CHAP 4 : RENCONTRE AVEC SHINJUKU
Regardant l'eau qui clapotait doucement contre les embarcadères du port, l'Ange de la mort réfléchissait. Il avait passé les dernières semaines presque caché chez le Doc, en tentant de se remettre le plus vite possible de sa blessure, mais il ne voulait pas mettre le vieil homme plus en danger qu'il ne l'était déjà. Une fois de plus, cet homme lui avait sans doute sauvé la vie, une fois de plus, il n'avait rien à offrir pour l'en remercier ou le payer de retour. Parfois, Ryo se disait qu'au moins, s'il mourait, le vieil homme n'aurait plus à se faire de soucis pour lui… Parfois… Et parfois il se disait que la meilleure manière de le repayer pour ses efforts était justement de rester en vie au contraire… Mais le plus souvent, il s'empêchait d'y songer.
Depuis longtemps maintenant, il avait comprit que sa vie n'était pas entre ses mains, il était juste un jouet entre les mains de quelqu'un d'autre, une existence supérieure peut-être se disait-il narquoisement de temps à autre… Et dans la même logique, sa vie se jouait le plus souvent sur des coups de dès. Quelque part en lui, quand le vieux médecin le houspillait pour toujours venir le voir quand il était dans des états pas possibles et lui disait de faire plus attention à lui, il aurait aimé pouvoir lui promettre que cela n'arriverait plus, qu'il n'y avait aucun souci à se faire. Mais il ne le faisait pas, car comme le vieux docteur, il savait pertinemment que le jour où il n'y aurait vraiment plus de soucis à se faire, cela serait parce qu'il aurait été abattu.
Il ne pouvait rien y faire. Il n'existait aucun endroit où il serait "en sécurité", aucune épaule sur laquelle s'appuyer. Si ce n'est celle d'un vieil homme qui ne tenait déjà plus lui-même sur ses propres jambes. Un vieil homme qui s'obstinait à s'acharner sur son sort, semblant attendre quelque chose de lui. Quoi ? Il n'en avait absolument aucune idée… Machinalement, il sera dans sa main un trousseau de clé avant de poser son regard sur celui-ci. Après tout, pourquoi pas ? Lançant un dernier regard sur le port, il fit demi-tour sur lui-même, se décidant enfin à aller voir ce que son vieil empêcheur de mourir en paix avait bien pu lui fabriquer pendant que lui était cloué au lit.
Le jeune homme déambula longuement dans les rues de la ville, toujours bondées malgré l'heure tardive. A vrai dire, il avait encore du mal à ce faire à ces rues… Bien sûr, avec ses sens, il avait rapidement prit le pli afin de pouvoir se retrouver. Pour être honnête, à son arrivée dans la ville, il avait prit plusieurs jour pour "apprivoiser le territoire". Pourtant, même s'il connaissait maintenant les rues presque par cœur, il avait toujours cet arrière goût étrange quand il marchait parmi la foule… Après tout, on ne grandit pas dans la jungle sans en garder des séquelles… Pour lui, ces rues toujours bruyantes des voix des passants étaient encore nouvelles à ses yeux. Cette foule marchant à l'air libre sans jamais se soucier de rien si ce n'est de ne pas avoir assez de temps dans leurs journées… Cette foule inconsciente de la face cachée du monde dans lequel ils vivaient…
C'était étrange de les voir vivre ainsi… Ses yeux, pas encore tout à fait habitués à cette vie, les regardaient encore comme un scientifique examinant une espèce inconnue d'insectes. Au cours de la courte et pourtant interminable existence qu'il avait mené jusqu'ici, il en avait vu des hommes différents, il pensait en avoir vu de toutes les espèces jusqu'à sa rencontre avec le docteur. Pourtant, ces êtres se bousculant nuits et jours dans les rues de Tokyo, c'était la première fois qu'il en voyait. Il n'en était pas encore à se demander ce qu'il pensait d'eux, pour l'instant, il en était toujours à les regarder vivre. Pour comprendre leur manière de fonctionner… Pour comprendre leur manière de "vivre". Une fois qu'il aurait fini son étude, il pourrait enfin voir s'il pouvait essayer de vivre comme eux. S'il pouvait "s'intégrer" ou passer pour un de ces êtres "normaux".
- Hé Beau gosse ! Ca te dirais pas de venir faire plus ample connaissance ?
Ryo s'arrêta un instant pour regarder la créature soudainement accrochée à son bras. Il connaissait ce genre d'espèce pour en avoir rencontré aux States. Des filles et des femmes presque aussi paumées que lui et qui tentaient, elles aussi, de survivre dans ce monde. Elles ne connaissaient pas son monde non, elles, elles vivaient entre les deux, entre son monde à lui, celui qu'il tentait de quitter mais qui lui collait à la peau, et celui de ces gens qui marchaient rapidement. Ces femmes qui s'accrochaient désespérément pour ne pas sombrer dans son ancien monde à lui, espérant pouvoir entrer avec le temps dans celui des autres… Le touchant du bout des doigts au travers de leurs clients, tout comme lui il avait essayé de toucher le monde qui n'était pas un champ de batailles en se perdant dans leurs bras.
