Ouf ! J'ai travaillé d'arrache-pied ce WE pour vous livrer ce chapitre que je trouve évidemment trop long. Mais donner d'entrée de jeu trois chapitres à Red me semblait un peu trop parti pris !

Bref, un chapitre riche en émotions et en découvertes vénitiennes. Il m'impose de changer le rating de la fic (^^). C'est à cause de Nadège et Céline qui osent de plus en plus de scènes... sssss... il ne sera pas dit que je resterai à la traîne !

J'espère que vous l'aimerez. Si oui, review. Si non, review aussi !


RED (CONTINUATION)

Vous sortez du Palazzo Gritti côté rue et regardez autour de vous en inspirant profondément. Lizzie s'arrête à vos côtés et vous imite sans parvenir à cacher son enthousiasme à l'idée de visiter la ville. L'air froid et humide venu du Grand Canal vous agresse et un grand frisson vous secoue tous les deux. Vous plongez la main dans l'une des poches de votre manteau et en sortez un bonnet en laine que vous enfoncez avec un soupir d'aise sur votre crâne dégarni. Liz vous regarde faire avec des yeux étonnés, de plus en plus surprise par votre légèreté vestimentaire.

« Un problème, Lizzie ? »

Elle secoue la tête sans cesser de vous observer.

« Habillez-vous », conseillez-vous en désignant son manteau ouvert aux quatre vents.

Elle s'exécute, refermant la fermeture éclair jusqu'au menton et rabat la capuche sur sa tête nue. Vous acquiescez et lui tendez votre bras qu'elle prend avec empressement. Elle se colle à vous et pose sa tête sur votre épaule, vous arrachant un sourire de bien-être.

Vous marchez lentement en direction de la place de l'église Santa Maria del Giglio, étroitement serrés l'un contre l'autre pour vous protéger des rafales cinglantes et glacées. Le bâtiment ecclésiastique, d'un blanc éclatant sous le soleil cru de novembre, rayonne comme un diamant au milieu des maisons aux murs jaunis. La place est remplie de touristes décontractés qui flânent au milieu des échoppes sauvages, hésitants devant les masques vénitiens peu chers mais d'une qualité que vous savez médiocre. Liz fait mine de s'approcher d'un étal et est aussitôt abordée par un vendeur exubérant qui lui vante, dans un italien tonitruant, la grande rareté de ses produits. Vous la regardez s'en dépêtrer tant bien que mal avant de vous rejoindre, penaude.

« Si vous vous laissez aborder par tous les escrocs de la ville, nous n'aurons pas assez d'une semaine pour parvenir jusqu'à la place Saint-Marc… dites-vous avec humour.

- Je voulais juste regarder, se défend-elle.

- Regardez de loin », lui conseillez-vous.

Vous lui prenez le bras et l'amenez face à l'église Santa Maria del Giglio. Pas la plus fameuse de Venise, ni la plus belle, mais un bon début pour qu'Elizabeth s'imprègne de l'esprit baroque de la cité lacustre. Vous admirez avec elle les bas-reliefs représentants les cartes géographiques des lieux dans lesquels l'amiral Barbaro a servi. La porte d'entrée est flanquée de statues métaphoriques propres au baroque vénitien et vous ne vous lassez pas de la finesse des sculptures en marbre et de l'impeccable état de conservation dans lequel elles s'offrent à votre vue. Vous savez que Venise recèle encore bien des merveilles à même de captiver Lizzie et vous la sortez de la rêverie dans laquelle elle s'est abîmée.

« Venez, murmurez-vous. Ce n'est que le début. »

Elle hoche la tête et s'accroche à nouveau à votre bras pour vous suivre à travers le dédale des ruelles étroites dans lesquelles se côtoient magasins d'arts confidentiels, boutiques de luxe et échoppes de souvenirs bon marché. Malgré le froid, les rues sont pleines de touristes et vous passez un bras possessif autour des épaules de votre douce, jetant de temps à autres de rapides coups d'œil autour de vous. Vous avez l'air d'un couple anonyme et banal mais vous savez pertinemment que les personnes qui sont à votre poursuite depuis vingt ans ne se laisseront pas abuser par un si pitoyable déguisement lorsque le moment sera venu pour eux de vous retrouver et de vous tuer. Vous espérez simplement que, ce jour-là, Lizzie sera loin de vous car vous ne pourrez pas à la fois la protéger et vous enfuir. Il vous faudra faire un choix et vous savez d'avance qu'il ne sera pas le bon. Vous mourrez tous les deux.

Vous vous sortez difficilement de ces pensées moroses et continuez votre chemin dans les rues pavées, franchissant les canaux via de petits ponts assez hauts pour laisser circuler les péniches sous leur arcade unique. Lizzie vous a entouré la taille de son bras pour agripper votre ceinture et ne vous lâche pas, plus collée à vous qu'une sangsue. Vous sentez parfois une main s'aventurer vers la poche arrière de votre jean et espérez de tout votre cœur qu'il ne s'agit pas d'un pickpocket. Bien qu'elle le soit à ses moments perdus… Sa tête repose sur votre épaule, cachée par la fourrure de sa capuche et elle fredonne un air de musique classique que vous mettez du temps à identifier.

« Debussy… », murmurez-vous, plus pour vous-même qu'à son intention.

Elle hoche la tête sans cesser de chantonner, ses yeux mobiles s'attardant sur tous les détails qui passent à sa portée. Presque inconsciemment, vous vous penchez vers elle et êtes le premier surpris en sentant vos lèvres se poser tendrement sur son front, d'une façon si naturelle et spontanée que vous ne parvenez pas à le regretter. Elle lève vers vous son charmant minois sur lequel plane une expression interrogatrice.

« Pardon Lizzie. Ça m'a échappé. »

Elle vous scrute, de cet air indéchiffrable qui est devenu le sien depuis plusieurs mois et vous ne savez que dire de plus. Que vous vous êtes laissé aller au bonheur simple d'être en sa compagnie. Qu'elle vous attendrit par son comportement à la fois enfantin et réfléchi, émerveillé et pointilleux. Qu'elle est si belle, qu'elle sent si bon et que vous aimeriez qu'elle ose glisser sa main, même froide, sous votre T-shirt pour avoir le plaisir de la sentir vous toucher, enfin.

