Penguin challenge numéro 17 et spécial pour l'anniversaire d'Akachan (oui en avance but still). Comme d'habitude, il s'agit d'un os qui marche seul. Ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suivra.

Les parties en italiques sont des flashbacks. Il y en a un pour les enfants des dieux, un pour l'ennemi intérieur et un pour secrets.

Comme d'habitude, toute review (qui ne me réclame pas une suite à corps et à cris) est entièrement appréciée!

Happy B-Day, Cami! Love you (())


Falling

Meeting you was fate,

becoming your friend was by choice,

but falling in love with you was completely beyond my control

~Unknown

Te rencontrer était la volonté du destin,

Devenir ton ami était un choix

Mais tomber amoureux de toi était complètement hors de mon emprise.

Unknown.

Dans la vie, il y a ce genre de moments. Ce genre d'instants où, pendant une poignée de secondes, la Terre se remet à tourner dans le bon sens. Où, l'espace d'un battement de cœur, il est juste évident que tout ira bien, que l'univers ne sera pas réduit en miettes, que le contraire serait surréaliste.

Pendant ces microsecondes, on est persuadé que l'histoire ne peut pas s'arrêter là, qu'on ne peut pas mourir ici et maintenant. Les humains ne sont jamais prêts à mourir. Mourir signifie la fin du monde, de notre monde.

Et pourtant, au fond de nous, on sait.

On voudrait se convaincre du contraire. On voudrait se répéter qu'on est immortel jusqu'à le croire. Mais on sait.

Et le regard rivé dans celui de Samantha Carter, Jack savait.

Quelque chose vacillait dans sa poitrine. Un accablement mêlé à une étrange sorte de résolution. Au fond, il était serein. Ou il l'aurait été, s'il n'y avait pas eu ces yeux terrifiés plantés dans les siens, ou ces deux mains qui enserraient son poignet avec une détermination désespérée.

Ses pieds battaient la pierre de la falaise à la recherche d'une prise qu'il ne trouvait pas, le bras qui n'était pas pris au piège des mains de Carter était trop lourd pour qu'il essaye de le ramener vers le bord, et la gravité se faisait douloureusement sentir. Et puis, il y avait le corps de Carter qui glissait. Vers lui. Vers le précipite. Vers les mètres de chute libre.

Et ça, il ne pouvait pas le permettre.

Il allait mourir. C'était l'heure. Il le sentait dans chacun de ses os. Mais jamais, jamais, il ne l'entrainerait avec lui.

Sans qu'il n'y réfléchisse réellement, ses doigts relâchèrent la prise qu'il avait sur son poignet. Carter augmenta la sienne pour compenser.

« N'y pensez même pas ! » hurla-t-elle, un éclair de colère supplantant, l'espace d'une seconde, toute trace de terreur. « Accrochez-vous ! »

Il ne pouvait pas. Pas quand elle glissait vers lui millimètre par millimètre. Pas quand il l'attirait vers sa perte.

« Carter… » lâcha-t-il, à bout de souffle.

Les larmes qui lui montèrent aux yeux l'empêchèrent de terminer. Quelques unes roulèrent sur ses joues mais elle se força à les ravaler.

Pour la première fois depuis longtemps, Jack s'autorisa à la regarder. A la regarder vraiment.

Ses cheveux étaient emmêlés, pleins de poussière et d'autre chose qu'il ne voulait pas tenter d'identifier. Son visage était couvert de sueur et de boue. Ses joues étaient devenues rouges sous l'effort. Elle n'avait rien de véritablement séduisant à l'instant.

Et pourtant, il n'avait jamais connu de plus belle femme.

« Carter. » répéta-t-il, sachant qu'elle comprendrait ce qu'il désirait. Les bras de la jeune femme tremblaient sous l'effort soutenu. Son corps n'était pas fait pour retenir un homme de quatre-vingt kilos et il se demandait ce qui craquerait en premier, la cheville qu'elle avait coincée dans une racine ou l'épaule qui soutenait la plus grande partie du poids.

« Les secours vont arriver. » affirma-t-elle, le souffle court.

Elle était épuisée, ses ongles s'enfonçaient dans sa peau… Il ne savait même pas comment elle avait bien pu le retenir aussi longtemps.

« Sam. » coupa-t-il plus gentiment. Plus tendrement, peut-être. « Vous devez… »

« La ferme ! » cria-t-elle, furieuse. « Accrochez-vous, pour l'amour de Dieu ! Accrochez-vous… »

Les derniers mots n'étaient qu'un gémissement, presque un murmure, et Jack se retrouva à la fixer à nouveau dans les yeux. Il émanait de sa supplique une douleur sourde. Et il aurait aimé pouvoir lui accorder ce qu'elle demandait. Il lui aurait tout donné s'il avait pu. Mais ce n'était pas ainsi que les choses se passaient.

« Carter… » souffla-t-il, une dernière fois. Il la sauverait elle, en se sacrifiant lui. Il la sauverait en dépit d'elle-même.

Mais ses doigts refusaient de lâcher. Le bleu de son regard le lui interdisait.

« Colonel… » implora-t-elle.

« Carter. » pressa-t-il, sa main libre courant toujours sur la paroi lisse dans l'espoir de trouver une prise. Un miracle. Mais son miracle, il l'avait déjà eu.

Meeting you was fate…

Le briefing terminé, la salle de conférence commença à se vider petit à petit jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui et l'étrange fille. Oh, elle n'était pas si étrange et il supposait qu'elle serait bigrement tentée de lui botter les fesses s'il la traitait jamais de « fille » en face.

