CHAP 6 - SAVOIR ACCEPTER UNE MAIN TENDUE
A l'autre bout de la ville, le vieil homme regarda avec un sourire incertain aux lèvres les lumières du dernier étage commencer à leurs tours à s'éteindre. C'était les dernières, le gamin avait maintenant fait le tour de tout l'immeuble, mise à part peut-être du sous-sol. Il lui laisserait donc encore quelques minutes avant d'aller l'importuner, le temps pour ses vieux os de monter à son tour les escaliers de cet immeuble, le temps pour le jeune homme de penser à ce qu'il voulait faire. Car il en était certain, après avoir maintenant fini son inspection du bâtiment, Ryo devait dorénavant être sur le toit de celui-ci afin d'inspecter les alentours vus d'en haut. En ouvrant la porte d'entrée à son tour, le vieil homme ne put empêcher un sourire narquois de prendre forme sur ses lèvres.
Il était là quand son protégé était arrivé sur les lieux, caché dans l'ombre, il avait pu surveiller chacune des réactions de Ryo. La manière dont celui-ci avait pris connaissance des alentours, la manière aussi dont il avait hésité avant d'entrer dans les locaux… Il avait pu voir aux mouvements du nettoyeur que celui-ci ne savait pas quoi faire. D'un côté, il était tenté, de l'autre, il avait en quelque sorte peur d'accepter. Le vieil homme le savait avant même de lui donner ce trousseau de clés, c'était pour cela d'ailleurs qu'il lui avait donné… Les cartes étaient dorénavant entre les mains du gamin, il ne pouvait pas le forcer à accepter, et le docteur savait que s'il tentait de forcer la décision du nettoyeur, celui-ci refuserait alors son offre.
Il avait bien choisi le terrain, Ryo ne pourrait rien trouver à y redire : aucun immeuble aussi haut ne se trouvait dans les entourages, sur des centaines de mètres à la ronde. La seule manière d'abattre quelqu'un dans ce bâtiment, était d'être un sacré Sniper, lui-même n'en connaissait qu'un capable de tirer et de toucher à une telle distance, et c'était Ryo lui-même. Soupirant devant l'effort qui l'attendait, le vieil homme commença à gravir cet escalier qui lui paraissait interminable en se raccrochant à la rambarde, espérant au fond de lui-même que le gamin mettrait de côté sa fierté et accepterait son offre. Il n'aimait pas le savoir en train de dormir d'un seul œil dans la rue, à la portée de n'importe quel ennemi.
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Accoudé à la rambarde de l'immeuble, le nettoyeur regardait la ville alentour. La vue qu'il avait d'ici aurait été pour plus d'un, magnifique, mais lui, il ne voyait que des lumières, cherchant du regard des points de tirs potentiels. Mais il devait bien admettre qu'il ne voyait aucun point faible ici non plus. Il avait fait le tour de l'immeuble, rapidement il est vrai, mais assez consciencieusement pour avoir pu déceler les failles potentielles du bâtiment. Et là encore, il devait bien avouer qu'il n'y en avait que peu et faciles à contrebalancer qui plus est.
Quelques pièces avec trop d'ouvertures à son goût surtout, mais il était facile de remplacer une porte par un mur, et des pièces pas assez spacieuses, ce qui pouvait devenir un "piège à rat" en cas d'attaque, mais là aussi, vu la construction du bâtiment, il serait facile de remédier au problème en faisant tomber des murs simples. Les murs porteurs du bâtiment étaient sains et bien dispersés, on pouvait en abattre plusieurs des normaux sans que la bâtisse n'en souffre… Et la vue du toit vous permettait un point d'observation plus que parfait, sans risquer de se faire abattre… Oui, ce bâtiment, vu par le regard d'un nettoyeur était parfait, jusque dans son emplacement, près des gens qui pouvaient lui servir, mais sans être loin de la ville elle-même et sans être trop près des endroits où aimaient traîner les divers trafiquants de la ville.