Mais vous ne pouvez pas lui dire tout ça. Pas encore. Le fait qu'elle ne vous ait pas repoussé vous paraît de bon augure et vous reprenez votre route, l'air de rien, comme si ce qui venait de se passer était une chose parfaitement normale sur laquelle il n'était nul besoin de revenir. Elle doit décider que c'est le cas car elle vous emboîte le pas sans un mot, son bras vous serrant la taille encore plus fort si cela était possible. Vous souriez en sentant sa main se déplacer, non sous votre T-shirt comme vous en rêviez il y a moins de deux minutes, mais sous votre pull et caresser distraitement votre dos à travers le tissu du vêtement fin. Vous en éprouvez un indescriptible sentiment de plénitude.

Vous ralliez ainsi en dix minutes les abords de la place Saint-Marc. Vous êtes toujours stupéfait, malgré vos nombreuses visites dans la cité vénitienne, de quitter les ruelles sombres et resserrées pour vous retrouver en un instant sur cette place démesurée, majestueuse et baignée de lumière et vous vous sentez comme à chaque fois écrasé par son gigantisme. Lizzie s'est arrêtée et son silence respectueux vous apprend qu'elle partage votre fascination. Bouche bée, elle contemple avec des yeux ronds l'immense parvis pavé, cerné des arcades innombrables des Procuratie Vecchie et Nuovo s'alignant avec une régularité parfaite pour tracer un chemin en trompe-l'œil jusqu'à la Basilique et son Campanile. De la terrasse du Caffe Florian, situé sur votre droite, monte une musique de chambre qui berce vos sens au milieu du brouhaha ambiant. Vous inspirez profondément, savourant le plaisir que vous ressentez à vous trouver ici. Vous auriez pu être italien. A vos côtés, Elizabeth trépigne et vous presse d'avancer pour en découvrir davantage.

Le soleil du milieu d'après-midi scintille et se reflète dans les énormes flaques d'eau, vestiges de la dernière aqua alta, qui parsèment le revêtement pavé, vous poussant à chausser vos verres fumés. Vous voyez du coin de l'œil Liz faire une petite grimace de consternation.

« Un problème, trésor ? demandez-vous, surpris.

- Non. Enfin… si, hésite-t-elle, tout à coup mal à l'aise.

- Pas de mensonge entre nous », lui rappelez-vous avec gravité.

Elle soupire et se tourne franchement vers vous, vous considérant avec un embarras qui ne vous dit rien qui vaille.

« Eh bien ? dites-vous, troublé et vous attendant au pire.

- Ce n'est pas grand-chose, Red… commence-t-elle en se tortillant, de plus en plus gênée. Vraiment rien. Mais… c'est juste… vos lunettes de soleil…

- Mes lunettes de soleil…, répétez-vous pour l'encourager à poursuivre.

- Elles sont hideuses », lâche-t-elle à toute vitesse, comme pour se débarrasser de cette révélation.

Vous la regardez, ébahi, par-dessus les verres teintés et enlevez lentement l'objet du délit. Vous les observez attentivement et n'y trouvez rien à redire.

« Elles sont très bien, répondez-vous avec aplomb. Très tendance.

- Il y a vingt ans, peut-être… »

Cette fois, la chipie sourit, soulagée de vous avoir dit ce qu'elle avait sur le cœur. Vous prenez une longue inspiration et rangez vos lunettes honnies en affichant une moue dépitée.

« J'ai les yeux fragiles, agent Keen. Le soleil est agressif ici, geignez-vous.

- Je vais vous en racheter une paire, offre-t-elle en guise de rameau d'olivier.

- Des Oakley, comme les vôtres ? Merci bien !

- Que diriez-vous de Ray Ban ? Le même modèle que celles de Tom Cruise dans « Top Gun » ?

- J'en dis que je ne vous laisserai pas gaspiller votre maigre salaire dans le but de fantasmer sur un autre que moi.

- Il a votre âge, vous savez.

- C'est sensé être un compliment ? lui demandez-vous vertement avec en tête une image assez précise et par trop flatteuse dudit acteur.

- Simplement une preuve que la différence d'âge ne me gêne pas », rétorque-t-elle d'un ton léger en haussant les épaules.

Vous sentez votre mâchoire descendre d'un cran tandis que vous la regardez s'éloigner, guillerette, et se faufiler entre les touristes qui affluent vers vous. Vous la rejoignez en deux longues enjambées et la prenez par la taille en riant avant de déposer un baiser franc et sonore sur sa joue.

« Et mises à part mes hideuses lunettes de soleil, murmurez-vous à son oreille en insistant sur la première syllabe de l'adjectif, la visite vous plait, agent Keen ?

- Elle me plairait davantage si vous cessiez de m'appeler « agent Keen », Raymond Reddington.

- Il y a un an, la seule idée que je puisse vous appeler Lizzie vous exaspérait.

- C'était il y a un an, Ray… »

C'est la seconde fois de la journée qu'elle se sert de votre prénom. Vous vous promettez que, s'il y a une troisième fois, vous la prendrez dans vos bras et laisserez parler votre cœur. Pour l'heure, vous savourez ce petit mot de trois lettres qui se déroule dans sa bouche comme un sirop capiteux, riche et enivrant. Vous songez qu'entre ce diminutif et votre surnom qu'elle emploie si souvent, il y a peu de différences. Une lettre, une seule misérable consonne qui termine abruptement le second tandis que le premier se prolonge à l'infini entre ses lèvres, comme un doux soupir.

« Beaucoup de choses ont changé, ajoute-t-elle avec sincérité.

- Comme quoi ? demandez-vous, curieux de voir où elle veut en venir.

- Ma coupe de cheveux, déjà.

- Ça, pour changer, elle a changé ! vous exclamez-vous, moqueur. Un sacré paquet de fois, même ! Je me suis souvent demandé si ne vous passiez pas tout votre temps libre chez le coiffeur.

- Ma vie, dit-elle sérieusement, sans tenir compte de votre intervention. Ma vie entière a changé. Grâce à vous.

- A cause de moi, rectifiez-vous d'une voix sourde.

- Non. Vous m'avez montré mes erreurs et m'avez permis de les corriger.

- En faisant couler des larmes. C'était souvent cher payé.

- Rien ne se fait sans mal. La douleur permet d'avancer.

- Ou bien elle crée des blocages. Je me rends compte trop tard que j'ai pris des risques inconsidérés pour vous mener sur le chemin de la vérité. Comme j'aurais voulu que les choses se passent mieux, Lizzie. Sam, Tom… Berlin… Je n'ai jamais souhaité vous faire autant de mal.

- C'était nécessaire », vous rassure-t-elle d'un ton apaisant en posant une main fraîche sur votre joue.