Un discret coup d'œil confirma qu'elle n'avait, de toute façon, rien d'une fille. C'était une femme qui se tenait là, attendant visiblement qu'il finisse par admettre qu'elle n'était pas transparente et qu'il n'était pas seul. Et une très belle femme avec ça. Le genre de femme qui n'amenait que des problèmes.

Elle allait poser un problème, il en était certain. Son instinct ne se trompait que très rarement.

Un raclement de gorge discret mais déterminé lui fit savoir qu'elle était prête à patienter la nuit entière. Il cessa de prétendre rassembler des dossiers qui n'étaient pas à lui et leva la tête.

« Vous vouliez quelque chose, Capitaine ? » demanda-t-il, avec toute l'amabilité qu'il avait en réserve. C'est-à-dire très peu.

Sans paraître remarquer sa froideur, elle lui adressa spontanément un sourire éclatant qui fit faire des choses étranges à son estomac. La chose desséchée qui lui servait de cœur tressauta. Problème, conclut son instinct avec arrogance.

« Je sais que vous ne me voulez pas dans votre équipe, Colonel. » affirma la jeune femme, comme si ce n'était pas un souci. Comme s'il allait forcément changer d'avis parce qu'elle en avait exprimé le souhait. Elle n'était sans doute pas habituée à ce qu'un homme lui conteste quoi que ce soit. Dans un autre contexte, il ne lui aurait sans doute pas refusé grand-chose.

« Cette mission est aussi dangereuse que délicate. » assena-t-il, sans s'embarrasser de prendre de gants. « C'est le genre de mission qui requiert une équipe. Je ne vous connais pas. Mes hommes ne vous connaissent pas. Vous êtes un maillon faible. »

Un éclat de fureur passa sur son visage mais quoi qu'elle ait pu ressentir, ce fut dument maîtrisé et dissimulé sous une expression professionnelle à l'extrême.

« Je ne suis pas faible. » cracha-t-elle.

Le coin droit de sa bouche tressauta légèrement et il contint à peine son amusement.

« Vous êtes surtout très susceptible. » se moqua-t-il, sans méchanceté.

« Je suis surtout habituée à ce qu'on mette en doute mes capacités parce que je suis une femme. » répliqua-t-elle sèchement. « Mon Colonel. »

Il hésita légèrement, réfléchissant soigneusement à sa réponse. Il était facile d'être accusé de discrimination, ces temps-ci.

« J'ai été dans les Forces Spéciales la moitié de ma vie, Capitaine. » déclara-t-il prudemment. « Il y a très peu de femmes dans ce corps d'armée. Je ne suis même pas sûr qu'il y en ait une seule, pour être honnête. »

« Je suis… » intervint-elle mais il leva la main et elle se tut.

« Ce n'est pas ce qui me pause problème. » la contredit-il avec sincérité. « Je ne suis pas opposé aux femmes dans l'armée, je n'ai juste pas eu l'occasion de travailler avec. Et ça, ça demandera certainement un temps d'adaptation. »

Son regard s'éclaira et elle sembla soulagée. Mieux valait battre le fer tant qu'il était chaud.

« Ce qui me pause problème, en revanche, ce sont les têtes d'ampoules dans les équipes de terrain. » décréta-t-il. « Je n'ai pas besoin d'un... ou d'une scientifique pour me ralentir, me faire la morale ou… »

« Je suis un soldat, Colonel. » coupa-t-elle, sans attendre.

Elle détourna brièvement les yeux puis le regarda à nouveau en face. Courageuse, nota-t-il. Ca pouvait la sauver comme la faire tuer.

« Permission de parler librement, Monsieur ? » s'enquit-elle avec incertitude.

Il agita la main, signalant d'un geste vague qu'elle pouvait s'en donner à cœur joie.

« Je ne vais pas mentir, la Porte des Etoiles pour une scientifique… c'est l'opportunité d'une vie… C'est un rêve devenu réalité ! Et… Le fait est que je n'aurais même pas besoin de traverser le vortex. Ce qu'il y a de ce côté… ça servirait à une vie d'étude. » commença-t-elle et rien qu'à la profonde inspiration qu'elle prit, il devina que ça allait être un long discours. « Mais le fait est qu'en astrophysique, je suis la meilleure. Je sais, ça va vous paraître extrêmement arrogant et ce n'est surement pas la chose la plus intelligente à dire pour vous convaincre, mais… C'est la vérité. Quand il est question de sciences, je suis douée, je l'ai toujours été. »

« Je ne doute pas que vous soyez brillante, Carter… » intervint-il mais une nouvelle fois, elle l'empêcha de terminer. Il se demanda brièvement si elle comptait lui couper souvent la parole lors de la mission.

« Le fait est, Colonel, que je suis une excellente astrophysicienne et que passer la Porte, c'est… Pour moi, c'est magique. » continua-t-elle. « Mais, Monsieur, je suis aussi militaire et je suis loin d'être aussi bon soldat que scientifique. Depuis que j'ai lu votre dossier… »

« Vous avez lu mon dossier ? » releva-t-il d'un ton railleur. « Ca n'a pas du vous en dire beaucoup… »

« A vrai dire, j'ai une autorisation de niveau quatre. » rétorqua-t-elle, amusée. « Et ce à quoi je n'ai pas eu accès, je l'ai piraté. »

Il ne parvint pas à masquer sa surprise. A la fois parce que son niveau de sécurité était presque égal au sien et ensuite parce qu'elle prétendait avoir piraté le central de l'Air Force. Et aussi qu'elle le lui avouait comme si de rien n'était…

« Ce n'est pas quelque chose dont je me vanterais, si j'étais vous. » conseilla-t-il, plus intriguée qu'autre chose par la jeune femme. « Toutes ces possibilités de cours martiales, ces renvois, ces condamnations… »

Elle eut l'effronterie de sourire.

