CHAP 8 - UNE PREMIÈRE RENCONTRE DES PLUS ÉTRANGE

Appuyé contre un mur dans la ruelle adjacente à un cabaret du Kabukicho, un homme sortit tranquillement une cigarette de sa poche en souriant narquoisement. En se tenant à cet endroit, il pourrait le voir arriver, car il savait qu'il allait arriver…

Cela faisait trois semaines maintenant qu'il vivait à Shinjuku et il avait commencé à se faire connaître dans les rues. Pas pour qu'on sache que Ryo Saeba, tueur à gages était là, mais justement, pour qu'on le connaisse, pour qu'on s'habitue à lui, à son visage. Il passait une bonne partie de ses journées à apporter lui-même les modifications nécessaires à l'immeuble que le vieux Doc lui avait laissé entre les mains, et le reste de ses journées, il le passait à arpenter les rues de Shinjuku, y passant aussi une grande partie de ses nuits.

Il n'avait pas d'argent pour payer les matériaux des rénovations, ni même ses sorties et encore moins ses repas, il avait donc dû ouvrir des crédits chez plusieurs commerçants du quartier, en grande partie grâce au Doc pour cela aussi d'ailleurs. Juste après qu'il ait accepté de vivre dans cet immeuble, le vieil homme l'avait traîné dans divers magasins du quartier pour se porter garant des comptes qu'il ouvrait. Les commerçants avaient d'abord hésité, mais ils avaient confiance en Doc, et savaient aussi que même s'il ne le montrait pas, celui-ci avait l'argent pour les rembourser si besoin, alors ils avaient tous fini par accepté.

Quelque part, Ryo les comprenaient : c'était après tout et avant tout des hommes d'affaires, même s'ils n'étaient patrons que de petits commerces. À leur place, il n'aurait pas non plus accepté sans contrepartie de faire confiance à un inconnu qui arrivait en ville et demandait d'avoir des fournitures à crédit. Le jeune homme se retrouvait donc une fois de plus redevable au vieillard, mais avait-il seulement le choix ? Dans les jours qui avaient suivi son arrivée, il avait commencé à faire des tours dans Shinjuku, l'œil toujours aux aguets. Car bien qu'avoir un abri sur sa tête soit en soi satisfaisant, ce n'était pas réellement la chose dont il avait le plus besoin. En temps qu'homme, peut-être bien que si, mais pas quand votre profession est tueur à gages.

Non, la chose dont il avait le plus besoin, c'était de personnes lui ramenant des contrats ou pouvant lui servir pour trouver des informations si besoin… Et l'homme savait où trouver de telles personnes, dans les rues tout simplement. C'était effrayant parfois de voir des hommes donner des informations pour un morceau de pain, même s'ils savaient que cela servirait à tuer un autre être humain. Mais avaient-ils le choix ? S'ils ne donnaient pas ces informations, eux-mêmes mourraient, alors le choix était la plupart du temps vite fait.

Bien sûr, Ryo n'était pas de ces tueurs qui abattent ceux qui ne veulent pas travailler pour lui, non, lui il achetait ses informateurs à coup soit d'argent s'il en avait, soit d'un repas plus que bienvenue pour des estomacs n'ayant pas digéré de nourriture depuis des jours. Étrangement, là aussi le vieux Doc lui avait facilité en partie ses recherches. Plus d'un de ces mendiants jalonnant les rues de Shinjuku connaissait le vieil homme, soit parce que celui-ci les avait soignés gratuitement à la clinique soit parce que l'hiver précédent, il en avait nourri plusieurs de soupes chaudes. Certains d'entre eux avaient donc rapidement accepté de devenir des indics pour le tueur à gage, sachant que si c'était un protégé du Doc, il ne risquait pas de les brutaliser, et aussi qu'ils seraient payés de retour.