Vous fermez les yeux. Vous vous sentez soudain faible et las à son contact. Vous avez l'impression que votre monde a corrompu son innocence. Oui, elle a changé. Elle n'est plus la petite Lizzie si candide qui vous était apparue dans la Boîte, ce jour où vous vous êtes rendu au FBI. Envolée, cette pureté qui vous faisait sourire avec paternalisme. Elizabeth est désormais une femme adulte qui a affronté l'indicible et a survécu aux épreuves que la vie lui a imposé. Que vous lui avez imposé. La voir à la fois si confiante et sereine vous emplit de fierté mais vous ne pouvez vous empêcher de ressentir un douloureux pincement au cœur en songeant à ce qu'il lui aura fallu sacrifier pour en arriver là. Elle n'est plus une enfant et cette révélation vous transperce avec autant de violence que la foudre.

« Je n'ai jamais eu l'occasion de vous remercier, Ray. »

Troisième fois. Vous baissez la tête et la regardez, indécis. Ses yeux brillent et vous hésitez à tenir votre promesse faite moins d'une minute auparavant. Votre propre vue se trouble un peu tandis qu'une larme perle à vos cils. Elle s'approche de vous et plante ses yeux dans les vôtres.

« Merci », murmure-t-elle, la voix tremblante d'émotion.

Vous flanchez et la prenez contre vous, la serrant à l'étouffer. Elle vous rend votre étreinte et vous l'entendez sangloter doucement dans votre col. Les larmes chaudes inondent votre cou et vous refermez vos bras sur elle, protecteur et bienveillant. Vos lèvres se posent sur tous les endroits à leur portée et son parfum sucré vous grise à tel point que vous en oubliez où vous vous trouvez et pourquoi vous vous y trouvez. Vous avez la vague sensation de personnes vous frôlant et vous savez que vous devriez être plus vigilant mais le son des pleurs de Lizzie et sa proximité vous empêchent de penser de façon cohérente. Il se passe ce qui vous semble être une éternité avant que nous ne vous décidiez à rompre ce moment d'intimité qui vous laisse une curieuse impression de déjà-vu. Vous comprenez brusquement qu'Elizabeth est peut-être prête à envisager un tournant dans votre relation et vous songez avec une certaine crainte que cette mission à Venise risque bien de changer à jamais le regard qu'elle porte sur vous. Et vous, le catalyseur qui avez altéré la vie de tant de personnes par le passé, en bien comme en mal, êtes-vous prêt pour ce point de non-retour ?

« Ne fais jamais ce que tu ne peux défaire avant d'avoir réfléchi à ce que tu ne pourras plus faire une fois que tu l'auras fait. » Cette phrase aussi longue que sibylline, Alan Fitch l'avait prononcée il y a plus de vingt ans, à votre intention, lorsque vous étiez sur le point de faire basculer votre vie en entrainant vos proches avec vous, ruinant leur intégrité aux yeux de la loi. Vous aviez passé plusieurs jours à en décortiquer le sens, maudissant sa trop grande clairvoyance et ses mises en garde foireuses. Lui qui était la cause principale de votre métamorphose, il se permettait encore de vous donner des conseils abscons. La grande sagesse de ces paroles ne vous était apparue que bien plus tard, alors que, déjà connu comme le Médiateur du Crime, vous aviez tenté de reprendre contact avec Clara et Jennifer. Votre ex-femme vous avait menacé des pires représailles si vous osiez vous approcher d'elles. Vous avez compris ce jour-là que, malgré tous vos efforts et votre bonne volonté, il vous serait pour toujours impossible de revenir en arrière.

Cette sentence est devenue votre credo, votre ligne de conduite. Vous n'accomplissez plus rien sans avoir au préalable pesé toutes les conséquences de vos actes. Vous ne laissez rien au hasard : c'est ce qui fait votre réputation. Pourtant, aujourd'hui, Lizzie dans vos bras, vous n'êtes pas certain de sa réaction. C'est à la fois ce qui vous plait et vous terrifie tant chez elle : son imprévisibilité. Elle est votre effet papillon.

C'est le ventre serré que vous vous écartez avec douceur d'Elizabeth Keen. La place Saint-Marc n'est décidément pas le lieu adéquat pour une si virulente introspection.

« Lizzie…, lui chuchotez-vous. Nous devrions continuer. Nous ne sommes pas dans l'endroit le plus sûr du monde pour que je puisse me permettre de m'abandonner autant. Nous avons des ennemis qui se moquent bien que nous soyons au beau milieu d'une révélation…

- J'ai encore tellement de choses à vous dire.

- Moi aussi. Plus tard. A L'hôtel, promettez-vous. Pour l'instant, profitons encore des merveilles de Venise. Vous êtes loin d'avoir tout vu. »

Vous avez besoin d'un répit, égaré dans les pensées contradictoires qui tournoient violemment en vous. Vous vous concentrez sur votre rôle de Cicéron et l'entrainez en direction de la Basilique Saint-Marc, flanquée de son Campanile de briques rouges. Vous la baratinez allègrement à propos de l'influence byzantine sur l'architecture de la basilique et du pillage de Constantinople en 1204, qui avait permis de ramener nombre des colonnes et des sculptures somptueuses, faites de minéraux précieux, qui habillent à présent avec opulence l'extérieur et l'intérieur du bâtiment. Vous savez que votre babillage n'est qu'un prétexte pour vous empêcher de trop penser mais Liz boit vos paroles comme du petit lait et semble envoutée par votre érudition du dimanche. Vous vous gardez bien de préciser que vous avez relu avec attention le dernier livre de Dan Brown, dont une partie de l'intrigue se déroule ici, à Venise, en prévision de votre escapade avec elle.

« Il y a des sculptures de lion ailé partout, observe-t-elle en désignant le sommet de la basilique.

- Le symbole de Saint-Marc, répondez-vous. Comme le taureau l'est pour Luc, l'aigle pour Jean et l'ange pour Mathieu. Le Tetramorphe babylonien, repris plus tard dans la vision d'Ezéchiel.

- Je ne vous savais pas évangélisé », pouffe-t-elle.

Peut-être tente-t-elle de vous imaginer en enfant de cœur. Vous avouez que l'image a de quoi faire sourire.

« Je suis allé au catéchisme, jeune fille. C'est ce qu'on y apprend.

- Sam a toujours refusé que j'assiste à ça. Il disait que j'aurais le temps de faire le choix de la foi une fois adulte.

- Un homme sage, notre Sam.

