CHAPITRE 3 - L'ARRIÈRE GOÛT DE LA JUSTICE

Appuyé sur la rambarde faisant le tour de la petite terrasse de leur appartement, un homme soupira en regardant les lumières de la ville déjà plongée dans la nuit. Machinalement, il palpa ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes avant de soupirer à nouveau en se souvenant de la promesse qu'il avait faite à sa petite sœur de s'arrêter de fumer. Sa petite sœur, son ange gardien… Sa vie… Pour beaucoup, la jeune fille n'aurait pas semblé plus particulière que cela. Elle n'était pas spécialement belle, ne sortait pas vraiment du lot, obstinée qu'elle était à se comporter en garçon manqué. Elle n'était pas plus intelligente que la moyenne, mais pas un cancre ou une idiote non plus, et elle n'avait pas de talent particulier. Rien pour faire d'elle une jeune fille qui vous marquait et dont on se souvenait. Ajoutez à cela sa timidité maladive, et cela faisait même d'elle une jeune fille que l'on aurait pu avoir tendance à oublier aussitôt après l'avoir croisée.

Et pourtant, l'homme, tout juste adulte lui-même, se disait que les gens pour la plupart étaient aveugles. Car cette jeune fille, cette jeune fille là, sortait du lot de plus d'une manière, mais jamais il ne le dirait. Si les gens étaient trop aveugles pour ne pas s'en rendre compte par eux-mêmes, ils ne valaient pas la peine qu'il prenne le temps de leur expliquer à quel point elle était hors du commun. Non, c'était là un secret qu'il gardait jalousement pour lui-même… Un secret… Comme celui qu'il lui cachait à elle. Soupirant une fois de plus, le jeune policier ouvrit le tiroir du petit meuble à chaussures installé sur leur terrasse et en sorti une boîte dans laquelle se trouvait un paquet de cigarettes.

Il savait bien qu'il lui avait promis, mais ce soir, il avait besoin de ces bouffées de tabac. Cela faisait pourtant un couple de mois qu'il n'avait pas été tenté de fumer, et même avant qu'elle ne lui fasse promettre, il n'était pas vraiment un fumeur, se contentant juste d'une tige ça et là, comme certains se contentent d'un verre d'alcool par-ci par-là quand leurs pensées sont troublées. Et puis, il savait qu'elle ne lui en tiendrait par vraiment rigueur, elle était trop bonne pour cela, et aussi, elle le savait qu'il n'était pas accro… Juste… C'était juste que sa journée avait été trop longue, trop dure, trop épuisante émotionnellement. Et il n'avait rien d'autre pour faire s'échapper le poids de toutes les choses qu'il avait sur les épaules.

Qui aurait pu dire en voyant ce jeune homme de vingt-cinq ans le poids de tout ce qu'il portait ? Oh, bien sûr, pour lui sa petite sœur n'était pas un poids, mais la vie déjà ne les avait pas épargnés, elle encore moins que lui, bien qu'elle ne le sache pas. Évidemment, il aimait sa vie et il était heureux de pouvoir être capable de prendre soin d'elle, mais parfois… Parfois, il aurait aimé retourner quelques années en arrière et pouvoir empêcher la mort de leur père, car si leur père avait été encore présent, lui-même aurait eu une épaule sur laquelle se reposer. Parfois, le soir, en regardant les lumières de la ville commencer à s'allumer les unes après les autres alors que Kaori préparait leur repas, il se souvenait de leur père. De tous ces moments où il n'avait pas su voir ou comprendre les expressions passant sur le visage de cet homme.

Parfois, en écoutant Kaori fredonner et valser dans la cuisine, il se demandait si comme lui le vieux Makimura avait eu peur en la regardant. Peur de ce que la vie pouvait encore avoir en réserve en ce qui la concernait… Peur de ce que la vie pouvait lui faire… Peur de la voir un jour perdre cette joie de vivre… Car comme son père avant lui, il savait dorénavant ce qui se cachait sous la vision paisible de cette ville. Et il regrettait aujourd'hui de n'avoir pas su lire dans les silences de leur père. Il espérait seulement que comme lui, son père avait pu trouver de l'apaisement dans le simple fait de voir évoluer Kaori, de la voir grandir et s'épanouir malgré toutes les pertes qu'elle avait déjà subies. Mais cela ne l'empêchait pas de se demander si dans cette vie, dans cette ville, dans ce monde, il serait capable de protéger Kaori : son sourire, sa bonté, sa pureté.

