CHAP 7 - AVOIR LES RÉPONSES SOUS LES YEUX

Assise devant son bureau, une jeune fille fixait depuis près d'une heure maintenant le problème de mathématiques qu'elle devait faire pour le lendemain. Mais bien que la page soit ouverte depuis si longtemps, elle n'avait en rien avancé, d'ailleurs, elle n'y avait même pas réfléchi. Son esprit était occupé à bien d'autres choses que les équations à inconnus ou aux facteurs, ses pensées se tournant plutôt vers son frère aîné. Depuis quelques semaines, il était souvent perdu dans ses pensées, de sombres pensées à en croire l'expression que son visage avait alors… Elle ne savait pas ce qui le perturbait ainsi, mais elle savait qu'il l'était, même s'il ne voulait rien lui dire. La preuve en était le paquet de cigarettes qui était rangé dans le petit meuble placé sur leur balcon. Avant, pour vider un paquet, il lui aurait fallu un mois, voire plus, là, il l'avait vidé en deux semaines, alors qu'il était sensé avoir arrêté de fumer.

Mais la jeune fille ne lui avait fait aucune remarque, même si elle n'aimait pas vraiment sentir le tabac sur son grand frère. Elle savait que s'il fumait, c'était qu'il était réellement préoccupé par quelque chose et elle savait que cela faisait maintenant plusieurs mois que cela durait. Mais cela avait empiré depuis un couple de semaines, en fait, la jeune fille savait exactement depuis quand cela avait empiré : depuis qu'on lui avait donné sa dernière affaire… Hideyuki qui était connu pour son calme légendaire était devenu irritable récemment, il lui avait même crié dessus la veille pour qu'elle éteigne la télévision où passaient les informations à ce moment là… Il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour comprendre : la télévision ne l'avait pas dérangé outre mesure, jusqu'à ce que le préfet apparaisse sur l'écran, parlant de l'enterrement de la victime de l'enquête de son frère.

Bien sûr, il s'était excusé aussitôt après, mais au moins, elle avait enfin pu comprendre la raison de son comportement des derniers jours. Depuis quelques mois maintenant, elle savait qu'Hideyuki n'était plus heureux. Son métier lui pesait de plus en plus… Oh, évidemment, il adorait son métier ou du moins, il avait appris à l'apprécier. Il aimait aider les gens et arrêter lui-même des truands, ayant la certitude qu'ils seraient punis et qu'ils ne recommenceraient pas de sitôt. Le problème venait de là d'ailleurs, il adorait pouvoir faire cela, mais les gens au-dessus de lui n'étaient pas comme lui. A partir du moment où ils recevaient une compensation sous la forme de billets ou de virements d'argent, ils s'en moquaient que l'homme qui les payait pour être libéré était un meurtrier récidiviste. Et Kaori savait que cet état de fait pesait de plus en plus à son frère.

Elle ne savait pas exactement en quoi consistait l'enquête actuelle du policier, ce qu'il avait bien pu trouver en cherchant le meurtrier, mais à sa réaction de la veille, elle savait que la "victime" de ce meurtre n'avait pas dû être aussi blanche que ce que les journaux laissaient entendre. Pour elle, quelque part, c'était mieux ainsi, pour la famille, car à quoi cela aurait-il servi une fois cet homme mort de déballer ses méfaits inconnus jusque là sur la place publique ? Mis à part à salir les souvenirs que ses enfants avaient de lui… C'était sûrement d'ailleurs la raison pour laquelle son frère gardait le silence. Il avait beau être l'homme le plus honnête qu'elle connaissait, il était aussi l'homme le plus bon et juste qui existe.

D'où ses sautes d'humeur récentes, car justement, Hideyuki se battait en ce moment entre son cœur et sa raison, son honnêteté et sa bonté. L'un lui disait que sa victime ne méritait apparemment pas d'être ainsi portée aux louanges, et qu'il voulait le faire savoir, l'autre qui lui disait que sa victime avait des enfants qui se souvenaient juste des bons moments passés avec leur père et ne méritaient pas qu'on leur gâche cela : ils souffraient déjà bien assez de leur perte. Quelque part, le métier de policier était fait sur mesure pour Hideyuki, mais d'un autre côté, ce métier allait à l'encontre de bien de ses principes.

