Darkness there, and nothing more
Then I heard your heart beating,
You were in the darkness too,
So I stayed in the darkness with you.
"Cosmic Love" Florence + the machine
Puis, j'ai entendu battre ton Cœur,
Tu étais aussi dans les ténèbres,
Alors je suis resté dans les ténèbres avec toi
« cosmic love » Florence and the machine
Le bruit sourd se répétait sans cesse.
Comme le tic tac régulier d'une horloge égrène chaque seconde qui passe, la tête de Carter heurtait doucement le mur, se relevait et retombait à nouveau.
Sans cesse.
Sans espoir.
Au début, entre deux retours à la réalité, Jack lui ordonnait d'arrêter. De lutter même.
Plus maintenant.
Maintenant, il entendait à peine le bruit. Enfin, il l'entendait mais il ne l'associait plus avec la tête de Carter.
Ce n'était qu'un bruit.
Un bruit dans le silence.
Un repère dans les cauchemars.
Les visions d'horreur le harcelaient. Souvenirs ou imagination, il ne savait plus. Il repensait à des choses, revivait des choses toutes plus affreuses les unes que les autres. Constamment. Sans répit.
Il avait longtemps pensé que si une telle chose existait, il irait en enfer.
L'enfer existait et il était au beau milieu de la fournaise.
Oh, il ne faisait pas chaud. Il faisait même plutôt froid. La cellule était en métal, fabriquée à partir de ces milliers de blocs atrocement familiers qui ne se réchauffaient jamais sous leur peau. Vivants et morts à la fois. Comme eux. C'était une prison sans porte. Une cage sans barreau. Un tombeau. Petit. Trop petit pour eux deux mais assez grand pour qu'un bon mètre les sépare.
Aucun d'eux ne franchissait jamais cette distance.
Ce n'était qu'un mètre. Ca aurait aussi bien pu être un gouffre sans fond.
Et la tête de Carter continuait de cogner contre la paroi.
Peut-être espérait-elle chasser les mauvais rêves. Peut-être espérait-elle perdre conscience ou causer assez de dommage pour que plus rien n'ait d'importance.
Jack l'ignorait.
Il aurait pu deviner s'il avait vu son visage, son expression. Ses yeux. Il se souvenait de ses yeux. Bleus. Bleus et clairs. Comme un ciel de printemps. Une bouffée de fraicheur.
Son sourire aussi.
Chaleureux. Tendre. Amoureux, peut-être. Mais ces émotions là, il ne pouvait pas s'en souvenir. Il ne pouvait pas les rappeler à lui. Les machines étaient malignes. Elles avaient pris soin de leur enlever tout ce qui pourrait leur donner envie de survivre.
Ils s'étaient battus au début. Avaient lutté. Mais ils avaient perdu. Et il ne leur restait que les cauchemars.
Ses traits.
Ses traits étaient flous. Sa mémoire lui jouait des tours. C'était une vision récurrente. Celle de Carter allongée au sol. Sans un souffle de vie. Morte. Froide. Froide comme le métal sous sa joue.
Réalité ou fiction ? Il ne se rappelait pas.
Les traits étaient flous et il ne pouvait pas la distinguer dans les ténèbres opaques qui les enveloppaient, les oppressaient, les étouffaient.
Peut-être n'était-elle-même pas là.
Morte.
Morte comme il aurait dû l'être. Il n'avait pas mangé ou bu depuis trop longtemps pour être vivant. Peut-être était-il mort lui aussi. Peut-être qu'ils étaient morts tous les deux. Peut-être qu'ils étaient en enfer. Mais Carter n'aurait pas dû être en enfer.
Le bruit était là pourtant.
Encore et encore.
Régulier.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Ca devait être douloureux.
Le mur n'était pas lisse. Les blocs étaient striés de sortes de nervures gravées dans le métal. Oui, ça devait être douloureux. Mais la douleur physique ne voulait plus rien dire. Son visage serait abimé. Moins beau. Ce n'était pas grave.
Beau.
Carter était très belle. Il avait toujours pensé qu'elle était très belle. Désirable. Il ne savait plus ce qu'était le désir. L'amour. L'amour n'était plus qu'un mot. Un mot auquel il ne pouvait associer d'émotion précise. Pourtant il aimait Carter.
C'était une vérité.
Une des seules qui lui restaient.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Etait-ce la tête de Carter heurtant le mur ou les battements de son propre cœur qui résonnaient dans le silence ?
Etait-ce vraiment différent ?
Bam. Bam. Bam. Bam.
On aurait vraiment dit les battements d'un cœur. Le sang pulsant d'un muscle cardiaque. Fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Fort.
Il se rappelait de ce mot. De cette sensation.
Fort.
Il avait été fort. Avant. Avant les ténèbres. Avant la douleur.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Fort.
Ca avait été important pour lui.
Etre fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Pour Carter aussi.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Carter était forte.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Il se rappelait.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Vaguement.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Etre fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Lutter.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Ne pas abandonner.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Ne pas renoncer.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Jamais.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Le concept était lointain.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Diffus.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Etranger.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Et pas tant que ça.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Inscrit à l'intérieur de lui.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Au plus profond de son être.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Il s'accrocha à ce maigre fil d'Ariane.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Il voulait être fort à nouveau.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Eprouver une nouvelle fois cette sensation grisante de victoire.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Mais l'idée le rendait confus, nauséeux.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Il était malléable depuis bien trop longtemps pour combattre maintenant.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Le cœur battait.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Si fort.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Chaque pulsation résonnait dans sa poitrine.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Chaque battement faisait trembler le mur sous sa joue.
Bam. Bam. Bam. Bam.
Chaque bruit sourd semblait se muet en une plainte déchirante.
Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.
Les ténèbres l'étouffaient.
Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.
Mais elles l'étouffaient toujours et il ne paniquait plus pour ça.
C'était autre chose qui accélérait son rythme cardiaque.
Autre chose qui lui donnait l'impression que son cœur lui obstruait la gorge.
Autre chose qui le terrifiait.
Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.
La plainte mutait en un autre son.
Un appel.
Un appel qui lui glaçait le sang mais qu'il ne parvenait pas à entendre.
A comprendre.
Bam.
Sa respiration s'accéléra encore.
Bam.
Une terreur primaire lui tordit les entrailles.
Bam.
Mais il voulait être fort.
Bam.
Il voulait être fort.
Bam.
Le bruit provenait des ténèbres.
Bam.
Proche.
Bam.
Plus proche qu'il ne l'avait réalisé.
Bam.
Et ça n'avait pas l'écho vide d'un battement de cœur.
Bam.
Ca ressemblait au choc brutal de quelque chose de lourd contre une paroi en métal.
Bam.
Quelque chose qui raclait un peu avant de retomber.
Bam.
Il se souvint qu'il n'était pas tout seul dans la nuit, au début.
Bam.
Il y avait eu quelqu'un avec lui.
Bam.
Quelqu'un à qui il avait parlé.
Bam.
Quelqu'un pour qui il avait eu peur.
Bam.
Plus peur que pour lui-même.
Bam.
Il y avait eu Carter.
Bam.
Carter.
Bam.
Carter.
Bam.
Carter.
Etait-elle là ?
Bam.
Etait-elle là ou était-elle morte ?
Bam.
Etait-elle là ou était-il seul depuis tout ce temps ?
Bam.
Fort.
Bam.
Il devait être fort.
Bam.
Sa main se déplaça à côté de lui, ses muscles protestant violemment sous le mouvement.
Bam.
Depuis combien de temps n'avait-il pas bougé ?
Bam.
Ses doigts fatigués coururent sur le métal incrusté de striures sans rien trouver d'abord, puis ils rencontrèrent une matière différente.
Bam.
Du tissu.
Bam.
Ses doigts s'y agrippèrent et il tira. Aussi fort qu'il le pouvait.
Le bruit cessa.
Quelque chose de lourd s'effondra contre lui.
Le silence était assourdissant.
Ses mains retracèrent les contours d'une silhouette famélique, s'immobilisèrent sur une nuque gracile qui semblait si fragile sous sa peau engourdie, la gorge bougea quand la femme déglutit lentement, difficilement. Il continua son exploration, redessinant ses traits du bout des doigts, fermant les yeux pour mieux se souvenir de son visage. Une matière poisseuse et sèche s'étalait sur son menton, sa joue… Il continua de remonter jusqu'à sa tempe. Trouvèrent la plaie irritée et probablement infectée.
Elle gémit.
Comme un animal.
Il voulut l'appeler.
Utiliser son nom comme une lame pour déchirer le silence.
Il ne parvint qu'à émettre un gargouillis informe. Sa bouche était sèche, sa langue pâteuse collait à son palais.
Brusquement, il avait faim et il avait soif.
Brusquement, il avait mal. Physiquement mal.
Brusquement… Brusquement…
Il la serra contre lui ignorant ses protestations non articulées et ses gémissements de douleur.
Il la serra contre lui, enfoui son nez dans ses cheveux longs et emmêlés comme si elle n'avait été qu'une poupée de chiffon.
Un bouclier contre les ténèbres.
Ses idées étaient plus claires quand elle était contre lui. Il pouvait finalement réfléchir.
Il fallait faire quelque chose.
Agir.
Elle souffrait.
Il ne pouvait pas tolérer qu'elle souffre.
Sa main glissa jusqu'à la gorge de Carter et sans sa permission, enserra la trachée. Coupa sa respiration.
Elle griffa faiblement son bras en protestation et il relâcha immédiatement la pression, horrifié de ce qu'il avait failli faire.
Horrifié qu'elle ne cherche pas à s'écarter de lui.
Elle s'était écartée la dernière fois qu'il avait essayé de l'empêcher de souffrir.
Elle s'était écartée et avait laissé tomber sa tête sur le mur.
Encore.
Et encore.
Mais elle ne le laissa pas cette fois.
Elle posa la tête sur son torse, jeta un bras autour de sa taille et trembla contre lui.
Il lui fallut plus longtemps avant de l'étreindre en retour.
Mais le temps n'avait pas cours ici.
Ils avaient l'éternité.
En enfer.
Il songea qu'ils devraient se lever et explorer les ténèbres autour d'eux. Vérifier qu'il n'y avait pas de sorties. De miracles.
Mais ils avaient déjà fait ça au début, non ?
Peut-être ou peut-être pas.
Ils devraient marcher. Faire quelque chose.
Mais Carter ne pouvait pas.
Elle était trop faible.
Il aurait du marcher. Faire quelque chose.
Porter Carter.
La sortir de là.
Elle ne survivrait pas s'il la forçait à dépenser le peu d'énergie qui lui restait.
Elle ne survivrait pas.
Et lui, ne voulait pas survivre sans Carter.
Alors il resta assis là où il était, dans les ténèbres.
Avec Carter.
Il la berça.
Doucement.
Pour qu'elle s'endorme.
Pour qu'elle n'ait plus mal.
Pour qu'elle cesse de souffrir.
Pour toujours.
Parce qu'il ne savait plus ce que c'était d'aimer.
Parce qu'il l'aimait.
Doucement.
Droite.
Gauche.
Droite.
Gauche.
Dans les ténèbres.
Droite.
Gauche.
Avec la régularité d'une horloge égrenant les secondes…