« Ce n'est pas comme si vous alliez me dénoncer, Colonel. » affirma-t-elle.

Ses yeux pétillaient.

Ca réveillait des envies et des besoins qui étaient bien mieux enfouis.

« Je pourrais. » contra-t-il, faisant de son mieux pour prendre un air sévère. « Je devrais même. »

Il ne chercha même pas à s'attarder sur pourquoi il la croyait si implicitement. Elle pourrait tout à fait être en train de se vanter pour le convaincre qu'elle n'était pas la plaie qu'elle allait indubitablement être. Mais non.

« Mais vous ne le ferez pas. » répéta-t-elle, dans un nouveau sourire.

« Vous êtes bien sûre de vous. » remarqua-t-il, en glissant les mains dans les poches. Le fait était qu'il commençait à apprécier ce Capitaine. Elle avait du répondant et il aimait ça. Il détestait les femmes incapables de lui tenir tête. Les subordonnés, corrigea son instinct qui s'évertuait à sonner l'alarme depuis plusieurs minutes. Evidemment.

« J'ai lu votre dossier. » répéta-t-elle, en guise d'explication.

Il s'appuya distraitement sur la table et croisa les bras, lui accordant sa pleine attention.

« Et vous croyez m'avoir cerné parce que vous avez lu quelques états de service ? » s'enquit-il calmement. C'était quand il était calme qu'il faisait le plus peur.

Elle n'eut pas l'air le moins du monde intimidée. Ou alors elle le cachait bien. Il supposa que c'était la seconde possibilité.

« Non, Colonel. » offrit-elle honnêtement. « Je pense que vous pouvez m'apporter beaucoup, en tant que soldat. Je pense que je pourrais apprendre si vous voulez bien m'enseigner. Je pense qu'avec votre aide, je pourrai être le meilleur officier qui ait jamais servi sous vos ordres. »

Un voile de tristesse plana sur son esprit mais il le chassa, lui et les dizaines de visages qui l'accompagnaient.

« Beaucoup d'hommes bien ont servis sous mes ordres. » déclara-t-il. « Je ne pense pas que l'un d'eux soit meilleur que l'autre. Et je ne pense pas que vouloir les surpasser soit une motivation à encourager. »

Il se détourna, décidant que la discussion était close.

« Colonel, s'il vous plait ! » s'exclama-t-elle, en posant une main sur son bras.

Il s'arrêta.

Il ne s'était jamais arrêté face à une armée ennemie.

« Ce n'est pas sorti comme…Je ne voulais pas dire… » bredouilla-t-elle, les yeux écarquillés. « Je ne cherchais pas à… » Elle prit une grande inspiration. « Ce que je voulais dire, Monsieur, c'est que j'aimerai apprendre à être un bon chef d'équipe. Et vous êtes le meilleur, donc… »

« J'ai compris ce que vous vouliez dire, Carter. » coupa-t-il. « Mais vous vous trompez. Je ne suis pas le meilleur. »

« Si. » sourit-elle. « Vous l'êtes. Je le tiens des plus hautes autorités. »

Un instant, il faillit la contredire à nouveau puis il comprit qu'elle ne se laisserait pas convaincre et haussa les épaules.

« La meilleure et le meilleur… » commenta-t-il « Ca doit être le destin…Qui suis-je pour lutter contre le destin ? »

Il fut récompensé par un sourire qu'il commençait à associer à un millième de watts.

« Les secours vont arriver. » promit-elle pour la troisième fois. Mais aucun secours n'arrivait. Teal'c et Daniel étaient Dieu sait où à tenter de convaincre Dieu sait quel Asguard. « Tenez bon. Tenez bon, Colonel. »

Ses paumes moites commençaient à glisser sur son poignet et les ongles qu'elle plantait dans sa peau n'y remédiaient pas réellement avec efficacité.

« S'il vous plait, s'il vous plait, s'il vous plait… » marmonnait-elle encore et encore, le visage contracté par la douleur. Il conclut qu'il ne se passerait pas plus de quelques minutes avant que son épaule ne se déboite. Ou son genou.

Elle était penchée au dessus du vide jusqu'à la poitrine maintenant.

« Sam… » plaida-t-il à son tour. Pour qu'elle le lâche, pour qu'elle le laisse, pour qu'elle se sauve.

« Jamais. » jura-t-elle avec une détermination féroce. « On va s'en sortir. »

« Major. » tenta-t-il, plus sévèrement.

« Jack. » contra-t-elle, avec ce quelque chose qu'il refusait de nommer. Ce quelque chose qui, même à l'instant, alors qu'il affrontait une mort imminente, le remplit d'une douce chaleur.

Ce fut précisément à cause de ce quelque chose qu'il balança son bras libre jusqu'à attraper son coude, ignorant avec une pointe de culpabilité son cri de douleur. Il manqua la déséquilibrer, il lui tordit plus que certainement plusieurs membres, mais il s'en servit pour se hisser.

Pas pour regagner la terre ferme.

Il n'avait aucun moyen de regagner la terre ferme sans la faire tomber.

Elle s'accrocha à lui quand même et il l'y autorisa pendant un dixième de seconde. Le temps de murmurer quelque chose à son oreille. Le temps d'apercevoir une dernière fois le bleu de son regard. Après, il tira d'un coup sec.

Elle le lâcha, elle n'eut pas d'autre choix.

Becoming your friend was by choice

Il était assez tard pour que la rue soit silencieuse. La maison l'était aussi, Daniel ayant finalement renoncé à le ramener à l'intérieur et étant allé s'installer dans la chambre d'amis qu'il avait décrétée comme sienne. Etait-ce parce qu'il avait vécu en communauté pendant un an qu'il ne semblait pas pressé de se chercher un appartement ? Il avait pensé un moment lui proposer de rester là. Il n'avait pas eu de colocataires depuis très longtemps mais la solitude était parfois pesante. Ce qui l'avait arrêté était que la solitude était aussi un refuge qu'il appréciait.