- Il me manque. »

Aucun reproche ne teinte sa voix. Elle ne fait que statuer un fait. Vous vous empresser d'embrayer sur autre chose pour ne pas replonger si vite dans les affres de la nostalgie. Vous pivotez d'un quart de tour vers la gauche et lui montrez la Tour de l'Horloge.

« Vous voyez cette tour, avec la grosse horloge ?

- Difficile de la rater !

- C'est l'horloge astronomique par laquelle James Bond balance un kendoka japonais dans « Moonraker ».

- James Bond ne fait jamais dans la finesse, remarque-t-elle en levant les yeux vers l'immense cadran bleu. C'est l'agent secret le moins discret du MI6. Le japonais l'avait mérité ?

- Je suppose.

- Alors la morale est sauve. »

Vous riez et la prenez par le bras pour l'emmener vers le Palais des Doges. Derrière l'épaisse basilique, vous voyez ses lignes gothiques se dessiner, habile mariage entre les arts classiques de la Renaissance italienne et l'influence byzantin. Vous ne vous lassez pas de l'étage double d'arcades parfaites que surmonte le mur de façade en briques rouges et blanches, typiquement vénitien. Vous avancez lentement pour laisser à Liz le temps d'admirez ce bâtiment magnifique. Elle lève soudain le nez et regarde en plissant les yeux le sommet du Campanile, situé en face du palais.

« Il s'est effondré sur la place au début du XXème siècle, lui apprenez-vous. Il a été reconstruit juste après.

- C'est un faux, alors ? »

Vous haussez les épaules. Son raisonnement se tient et vous jugez sa façon de penser rafraichissante. Elle vous observe avec cet inédit petit sourire en coin qui vous fait tant frissonner depuis son arrivée et guette votre réaction à son insolence artistique. Vous restez coi devant son expression à la fois si coquine et pourtant parfaitement innocente.

« Venez, dites-vous avant de faire une bêtise. Nous avons quelque chose à faire.

- Quoi donc ?

- Une surprise, Lizzie.

- J'aime vos surprises, Ray, dit-elle d'un ton primesautier.

- Je sais », murmurez-vous en vous penchant sur elle, la voix très basse.

Vous avez la satisfaction de voir ses joues rosir et elle prend une courte inspiration que la nervosité rend presque suffoquée. Sa langue vient inconsciemment humidifier ses lèvres entrouvertes et vous souriez, heureux de voir l'effet que vous produisez sur elle.

« Venez », répétez-vous en lui tendant très galamment votre bras.

Elle hésite, semblant flotter entre deux eaux, puis glisse sa main vers votre coude et s'y accroche avec force. Vous êtes à présent deux à jouer et cette situation commence à être très agréable. Vous vous dirigez à travers la Piazzetta vers le Grand Canal et guidez Liz entre les deux colonnes surmontée l'une du lion ailé de Saint-Marc et l'autre de Saint-Théodore terrassant un dragon ressemblant à s'y méprendre à un gros crocodile. Beaucoup de saints sauroctones se sont succédés dans les premiers siècles du christianisme et vous vous êtes souvent demandé quelle créature a pu leur paraître assez chimérique et fabuleuse pour qu'eux et leurs ouailles puissent croire avec autant de certitude avoir affronté des dragons. Le crocodile est une bonne hypothèse.

Vous épargnez à Liz de vos considérations crocodilo-dragonesques sans intérêt et poursuivez vers un embarcadère de gondoles. Les bateaux à faible tirant d'eau sont alignés en rang d'oignons et leurs propriétaires, désœuvrés, attendent le client sans grande conviction.

« Où m'emmenez-vous ? demande Liz, intriguée.

- A votre avis ? »

Elle regarde alternativement les embarcations laquées de noir et vous, et plaque ses deux poings sur les hanches.

« Je croyais que c'était un attrape-touristes ?

- Ça l'est. C'est aussi dramatiquement romantique et je ne peux pas vous laisser quitter Venise sans un tour de gondole.

- Je ne peux pas », dit-elle avec gravité.

Vous la regardez, désemparé.

« Pourquoi ? dites-vous avec un air de petit garçon malheureux.

- Cooper m'a interdit de me gondoler… »

Elle le dit avec un tel sérieux que, pendant un instant, vous ne savez quelle attitude adopter. Finalement, son masque digne se fissure et laisse apparaître ce brin de malice que vous commencez tout juste à associer à son tout nouveau comportement. Vous riez avec elle en vous promettant d'offrir à Harold un livre sur les calembours qui lui éviterait d'avoir à souffrir de ce trait d'humour raté pour le reste de sa vie. Vous négociez avec le gondolier le prix de la course, plus pour la forme que pour espérer payer moins cher. Vous savez que, comme au souk de Marrakech, le marchandage fait ici partie intégrante du processus commercial. Vous tombez d'accord sur le prix exorbitant de 70 € pour une demi-heure et embarquez. Le gondolier, véritable cliché du mâle italien aussi velu que court sur pattes, fixe intensément votre belle et l'aide à monter en la serrant d'un peu trop près à votre goût. Liz glousse et vous rejoint pour s'asseoir à vos côtés.

« Il m'a pelotée, vous confie-t-elle, hilare.

- Et ça vous fait rire ? », dites-vous en secouant la tête, sidéré par sa nonchalance.

Le batelier vous fait un clin d'œil complice, vous signifiant qu'il a bien compris que la jeune fille était chasse gardée. Vous répondez d'un hochement de tête et demandez, dans votre plus bel italien, qu'il vous emmène dans le Rio della Paglia.

« Ça me fascine de vous entendre parler italien, murmure Lizzie en vous dévorant des yeux. Ce que je sais dire se limite à stracciatella et rigatoni con spinachi.

- Ça vous fait toujours un repas complet dans n'importe quel restaurant, vous moquez-vous. Vous aimez m'entendre parler italien ? »

Elle acquiesce avant de prendre une longue inspiration.

« J'aime encore plus quand vous parlez russe », avoue-t-elle.