Pour les gens alentour, elle n'était pas exceptionnelle, elle n'était pas hors du commun ou irremplaçable, mais pour lui… Pour lui, Kaori Makimura née Hisashi était tout ce qui comptait. Dès la première fois où il avait posé les yeux sur elle alors qu'elle n'était encore qu'un nourrisson emmitouflé dans des couvertures dans les bras protecteurs de leur père… Dès que ses yeux avaient croisé son regard noisette, alors que ses minuscules doigts enserraient son pouce à lui, il avait su qu'il ferait tout pour la protéger. Il n'avait pourtant qu'une dizaine d'années à l'époque… Mais les mots étouffés de son père lui disant que dorénavant elle serait sa sœur, le ton employé, lui avaient encore plus dit que Kaori était sa responsabilité. Et depuis, pas une seule fois il n'avait enlevé son regard d'elle.

Il se souvenait de son premier rire parmi eux, tout comme il se souvenait de ses premières larmes ou de ses premières colères. Il se souvenait de sa première massue, alors qu'un garçon de primaire lui avait soulevé sa jupe pour voir sa culotte, comme il se souvenait de la première fois où elle avait tenu tête à une bande de garçons se moquant d'une petite fille ronde. Petite fille ronde du prénom de Eriko, qui avait bien grandi proportionnellement et qui aujourd'hui faisait tourner plus d'une tête masculine du haut de ses seize ans, mais qui était, depuis ce jour de primaire, restée la meilleure amie de Kaori.

Oui, il avait été présent pour tout cela, souriant avec elle, s'inquiétant pour elle à chaque fois qu'elle s'était cassé un bras ou une jambe en grimpant à un arbre ou en faisant du vélo… Il se souvenait de sa détresse à la mort de leur père, des semaines qui avaient suivies où Kaori ne prononçait plus une seule parole, s'enfermant dans sa douleur pour ne pas la montrer, pour que lui ne souffre pas plus. Il se souvenait de tous ces jours, tous ces soirs où il l'avait retrouvée assise sur le sol de la gare sous le tableau des messages. A chaque fois, les mots tracés d'une main enfantine à la craie sur celui-ci lui brisant le cœur. Les seuls mots de Kaori pendant des mois, pas prononcés mais écrits sur un tableau : "Papa, s'il te plait, reviens"

Parfois à cette époque, il avait maudit l'institutrice qui leur avait raconté l'histoire du tableau des messages de la gare de Shinjuku, parfois même, il aurait voulu arracher ce tableau de ce mur, le faire disparaître, car peut-être sans lui, Kaori aurait pleuré. Peut être que sans lui, Kaori aurait exprimé sa peine par des mots… Mais chaque soir en la retrouvant à cet endroit, il avait été soulagé et avait remercié le ciel pour ce tableau. Car au moins, il savait où la retrouver. Au fil des jours et des semaines, les employés de la gare avaient appris à reconnaître la petite fille et avaient commencé à prendre l'habitude de le faire contacter au lycée pour le prévenir qu'elle était là, gardant un œil sur elle jusqu'à ce qu'il arrive.

Mais surtout de cette époque, il gardait le souvenir des paroles de son père à sa mort, de la promesse qu'il lui avait faite et de l'histoire des origines de sa petite "sœur"… Et plus que tout, il se souvenait de la colère qu'il avait eu quand le préfet, ancien partenaire de l'officier Makimura, lui avait proposé de contacter la mère de Kaori pour lui enlever sa dernière famille à lui. Quelque part, même à l'époque, il savait que cela partait d'un bon sentiment de la part du chef Nogami, et quelque part, il savait aussi que de contacter la mère biologique de Kaori, cela lui aurait fait tenir la promesse faite à son père, mais il n'avait pas pu. Il n'avait pas pu car Kaori était alors tout ce qui lui restait à lui, tout comme d'ailleurs, il était tout ce qui restait de famille pour Kaori… Enfin, c'est ce qu'elle pensait, encore aujourd'hui.