Son réseau d'informations mis en place, l'étape suivante avait été de se faire connaître pour avoir des contrats et gagner son propre pain. Pour cela, le Kabukicho était le lieu idéal. Il devait y dépenser le peu d'argent qu'il avait, mais c'était pour en gagner, donc même si à la fin, il ne lui restait qu'uniquement de quoi payer sa nourriture, et encore pas toujours, c'était déjà un pas en avant. Le Kabukicho était populaire, pas seulement pour les gens vivant à Shinjuku, mais aussi pour ceux de Tokyo. Les nantis aimaient ce quartier de "débauche" où les filles étaient conciliantes et l'alcool toujours présent.

Ils y venaient pour se détendre, mais aussi pour conclure des affaires de grandes envergures, car quel meilleur endroit pour faire signer un contrat valant des millions, si ce n'est un bar à hôtesses où les femmes feraient oublier leurs doutes et leurs réserves aux futurs partenaires ? Mais aussi, quel meilleur endroit pour trouver des hommes sans trop de scrupules pour faire disparaître des partenaires ou des témoins devenus gênants ? C'était pour cela que Ryo prenait le temps de passer ses nuits dans ce quartier, en plus de la bonne compagnie que faisait la gente féminine de ces lieux évidemment.

En trois semaines, il avait eu le temps de se faire connaître, même s'il attendait toujours un contrat. Les barmans et autres serveurs commençaient à connaître ses habitudes et ses indics avaient commencé à lui faire confiance. Deux mois après son arrivée sur le sol japonais, le nom de Ryo Saeba commençait à être reconnu si ce n'est par célébrité, du moins les gens savaient qu'ils en avaient entendu parler quelque part quand il était prononcé. Ce n'était pas encore ce à quoi il avait été habitué par le passé, mais c'était déjà ça. C'était peut-être même préférable d'ailleurs, car il était rare que ceux dont le nom devenait célèbre fasse long feu par la suite, c'était d'ailleurs la raison pour laquelle il avait quitté les États-Unis.

Le duo qu'il formait avec Mick Angel commençait à être trop connu à ce moment là. Il est vrai que le nom "City Hunter" quand il était prononcé ou entendu provoquait soit le respect soit la crainte, selon de quel côté de la justice on se trouvait. Mais le fait est qu'ils étaient devenus une cible trop facile d'un certain côté, pas qu'ils soient faciles à abattre ou à surprendre, mais deux des meilleurs nettoyeurs du monde travaillant ensemble, ils étaient une cible rêvée pour n'importe qui voulant se faire facilement un nom dans le milieu. Ryo avait donc décidé de laisser la place et le nom à Mick, et avait carrément quitté le pays. Trop de gens le recherchaient là bas. Il s'était donc tourné vers le pays dans lequel le vieil homme qui lui avait sauvé la vie vivait dorénavant, le pays d'origine de son père adoptif, et peut-être le sien aussi : le Japon.

Le problème était dorénavant de se refaire son propre nom, car Ryo Saeba, cible de premier ordre aux States n'était rien sur le sol nippon. C'est pour cela que Shinjuku lui plaisait en partie aussi. Des pas dans l'allée le sortirent de ses pensées et son sourire s'agrandit un peu plus, il savait qu'il le suivrait. Une semaine plus tôt, des bruits avaient commencé à courir dans les rangs de ses indics. Il n'y aurait pas forcément prêté d'attention si un seul d'entre eux lui avait fait la remarque, mais ils étaient plusieurs à lui avoir dit la même chose, et d'autre en avait parlé au Doc aussi. Un homme posait des questions… Des questions sur lui qui plus est.

Les indics eux ne le savaient pas, lui en parlant juste comme ils lui disaient les diverses nouvelles et rumeurs circulant dans Tokyo, mais Ryo savait que les recherches de l'homme en question le concernaient, car l'homme avait demandé à de nombreuses reprises aux mendiants et autres trafiquants s'ils savaient où il pourrait trouver quelqu'un qui savait se servir d'un magnum. D'autres questions étaient s'ils avaient entendu parler d'un nouvel arrivant dans le Milieu. Le problème principal actuel était de savoir si cet homme était un ami ou un ennemi… Ou plutôt, si c'était un client potentiel ou quelqu'un qui en avait après sa peau, d'une manière ou d'une autre.