Le vieux renard avait bien fait son travail. Il savait que Ryo n'aimait pas demander et que si on lui proposait quelque chose, "pour son bien", il n'accepterait sûrement pas… Il avait donc fait en sorte qu'il ne puisse presque pas refuser. Sacré Doc... Quelque part, le nettoyeur devait bien admettre que se serait un sacrilège de refuser ce que le doc lui proposait ici, mais quelque part, accepter équivalait à prendre quelque chose qu'il n'était pas certain de pouvoir repayer un jour… Car il le savait, dorénavant du moins, que si quelqu'un vous faisait un cadeau sans rien demander en échange, vous le paierez d'une manière ou d'une autre un jour prochain… Il l'avait appris à ses propres dépends cette leçon là.
Sentant une présence se rapprocher de lui, le nettoyeur laissa ses yeux se tourner vers la porte du toit, sans pour autant bouger de sa position, il l'avait senti monter les escaliers depuis un petit moment déjà. Le vieux singe venait chercher sa réponse, mais il n'était toujours pas certain de ce que celle-ci serait à cet instant. D'un côté, il aurait un toit sur la tête plutôt sécurisé, ce qui lui permettrait de ne plus dormir que d'un seul œil dans les rues, et donc d'éviter des incidents comme ce gamin deux semaines plus tôt… Mais de l'autre, ce toit n'était pas le sien, ce qui équivalait à accepter l'aide d'une tierce personne. Et bien que cette personne soit celui qui lui avait sauvé la vie, à plusieurs reprises maintenant, il n'était pas sûr de vouloir remettre son existence entre les mains de quelqu'un d'autre de si tôt.
Le bruit métallique de la porte s'ouvrant lui fit tourner la tête et il tenta un sourire fugace vers le vieil homme qui se tenait sur le seuil de celle-ci, les deux mains posées sur sa canne, tentant de reprendre son souffle. Mais le vieil homme en se relevant vit bien que le sourire en question n'atteignait pas ses yeux songeurs, à vrai dire, cela ressemblait plus à une grimace qu'autre chose. Et ce fait lui fit mal au cœur, car arrivé vers les vingt-sept ans, ce gamin ne savait même pas sourire. Il savait manier l'ironie et le charme avec la même prouesse qu'il maniait une arme à feu ou ses mains nues, mais il ne savait pas faire un acte aussi simple que de sourire sincèrement.
- Et ben alors Doc ? Fais attention, à ce rythme, tu risque de frôler la crise cardiaque un de ces jours.
- Vas-y moque-toi donc chenapan, on verra quand tu auras mon âge, tu feras moins le fier.
- C'est possible, mais il est encore plus possible que je n'ai jamais ton âge.
Le vieil homme qui avait profité de ce moment pour avancer vers lui, se figea à ces mots, le regardant avec pitié. Ce n'était pas la phrase qui avait une part de vérité plus que probable qui le fit s'arrêter, c'était le fait que dans le ton qu'il avait utilisé, on pouvait entendre que cette vérité ne lui faisait ni chaud ni froid. Oh, bien sûr, il avait arrêté de courir après la mort comme il le faisait après leur rencontre, mais il se moquait de si elle frapperait demain ou non, et quelque part, c'était encore plus triste.
- Ben fait pas cette tête, j'ai pas l'intention de devenir un vieillard gâteux, décrépit et mollasson moi ! Je compte bien rester un beau gosse comme je le suis aujourd'hui !
Le doc s'accouda à la rambarde à côté de son protégé en secouant la tête, c'était bien de lui ça, toujours à essayer d'atténuer ou de cacher le sens véritable de ses paroles sous des pitreries, mais le vieil homme savait que c'était là aussi une manière automatique de se protéger lui-même. Il l'avait compris depuis un moment déjà, depuis son sevrage de la poussière d'ange exactement, Ryo avait commencé à faire des blagues sur le sujet presque aussitôt quand il avait essayé d'abordé le sujet, et le médecin l'avait laissé faire, comprenant que son humour et ses sarcasmes étaient sa bouée de sauvetage d'une certaine manière.