Ces femmes que les passants regardaient dédaigneusement, presque outrés de leurs présences, de leurs apparences. Femmes haïes par les autres membres féminins qui les jalousaient parfois, mais qui avaient peur d'elles le plus souvent, peur que leurs tendres maris tombent entre leurs "griffes". Mais, femmes qui souvent avaient été son salut à lui, quand le sang et l'horreur devenaient trop à supporter. Quand le soir venu, il se réveillait en sueur à force d'entendre dans sa tête les cris de ses anciens camarades… Les cris des hommes morts sous ses mains. Le doc avait peut être sauvé sa vie, avait sûrement sauvé son "humanité", mais ces femmes avaient fait naître son âme quelque part. Car il n'était pas certain d'en avoir une avant… Quoique… Il n'était toujours pas certain d'en avoir une maintenant.
A de nombreuses reprises il avait cherché son absolution dans le corps de femmes de ce genre. Que se soit celles qui venaient dans leurs campements le soir venu quand les troupes s'arrêtaient près de villages ou que se soit dans les bordels des bas fonds des États-Unis. Les premières étaient pour chercher une étincelle de vie dans ce monde de morts et de sang, les secondes, pour oublier tout simplement. Durant la journée dans les rues de New York, avec Mick Angel, il avait apprit à vivre dans ce monde qu'il ne connaissait pas encore, mais la nuit… La nuit, les souvenirs refaisaient toujours surface, hantant, lancinant, sans compassion… Dans le monde, aux côtés de son partenaire, il avait apprit que deux choses pouvaient amoindrir ces souvenirs : l'alcool et les femmes.
Il avait abusé des deux, cherchant désespérément à noyer les hurlements de ses anciens camarades dans le whisky, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il devenait aussi dépendant de celui-ci qu'il l'avait été de la poussière d'ange. De toute manière, quand il était trop saoul pour tenir sur ses pieds seul, les souvenirs revenaient encore plus terrifiants qu'avant, car justement, il était tellement saoul qu'il ne pouvait pas se secouer de leurs emprises sur lui. Alors que les femmes… Les femmes, elles lui accordaient une "petite mort" entre leurs bras. Bien évidemment, pas pour longtemps, juste quelques minutes, quelques heures de répit, mais il prenait ce qu'on lui offrait. Et qui mieux qu'une femme pour apaiser les souffrances d'un homme ? Pour panser ses plaies, de cœur et d'esprit…
- Désolée Darling, mais j'ai pas l'argent pour ce que tu m'offres.
La jeune femme se colla un peu plus à lui, entourant son bras entre les siens afin que sa poitrine se colle contre ses muscles, attirant inévitablement son regard vers le décolleté plus qu'échancré de la demoiselle et faisant apparaître un sourire en biais sur ses lèvres masculines.
- Je pourrais faire une exception pour toi et t'offrir mes talents gratuitement.
Un instant, il fut tenté de lui répondre par l'affirmatif, de s'offrir une nuit, gratuite avec une de ces femmes pour oublier pendant quelques heures ses pensées. De lui offrir une nuit où pour une fois, l'homme qui la tiendrait dans ses bras n'aurait pas payé pour elle. Une nuit d'illusion, pour l'un comme pour l'autre… Mais le métal serré dans sa main le rappela à la réalité. D'un geste tendre, il déplaça la mèche de cheveux presque roux qui tombait devant les yeux de la jeune femme, avant de laisser son index descendre contre sa peau le long de son cou féminin vers les tendres collines qui se dessinaient sous le tissu de sa robe trop légère pour cette nuit. Avec une grimace d'excuse, il retira sa main avant de se reculer d'un pas en lui faisant un clin d'œil.
- Nah… Tu es trop belle pour laisser un gars comme moi se servir de toi de cette manière. Tu devrais faire payer les hommes, d'une manière ou d'une autre.
Une lueur de déception traversa le regard féminin et il ne put s'empêcher d'effleurer ses lèvres d'un baiser avant de se reculer et de lui tourner le dos, continuant son chemin. Quelques mètres plus loin, il leva le bras en signe d'au revoir vers la jeune femme, sans même se retourner.
- Mais souviens-toi du beau ténébreux qui a refusé ton offre ! On sait jamais, il pourrait revenir quand il ne sera plus fauché !
La jeune femme sourit à cet homme étrange, c'était bien la première fois qu'un homme lui refusait une nuit de plaisir gratuite, c'était la première fois d'ailleurs qu'elle en proposait une à un potentiel client. Mais c'était peut-être mieux ainsi. S'il avait accepté, le fait de ne pas l'avoir fait payer lui aurait fait rêver à autre chose… Aux "et si"… Et si cet homme était le sien, un homme vers qui elle rentrerait chaque soir après une journée passée assise derrière un bureau. Et si c'était le seul homme à être invité dans sa couche, le seul homme dont elle connaîtrait les caresses… Non, cet homme avait raison, il ne valait mieux pas. Mais au moins, quand elle irait ce coucher aujourd'hui, une fois le jour levé, elle pourrait faire de doux rêve cette fois.