Vous vous penchez vers elle et écartez une mèche de cheveux pour dégager son oreille. Elle retient sa respiration et vous la sentez se tendre dans l'attente de ce que vous allez faire. Vous approchez vos lèvres de son charmant pavillon et lui murmurez quelques mots dans la langue âpre de Tolstoï. Elle tremble et ferme les yeux. Ses lèvres s'entrouvrent légèrement et elle respire par à-coups, presque en haletant, à la limite de la transe. Vous souriez et posez vos lèvres sur sa peau brûlante sans cesser de lui baragouiner vos plus beaux souvenirs en poésie russe, laissant les mots rouler et trouver leur propre rythme. Elle se laisse aller contre vous, totalement à votre merci. Vous aimeriez prolonger ce moment mais vous savez que vous allez tomber à court de vers et, vu l'effet produit, vous souhaitez vous garder des cartouches pour plus tard. Au cas où. Vous vous redressez et la regardez avec émotion. Elle rouvre les yeux et se tourne lentement vers vous.

« C'est déloyal.

- Quoi donc ?

- Votre voix.

- Ah. Cette voix-là, répondez-vous en la baissant volontairement d'un ton, sentant avec satisfaction votre cage thoracique vibrer et résonner sous la fréquence imposées par vos cordes vocales.

- Tricheur.

- J'utilise tous les outils à ma portée. »

Et Dieu sait que votre voix est votre plus bel atout en la matière. Elle détourne les yeux et regarde le petit canal par lequel le gondolier vous fait passer. Vous avisez le pont couvert suspendu au-dessus de vos têtes et lui présentez le pont des Soupirs.

« Pourquoi des soupirs ?

- Parce qu'il relie le palais des Doges, où étaient rendus les jugements, à la prison. On dit que les prisonniers y poussaient un soupir de désespoir en réalisant qu'ils voyaient leur ville pour la dernière fois.

- Si signore, intervient votre insupportable marinier, il ponte dei sospiri. Molto famoso. Lord Byron, il a écrit una poesia romantica. »

Vous l'interrompez d'un geste agacé, lui faisant comprendre qu'ici, le guide, c'est vous. Il se renfrogne et se concentre sur la navigation de son navire. Vous jureriez que ses embardées se font un peu plus vives.

« Red, je peux vous poser une question ?

- Posez, Liz, dites-vous en regrettant qu'elle ait déjà recommencé à vous appeler Red.

- Ne serait-ce pas une manière déguisée de me faire prendre des vacances ?

- Je n'oserais pas. (vous gardez le silence quelques secondes avant de poursuivre) Vous aimeriez prendre des vacances ?

- Avec vous ?

- Si ça vous fait plaisir.

- Pourquoi pas… Au soleil, dit-elle, pensive.

- Je tâcherai de m'en souvenir », répondez-vous en réfléchissant déjà à une destination.

Elizabeth hoche la tête et regarde autour d'elle d'un air rêveur. La balade dans les canaux se poursuit dans un silence à peine troublé par le murmure de la rame s'enfonçant dans l'eau saumâtre.

« Vous croyez vraiment que l'île de Poveglia est hantée ? », demande-t-elle brusquement.

Vous prenez une courte inspiration, surpris par la question.

« Je ne crois pas aux fantômes.

- Il me semblait que c'était ce que certains disaient à propos du point G et des gorges profondes… »

Mon Dieu, non, ce n'est pas possible, elle n'a pas pu relever cette phrase idiote que vous lui aviez dite dans un moment d'égarement, si peu de temps après votre première rencontre ? De toute évidence, si… Vous résistez à l'envie de vous prendre le visage dans les mains et faites bravement face.

« Eh bien, dites-vous en choisissant vos mots avec soin, il est possible qu'il y ait plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêve notre philosophie… »

Elle vous regarde, indécise, et vous vous sentez obligé de citer votre source.

« Shakespeare, l'informez-vous.

- Et vous citez souvent Shakespeare pour vous sortir d'un mauvais pas ?

- Le moins possible », la rassurez-vous.

Elle glisse sa main dans la vôtre et pose la tête sur votre épaule.

« Je suis bien avec vous ».

Vous serrez sa main et souriez niaisement. Vous voyez le gondolier, à la limite de votre champ de vision, lever le pouce et vous faire un clin d'œil égrillard. Un long moment s'écoule sans que ni l'un n'i l'autre n'éprouviez le besoin de parler et vous caressez ses doigts avec douceur, appréciant son souffle chaud dans votre cou. La gondole vous mène à travers les canaux étroits de la ville et vous laissez carte blanche à votre passeur, tout à votre bonheur de sentir la présence plus que consentante de Lizzie.

« C'est vraiment un attrape-couillons », finit par dire votre douce en voyant l'embarcadère se profiler au loin, la demi-heure presque achevée.

Vous acquiescez en haussant les sourcils. C'est définitivement un attrape-couillons. Vous espérez que Donald, à qui vous avez refusé ce petit plaisir quelques heures auparavant, ne l'apprendra pas : votre réputation risquerait d'en prendre un coup. Cela étant, vous ne regrettez pas votre escapade maritime et vous estimez que votre plan de séduction tourne tout à fait à votre avantage. Vous prévoyez de la perdre encore un peu dans les venelles pavées en vous laissant guider par votre inspiration à tous deux et espérez ainsi provoquer d'autres moments propices à un rapprochement et à une certaine intimité.

oooOoOooo

« Les vénitiens ne semblent pas heureux que l'île soit confiée à des étrangers », murmure Samar en regardant par la fenêtre.

Vous l'écoutez distraitement en jouant avec votre fourchette. Liz, assise à vos côtés, mange avec un bel appétit et vous la regardez avec tendresse tandis qu'elle engloutit son risotto en prenant à peine le temps d'avaler. Votre balade a duré plus longtemps que prévu et vous êtes rentrés à l'hôtel éreintés et affamés il y a moins d'une heure. Vous aviez perdu de vue que Lizzie avait un confortable jet lag à rattraper et ce n'est que lorsqu'elle s'était mise à bailler avec insistance que vous avez pris la mesure de sa fatigue et avez entamé péniblement le chemin du retour au palace Gritti. Vous y avez retrouvé votre faux couple iranien et son duo de gardes du corps, fâchés et inquiets de ne pas avoir eu de vos nouvelles depuis plusieurs heures. Dembe, particulièrement, vous a copieusement engueulé en grommelant que c'était la dernière fois qu'il vous laissait sortir seul avec Elizabeth sans s'assurer que vous n'aviez pas dans vos poches une demi-douzaine de portables et au moins autant de balises Argos. Vous soupçonnez les autres d'avoir peu ou prou les mêmes sentiments à votre égard et c'est aussi piteux que des gosses pris la main dans le sac que Liz et vous étiez rentrés dans votre chambre pour prendre une douche avant d'accueillir le reste de l'équipe pour un débriefing. Vous en avez profité pour commander un repas copieux et écoutez à présent le compte-rendu de mission de l'agent Navabi.