Mais malgré tout, il n'avait pas pu. Il avait beau savoir que la petite fille s'épanouirait sûrement mieux aux côtés d'une mère, et d'une sœur en plus, plutôt qu'avec un jeune homme à peine sorti de l'adolescence, il n'avait pas pu… Et puis, pour la confier à sa mère, il aurait fallu avouer la vérité à Kaori… Qu'il n'était pas son frère, que leur père n'était pas le sien à elle… Mais que des étrangers étaient sa famille… Il n'avait pas eu le courage de dire cette vérité à cette petite fille laissant chaque jour ses messages sur le tableau de la gare, comme une bouée de sauvetage… Parfois encore aujourd'hui, il se demandait s'il avait fait le bon choix, s'il ne devrait pas lui dire la vérité sur sa naissance maintenant qu'elle était adolescente plutôt que de continuer à attendre qu'elle atteigne l'âge adulte… Peut-être que quand elle l'apprendrait, Kaori lui en voudrait, mais il était lâche en un sens.

Ça en aurait sûrement surpris plus d'un s'il avait dit cela à voix haute, mais oui, il était lâche… Il était lâche car il voulait garder ce trésor encore un peu pour lui… Sa Kaori… Tant qu'il pouvait la garder auprès de lui, il pouvait garder un œil sur elle, s'assurer qu'elle allait bien, qu'aucun danger ne la guettait. Après la mort de leur père, il avait tout fait pour tenter de lui assurer une vie la plus douce possible. Il avait arrêté ses études une fois son diplôme en poche pour rentrer dans la vie active et devenir policier. Policier… Certains se disaient qu'il suivait les traces de son père, il le savait, mais il avait fait ce choix pour d'autres raisons. A dire vrai, à la mort de son père, le dernier métier qu'il aurait choisi était celui de policier, mais le choix avait été simple à faire par la suite. Toutes les connaissances de leur famille étaient des flics, alors naturellement certains lui avaient dit qu'ils l'aideraient s'il voulait entrer dans cette voie.

Ils avaient besoin d'argent, et ce métier leur assurait un revenu et puis… Quelque part, il voulait s'assurer de ses propres yeux que la ville où grandissait Kaori était "vivable" pour elle. Peut-être que c'était venu avec le temps ou que c'était dû au fait d'avoir vu son père faire ce métier… Ou peut-être était-ce parce qu'il avait passé des années à regarder Kaori grandir, mais au fil des mois puis des années, il avait prit goût à son métier. Ce n'était pas un métier qu'il avait choisi parce que depuis petit il voulait arrêter les criminels, ce n'était pas non plus parce qu'il était un justicier voulant défendre la veuve et l'orphelin, non, c'était loin de tout cela. Au départ, c'était uniquement un choix fait pour pouvoir nourrir et habiller Kaori. Mais avec le temps…

Avec le temps il avait fini par comprendre pourquoi son père, lui, avait "choisi" ce métier là plutôt qu'un autre… Mais il n'était pas son père… Ou peut-être que quelque part en lui, oui, peut-être était-il comme son père. Peut-être que cela aurait expliqué les regards sombres et perdus qu'il avait vu adolescent sur le visage de l'officier Makimura, mais qu'il n'avait alors pas su comprendre… Mais le fait était que plus le temps passait, plus Kaori grandissait et avait de moins en moins besoin de son soutien, plus il avait du mal à supporter les aléas de son métier ou les gens dits "honnêtes" en général. Plus les années passaient et plus il avait du mal à comprendre la justice de son pays. Son métier était d'arrêter les criminels, meurtriers et voleurs pour protéger les honnêtes gens, et il le faisait, mais il avait de plus en plus de mal à digérer les règles de la justice. Comme cet après-midi dans la gare. Cet homme assis sous les distributeurs de snacks, il l'avait reconnu. Était-ce dû au fait que c'était un des tous premiers cas qu'il avait eu ?