A l'instant, par exemple, il aurait cent fois préféré que sa maison fut vide. Ca lui aurait évité de devoir se geler les fesses sur la table de pique-nique perdue dans le jardin afin de trouver quelques secondes de calme.

Assis à même la table, les pieds sur le banc de bois, la tête rejetée en arrière, il contemplait les étoiles depuis plusieurs minutes. Ou du moins, ce qu'il pouvait voir des étoiles avec la pollution ambiante. Toujours mieux qu'à Washington, moins bien que sur Abydos.

Il ne fut pas réellement surpris quand une voiture s'arrêta dans la rue ou quand une portière claqua. Ce qui le surprit en revanche, ce fut d'entendre la sonnette. Il ne bougea pas. Ses amis savaient que la porte n'était jamais verrouillée et Daniel pouvait bien se lever. Sans doute était-ce pour lui de toute manière. Il ne voyait pas bien qui voudrait lui rendre visite à cette heure tardive.

Ce n'était pas comme s'il avait encore un meilleur ami pour passer à l'improviste.

Au bout d'une dizaine de minute, il cessa de fixer la porte vitrée et recommença à observer le ciel. Ce fut le moment que choisit la personne pour sortir sur la terrasse. Le pas était familier. Tranquille et sûr à la fois. Il ne leva pas la tête, certain qu'elle avait juste choisi de faire le tour par le jardin pour regagner sa voiture. La table de pique-nique n'était pas dans sa ligne de mire de toute manière. Il n'y avait aucune raison qu'elle s'approche.

Il n'avait pas vraiment envie qu'elle approche.

Elle n'était pas Kowalski.

Et pourtant, elle se dirigea droit vers lui, comme si elle avait toujours su qu'il était là, contournant l'arbuste imposant dont il n'avait jamais pris la peine d'apprendre le nom.

« Daniel m'a ouvert, Colonel. » expliqua-t-elle, en guise de salut. « Il m'a dit que vous étiez là. »

Il s'efforça de contenir son soupir. Et réussit. Presque.

« Il y a un problème à la base ? » demanda-t-il, en s'interrogeant sur l'endroit précis où il avait jeté son téléphone en rentrant. L'avait-il seulement sorti de la voiture ?

« Non, pas du tout, Monsieur. » le rassura-t-elle rapidement.

« Que voulez-vous dans ce cas ? » aboya-t-il à moitié.

Elle mâchonna sa lèvre inférieure.

Nerveuse.

Il devrait lui apprendre à ne plus laisser passer ce genre de signal.

« Je sais que le Major Kowalski et vous étiez très proches… » hésita-t-elle. « Je voulais… »

« Dire que vous êtes désolée. » coupa-t-il sèchement. « C'est dit. C'est entendu. Merci, Carter. Bonne nuit, Carter. »

Il détourna la tête, refusant de remarquer que c'était la deuxième fois qu'il la voyait en civil et que, décidément, ça lui allait bien mieux que le treillis.

N'importe qui aurait reculé devant son attitude glaciale. N'importe qui sauf Samantha Carter. Il commençait à la connaître. Il commençait à douter que quoi que ce soit ne l'effraye. Et ça, c'était lui que ça effrayait.

Elle ne sembla se laisser aller à l'incertitude qu'une maigre poignée de secondes. Après ça, elle prit appui sur le banc et vint s'asseoir à côté de lui sur la table.

Sans qu'il ne l'y invite.

N'aurait-ce pas été le moment idéal pour instaurer la limite entre un supérieur et une subordonnée ?

« Ca ne sert à rien de dire qu'on est désolé, Monsieur. » déclara-t-elle. « J'ai perdu assez de gens pour savoir que l'entendre met en colère. Ce n'est pas ce que j'allais dire. Et je sais aussi que vous allez mal. Ce n'est pas ce que j'allais demander. »

« Ah. » lâcha-t-il, pas convaincu pour autant. « Et qu'alliez-vous demander ? »

Elle le fixa jusqu'à ce qu'il cesse de prétendre contempler le ciel et la regarde en face. Son regard était bien plus captivant de toute manière.

« Le télescope sur votre toit… » commença-t-elle avec un sourire. « C'est un bon modèle. C'est la dernière version ? »

Il se sentit sourire. Juste comme ça.

« Aucune idée. » mentit-il. « Je ne m'en sers que pour espionner mes voisins. »

Elle étouffa un rire dont il sentit les répercussions dans son épaule. La table n'était pas large mais elle aurait pu ne pas envahir son espace personnel. Il aurait dû être agacé qu'elle envahisse son espace personnel.

« Vous aimez l'astronomie ? » insista-t-elle quand même.

Il fit un geste négligeant de la main.

« Je ne m'y connais pas. » répondit-il. Et ce n'était pas un mensonge. A côté d'elle, il n'était qu'un vulgaire amateur.

Elle ne répliqua pas, se contentant de l'étudier en silence.

« Quoi ? » s'impatienta-t-il.

Elle eut l'air d'hésiter, se rappelant très certainement qu'il était tout de même son supérieur. Chose qu'elle oubliait consciencieusement quand ça l'arrangeait.

« Crachez le morceau, Carter. » offrit-il. « Je vous promets de ne pas m'énerver. »

Son regard était à la fois intrigué et doux. Il n'aurait probablement pas dû remarquer.

« Vous aimez bien vous faire passer pour plus stupide que vous ne l'êtes, mon Colonel. » remarqua-t-elle simplement.