Kaori avait essayé de lui en parler à plusieurs reprises déjà; Elle avait essayé de lui dire que si cela devenait trop dur pour lui à supporter, il fallait peut être mieux qu'il quitte la police, trouve autre chose plus adapté qui lui permettrait de rester vrai envers lui-même. A la limite, il aurait pu devenir détective privé. Mais Hideyuki avait rapidement clos le sujet en lui disant qu'elle devait continuer ses études et ne pas se soucier d'autre chose, que temps qu'elle était libre de choisir la voie qui lui irait à elle, il était satisfait… Elle avait cessé de tenter de le raisonner alors. Après tout, elle savait mieux que n'importe qui que quand il avait une idée en tête, il pouvait être plus têtu qu'une mule. Mais cela ne l'empêchait pas elle de penser que si elle n'était pas là, il serait plus libre qu'actuellement…

En soupirant, la jeune fille reprit son cahier, se plongeant dans un problème qu'au moins elle se savait être capable de résoudre.

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Assis à la table de leur cuisine devant une tasse de café, Hideyuki Makimura passa sa main dans ses cheveux d'un geste las. Cette affaire lui pesait de plus en plus. Plus ils enquêtaient, plus ils découvraient de nouvelles facettes de leur victime, encore plus lugubres que les précédentes. Près de trois semaines après le début de leur enquête, ils en étaient toujours pratiquement au même point, enfin non, pas tout à fait. Ils savaient dorénavant tous les secrets de leur victime, et connaissaient tous les ennemis qu'il avait pu se faire dans sa carrière, que se soit concernant ceux faits sur le devant de la scène ou les autres, les autres dans ce qu'on appelait le "Milieu"… Mais le fait est, qu'après enquête, même approfondie, en ce qui concernait les coupables possibles du milieu, personne ne semblait être le meurtrier, ni même le commanditaire du meurtre.

Saeko avait donc émis l'hypothèse que cet homme ait été assassiné par une personne de la famille de l'une des jeunes filles ayant atterri entre ses griffes. Hideyuki savait cela possible, mais n'y avait pas cru pour autant. Car même s'il s'admettait en lui-même que leur cas pouvait être un crime de vengeance, la manière dont celui-ci avait été perpétué, mais surtout, l'arme utilisée lui soufflait que ce n'était pas un homme quelconque qui avait fait cela. Car bien que Saeko se moque de lui concernant ses "préjugés", il était certain que c'était un homme, il ne voyait pas une femme se servir d'un magnum de ce calibre. Mais en même temps, cela l'avait déjà mené sur une fausse piste.

A cause de cette arme, il avait été certain que le crime avait été perpétué par un sous-fifre du Milieu de Tokyo, mais il s'était trompé… Son instinct lui disait que cette arme était la clé, mais il ne trouvait pas, il ne savait même pas pourquoi il était fixé ainsi sur celle-ci. Depuis le début de l'enquête, il n'arrivait pas à ce sortir cela de la tête, sachant qu'il connaissait la réponse, mais n'arrivant jamais à mettre le doigt sur ce qui le troublait ainsi…

Mais une chose était sûre dans son esprit, Saeko partait sur une mauvaise piste avec les membres des familles dont les filles avaient disparu. Et pourtant, comme elle, il était certain que ce meurtre était un acte de vengeance. En cela ils étaient d'accord. Le simple fait que Konomatsu ait été abattu d'une balle entre les deux yeux comme cela, prouvait ce fait. Mais l'arme utilisée, le fait qu'il n'y ait ni douille, ni empreinte, rien, tentait à démontrer que c'était un professionnel qui avait agi. Mais si ce n'était pas une personne du milieu qui avait voulu se venger, et si ce n'était pas non plus un membre d'une des familles… Ils n'avaient aucune piste.

Si ce n'est cette arme, introuvable en elle-même que se soit physiquement parlant ou dans les fichiers japonais… En soupirant, le policier se leva et alla passer sa tasse vide sous l'eau pour la nettoyer avant de quitter la pièce, éteignant derrière lui en sortant. Il valait mieux qu'il aille se coucher, il y verrait plus clair après une bonne nuit de sommeil. Se changeant rapidement il s'allongea dans son lit avant de tendre le bras pour plonger sa chambre dans le noir. Narquoisement, il se moqua de lui-même : à force d'y réfléchir, il imaginait presque que son meurtrier était un justicier masqué. Les films de Kaori devaient lui monter à la tête. A force de la voir passer en boucle Zorro et autre Batman à la télévision, il finissait par en rêver dans la vie réelle.

