CHAP 9 - UNE CONVERSATION DES PLUS INSTRUCTIVE

A l'intérieur du cabaret, deux hommes se fixaient, l'un d'eux plus mal à l'aise dans cette sorte d'endroit que l'autre. Hideyuki Makimura avait beau être policier et arrêter des gens de la mafia japonaise, ainsi que des prostituées et autres voleurs, il avait beau vivre à Shinjuku, il était loin d'être habitué aux lieux de débauche qui jalonnaient les rues du Kabukicho. Bien sûr, il était déjà entré dans un de ces endroits, le plus souvent pour son métier d'ailleurs, mais cela ne voulait pas dire qu'il s'y était pour autant habitué... Pas comme l'homme installé en face de lui qui sirotait bien tranquillement son whisky en tout cas.

S'il voulait être vraiment honnête, il n'avait pas entièrement mis les pieds dans de tels endroits que pour son travail, non… A ce jour, et sûrement pour le reste de sa vie d'ailleurs, il se souvenait encore de la première fois où il était entré dans un de ces lieux où les femmes étaient les plus dévêtues possible afin d'assécher les gorges des clients qui n'avaient ainsi pas d'autre choix que de commander de l'alcool. Non, la première fois où il était entré dans un de ces cabarets, cela avait été le jour de sa majorité. Il faisait à l'époque un stage pour pouvoir entrer dans la police japonaise, stage qu'il avait demandé à faire dans la station de Shinjuku afin de ne pas trop s'éloigner de la maison et donc de Kaori.

Il s'était donc retrouvé à faire ses preuves dans la station même où son propre père avait fait lui-même sa carrière. Dire que la chose avait été facile était plus qu'une énormité, car non seulement, dans chaque recoin de la station de Shinjuku, il avait des souvenirs d'enfance où le soir venu il attendait son père dans ses locaux parfois… Mais en plus, il avait dû faire ses preuves avec les regards des anciens camarades et autres partenaires de son père, faisant même si cela n'était pas voulu de leur part, des comparaisons entre le potentiel possible de la jeune recrue Makimura avec ce qu'avait été avant sa mort l'officier Makimura. Et quoi que les gens en disent, la barre avait été haute…

Aujourd'hui encore, policier lui-même, il ne savait toujours pas s'il était maintenant à la hauteur de ce que son père avait été… De plus en plus souvent, il en doutait. Il était donc en stage à la station de police de Shinjuku depuis deux mois quand le jour de sa majorité était arrivé. Cette journée n'avait en soi pas été tellement différente des autres, passée à classer des papiers, et à apprendre comment taper de nouveaux rapports ou de nouvelles plaintes. Le soir venu, il avait enlevé son uniforme en soupirant, se préparant à rentrer chez lui rejoindre Kaori, et à l'aider à faire ses devoirs après avoir soupé.

Mais la réalité ce jour là avait été tout autre. Il ne le savait pas alors, mais son stage était enfin terminé, et il avait apparemment fait ses preuves depuis un bon moment déjà… Depuis un moment, et pourtant, personne ne lui avait dit. Non, les anciens collègues de son père avaient préféré attendre qu'il atteigne sa majorité, et apparemment, le préfet lui-même, ancien partenaire de l'officier Makimura avait dû être du coup et avait accepté de garder le silence. Tout cela pour dire que les policiers de la station de Shinjuku s'étaient arrangés entre eux pour que leurs femmes gardent cette nuit là Kaori et pour qu'ils puissent célébrer, d'une part son affectation, d'autre part sa majorité… Les fêter "entre hommes".

Il était sorti de la station de police sans le moindre soupçon, sifflotant tranquillement avant de souffler, regardant le nuage vaporeux que sa respiration faisait dans ce début de soirée froid. Un instant il se tenait debout, dans le parking de la station, l'instant suivant, il se débattait contre, il l'avait supposé, plusieurs personnes. Mais il n'avait pu en être certain, ses adversaires lui ayant mis une sorte de sac sur la tête. Il avait été par la suite installé dans une voiture dans laquelle ils s'étaient entassés en gardant le silence, et pendant de nombreuses minutes, tout ce qu'il avait pu entendre mis à part le moteur de la voiture prouvant qu'ils se déplaçaient, avait été, de ça et là, des rires à moitié étouffés.