- On t'a jamais appris que c'était malpoli de suivre les gens à la trace ?

Hideyuki Makimura se figea, pas parce qu'il avait ce qui semblait être une arme à feu braquée dans son dos, ni à cause du ton ironique et pourtant menaçant employé par l'homme qui tenait celle-ci, mais plus par stupeur. Stupeur car il était passé devant cet homme sans même le voir, sans même sentir sa présence qui pourtant l'enveloppait dorénavant, sombre et écrasante.

- Après ce que j'en dit, c'est pour ton bien aussi, j'ai pas trop pour habitude de me faire épier de cette manière.

Le jeune policier se retourna lentement, découvrant un homme approximativement de son âge de quelques centimètres plus grand que lui, et plus musclé aussi. Ses cheveux étaient noirs de jais aussi sombres que son regard… Tellement différent de l'image qu'il s'en était fait. Son regard descendit de quelques centimètres et il eut confirmation que c'était bien l'homme qu'il recherchait qu'il avait sous les yeux, la seule preuve dont il avait eu besoin était le python qu'il tenait à la main.

- Intéressant. Tu as conscience que si tu abats un policier avec cette arme les autorités internationales prendront connaissance que Ryo Saeba est sur le sol japonais ?

Ryo haussa un sourcil marquant son étonnement. Non seulement, l'homme se tenant devant lui ne paraissait pas vraiment surpris après le choc initial, mais en plus, le gars avait assez de cran pour se tenir dans une ruelle sombre, une arme braquée sur lui et poser toutes ses cartes sur la table. C'était soit du courage, soit de la stupidité, il ne savait pas encore.

- Ils payent pas assez dans la police pour t'acheter des fringues de ce nom ?… Qu'est-ce que tu me veux d'abord ?
- Qui a dit que je te voulais quelque chose ?

Ryo se recula, s'appuyant contre le mur pour continuer à fumer sa cigarette, son magnum toujours braqué sur l'homme qui le fixait avec nonchalance.

- Tu viens juste de dire que non seulement, tu savais mon nom et connaissais cette arme, j'en conclus donc que tu es celui qui me cherche depuis une semaine, et pose des questions un peu partout. Remarque, j'aurais pas pensé que c'était un flic qui me cherchait, ils ont pas pour habitude de fonctionner comme tu l'as fait. Généralement, ils sont plus, comment dire… Repérables, mais bon, ta manière fonctionne aussi bien apparemment, même si elle manque de style. Donc je répète ma question, qu'est-ce que tu me veux ?

Hideyuki haussa les épaules, se reculant pour s'appuyer à son tour contre le mur faisant face au nettoyeur.

- Hatori Konomatsu…

Il put voir le regard du nettoyeur se plisser à ce nom et sut avec certitude qu'il avait vu juste concernant cette affaire. Mais Ryo garda le silence en le fixant, avant de baisser son arme et de la ranger dans son holster, souriant en coin en voyant les épaules du policier s'affaisser presque imperceptiblement. Ce gars était doué, s'il n'avait pas vu ce mouvement à l'instant, il n'aurait pas su dire que le policier était tendu.

- Connais pas.
- Non ? Étrange, tu dois bien être le seul habitant de cette ville à ne pas avoir entendu parler de son assassinat.
- Ah ?
- Et oui, tu vois, le pauvre gars s'est fait descendre par une arme spéciale, le même type que celle que tu tenais dans ta main y'a pas deux minutes… Combien tu paries que c'est la même arme ?

Le nettoyeur le fixa un instant avant de sourire.

- Alors tu es là pour m'arrêter ? Wo, t'es bien sûr de toi pour un flic.
- Non.

Ryo haussa un sourcil interrogateur.

- Je suis là pour comprendre.