Il resta muet quelques secondes. Elle n'était pas la première à faire la réflexion. Mais le dernier à le faire avait été Kowalski durant une mission foireuse au Panama.

« Je ne suis… » voulut-il démentir, mais elle lui coupa la parole. Elle ne craignait jamais de l'interrompre.

« J'ai lu votre dossier, rappelez-vous. » décréta-t-elle. « Et même si je ne l'avais pas lu. On ne devient pas pilote si on ne s'y entend pas un minimum en maths et en physiques. »

Mal à l'aise, Jack haussa les épaules.

« J'ai cette règle… » expliqua-t-il, d'un ton amusé qui sonnait faux. « Je ne pense pas. Je ne ressens pas. J'agis. »

Elle n'eut pas l'air convaincue.

« Et ça marche ? » s'enquit-elle doucement.

Il aurait pu mentir. Il aurait pu.

« Pas toujours. » avoua-t-il.

Elle ne répondit pas immédiatement et il apprécia qu'elle sache respecter ces silences dont il aimait s'entourer. Ce n'était ni gênant, ni ennuyé, c'était juste… confortable.

« Jack ? » hésita-t-elle au bout d'un moment. Son prénom sonnait bizarrement dans sa bouche. Agréable. Mais bizarre.

« Sam ? » répliqua-t-il, se demandant où elle voulait en venir.

« Je suis désolée pour Kowalski. » offrit-elle.

Il fronça les sourcils et la dévisagea.

« Je pensais que ça ne servait à rien de l'être. » commenta-t-il.

Elle haussa les épaules et remit en place une mèche de cheveux. Ce qui était un exploit parce qu'ils étaient particulièrement courts. Non pas qu'il n'aimât pas… C'était juste que… Eh bien. Voilà.

« Ca n'empêche pas que je le suis. » répondit-elle dans un sourire attristé. « Je n'ai pas eu le temps de le connaître vraiment, mais… Il avait l'air d'être un homme bien. »

La remarque ne semblait pas aussi vide que toutes les platitudes qu'on lui avait offertes ce jour là. Ce fut sans doute pour ça qu'il l'accepta et hocha la tête.

« Il l'était. » approuva-t-il. « C'était un homme bien et un excellent ami. »

Sa main se posa sur son bras l'espace de quelques secondes. Elle la retira si vite qu'il se demanda s'il ne l'avait pas rêvée.

« Et il avait parié cinquante billets qu'il serait le premier à vous payer un verre. » lâcha-t-il, ayant besoin de détendre un peu l'atmosphère.

Elle rit à nouveau. Tout bas. Comme si elle avait eu peur d'être entendue.

« J'aurais dû lui botter les fesses. » déclara-t-elle.

Il ne répondit pas à ça. Il lui aurait probablement botté les fesses lui-même. Elle était un membre de son équipe après tout…

« Je vais y aller, mon Colonel… » Elle se racla la gorge et se leva, faisant légèrement tanguer la table. « Je voulais juste vérifier que ça allait. »

« Pourquoi ? » demanda-t-il tandis qu'elle ramassait la veste qu'il ne l'avait pas vue poser là.

Elle le regarda comme si la réponse était évidente.

« Parce qu'on est une équipe. » haussa-t-elle les épaules. « Et c'est ce que font des équipiers les uns pour les autres. »

Il sentit un sourire approbateur étirer sa bouche.

« On pourrait aussi être amis, Carter. » proposa-t-il, avant d'y avoir réfléchi.

Il eut droit à ce sourire à mille watts qu'il commençait à connaître par cœur.

« J'aimerai ça, mon Colonel. »

La chute fut rapide et interminable à la fois.

La sensation était la même que lorsqu'on sautait d'un avion en chute libre. La certitude que le parachute allait s'ouvrir en moins.

Il ferma les yeux dès que sa main quitta celle de Carter.

Il aurait aimé que ce soit plus simple.

La quitter n'était jamais simple.

but falling in love with you was completely beyond my control

« Carter ! » appela-t-il, sourcils froncés, en suivant des yeux la jeune femme qui se hâtait vers les ascenseurs de l'hôtel. Le dos courbé, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée… Son langage corporel avait tout de la défaite…

« Excusez-moi. » jeta-t-il au réceptionniste avec qui il avait réglé les détails du réveil téléphonique pour le lendemain. Il dut sprinter et zigzaguer entre les quelques clients pour s'engouffrer dans la cabine avant que les portes ne se referment. La jeune femme lui tournait le dos et ne sembla même pas avoir remarqué sa présence. Un coup d'œil aux boutons lui appris qu'ils étaient en route pour l'étage où se situait sa chambre. Logique.

Sauf qu'il n'aimait pas la raideur de sa posture.

« Carter ? » hésita-t-il.

Elle sursauta, preuve qu'elle n'avait vraiment pas réalisé ne pas être seule. Mais elle ne se retourna pas.

« Colonel ? » demanda-t-elle, comme s'il avait pu s'agir de quelqu'un d'autre.

Sa voix tremblante termina de l'alarmer et, réagissant par réflexe, il agrippa son épaule et la força à se retourner. Ses yeux étaient rouges et humides. Sa lèvre inférieure impitoyablement mordue jusqu'au sang.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda-t-il « Qu'est-ce qui ne va pas ? »

L'espace d'une microseconde, elle perdit le contrôle et ses traits se tordirent en une grimace de douleur. L'instant d'après, la clochette signalait qu'ils avaient atteint son étage et elle se glissait entre lui et la cloison pour sortir.

« Tout va bien, mon Colonel. » affirma-t-elle, d'un ton professionnel qui sonnait atrocement faux.

Il la suivit.

Qu'aurait-il pu faire d'autre ?