« Un italien, passait encore, mais ils ne digèrent pas les iraniens.

- Les vénitiens sont très chauvins, confirmez-vous. Ils accepteront plus facilement Luigi lorsqu'il reviendra.

- Cela dit, vous aviez raison, cette association est totalement inoffensive. Ils nous attendaient à la sortie du palais Ca'Farsetti et nous ont invectivés sans guère de violence. Je ne les pense pas capables d'avoir enlevé ou tué Brugno. Ils n'ont ni la carrure, ni les moyens d'une telle opération. »

Rien que vous ne sachiez déjà. Vous ne découvrirez rien de plus à Venise. Il devient indispensable de vous rendre sur l'île et d'y passer la nuit comme l'a fait votre pauvre Luigi une semaine auparavant. A une différence près : vous n'y serez pas seul et bénéficierez d'un équipement technologique qui ferait pleurer la NASA et la cellule paranormale de la CIA.

« Vous avez eu l'autorisation de vous rendre sur l'île ? demandez-vous en étouffant un bâillement.

- Nous avons rencontré le maire, répond Samar avec un laconisme mystérieux.

- Ça ne répond pas à ma question, rétorquez-vous.

- Non, mais c'est un bon préambule. Que savez-vous sur lui ? »

Vous hochez la tête, comprenant où elle veut en venir.

« Aro Venturi. Un des proches du Cavaliere. Il traine assez de casseroles derrière lui pour ouvrir une quincaillerie mais les vénitiens l'aiment beaucoup, ce qui explique qu'il soit toujours à sa place. »

Elle fait une moue étrange et vous donne l'impression que ce n'est pas la réponse qu'elle attendait.

« Quel type de casseroles ? demande Donald.

- Les classiques italiennes : pots de vin, prostitution, blanchiment, racket... Il travaille pour et avec la Mafia, comme la plupart des hommes politiques de droite de ce pays. Néanmoins, pour des raisons totalement incompréhensibles, la ville tient à lui et il tient à sa ville. Que vous a-t-il dit ?

- Il a accepté de nous laisser visiter l'île et y passer une nuit, vous répond Samar, l'air préoccupé. Il nous a trouvé bizarres et excentriques mais n'a pas trouvé d'arguments à opposer à notre demande.

- A la vérité, il était trop occupé à draguer l'agent Navabi pour s'embarrasser des mots qu'elle employait », bougonne Aram, assis près de Liz.

Samar sourit avec indulgence et vous l'imitez, amusé par la candeur de l'ingénieur. Vous ne lui direz jamais que c'est précisément pour cette raison que vous l'avez envoyée, elle, se frotter au bourgmestre à la réputation sulfureuse.

« Bien, dites-vous en vous levant. Nous partirons demain matin pour l'île. Je vous conseille d'aller dormir, les deux prochains jours risquent d'être mouvementés.

- Moi, je sortirais bien, dit Samar d'un ton ronronnant. Nous n'avons presque rien vu de la ville cet après-midi. Aram ? Vous m'accompagnez ? »

L'interpellé se fige et regarde fixement la belle iranienne. Il a tout du lapin prit dans la lumière des phares. Il finit par bredouiller un vague « oui » incertain et se tourne vers vous comme pour attendre une permission quelconque.

« Ce serait dommage de ne pas en profiter, Aram », le poussez-vous avec gentillesse.

Il hoche la tête et se lève avant de se précipiter vers la sortie. Vous secouez la tête et observez Samar. Elle arbore l'expression satisfaite et repue du chat qui vient de laper un bol de crème.

« Vous allez nous l'affoler complètement, ma chère, dites-vous avec sagesse.

- Il est tellement mignon, avoue-t-elle. J'ai envie de le croquer.

- Tant que vous nous le rendez en forme pour demain, vous pouvez bien croquer ce que vous voulez…, murmurez-vous en coulant un œil discret vers Lizzie dont les yeux se ferment tous seuls.

- Miaow… », fait Samar en suivant Aram.

Vous regardez Dembe et l'agent Ressler.

« Et vous, Donald ? Vous n'avez pas envie de faire un tour dans la cité ?

- Plus tard, dit-il. Je suis mort de fatigue. Je vais me coucher.

- Dembe ?

- Et te laisser seul dans l'hôtel à la merci d'un nouvel ennemi ? Tu rêves, Raymond. »

Vous poussez un soupir et baissez la tête. Il faudra du temps avant qu'il ne vous pardonne votre attitude désinvolte de l'après-midi.

« A votre aise, dites-vous d'un ton las. Elizabeth a besoin de repos elle aussi. Laissez-nous. »

Tous deux vous regardent d'un air méfiant et vous penchez la tête, soudain irrité.

« Nous n'allons pas nous sauver ! », grondez-vous.

Votre éclat semble porter ses fruits. Ils battent en retraite et quittent votre suite, non sans un dernier regard d'avertissement de la part de Dembe. Vous le rassurez de votre mieux en désignant Liz qui dort, à moitié affalée sur son fauteuil. Vous n'irez nulle part ce soir. Pas même dans son lit si vous en jugez par son état. Vous regardez les deux hommes partir et vous vous rapprochez de Lizzie. Vous écartez une mèche de cheveux qui recouvre son visage et l'embrassez sur le front. Elle remue et geint mais ne se réveille pas.

« Lizzie. Ma douce. Il est temps d'aller dormir.

- Mais je dors déjà ! proteste-t-elle mollement.

- Agent Keen… la grondez-vous gentiment.

- Portez-moi… demande-t-elle d'une voix geignarde.

- J'adorerais, Lizzie, mais j'ai oublié mes muscles à la maison. Soyez raisonnable.

- S'il-vous-plait…

- Vous allez me tuer », soupirez-vous.

D'un bras, vous lui entourez les épaules et la redressez dans le fauteuil moelleux dans lequel elle s'est oubliée. Elle pousse un gémissement déchirant et s'agrippe à votre cou comme une petite fille. Vous riez et, passant votre autre bras sous ses genoux, vous la soulevez, attentif à vos lombaires délicates. Vous la portez jusqu'à son lit où vous la déposez un peu plus brutalement que vous ne l'aviez imaginé dans certaines de vos rêveries. Vous basculez sur elle et vous retenez d'une main pour ne pas l'écraser. Vous aussi sentez la fatigue de la journée vous envahir et vous éprouvez le besoin de vous reposer un peu. Vous la glissez tant bien que mal sous les couvertures et la bordez tendrement avant de déposer un nouveau baiser des plus chastes sur son front. Assis au bord du matelas, vous repoussez ses cheveux et caressez doucement son visage. Elle sourit et ouvre difficilement les yeux pour darder sur vous un regard que l'épuisement a rendu flou.

