d'un moment qui lui parut interminable et qui pourtant n'avait sûrement pas dû durer plus d'une minute. Et son regard se posa sur le vieil homme à qui il devait sa vie, comme tellement d'autres dans son cas. Malgré sa douleur, il tenta un sourire en croisant le regard fatigué de cet homme qui en avait sûrement trop vu dans sa longue vie, peut-être même, sûrement d'ailleurs, encore plus que lui-même.

- Et alors Doc, on n'est pas pressé aujourd'hui apparemment. Un jour à ce rythme, tu trouveras un mort encore chaud sur le pas de ta porte.

Mais avant que le vieillard n'ait pu lui répondre, l'homme s'écroula en avant, dans ses bras, le faisant lui-même vaciller et perdre l'équilibre. Ce n'est qu'une fois qu'il eu repoussé le jeune homme de dessus lui et qu'il l'eut fait rouler sur le côté que le médecin se rendit compte de la marre de sang sur son T-shirt, déjà rouge à l'origine, et sur le sol. D'un pas empressé, il se releva et contourna le corps évanoui avant de fermer la porte pour que personne ne voit ce qui se passait chez lui, avant de revenir vers le corps étendu sur le sol. Le médecin commença par lui enlever le haut de ses vêtements afin d'inspecter les dégâts en se parlant à lui-même à voix haute pour évacuer sa frayeur.

- Qu'est-ce que tu as bien pu faire gamin ? Hein ? Où est-ce que tu as encore été fourrer ton nez pour être dans cet état ? Tu crois que c'est pour le plaisir de te voir revenir de cette manière que je te soigne ? Hein ?

Continuant de lui rouspéter après alors que personne ne pouvait l'entendre, le vieillard se mit aussitôt au travail sur le sol même de l'entrée de sa clinique. Après avoir désinfecté la plaie, inspecté et réparé les dégâts, il enfila un fil dans une de ses aiguilles à sutures d'une main qui malgré son âge ne tremblait pas.

Cet homme, encore un gamin à ses yeux, il ne pouvait pas le laisser mourir. Il ne savait pas pourquoi, n'en avait aucune idée. Après la longue vie qu'il avait eue, il avait vu des horreurs sans noms, mais surtout, il avait appris à baisser les bras et à regarder mourir les hommes quand il ne pouvait rien faire. Et pourtant, ce gamin, allez savoir pourquoi, il ne le pouvait pas. Il ne pouvait pas le laisser mourir, il ne l'avait pas pu quand pourtant il n'était même plus vraiment un homme, il ne le pouvait pas plus aujourd'hui… Car quelque chose lui disait que cet homme en valait la peine… Mais que surtout, il devait lui prouver qu'il avait tort et que la vie méritait d'être vécue, contrairement à ce qu'il avait pu voir jusqu'à maintenant. Peut-être que c'était son "âme à sauver" comme on disait, son "mea culpa", il n'en savait rien.

Mais il était, au fond de lui-même, certain que la vie avait des choses à offrir au môme, car de toute façon, elle le lui devait déjà. Le tout était pour lui de réussir à le garder en vie malgré toutes les embûches posées sur sa route jusqu'à ce que la vie lui offre enfin son moment de répit.