CHAP 5 : UNE VICTIME PAS SI INNOCENTE QUE CELA
D'un côté de la ville, un jeune policier qui aurait dû être rentré chez lui depuis plusieurs heures déjà regardait la photo d'un homme abattu d'une balle en pleine tête. De l'autre côté de cette même ville, un vieil homme était appuyé sur une canne, se tenant immobile contre le mur d'un immeuble, regardant celui en face de lui où les lumières s'éteignaient les unes après les autres depuis une heure déjà. Deux personnes, deux situations complètement à l'opposé l'une de l'autre, et pourtant… Pourtant, la main qui avait ôté la vie de l'homme sur la photo était, à n'en pas douter, celle-là même qui avait illuminé cet immeuble. Il n'y avait aucune erreur possible sur la question. Mais aucun de ces deux hommes si différents ne savait que l'autre réfléchissait sur la même personne.
Ils ne se connaissaient même pas d'ailleurs. Vivant dans la même ville, leurs chemins s'étaient peut-être croisés au détour d'une rue ou d'un feu rouge ou peut-être pas… Tokyo était tellement immense qu'il était probable qu'ils vivent dans la même cité sans que cela ne se soit jamais produit. Mais le destin avait jeté les dès, les cartes étaient posées sur la table, décidant que leurs chemins aller s'entremêler, c'était dorénavant à eux de jouer le mieux possible. Peut-être pas le jour même, peut-être pas le lendemain ou ni même cette semaine ou ce mois. Mais il était certain qu'ils se croiseraient. Car sans le savoir, ils courraient après le même homme.
Dans son bureau, Hideyuki Makimura soupira, passant une main lasse devant ses yeux sans s'apercevoir qu'il était regardé depuis le pas de sa porte laissée entrouverte par sa collègue partie se chercher un café. Ils partageaient un bureau ensemble depuis un couple d'années maintenant, et petit à petit, ils avaient appris à se faire confiance. Pourtant, cela avait été loin d'être gagné quand le préfet avait décidé de les mettre dans la même équipe. Lui avait grimacé en apprenant que sa co-équipière serait la fille de leur chef, alors que les autres se moquaient de lui parce qu'il avait hérité d'une femme. Ce point là ne l'avait pas dérangé, il s'en fichait de faire équipe avec une femme ou un homme, il avait juste eu du mal à se dire que ses mouvements seraient dorénavant épiés et rapportés au moindre écart de conduite à son patron.
Les autres avaient soudain arrêté de rire et l'avaient par la suite jalousé pour sa chance une fois qu'ils avaient posé les yeux sur elle. Elle, Saeko Nogami, avec son décolleté profond, ses jupes fendues à outrance et ses talons aiguilles. Plus d'un avait tenté de mettre la main où il ne fallait pas, plus d'un s'était retrouvé avec ladite main plaquée contre leur bureau, un couteau fin entre chaque doigt. Avec le temps, Hideyuki avait appris à respecter cette femme si sûre d'elle qui distribuait aussi bien les sourires ravageurs que les œillades meurtrières. Et au fil des enquêtes, il avait commencé à apprécier son instinct et son professionnalisme. Et à aimer la femme aussi…
De la même manière, il avait vu le regard de cette femme changer. La première fois qu'ils s'étaient rencontrés, elle avait haussé un sourcil moqueur et soupçonneux face à son apparence. Elle n'avait pas cru qu'il pouvait être le même officier dont son père lui vantait les mérites depuis des années. Mais elle avait compris lors de leur première enquête en tandem, et au cours des autres qui avaient suivi, que les apparences en ce qui concernait Hideyuki Makimura étaient plus que trompeuses.
- Qu'est-ce qui te perturbes ainsi ?
Hideyuki releva la tête en replaçant ses lunettes sur son nez, son regard remontant le long de la silhouette féminine appuyée au chambranle de la porte, une tasse à café dans chaque main. La jeune femme s'avança vers sa partie du bureau d'un pas languide, avant de poser une des tasses devant lui et de s'asseoir à demi sur le meuble en question, portant son breuvage à ses lèvres. Machinalement, presque malgré lui, le regard du jeune policier suivit le mouvement de ses longues jambes fines se croisant avant de remonter les yeux jusqu'aux siens, suivant le contour de ses courbes contre sa volonté. A n'en pas douter, elle était magnifique. Jamais il n'avait posé les yeux sur une femme aussi belle et aussi sûre d'elle que Saeko Nogami.
- Tu ne m'as pas répondu.
Le jeune homme soupira avant de lancer le stylo qu'il avait dans les mains sur son bureau pour prendre sa tasse à café. Il regarda durant un court instant celui-ci rouler sur les papiers dispersés sur le meuble avant de s'arrêter sur la photo de leur "victime".
- C'est juste ce cas…
- Qu'est-ce qu'il a ce cas ? Ce n'est pas la première fois qu'on nous demande de résoudre un homicide.
Le policier soupira, évidemment, elle avait raison, mais le problème venait surtout que quelque part en lui, il en était presque reconnaissant au meurtrier de cet homme… Et on lui demandait de le retrouver, de l'arrêter et de le mettre en prison pour le "crime" qu'il avait commis. C'était son boulot, et d'ordinaire, il l'aurait fait avec plaisir. Mais pas là. Il était contre le meurtre, mais au fond de lui, il savait que dans ce cas, cela avait sûrement été la meilleure des solutions. De toute façon, il ne savait même pas comment le résoudre ce cas. Ils n'avaient aucun indice après trois semaines, aucune piste, aucun témoin… Rien, si ce n'est que le meurtrier avait utilisé un Python 357 Magnum, arme rare en soit, car lourde à manier, mais introuvable nulle part. Et aucun des fournisseurs de munitions qu'ils avaient pu voir dans les deux dernières semaines n'avait admis avoir fourni les balles qui lui convenaient.