Il la rattrapa au moment où elle déverrouillait la porte de sa chambre. Elle ne tourna même pas la tête.

« Sauf votre respect, j'aimerai être un peu seule. » cingla-t-elle.

Elle n'était que très rarement sèche. Et jamais avec lui.

Réellement inquiet à présent, il glissa son pied dans l'entrebâillement, l'empêchant de lui claquer la porte au nez.

« Hé ! » protesta-t-il gentiment, en refermant le battant derrière lui. Ils auraient des problèmes si Hammond le trouvait là mais il s'en soucierait quand, et si, ça arrivait.

Elle se retourna et le fusilla ouvertement du regard. Ses yeux rougis lançaient littéralement des éclairs. Il dut se contenir pour ne pas faire un pas en arrière.

« Carter… » hésita-t-il. Peut-être avait-il outrepassé ses droits… Etre amis n'autorisait pas à imposer un réconfort dont l'autre ne voulait pas.

« Je voudrais rester seule ! » explosa-t-elle en détachant chaque mot. C'était si loin de son comportement habituel qu'il aurait cédé et serait sorti si elle n'avait pas éclaté en sanglots la seconde suivante.

Il fit la seule chose qu'il pouvait faire.

Il n'y réfléchit même pas.

Il franchit la distance qui les séparait et l'attira contre lui. Elle se raidit immédiatement et pendant deux interminables secondes, il maudit son impulsivité. Mais, la surprise passée, elle posa une main hésitante sur son bras et se laissa aller contre lui, pleurant sans retenue, le visage enfoui dans son épaule.

Il la tint longtemps, se découvrant une patience qu'il ne se connaissait pas. Il ne tenta pas de la consoler en promettant que tout irait bien ou en minimisant la cause de son chagrin. Comment l'aurait-il pu ? Il ne savait pas ce qui la rongeait, et ce n'était pas ce qu'elle voulait entendre, de toute manière.

Tout ce qu'il pouvait faire pour elle était lui offrir ses bras, sa présence.

Au bout de plusieurs minutes, il finit par caler le menton sur son épaule, la laissant soulager son trop plein d'émotions. Son nez était très près de ses cheveux blonds et il ne put s'empêcher d'inspirer à pleins poumons cette odeur qu'il associait si naturellement à Carter. Un mélange de citron et de camomille avec un petit il ne savait quoi qui était si distinctement elle.

Le fait qu'il ne se soit jamais préoccupé de quel shampoing utilisait ses subordonnés auparavant le heurta. Mais comme tout ce qui le dérangeait ou aurait provoqué une réflexion plus poussée et engendré des conclusions peu joyeuses, il le mit sur le compte d'une fatigue passagère.

De toute façon, il n'avait jamais non plus pris un de ses seconds dans ses bras, comme il le faisait à l'instant. Il avait la sensation étrange de tenir quelque chose de précieux et fragile. Il n'avait encore jamais vu Carter aussi vulnérable. C'était déroutant. Il avait tendance à oublier qu'elle… Pas qu'elle était une femme, cela, il aurait eu du mal à l'ignorer. Il en était douloureusement conscient à chaque fois que ses yeux se posaient sur son corps. Mais… Peut-être qu'au fond, il oubliait qu'elle était plus humaine que lui.

Elle n'était pas Daniel mais elle n'était pas Teal'c non plus. Elle éprouvait une compassion naturelle qui n'allait jamais jusqu'à l'empathie encombrante dont faisait souvent preuve l'archéologue, mais elle ne recourait pas à la violence avec le même détachement blasé du Jaffa. Ou le sien, à vrai dire. Bien qu'elle ne rechignât jamais à frapper, tirer ou faire exploser.

Elle était un soldat dans tous les sens du terme.

Comme lui.

Il avait juste tendance à oublier qu'elle avait toujours une âme.

« Désolée, Monsieur. » marmonna-t-elle, interrompant sa rêverie. La main qui, sans son consentement, avait pris sur elle de caresser ses cheveux s'immobilisa.

Elle ne s'écarta pas.

Il n'amorça pas le moindre mouvement pour se détacher d'elle.

« Il n'y a pas de raison de l'être, Sam. » murmura-t-il.

La tension qui était réapparue se dissipa lorsqu'elle entendit son prénom et elle s'appuya à nouveau sur lui, sans retenue. Le silence s'étira pendant quelques minutes, sans que ni l'un ni l'autre n'éprouve le besoin de le briser. Jack recommença à caresser ses cheveux, savourant la paix de l'instant.

Il était bien.

Pour la première fois depuis très longtemps, il était… serein.

Elle poussa un léger soupir et il sentit son souffle sur son cou. Il aurait probablement dû s'inquiéter du frisson que cela provoqua.

« Il a un cancer. » lâcha-t-elle. Sa voix était neutre, posée. Presque glaciale. Et pourtant, il perçut la fêlure.

Il devina immédiatement qu'elle faisait référence à son père, mais l'homme qu'il avait rencontré dans l'après-midi ne lui avait pas paru extrêmement sympathique, et il ne sut pas quoi répondre. Il se contenta de la serrer un plus fort, lui communiquant autant de soutien que possible comme il le pouvait.

« C'est mauvais. » continua-t-elle, s'agrippant à lui avec un peu plus de force, elle aussi. « Il va mourir. Il va mourir. »

Il aurait aimé lui dire qu'il était désolé mais il y avait cette règle tacite entre eux…Ils ne disaient jamais à l'autre qu'ils étaient désolés quand ils perdaient un ami. Ce qui arrivait malheureusement assez fréquemment étant donné leur travail.

« Je peux faire quelque chose ? » s'enquit-il, sachant que la réponse serait négative.

