CHAP 10 - JUSTICIERS DANS L'ÂME
Regardant les rapports posés sur son bureau, le jeune policier n'arrivait pas à se sortir de la tête cette entrevue des plus étranges, bien qu'une semaine se soit passée. Il avait essayé de remettre ses idées au clair suite à sa rencontre avec le "nettoyeur", puisque telle était la manière dont il se qualifiait. Mais il n'arrivait toujours pas à se concentrer. D'ailleurs, se concentrer sur quoi ? Son affaire était bouclée en soit : il avait retrouvé le meurtrier, savait même comment lui mettre la main dessus, et pourtant, il était le seul à le savoir. Il n'avait pas fait part de ses découvertes à sa partenaire, encore moins à son patron, et c'est cela qui le chagrinait. Il avait été face à face avec un meurtrier internationalement recherché, et plutôt que de lui passer les menottes, chose qui aurait sûrement été un tremplin pour sa carrière, il s'était contenté de boire un verre avec lui et de discuter de leurs visions respectives des criminels et de la justice…
- Officier Makimura ?
Le jeune homme releva la tête, pas plus surpris que cela de trouver son patron debout dans l'entrebâillement de sa porte. A dire vrai, s'il était honnête, il devait s'admettre qu'il l'avait senti venir. Cela faisait un bon moment maintenant qu'il avait un comportement peu conforme à son caractère habituel. Trop longtemps en tout cas pour que le commissaire Nogami ne vienne pas lui-même voir ce qui perturbait ainsi l'un de ses plus brillants officiers. Sans compter que s'il continuait à se comporter ainsi, cela risquait de dégénérer s'ils étaient appelés sur le terrain. Un officier n'arrivant pas à se concentrer sur son travail risquait non seulement sa vie, mais celle de son coéquipier en prime. Et vu que sa coéquipière à lui était la propre fille de son patron…
- Monsieur ?
Instinctivement, il se leva à demi en marque de respect mais l'homme tendit le bras, lui faisant signe de rester assis alors qu'il faisait quelques pas dans le bureau de ses deux meilleurs officiers.
- Je peux faire quelque chose pour vous monsieur ?
L'homme s'assit à la place qu'occupait généralement sa fille, se calant dans le siège avant de croiser les mains sur le bureau, son regard se posant sur les divers photos et autres rapports concernant l'assassinat de l'un des notables de la ville avant de se relever vers le jeune policier. Cela faisait des semaines que lui et sa fille travaillaient sur ce cas. Des semaines à voir le jeune Makimura devenir de plus en plus perturbé par celui-ci. Le cas n'était pas plus compliqué en soit que les autres homicides auxquels cette équipe, sa meilleure équipe, avait eu à faire auparavant. Et pourtant, il savait que quelque chose dérangeait son officier.
- La question serait plutôt si moi je peux t'aider Hideyuki.
- Pardon ?
L'homme soupira. Bien sûr, il aurait dû se douter que l'officier Makimura ne lui faciliterait pas la tâche. A vrai dire, il avait auparavant rencontré un homme de sa trempe, un seul. Un de ces hommes serrant les poings contre leur impuissance face à l'injustice de ce monde. Un de ces hommes bons dans le plus profond de leur âme qui avaient plus de mal que les autres à faire face à cette impuissance. Lui-même n'était pas de ce calibre, et pour dire la vérité, quelque part, il était reconnaissant de ne pas faire partie de cette catégorie d'hommes. Bien que leur métier soit de faire en sorte que la justice règne, bien que leur but soit de "défendre la veuve et l'orphelin", il ne cherchait pas à se battre contre des moulins à vent. Bien sûr, certaines affaires, comme celle sur laquelle travaillaient actuellement Hideyuki et Saeko, le mettait hors de lui, surtout quand il se voyait forcer de taire certains faits aux médias pour préserver la famille, bien qu'on lui demande de le faire plus pour les hautes sphères de leur société. Mais comme sa fille, il se contentait de faire son travail, rentrant chez lui le soir, parfois en colère, mais jamais accablé sous le poids de l'injustice.