Après de longues minutes de marches, Ryo s'arrêta, regardant autour de lui les divers immeubles qui se dressaient. "Shinjuku"… C'était comme ça qu'ils appelaient cette partie de Tokyo : "Shinjuku"… Il aimait cet endroit. C'était la première fois qu'il venait dans ces rues, mais oui, il aimait cet endroit. C'était Tokyo sans vraiment l'être. A voir les rues, pas entièrement sombres mais pas totalement lumineuses non plus, il avait l'impression de ne plus être dans la mégalopole japonaise, tout en sachant qu'il y était. Un peu comme le Bronx dans New York, mais pas tout à fait pareil quand même. Ce "Shinjuku" était comme lui à cet instant, perdu entre les deux mondes, mais contrairement à lui, il tendait vers la clarté, il pouvait le voir malgré la nuit. Les rues étaient vivantes, ni silencieuses comme les ruelles des bas fonds, ni bruyantes comme celles de Tokyo la nuit ou celles du Kabuki-cho qu'il venait de quitter, une autre partie de Shinjuku. Non, Shinjuku dormait, paisible, mais pas parfaite, pas scintillante.
Reprenant son chemin après avoir lancé un regard sur le morceau de papier que le doc lui avait donné, il continua à avancer, regardant autour de lui avec plus d'attention que dans les rues de Tokyo. On pouvait voir ça et là des badauds qui traînaient, cherchant à s'endormir sur le sol dur. Des lumières éclairées par-ci par-là aux fenêtres des immeubles, montrant la vie dans ce petit monde. Les gloussements d'hommes ivres, rentrant joyeusement chez eux en chantant… Oui, Shinjuku, plongée entre deux mondes, où les gens normaux vivaient, mais ne se croyaient pas "trop bien" pour ne pas poser les yeux sur la réalité du monde, côtoyant ses diverses facettes de près. Au loin, il pouvait entendre une sirène de police alors que d'une fenêtre ouverte, la voix d'une mère de famille grondant ses enfants pour qu'ils aillent se coucher lui parvenait.
Arrêtant finalement sa course, il laissa son regard remonter le long d'un immeuble de briques rouges, avant de regarder de nouveau son morceau de papier. Oui c'était bien là. Machinalement, il fit un tour sur lui-même en plissant les yeux, regardant les alentours pour se faire une idée avant de faire quelque pas en avant. Arrivé devant la porte principale de l'immeuble, ses doigts se serrèrent contre le trousseau de clé qu'il tenait dans sa main depuis plusieurs heures déjà, ne savant pas quoi en faire. Prenant une inspiration, le jeune homme regarda les clés, avant d'essayer la première clé plate dans la serrure, ayant conscience d'un regard posé sur son dos mais n'y prenant pas garde, l'attribuant au sans-abri qui dormait contre le mur de l'immeuble d'en face à son arrivée.
La porte s'ouvrit à son premier essai et un sourire étrange apparu sur son visage sérieux. S'il avait dû essayer toutes les clés qu'il avait en main, il n'était pas certain qu'il aurait été jusqu'au bout, prenant cela pour un signe qu'il n'avait rien à faire en cet endroit. Mais la porte s'ouvrit en grinçant légèrement à la première tentative alors il la poussa légèrement du plat de sa main en entrant. De son regard sombre, il fit le tour de la pièce du regard, habitué à la nuit, il n'avait pas vraiment besoin de lumière, et puis, les lampadaires de la rue éclairaient assez pour qu'il puisse se faire une première impression du lieu. Des prospectus jonchaient le sol, sûrement glissés les uns après les autres sous la porte chaque jour, les nouveaux poussant un peu plus les anciens vers l'intérieur de la pièce.
Habitué à ce genre d'immeuble, le nouvel arrivant fit quelque pas avant de prendre son courage à deux mains et d'aller ouvrir une porte située au fond de la pièce. Un escalier descendait, donnant soit sur un sous-sol, soit sur un parking, il n'en savait rien. D'ailleurs que se soit l'un ou l'autre, il s'en moquait pour l'instant, de toute manière, il n'avait pas de voiture à garer dans un parking intérieur. A vrai dire, il avait presque pour uniques possessions les quelques vêtements qu'il avait sur le dos. Il possédait quelques affaires qu'il gardait généralement chez le vieux docteur, bien que lui-même ne reste pas là-bas, passant ses nuits soit à l'hôtel quand il avait été payé pour un "contrat", soit dans les rues. Le vieil homme en avait déjà bien assez fait pour lui sans qu'en plus, il lui demande de lui faire la charité en acceptant de l'héberger.
Ouvrant une boîte située contre le mur derrière la porte, le jeune homme abaissa un levier et du cligner des yeux quand la lumière éblouie le bâtiment. Machinalement, il soupira : évidemment, ce système imbécile avait allumé TOUTES les lumières, avant de se rendre à l'évidence : si c'était là son nouveau territoire, il allait devoir en faire le tour pour se faire une idée des dangers potentiels. Autant le faire maintenant en allant éteindre ces satanées lumières, le plus tôt serait le mieux…