Elle sembla hésiter le temps d'une seconde puis leva légèrement la tête jusqu'à le regarder en face. Le regard ancré au sien, il ne put s'empêcher de remarquer qu'elle n'avait pas écarté le reste de son corps. Ils étaient collés l'un à l'autre. Bien plus qu'ils ne l'auraient dû, même pour une simple étreinte amicale.

Mais est-ce que tout cela avait seulement encore quelque chose à voir avec l'amitié ?

« Vous le faites déjà. » avoua-t-elle doucement.

Son ventre se noua.

Il n'avait jamais expérimenté quelque chose comme ça. Toutes les relations sérieuses qu'il avait eues avec des femmes avaient commencé par une tension sexuelle, un accès de passion…Après seulement étaient venus les… sentiments, la nervosité et ces drôles de papillons qui flottaient dans l'estomac.

Rien de tout ça n'aurait dû arriver avec Carter. Ni la tension, ni les papillons. Sauf que l'attirance avait été là dès le premier jour mais qu'il l'avait soigneusement mise à l'écart. Il n'y avait jamais laissé libre court, alors… alors d'où venait cette… chose en lui ?

Les yeux bleus dérivèrent vers ses lèvres et Jack déglutit péniblement, plus nerveux qu'il n'aurait jamais admis l'être. A cette seconde, il avait tout oublié. Qui il était, qui elle était…Rien ne comptait plus que la réalité tangible de ce corps pressé contre le sien, que cette confiance totale qu'elle lui offrait…

La main qui était toujours perdue dans ses cheveux glissa jusqu'à sa joue. Du pouce, il effaça les traces de larmes. Elle ferma les yeux. Elle tremblait. Tremblant un peu lui aussi, il pencha la tête, déposant un baiser chaste sur son front. Il avait besoin d'évacuer ce trop plein de tendresse, de… d'émotions qui bouillonnaient en lui mais se serait tué plutôt que de profiter de son instant de faiblesse.

Ce fut elle qui franchit la ligne… Excepté qu'il n'y avait plus de ligne. La ligne avait disparu quand il l'avait attirée contre lui.

Elle leva la tête alors qu'il reculait la sienne.

Ses yeux brillaient de désir, de confiance…Jack était perdu dans cette nécessité de faire tout ce dont elle avait besoin.

Leurs lèvres s'effleurèrent une première fois. Brièvement. Comme par accident.

Elles revinrent se frôler une deuxième fois. Plus longtemps.

La troisième fois, Jack ne supporta plus ce jeu et il s'empara de sa bouche. Ce fut lui qui approfondit le baiser mais uniquement parce qu'elle avait eu l'audace de taquiner ses lèvres de sa langue.

Les mains de la jeune femme quittèrent ses épaules. L'une vint enserrer sa nuque, l'autre se posa au creux de ses reins, l'encourageant à se presser contre elle, multipliant les sensations.

Jack répondit sans attendre, sans même cesser de l'embrasser, il laissa ses doigts courir le long de son cou jusqu'à rencontrer le tissu rêche du chemisier de l'uniforme qu'elle portait toujours. Il en déboutonna le col et glissa sa main sur la peau nouvellement découverte, s'émerveillant de sa douceur.

La courte inspiration qu'elle prit le fit sourire et il délaissa ses lèvres pour laisser courir sa bouche sur sa mâchoire, la redessinant dans de courts baisers qui l'emmenèrent jusqu'à un point sous son oreille qui lui arracha un gémissement. Le bruit alluma en Jack un brasier qui lui fit presque peur. Il la désirait. Il la voulait. Mais ça allait plus loin que cela. Il avait besoin d'elle. Corps, âme et cœur.

La main qu'il avait posée sur sa taille se contracta et elle profita de son instant d'inattention pour tirer sur son tee-shirt. Il leva les bras, se laissant déshabiller sans la moindre hésitation. Quand elle laissa courir ses lèvres sur son torse, ce fut son tour de gémir et de faire face à un sourire satisfait.

Elle aimait jouer mais lui avait fini de se laisser torturer.

Il s'empara de sa bouche sans la tendresse ou la langueur qui avait caractérisé leurs baisers précédents, s'imposant plutôt que de se laisser guider. Il n'attendit pas son autorisation avant de déboutonner sans délicatesse la veste de cérémonie et d'en agripper le col pour la lui arracher.

Une douleur brusque et brulante à l'intérieur de sa paume le fit sursauter et il s'écarta avec surprise, les yeux rivés sur sa main.

Un mince filet de sang s'échappait d'une griffure peu profonde.

Un bref coup d'œil vers la veste lui apprit sur quoi il s'était coupé. Ses barrettes de Capitaine. Ca le calma de façon indéniable.

Carter dut réaliser ce qui venait de se passer parce qu'elle fit plusieurs pas en arrière.

« Oh, merde… » lâcha-t-elle, paniquée. « Oh, merde, merde, merde… »

Il savait qu'elle ne parlait pas de sa blessure.

« Carter… » Il eut beau tenter d'avoir l'air rassurant, ça sonna faux.

« Merde… » continua-t-elle sans même s'interrompre. « Merde, merde, merde… »

Il ne l'avait jamais autant entendu jurer qu'en deux minutes. Comprenant qu'il ne la tirerait pas de sitôt de sa transe, il se pencha et récupéra son tee-shirt. Une fois totalement habillé, il se sentit un peu mieux, un peu plus capable de contrôler la situation et les battements irréguliers de son cœur.

Ils n'étaient pas allés si loin que ça, ils n'avaient rien fait de bien terrible… C'était un accident. Juste un accident.

« Merde… » gémit une nouvelle fois Carter. Elle hyperventilait presque.

Décidant qu'assez était assez, il l'agrippa par les bras et la secoua légèrement.