Si encore leur recherche n'avait concerné que cela, il aurait voulu boucler cette affaire. Oui, mais voilà, n'ayant ni d'indice, ni témoin, ils avaient fait une enquête plus que poussée en ce qui concernait la "victime"… Et ce soir, en rentrant dans ce bureau et en posant les yeux sur cette photo, Hideyuki Makimura se dit qu'il était heureux que cet homme ait été assassiné. Il était "heureux". Il ne savait pas ce qui le perturbait le plus à cet instant : le fait qu'ils n'arrivaient pas à trouver le meurtrier pour la première fois depuis ses débuts ou le fait qu'il soit "heureux" de l'exécution de leur victime. Car il était certain que cela avait été une exécution. L'homme avait été abattu à bout portant, d'une balle entre les deux yeux par une arme dont peu de gens pouvait dire qu'ils savaient la manier.
Hatori Konomatsu, leur "victime", était pour le public, l'un des notables de la ville, des centaines de citoyens pleurant aujourd'hui sa mort qui avait été annoncée dans les journaux par le préfet de police lui-même. Un homme bien sous tout rapport, avec une femme qui s'occupait des œuvres de charité des quartiers les plus pauvres de Tokyo, un fils aîné qui serait sous peu majeur et deux petites filles, des sœurs jumelles âgées de huit ans à qui on avait dû annoncer qu'elles ne verraient plus jamais leur père. Un homme bien sous tout rapport, qui était à la tête d'une série d'hôtels dans tout le Japon, un empire dont sa femme avait dorénavant la gérance, jusqu'à la majorité de leur fils en tout cas. Un homme qui n'avait jamais eu rapport à se battre avec la justice, pas une plainte, pas même une seule amende autoroutière.
Et pourtant, en faisant leur enquête afin de chercher le moindre petit ennemi potentiel, ils avaient découvert que l'envers du décor était bien à l'opposé de la façade d'apparat qu'il donnait, la plupart de ses hôtels servant à un réseau de traite des blanches dont il était la tête pensante. Un réseau qui avait des filières dans tout le pays par le biais des hôtels. Un réseau où la marchandise vendue était des jeunes filles âgées entre quatorze et dix-huit ans. Des jeunes filles dont les cas reportés à la police par leurs parents avaient été classés sous le sceau de fugues d'adolescentes… Des jeunes filles de l'âge de Kaori… Alors oui, cela faisait peut-être le malheur d'une famille, mais il était "heureux" que cet homme ait été abattu de cette manière.
Le jeune policier ne comprenait pas comment on pouvait faire cela. Comment un homme pouvait apparaître bien sous tout rapport, avoir des amis dans les hautes sphères de leur société, et être sous le vernis un monstre de cette espèce. Il ne comprenait pas comment un homme de ce genre pouvait rentrer le soir chez lui avec le sourire aux lèvres, et embrasser les têtes brunes de ses petites filles sans le moindre scrupule, après avoir vendu celles d'autres personnes, ne se souciant nullement de ces autres jeunes filles, de ces autres parents qui les attendaient à la maison en pleurant.
Et aujourd'hui, on lui demandait de rechercher le meurtrier de ce monstre pour le punir de son "crime" ? Combien de vies cet inconnu, ce criminel avait-il sauvées en en prenant une seule ? Combien de familles pouvaient-elles être apaisées aujourd'hui parce qu'on leur avait rendu leur enfant grâce à cet homme qu'ils recherchaient ? Le prix à payer n'avait été qu'une vie pour des dizaines… Le prix de dizaines équivalent au prix d'une seule et unique balle d'un revolver mythique… Si peu à payer pour tellement à gagner… On lui demandait de retrouver ce meurtrier, mais en même temps, on lui avait dit de taire leurs découvertes… Quelle justice cet inconnu connaîtrait-il si personne ne devait être mis au courant des méfaits de la "victime".
Quand le préfet lui avait dit de faire en sorte que leurs découvertes ne soient pas "ébruitées" à la presse, Hideyuki Makimura avait compris que si celles-ci avaient été faites alors que cet homme était encore en vie, il n'aurait pas fini ses jours en prison. Non, de la même manière, l'affaire aurait été étouffée, sûrement grâce à de la monnaie avant d'être enterrée. L'homme en question avait trop de connaissances dans la haute société du pays pour qu'il en ait été autrement. Car combien de ces même membres étaient-ils déjà au courant et avaient fermé les yeux devant les "facéties" de leur ami ? Et surtout, encore pire, combien étaient-ils à avoir goûté à la marchandise que cet ami proposait ?
Hideyuki savait que la raison pour laquelle le préfet lui-même leur avait ordonné de se taire n'était pas une de ces raisons obscures, l'homme l'avait juste fait par respect pour la famille de leur "victime", pour que ces deux petites filles gardent l'image de leur père aimant et grandissent paisiblement sans avoir à souffrir des regards que l'on aurait posés sur elles sinon, en apprenant leurs noms et leurs origines. Mais il gardait tout de même un goût amer dans la bouche en voyant la photo de cet homme diffusé à la télévision dans laquelle on parlait de lui comme d'un saint.
Non, il ne comprenait plus la justice de son métier où on vous demandait de punir des bienfaiteurs, où l'on mettait en prison des innocents et où l'on mettait sur un piédestal des monstres.