Au bout de quelques minutes, le bruit du moteur avait cessé, mais pas ceux des rires qui eux avaient augmenté. Et sans savoir comment, il s'était retrouvé devant l'entrée de l'un des cabarets les plus réputés du Kabukicho, assis sur une banquette, un verre de saké devant lui et une strip-teaseuse assise sur ses genoux, rougissant alors que les anciens collègues de son père riaient de plus belle. Il avait bien essayé de leur fausser compagnie, sans les vexer pour autant, leur disant que sa petite sœur l'attendait à la maison et qu'il ne pouvait pas la laisser seule ainsi, sans la prévenir qui plus est…

Mais les autres lui avaient alors dévoilé leur plan et Hideyuki Makimura avait baissé les bras, se renfonçant dans son siège en soupirant, sans vraiment faire attention aux mots doux de la fille toujours sur ses genoux. Il n'avait pas osé gâcher une fête qu'apparemment, ils avaient organisée et pensée uniquement en son honneur. Et puis, même s'il n'avait pas réussi à se mettre à l'aise à l'époque dans cet endroit, il devait bien admettre que cela lui avait fait chaud au cœur, d'être accepté de cette façon, encore plus quand les félicitations venaient d'hommes ayant travaillé avec son père.

Des années plus tard, il voulait bien admettre qu'il ne savait toujours pas comment il était rentré chez lui ou encore, à quel moment la jeune fille avait enfin décidé de se lever de ses genoux pour le laisser partir… Il fallait bien avouer que les amis de son père avaient tout fait pour le saouler, et avaient plus que bien réussi dans leur entreprise commune : il se souvenait encore du mal de tête qu'il avait gardé pendant presque toute la semaine qui avait suivi.

Maintenant, assis dans un cabaret similaire dans le même quartier, il n'était pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été à l'époque. Sauf que cette fois, la situation qui l'avait conduit ici n'était pas la même, loin des humeurs festives de sa majorité. Un instant, en regardant autour de lui, Hideyuki Makimura se demanda s'il y avait là un symbolisme qu'il n'arrivait pas à voir. Car s'il s'était trompé sur l'homme installé sur la banquette face à lui, il ne retournerait certainement pas vivant chez lui. Oui, il y aurait là un symbolisme que bien des personnes apprécierait s'ils en prenaient conscience : que sa carrière de policier de Shinjuku se termine dans un endroit tel que celui où elle avait commencée : un cabaret du Kabukicho.

L'homme en face de lui était recherché par les polices de plusieurs états apparemment pour meurtres et l'avait tenu en joue à peine quelques minutes auparavant, et pourtant, le policier ne sentait aucune hostilité émaner de lui. A le regarder ainsi, nonchalamment avaler l'alcool en regardant les filles danser sur les scènes, Hideyuki comprit soudain que cela lui aurait probablement fait ni chaud ni froid s'il l'avait abattu dans la ruelle, il serait probablement revenu s'installer à cette table aussitôt après et aurait continué sa soirée comme si de rien n'était.

Et pourtant, le policier était, sans savoir pourquoi, certain qu'il ne s'était pas trompé en lisant les maigres informations de son dossier. Il n'aurait su l'expliquer, il ne savait même pas réellement ce qu'il faisait ici, mais il était persuadé en tout cas que cet homme, même s'il était à proprement parler un assassin, était un homme juste si ce n'est bon. Alors peut-être que oui, il aurait pu le tuer, il le ferait peut-être d'ailleurs aussitôt qu'ils n'auraient plus de témoins, mais il le ferait plus par habitude que par méchanceté, pour se protéger au cas où le flic déciderait de revenir plus tard, avec des renforts cette fois…

Il attaquerait d'abord, comme le font ces chiens qui, habitués à être battus sans raison, vous mordent quand vous tendez la main vers eux, trop habitués depuis trop longtemps à recevoir des coups pour comprendre que votre main était tendue vers eux dans l'intention de leur offrir une caresse… Ils n'attaquaient pas par méchanceté, mais uniquement pour se protéger, par réflexe, par instinct… Car de toute manière, si quelqu'un voulait les frapper, il n'avait pas besoin de raison pour le faire, alors pourquoi ne pas lui en donner une de raison, lui faire mal avant qu'il ne vous fasse du mal ?

Le policier sursauta soudain, en voyant le regard sombre posé sur lui. L'homme ne le regardait pas en face, son visage tourné vers les danseuses, il avait cru jusqu'à maintenant qu'il regardait celles-ci. Mais il venait de croiser les iris bleus, presque noirs posés sur lui, le regardant par sa vision périphérique.

- Qui es-tu ?

L'homme daigna enfin tourner son visage vers lui, haussant son vers dans sa direction d'un geste moqueur.

- Wo, en plus d'être mal habillé, tu as mauvaise mémoire ? Mon pauvre vieux, à ce rythme, tu vas pas faire long feu dans la police.

Hideyuki le fixa en silence, attendant qu'il daigne lui répondre sérieusement, et l'homme posa son verre sur la table.