« Carter ! » aboya-t-il.

Son regard angoissé se planta dans le sien et elle se tut finalement, les yeux pleins de larmes. Sa première impulsion fut de l'attirer contre lui mais étant donné que c'était ce qui les avait mis dans cette situation en premier lieu, il se contenta de froncer les sourcils.

« Tout va bien. » assena-t-il, espérant que s'il était assez ferme, elle s'en contenterait.

Evidemment, ce n'était pas de cette façon que le cerveau surdoué de Carter fonctionnait.

« Mais… Mais… » bredouilla-t-elle, loin de son éloquence habituelle.

« On a dérapé. » décréta-t-il. « On s'est repris. Tout va bien. Il ne s'est rien passé. Vous m'entendez, Carter ? Il ne s'est rien passé. »

Ses yeux fouillèrent les siens à la recherche de la vérité. Et elle la trouva. Limpide comme du cristal.

« Et si ça arrive encore ? » demanda-t-elle, avec justesse. Parce que c'était précisément la question qui lui tournait dans la tête malgré les alarmes stridentes qui l'avertissaient de ce qui finirait par arriver s'il ne la lâchait pas immédiatement.

Obéissant à sa raison, il recula de quelques pas, laissant entre eux une distance prudente d'un mètre cinquante.

« Ca n'arrivera pas. » affirma-t-il, tentant d'oublier combien sa peau avait été douce sous ses doigts, combien elle était parfaite pour ses bras… Combien il aimerait la jeter sur le lit dans son dos et finir ce qu'ils avaient commencé. « On a eu une journée pourrie, Carter. Votre père, le journaliste… On était perturbés. Ca n'arrivera plus. »

C'était un mensonge.

Le poids de ce qui avait failli se passer planait entre eux, aussi évident pour l'un que pour l'autre. Ca n'avait rien eu à voir avec un quelconque besoin de réconfort. Ca n'aurait jamais été une nuit. Il n'aurait jamais pu se contenter d'une seule fois.

« Ma carrière est finie si ça sort d'ici. » déclara-t-elle. Ce n'était pas ce qu'elle aurait voulu dire. Ca aussi ils le savaient tous les deux.

« Ca ne sortira pas d'ici. » affirma-t-il. « Rien n'a changé. Rien ne changera. On est amis. On est collègues. C'était un accident qui ne se reproduira pas. »

Ca ne pouvait pas se reproduire. Et ils ne pouvaient pas être autre chose que ce qu'ils étaient. Amis, collègues. Point.

Lentement, elle hocha la tête.

« Hammond nous attend dans le hall à sept heures trente pour diner. » lâcha-t-il, sans oser la regarder en face. Il devinait d'ors et déjà qu'elle ne descendrait pas.

« D'accord, Monsieur. » acquiesça-t-elle.

Il n'essaya même pas de rajouter quoi que ce soit avant de se diriger vers la porte. A peine s'immobilisa-t-il sur le seuil.

« Il ne s'est rien passé, Carter. » insista-t-il presque froidement.

Il n'obtint pas de réponse. Il n'en attendait pas.

Ils étaient trop intelligents tous les deux pour ne pas comprendre que c'était trop tard. Il ne s'était peut-être rien passé sur le plan physique mais le reste…

Il s'était attendu à perdre connaissance à moitié chute, pas à l'éclair blanc qui l'éblouit violemment. L'instant suivant, il entrait brutalement en contact avec le sol.

Il prit le temps d'expirer lentement et de vérifier discrètement que rien n'était cassé avant d'ouvrir les yeux.

« Joli timing, les gars. » lâcha-t-il, regrettant que sa voix ne semble pas plus assurée. Le tremblement dans ses membres était une preuve de faiblesse suffisante à son goût.

Il saisit avec précaution la main que Daniel balançait dans son champ de vision et le laissa le tirer sur ses pieds, en grimaçant. Son bras et son épaule avaient connu des jours meilleurs. Il salua d'un geste l'Asguard qui le fixait derrière sa console et répondit rapidement au mouvement de tête de Teal'c.

« Il faut toujours que vous fassiez votre intéressant, hein ? » gronda l'archéologue mais il avait l'air aussi soulagé que lui.

Jack l'aurait volontiers étranglé si l'Asguard n'avait pas choisi ce moment là pour téléporter son second à bord. Carter prit à peine le temps de jeter un coup d'œil alentour. Pour sa part, il eut à peine le temps d'apercevoir ses joues ruisselantes de larmes.

La seconde suivante, elle s'était jetée sur lui avec la force d'un boulet de canon, oubliant tout professionnalisme. Le pressentiment de mort imminente était trop omniprésent pour qu'il ne fasse pas de même. Il s'accrocha à elle avec le même désespoir qu'elle mettrait dans son étreinte, ignorant les différentes blessures qui les faisaient souffrir tous les deux.

« Crétin ! » siffla-t-elle à son oreille d'une voix tremblante. « Vous auriez pu y rester. »

Il aurait pu lui rappeler qu'il était son supérieur et qu'elle n'avait aucun droit de lui parler comme ça, il se contenta de la serrer plus fort, savourant la sensation de son corps contre le sien.

A ce moment là, ni Daniel, ni Teal'c, ni l'Asguard, ni le vaisseau qui fonçait vers la Terre ne comptaient…

Parce qu'il y avait aussi ce genre d'instants… Ce genre d'instant où, pendant une poignée de secondes, les choses semblaient enfin à leur place. Où, l'espace d'un battement de cœur, il était juste évident que c'était ainsi que cela devait se passer. Que Carter avait été créée pour être dans ses bras.

Que, comme il le lui avait murmuré avant de lâcher prise, ça faisait bien longtemps qu'il était déjà tombé.

FIN