« Je croyais que nous devions encore parler, chuchote-t-elle.

- Ça attendra, Lizzie, lui murmurez-vous sans cesser de lui caresser la joue du bout des doigts.

- J'ai des souvenirs, dit-elle.

- Des souvenirs ?

- De l'incendie. De mon père. Je le vois me sortir de ma chambre en feu, dans la fumée et le bruit du bois qui craque. »

Vous gardez le silence, égaré dans le film trop distinct de vos propres réminiscences. Vous vous retenez de pousser un soupir de dépit et de lui hurler que c'est vous qui l'avez sauvée des flammes en ce jour funeste. Vous aimez Lizzie de tout votre cœur, mais, franchement, à cet instant précis, vous songez qu'elle est loin d'être une flèche. En même temps, vous n'oubliez pas qu'il lui aura fallu pas loin d'un an pour réaliser que Tom était le plus grand douch bag du monde…

Au moins semble-t-elle avoir évincé de ses réflexions l'idée saugrenue que vous puissiez être son géniteur.

Vous vous souvenez comme si c'était hier de ce coup de fil, immédiatement après votre évasion des griffes de cette enflure d'Anslo Garrick. Après des mois de flirt intensif et la preuve, indubitable, que vous teniez à elle plus qu'à votre propre vie, elle n'avait malgré tout pas pu s'empêcher de vous poser cette question stupide : « êtes-vous mon père ? ». Quelques secondes avaient été nécessaires à votre esprit hébété pour assimiler cette notion incongrue tant celle-ci vous avait semblé absurde dans le contexte. Vous savez qu'elle n'en est plus là, heureusement, mais il lui faudra encore du temps pour accepter votre participation dans son sauvetage lors de l'incendie qui a coûté la vie de sa famille et, accessoirement, votre liberté.

« Vous pleurez, Ray ? »

Vous secouez la tête et portez une main à votre joue. Une larme s'écoule lentement, cheminant dans les méandres de votre peau sillonnée de rides et vous l'essuyez d'un geste agacé. Vous vous relevez lentement et la bordez une dernière fois, soudain pressé de quitter sa chambre. Elle se rendort presqu'aussitôt et vous vous éloignez, le cœur étrangement lourd.

« Bonne nuit, petite Lizzie », dites-vous à mi-voix en sortant de la pièce.

oooOoOooo

C'est la sensation d'une présence étrangère qui vous réveille et vous vous figez dans votre lit, à l'écoute. Le bruit d'une respiration rapide vous informe sur la localisation de l'intrus et, en moins d'une seconde, vos réflexes ont pris le dessus et vous allumez la lumière tout en braquant votre glock sur l'importun.

Elizabeth a un hoquet de surprise en se découvrant mise en joue et elle recule d'un pas. Vous papillonnez des yeux sans parvenir à croire ce que vous voyez. Enfin, au bout d'une interminable minute d'incrédulité, vous baissez votre arme et la reposez sur votre table de nuit.

Lizzie se tient devant vous, nue et fragile et vous restez sans rien dire, sidéré par cette apparition. C'est elle qui prend l'initiative et, sans attendre de permission que vous n'êtes pas en état de donner, elle se glisse sous les draps et vous rejoint, collant son corps menu au vôtre, et gémit d'aise en sentant votre chaleur la réchauffer. Elle vient immédiatement s'emparer de votre sexe qui, plus réactif que vous, n'a pas attendu pour durcir et le caresse avec douceur, vous arrachant un gémissement de désir. Toute stupéfaction évaporée, vous saisissez son visage entre vos mains et l'embrassez fiévreusement, fouillant sa bouche de votre langue avide. Elle vous rend votre baiser avec voracité sans cesser ses caresses et vous grognez dans sa bouche sous l'effet du plaisir qu'elle vous procure. Elle s'approche encore plus de vous et fait profiter sa propre intimité des caresses qu'elle prodigue à votre membre à présent totalement érigé. Vous sentez le bout de votre gland délicieusement enveloppé par sa douce chaleur tandis que sa main continue ses va et vient et vous vous demandez avec une jalousie très masculine où et avec qui elle a déjà pratiqué ces attouchements. N'y tenant plus, vous poussez brusquement vos hanches contre elle et elle s'ouvre pour vous laisser entrer. Ses chairs douces et brûlantes sont diaboliquement resserrées autour de vous et vous prenez quelques secondes pour vous remettre de cette violente sensation d'enveloppement. Chaque centimètre carré de votre peau est en contact avec elle et c'est si bon que vous en perdez toute notion de temps et de lieu. Vous restez côte-à-côte et vous lui faites l'amour avec une passion que vous ne soupçonniez plus chez vous. Vous avez envie de lui faire connaître toute l'étendue de votre amour pour elle, vous voulez l'entendre gémir, supplier et jouir sous vos assauts. Votre main se glisse entre ses fesses et atteint des zones que vous espérez inexplorées. Votre doigt vient chercher un peu de son humidité avant de revenir pousser avec douceur contre les chairs tendres qui cèdent avec peine. Lizzie se fige sous votre caresse inhabituelle et vous l'apaisez d'un baiser, heureux d'être peut-être le premier à lui faire découvrir ce genre de plaisirs. Ses hanches s'agitent soudain avec plus de vigueur et vous sentez votre doigt pénétrer lentement l'étroit orifice. Sa respiration se fait plus rauque et plus rapide, et, déjà, ses muscles intimes se resserrent davantage sur vous, comprimant votre sexe d'une manière douloureusement excitante. Le visage dans votre cou, elle gémit avec plus de force, agitée de spasmes et de tremblements et, moins d'une seconde plus tard, elle se laisse emporter par un orgasme violent et sonore qu'elle ne cherche pas à cacher. Emu par tant d'abandon naïf et excité par les contractions de sa chair sur vous, vous ne tardez pas à la rejoindre et explosez en elle sans prêter aucune attention à ce que vos voisins pourraient entendre.

Vous restez, las et pantelants, enlacés l'un dans l'autre, trempés de sueur, haletants et heureux. Vous vous sentez bien, complet et apaisé. Vous écrasez Liz de tout votre poids et, rapidement, vous entendez vos propres ronflements avant même d'avoir conscience que vous êtes endormi, votre sexe toujours confortablement enfoui dans le sien.

oooOoOooo

Un rire.