- Tu l'as dit toi-même, mon nom est Ryo Saeba. Et si tu connais mon nom, en sachant que tu es policier, j'en déduis que tu sais aussi ce que je suis.
- Un tueur professionnel…

Ryo reprit son verre pour le pencher à nouveau dans la direction du policier, comme s'il voulait trinquer avec lui. Mais dans ses yeux, Hideyuki pouvait voir qu'il analysait chacun de ses gestes, chacune de ses réactions… Le regard de cet homme ne perdait rien, pas la moindre information… Oui, c'était bien un "professionnel", le tout était de savoir si c'était vraiment un "tueur".

- Tsk tsk tsk, Mr le policier… Ce n'est pas très poli, surtout venant de la part de quelqu'un ne s'étant pas présenté et avec qui j'accepte bien gentiment de boire un verre de me traiter de tueur.
- Comment te qualifierais-tu alors ?

L'homme haussa les épaules, regardant le liquide ambré miroiter dans son verre.

- Moi je m'en fous à vrai dire, si tu me demandes mes qualifications, je dirais tueurs à gage, mais ça reste entre nous hein… Après, j'en connais un qui n'apprécierait pas de se faire traiter de "tueur professionnel".
- Mick Angel.

Ryo haussa un sourcil, prenant soudain ce policier plus sérieusement. Pas qu'il ne l'ait pas pris au sérieux dès le début, après tout, c'était la première fois qu'un flic, pas pourri jusqu'à la moelle en tout cas, retrouvait sa trace. Et celui-ci l'avait fait alors qu'il n'était que depuis peu sur le sol japonais, et avec uniquement comme indice la connaissance que le vieil Hatori avait été abattu avec un python magnum. Oui, il lui tirait son chapeau… L'homme ne payait pas de mine au premier regard, mais il pouvait voir qu'il était intelligent et avait de l'intuition et du raisonnement… Le tout était de savoir ce qu'il lui voulait maintenant… Car étrangement, Ryo Saeba était certain que ce flic était un bon flic… Pas le genre de ceux qui cherchaient à le contacter d'ordinaire…

- Que veux-tu, c'est un romantique ce cher Mick Angel, il préfère le terme de "nettoyeur".
- Parce que le terme fait une différence pour qualifier un meurtre ?

Ryo reposa son verre sur la table, avant de se lever. Le policier le regarda faire, cherchant à comprendre son mouvement, mais en relevant le visage vers lui il prit soudain conscience du sérieux qui avait pris possession du regard sombre.

- Ouais ça fait une différence… Et tu veux savoir pourquoi ? Un "tueur professionnel" Mr l'inspecteur, c'est un homme que l'on paye pour abattre n'importe qui, il s'en soucis comme de sa première douille du fait que sa cible soit un homme juste ou un père de famille innocent, tant qu'on le paye à la fin pour avoir mené à bien son contrat.
- Et pas un nettoyeur ?

Ryo garda un instant le silence, souriant intérieurement en se souvenant de la définition que son ami américain avait redonné au terme de "nettoyage".

- Un nettoyeur, c'est un tueur à gages qui élimine la crapule des villes comme la tienne, tant qu'on le paye… C'est gagnant gagnant : moi j'empoche l'argent, le client est soulagé de voir un criminel disparaître. Si le client veut se venger, grand bien lui fasse, j'ai toujours des balles à utiliser, tant que la cible est plus pourrie que moi.
- Je ne vois pas vraiment de différence. Tu es quand même payé pour tuer quelqu'un.

Le nettoyeur se pencha sur la table, plantant son regard dans le sien.

- Si tu la vois pas, va en parler aux parents des filles que ton ordure de "victime" à fait disparaître après qu'elles lui aient servi à se remplir les poches… Pour toi, je suis peut-être un vulgaire "tueur professionnel", mais pour eux, j'étais une main bénie des dieux… Après, je sais pas de quels dieux il s'agit moi, je ne suis que l'exécuteur… Oh, et merci l'ami, pour le verre, c'était une discussion fort instructive : le bien contre le mal… Le crime contre la justice et tout ça… On remet ça une prochaine fois Mr l'inspecteur ?

Hideyuki regarda l'homme lui tourner le dos nonchalamment avant de sortir du cabaret sans le moindre regard en arrière, comme s'il n'avait pas pu se lever et l'arrêter là sur-le-champ pour le meurtre de sa victime… Mais la vérité, c'est qu'il ne le pouvait vraiment pas… Car Ryo Saeba avait raison sur un point, la discussion avait été très instructive : le crime contre la justice… Le point principal maintenant, était de savoir où était le crime et où était la justice.