- Un éternel tombeur de vingt ans ? À mon garçon, si seulement c'était possible, plus d'un homme aurait payé pour connaître le secret.
Ryo ne répondit pas, son regard se tournant de nouveau vers l'horizon alors qu'il se repenchait une fois de plus sur la rambarde devant lui. De longues minutes passèrent, l'un comme l'autre gardant le silence, chacun perdu dans leurs pensées respectives. Au bout d'un long moment Ryo sortit son paquet de cigarettes de sa poche, en tapant le fond pour en faire sortir une avant de ranger le paquet en question pour sortir son briquet de la poche de son jean, avalant la première bouffée avec plaisir.
- Je ne peux pas Doc.
Le vieil homme ne se tourna pas vers lui bien qu'il ait entendu, baissant juste la tête en signe de déception. Il avait beau avoir espéré, il s'en était un peu douté. Il était juste frustré que le jeune homme lui-même ne s'accorde pas la moindre chance.
- Je ne peux pas accepter ton offre, je veux dire… C'est vrai que se serait chouette de vivre ici, mais et toi ? Tu pourrais louer ce bâtiment… En faisant faire des travaux, tu pourrais faire des grands appartements faisant chacun la superficie d'un étage, je suis sûr que tu ferais une fortune en les louant.
- J'ai déjà bien assez d'argent comme ça gamin. J'ai une maison assez grande pour me perdre dedans, remplie de livres et d'antiquités de tout genre, je n'ai pas besoin de plus d'argent... Comment je le dépenserais d'abord ?
- Tu pourrais acheter du meilleur matériel pour ta clinique ! Tu pourrais la déplacer pour que ce soit des gens qui aient les moyens de te payer qui viennent se faire soigner chez toi ! Tu pourrais même avoir de jolies infirmières pour t'aider !
- Soigner des nantis à la pelle ? Et qui s'occuperait de ceux qui ne peuvent pas payer leurs soins, mais qui sont malades de par leurs conditions de vie gamin ? Et puis, cet argent que je gagnerais, j'en ferais quoi ? Le mettre à la banque pour qu'il se multiplie ? Et qui en bénéficiera à la fin ? Je n'ai personne à qui le donner en héritage une fois que je serais parti.
Le jeune homme passa une main dans ses cheveux, un geste montrant sa frustration.
- Dans ce cas, tu pourrais accueillir des gens qui ne peuvent pas s'offrir un toit dans cet immeuble.
- Mais apparemment, les gens qui n'ont pas les moyens, sont trop fiers pour accepter une main tendue vers eux. Et soyons honnêtes, tu comptes continuer ainsi toute ta vie, à dormir soit sous les ponts, soit dans les hôtels des bas fonds ? Je ne t'offre pas la charité, si tu le désires, tu pourras me repayer au fil du temps ou me donner un loyer, mais le fait est que tu n'as pas vraiment d'autres choix. Tu n'as pas d'identité, pas de travail, pas d'argent, comment veux-tu te trouver un endroit où vivre sans aucune garantie ?
Le nettoyeur baissa la tête, un sourire de dérision flottant sur ses lèvres, pas tout à fait un sourire de joie, mais un sourire quand même : le vieux renard venait de le mener par le bout du nez, il en avait conscience. Que pouvait-il répondre maintenant si ce n'est oui ?
- Dis-moi, vu que tu sais pas quoi faire de ton argent Doc, la prochaine fois, je peux avoir une voiture ? Après tout, mon tout nouveau garage est immense et j'ai rien à mettre dedans.
Le vieil homme éclata joyeusement de rire en comprenant qu'il avait gagné et que le nettoyeur acceptait de garder cet immeuble.
- Alors là, tu rêves gamin, tu crois quand même pas que je vais tout te donner non plus. Et puis d'abord, tu sais conduire au moins ?
- Bah, comment veux-tu que le sache ? J'ai jamais mis les mains sur un volant moi mais je peux pas savoir tant que j'aurais pas essayé.