Un rire au timbre léger, clair et fluet, qui tinte comme du cristal dans le silence de votre chambre.

Un rire d'enfant.

Vous ouvrez les yeux et contemplez le plafond que les rayons de la pleine lune baignent d'une lueur blafarde. Vous êtes en train de vous demander ce qui vous a réveillé lorsque le rire retentit à nouveau, parfaitement distinct. Vous vous redressez pour vous asseoir dans le grand lit et regardez autour de vous, intrigué. Comme vous vous y attendiez, vous ne distinguez rien et supposez que c'est le fruit de votre imagination. Vos nuits n'ont jamais été des plus tranquilles depuis que vous êtes devenu le si redouté Médiateur du Crime. Vous tournez la tête et vos yeux se posent sur la forme emmitouflée sous les couvertures, à vos côtés. Vous souriez tendrement et vous rallongez auprès de Lizzie, la serrant dans vos bras. Partagé entre votre désir pour elle et l'envie plus raisonnable de lui permettre de se reposer, vous déposez de petits baisers dans sa nuque. Elle ne bouge pas et vous appuyez vos câlins, laissant vos mains glisser contre sa peau nue et offerte, caressant et explorant tout ce que, dans votre empressement de tout à l'heure, vous n'avez pas eu le temps de découvrir.

Elle reste parfaitement impassible et vous vous étonnez soudain de la sentir si froide sous vos doigts.

« Lizzie ? Trésor ? »

Elle ne répond pas et vous la secouez gentiment, subitement inquiet par son absence de réactions. Vos doigts remontent vers son cou pour prendre son pouls et vous hoquetez de stupeur en sentant un liquide chaud et visqueux s'écouler de sa gorge. En un instant vous allumez la lumière et contemplez, impuissant, le corps sans vie d'Elizabeth baignant dans une mare de sang. Dans votre propre lit. A côté de vous. Comment avez-vous pu laisser cela arriver ?

Pris de folie, vous poussez un cri d'agonie et la prenez dans vos bras en pleurant et la bercez, anéanti.

« Lizzie, murmurez-vous, le visage baigné de larmes de souffrance. Lizzie ! »

Vous tempêtez et sanglotez en même temps, répétant son nom en une litanie lancinante, ne sachant que faire ou qui appeler. Vous voulez simplement rester près d'elle et attendre qu'elle se réveille. Ça n'est pas vrai. Ça ne peut pas être vrai.

« Ray… »

Vous ouvrez les yeux et la regardez. Son beau visage est livide et ses lèvres, exsangues, ont pris une couleur bleue que vous ne connaissez que trop bien. Vous percevez sur votre amour les marques de la mort que vous avez vues si souvent sur tant de personnes, alliées ou ennemies et vous savez, avec une effroyable certitude, qu'elle ne reviendra pas. Vous n'avez pas su tenir votre promesse. Votre empressement à la faire vôtre lui a coûté la vie.

« Ray… »

Quelqu'un vous tire par le bras, essaye de vous éloigner d'elle et vous vous débattez furieusement pour échapper à cette poigne solide qui vous entraine, inexorablement, vous force à la laisser et à partir.

« Non ! criez-vous avec véhémence.

- Ray ! »

Cette fois, vous ouvrez vraiment les yeux. Vous vous êtes emmêlés dans vos couvertures humides de sueur froide. Liz penche vers vous un visage inquiet et sa main fraîche est un véritable réconfort sur votre front brûlant.

« Ray… je vous ai entendu crier. Tout va bien ? »

Vous clignez des yeux, stupide et égaré. Vous regardez le lit et n'y voyez nul cadavre. Un cauchemar. Vous avez fait un cauchemar. Elizabeth se tient devant vous, une expression angoissée sur le visage. Elle porte un T-shirt large et un pantalon de survêtement. Vous ne comprenez plus rien. Vous sentez les larmes rouler le long de vos joues sans pouvoir rien faire pour les arrêter et Liz s'assied à côté de vous pour vous prendre dans vos bras. Vous vous laissez aller à son étreinte et pleurez doucement contre elle, à la fois heureux de la savoir en vie et déconcerté à l'idée que seule votre imagination est à l'origine du plaisir que vous avez ressenti avec elle un peu plus tôt. Vous la serrez plus fort, enfouissant votre visage dans son cou, l'embrassant et reniflant son parfum pour vous assurer qu'elle est bien là. Vivante. Chaude. Vous la faites basculer sur le lit avec vous et la couvrez de baisers sans vous inquiéter de savoir si elle est ou non consentante. Vous goûtez la saveur de vos propres larmes sur elle et gémissez de désir contenu.

« Ray… murmure-t-elle contre votre bouche.

- Chut. Reste. S'il-te-plait, reste. »

Elle vous repousse un peu et vous regarde comme si elle ne vous avait jamais vu auparavant. Vous êtes trop fébrile pour réfléchir, pourtant, vous avez conscience que votre comportement a de quoi l'effrayer.

« Ray, ce n'était qu'un cauchemar.

- Je sais. Mais j'ai besoin que tu restes près de moi. Reste dans mes bras. Juste cette nuit. »

Vous lui laissez un peu de champ libre et lui permettez de prendre sa décision. Elle vous regarde de ses grands yeux écarquillés de fatigue et vous vous en voulez de lui imposer ça. Vous êtes en train de vous raviser et vous préparez à lui dire que ça n'est pas grave et qu'elle peut aller se recoucher dans son propre lit, quand elle écarte les couvertures et se glisse à vos côtés. Vous ne réalisez que vous êtes nu qu'au moment où elle se colle contre vous. Vous vous sentez mal à l'aise un court instant puis elle vient poser sa tête sur votre poitrine et baille longuement.

Elle s'endort immédiatement et vous frissonnez sous son souffle tiède. Vous la regardez dormir, sereine et confiante dans vos bras et vous fermez les yeux à votre tour, sentant le sommeil vous gagner à nouveau.


Et un cours de géographie vénitienne, un ! J'adore cette ville et son aura de mystère ! Et vous avez vu ? Les lunettes de soleil sont revenues ! ^^

Désolée pour la scène entre Lizzie et Red, je ne voulais pas, mes doigts ont écrit ça tous seuls. J'ai quand même essayé de ne pas tomber dans le vulgaire.

Des reviews jusqu'au prochain chapitre sur Samar et sa rencontre avec le libidineux Aro Venturi ?