Hideyuki Makimura était en cela différent d'eux : chaque cas, chaque affaire, chaque victime le marquait. Certains se seraient endurcis face à de tels faits, mais l'officier Makimura, lui, gardait sa compassion et sa soif de justice. Oh, bien sûr, son patron savait qu'il n'était entré dans le police qu'uniquement dans le but de nourrir sa petite sœur, mais l'homme n'ignorait pas aussi qu'il avait dans le sang cette aptitude à regarder le monde au travers d'un regard différent, ce besoin de tendre la main à n'importe quelle personne se trouvant à terre. Mais le commissaire Nogami savait aussi que des hommes comme l'officier assis en face de lui rentraient chez eux le soir, accablés par leurs journées. Au fil du temps, il avait pu voir le dos d'Hideyuki Makimura se voûter, sous le poids des affaires qui lui étaient passées entre les mains.
A chaque fois qu'il voyait une personne s'écrouler à la morgue après avoir identifié le corps d'un être cher, à chaque fois qu'il sortait d'une maison dans laquelle il venait d'annoncer à des parents que jamais ils ne reverraient leur enfant, à chaque enfant qu'il déposait à l'orphelinat parce que ses parents avaient été assassinés et à chaque dealer ou assassin que l'on remettait en liberté... Autrefois, quelques années plus tôt, il avait vu un homme s'affaisser ainsi, se battant dans ce monde acheté par des billets pour que les hommes qu'il arrêtait restent en prison. Un homme bon et juste, plus que tout autre, qui avait fini par le payer de sa vie… Le commissaire sourit tristement à son officier qui continuait de le fixer, comme attendant quelque chose de sa part. Oui, ils étaient exactement pareils, bien qu'ils n'aient pas eu le temps de le savoir.
- Tu sais, ton comportement depuis le début de cette enquête me rappelle quelqu'un.
Hideyuki fronça les sourcils mais garda le silence, n'osant pas interrompre son patron. Le commissaire Nogami n'était pas homme à vous faire la conversation. Non, c'était un homme à la poigne de fer, dur mais juste, tant que cela ne concernait pas ses filles en tout cas. Car face à ses filles, il devenait méconnaissable.
- J'ai connu un homme comme toi avant, à l'époque où j'allais encore sur le terrain plutôt que d'être cloîtré dans un bureau, envoyant les autres dans les situations périlleuses… Un officier qui se battait pour la justice.
- N'est-ce pas là le rôle de tout policier ?
- Certains plus que d'autres. Pour certains, arrêter un malfrat ou ne pas avancer dans une enquête ne leur fait ni chaud ni froid une fois le soir venu quand ils rentrent chez eux, c'est juste un métier, une manière de ramener du pain sur la table… Pour d'autres, être policier est une façon de vivre. Certains le deviennent pour le costume et le badge, une manière de s'acheter une respectabilité en quelque sorte, d'autre pour l'arme. Ceux là auraient sûrement fini derrière les barreaux s'ils n'avaient pas pris l'uniforme car ils ne sont parfois pas mieux que les hommes qu'ils arrêtent… Mais il y en a qui sont policiers car ils sont justiciers… Oh, ils ne le sont pas forcément toujours au départ, parfois, ils le deviennent en cours de route, comme si, de mettre cet uniforme leur faisait prendre conscience de leur but. Cet homme, il faisait partie de cette dernière catégorie. Il ne se passait pas un jour, sans qu'il n'arrive ici et se batte pour la justice. Il traquait les criminels sans aucun répit mais avait toujours la main tendu et un mot gentil pour les victimes. C'était un justicier dans l'âme, mais cela ne fait pas un bon policier selon certains.
Hideyuki le fixa, ne comprenant pas vraiment sa dernière phrase.