Il se souvenait de ce cas là : il était une toute jeune recrue, entraîné par un officier plus ancien que lui. A l'époque, les nouveaux étaient utilisés pour faire des rondes en prison. Sûrement pour les former au caractère de ces hommes à qui ils devraient un jour faire face sur le terrain. Mais sûrement aussi car jouer au baby-sitter pour des prisonniers était ingrat… Mais il se souvenait de cet homme, Rei Motoharu. Ce n'était pas un cas particulier en soit, bien au contraire, c'était un prisonnier plutôt calme, passant ses journées assis dans sa cellule ou dans la cours de la prison, la plupart du temps un livre à la main. Il passait ses journées à lire ou à fixer les autres ou encore le regard perdu au-delà du grillage de la prison, ne prononçant jamais un mot.

Quand il était arrivé à la prison, on avait en quelque sorte briefer Hideyuki, le prévenant de certains cas, certains prisonniers desquels il fallait se méfier. Il y avait de tout dans cette prison, du simple voleur au meurtrier récidiviste, d'où la nécessité du briefing. Mais cet homme cet après-midi, il l'avait reconnu aussitôt car même à l'époque, c'était un cas qui lui avait fait se poser des questions quant à la justice en elle-même. Rei Motoharu avait passé des années en prison alors qu'il n'avait été qu'un pion dans la main des grands de la mafia. Un homme simple, trop honnête et trop gentil dont la vie avait été gâchée à cause de cela… Gâchée parce que comme lui-même, il avait des personnes qui comptaient plus que tout dans sa vie et qu'il avait voulu les protéger, faisant tout pour cela.

Un homme qui avait payé pour les hommes au-dessus de lui alors qu'il n'était pas responsable de leurs crimes, qu'il n'avait aucun rapport avec ceux-là… Un homme qui, tout le temps où Hideyuki avait travaillé à la prison, n'avait reçu absolument aucune visite… Et un homme surtout qu'il avait vu s'éteindre le jour où il avait reçu un courrier officiel de la main de l'officier Makimura, un courrier officiel lui annonçant la mort de son père et de sa femme dans un accident de la route… Un accident… Un effacement de preuves et de témoins à charge pur et simple plutôt, le jeune policier le savait, mais la justice de son pays, elle, avait fermé les yeux, payée pour le faire par les vrais criminels.

Au fil de ses années dans la police, Hideyuki n'avait pas complètement oublié cet homme. Un homme coupable et pourtant innocent, que la justice avait acculé au mur. Mais cet après midi, dans la gare, en croisant son regard alors que Kaori tentait de lui venir en aide, Hideyuki avait soudain compris son mal être face à son métier. Cela faisait quelques mois que cela durait, mais jusque là, il n'avait pas réussi à comprendre ce qui le dérangeait réellement. Mais face à cet homme, face aux larmes qu'il avait tenté de cacher quand Kaori lui avait mis ses pièces dans sa main endolorie, il avait enfin ouvert les yeux sur un fait qu'il tentait de se cacher depuis trop longtemps. Il n'avait que vingt-cinq ans et pourtant il était épuisé. Comme cet homme vieilli au-delà de ses années, il en avait trop vu de la vie, mais contrairement à lui, il voulait encore y croire.

Il avait vu les yeux que posait Rei Motoharu sur Kaori, et il avait vu l'étonnement que les gestes de la jeune fille avaient créé dans le regard usé. Comme cet homme, malgré son métier, Hideyuki Makimura ne croyait plus en la justice. Il avait vu trop de meurtriers ressortir libres du commissariat de Shinjuku, trop "d'innocents", de simples pions, être envoyés en prison à leur place, trop de personnes pleurant des êtres chers pour y croire encore… Et pourtant, malgré tout cela, il voulait y croire encore, car comme Mr Motoharu cet après-midi là, il avait vu Kaori… Kaori qui seule parmi des dizaines et des dizaines de gens était capable de s'allonger par terre pour venir en aide à un mendiant.

Non, il ne croyait plus en la justice de ce pays, mais il avait toujours son espoir à lui. N'était-ce pas ironique que la personne la plus pure et la plus honnête qu'il connaisse soit en réalité la fille d'un malfrat ? Qu'elle soit si bonne alors que la justice de la police était entièrement corrompue ?

- Hide ? Viens manger c'est prêt.

Hideyuki sourit à la nuit en écrasant sa cigarette sur la rambarde sans qu'elle ne le voit faire avant de rentrer dans l'appartement.