Il imaginait d'ici la scène : le héros arrive à Tokyo dans sa voiture hors de prix, se gare et monte l'escalier de l'immeuble le plus haut de la ville où il se tient debout, regardant le monde alentour de son regard d'acier avant de partir faire la chasse au mécréants qui entachent son nouveau territoire... Le héros en question viendrait sûrement d'Europe ou encore mieux, des États-Unis, se moquant des lois de ce pays, n'ayant à l'esprit que la justice. Ou peut-être que ce héros vivrait avec comme devise "œil pour œil, dent pour dent". Le policier ne put s'empêcher de rire : oui, il devrait vraiment demander à Kaori d'arrêter de le forcer à regarder ce genre de films, cela lui faisait perdre sa logique à force.

Pourquoi un homme viendrait au Japon pour abattre les truands tel que Konomatsu ? Un justicier sans peur ni loi ? Cela n'existait pas en ce monde… Mais l'idée était attirante pour Hideyuki Makimura… Un justicier, venu de l'occident et armé d'un Magnum qui nettoierait la ville des mécréants auxquels la police n'osait pas toucher… se fichant bien de sa propre sécurité ou des lois en elle-même, oui, l'idée était plus qu'attirante pour ce policier qui voyait ses patrons relâcher les hommes qu'il avait lui-même arrêtés.

Se relevant brusquement dans son lit, le policier alluma sa lampe de chevet en clignant des yeux. Un justicier, venu de l'occident et armé d'un Magnum qui nettoierait la ville… Le magnum… Voilà pourquoi cette arme le frustrait depuis le départ, il se souvenait maintenant du point qu'il avait oublié. Poussant ses couvertures de côté, Hideyuki se leva et marcha vers son bureau. Décrochant une clé de l'arrière du cadre photo posé sur le meuble, il s'en servit pour ouvrir un tiroir. Il n'était pas sensé en avoir le droit, mais il avait copié certains communiqués internationaux. Pas des rapports d'enquêtes, juste des avis de recherches et papiers du même genre. Fouillant dans la pile, le policier s'arrêta enfin sur une page où ne figurait aucune photo.

Il savait enfin pourquoi le magnum le perturbait depuis le départ. Pas parce que l'arme n'était pas trouvable ou recensée sur le sol japonais, mais parce que quelques mois auparavant, il avait lu une missive dans laquelle l'arme était citée. Le fait qu'une arme de prédilection figure sur un rapport de ce genre était chose commune, mais l'arme en question l'avait surpris dès le départ, ce n'était pas coutumier d'en entendre parler. D'où le fait que cela l'ait encore plus marqué pour son enquête.

Le policier s'assit en fixant la feuille qu'il avait entre les mains… Depuis le départ de cette affaire, il avait toutes les clés en main pour la résoudre, c'était peut être pour cela que son esprit avait mis autant de temps pour s'en souvenir. La feuille était presque vide, mis à part l'arme qui était apparemment la signature de l'homme recherché, il n'y avait aucune photo, aucune date de naissance, juste un nom et les "crimes" pour lesquels Interpol le recherchait, le pensant sur le sol nippon dorénavant. Son Justicier venait apparemment bien de l'occident, des États-Unis en l'occurrence, et il était bien sans foi, ni loi si on devait en juger par ces notes. Et pourtant, dans tous les meurtres supposés de sa main, on pouvait voir qu'il n'était pas ce qu'il paraissait être.

Ironiquement pour un policier, pour la première fois de sa vie, en voyant ce dossier, Hideyuki Makimura fit la différence dans son esprit entre les termes "meurtrier" et "criminel". Car s'il était apparemment certain que Ryo Saeba, si cela était réellement son nom d'ailleurs, était un meurtrier, ce même homme était bien loin d'être un criminel, à ses yeux en tout cas… Il était juste plus extrême dans sa manière d'exécuter la justice.