- Vois-tu, notre rôle est d'essayer de faire en sorte que cette ville soit paisible et vivable. Ce n'est pas de se mettre à la place de chaque victime. Si on prend cette voie, on tombe. Un jour ou l'autre, un cas nous prendra aux tripes et on voudra faire vengeance par nous-mêmes. Nous sommes des policiers Hideyuki, pas des exécuteurs. Ce n'est pas à nous de faire la justice, on nous demande juste d'attraper les criminels.
Le policier sursauta presque dans son fauteuil à cette réflexion. Plusieurs fois par le passé, il s'était posé des questions sur l'homme installé en face de lui. Un homme qui ne s'ouvrait jamais, mais qui avait toujours les yeux ouverts sur tout. Un homme possédant une faculté d'analyse que plus d'un lui envierait… Mais d'être percé à jour si facilement…
- Et ça ne vous embête pas vous ? D'arrêter des criminels de la pire espèce pour qu'ils soient libérés presque aussitôt ? De voir des hommes comme celui-ci…
D'un mouvement, le policier poussa les photos de sa "victime" vers son patron.
- ...Être porté aux louanges alors que c'était une ordure comme on en trouve peu ? Vous êtes père de famille, que des filles en plus, ne me dites pas que cela ne vous fait rien de savoir ce que ces filles ont enduré à cause de lui. Rien que de penser qu'elles avaient l'âge de Kaori…
Nogami sourit tristement. Si, cela le touchait… Cela l'avait plus touché qu'il n'y avait laissé paraître. Quand on lui avait demandé de taire les informations trouvées sur ce mécréant à la presse, il avait dû se mordre les joues pour ne pas faire part aux médias de leurs découvertes. Le soir, il était rentré chez lui et avait passé une bonne partie de sa nuit à regarder Yuka, sa plus jeune, dormir, inconsciente de ce que les hommes pouvaient faire subir aux femmes et aux enfants. Mais le lendemain, il avait réenfilé son costume et avait repris son poste, attendant que sa fille et son coéquipier trouvent un assassin. Il était policier, c'était là tout ce qu'on attendait de lui, ni plus, ni moins.
- Je ne suis pas comme toi, ni comme cet homme dont je te parlais. J'ai soif de justice, mais je sais que je ne peux pas me permettre de la faire de mes propres mains. Te dire que cette affaire me fait ni chaud ni froid serait mentir, et je ne suis pourtant pas dans ta position, avec une sœur de l'âge approximatif des filles qu'il vendait. Mais mon rôle, ce n'est pas de crier vengeance, mon rôle est de faire en sorte que les criminels que vous nous ramenez paient pour leurs crimes. Bien sûr, ce n'est pas toujours le cas, mais quand ça l'est, je m'en satisfait. Ce monde n'est pas parfait, si un seul assassin reste derrière les barreaux où est sa place, j'en suis déjà satisfait.
- Et ça vous suffit ?
- Moi cela me suffit oui. Mais plus à toi n'est-ce pas ?
Le jeune homme le fixa sans lui répondre. Lui répondre quoi d'ailleurs ? Il était lui-même perdu.
- C'est pour cela que tu me rappelles cet officier. Comme toi, il est devenu au fil du temps en colère contre la justice qui ne s'appliquait pas équitablement à tous les criminels… Comme toi, il avait tendance à se mettre dans la peau des familles des victimes.
- Et que lui est-il arrivé à votre officier ? Il a quitté la police ? Ou comme vous le disiez plus tôt, il est devenu un justicier exécutant lui même les jugements ?
Le commissaire Nogami sourit vaguement avant de se lever de la place de sa fille.
- Ni l'un ni l'autre… Il a, en quelque sorte, pris son mal en patience, car il savait qu'il ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait déjà… Et puis, il avait deux enfants à nourrir, dont une petite fille qu'il avait pris sous son aile alors qu'elle était le bébé d'un criminel. Peut être que sans elle, si tu avais grandi plus vite, il aurait basculé pour faire appliquer la justice, mais Kaori, elle n'était encore qu'une enfant, il ne pouvait pas se le permettre.
Hideyuki Makimura regarda son patron, troublé par ses paroles, et encore plus perdu après sa visite qu'avant son arrivée.
