Chapitre 3
Le blond força le prince à entrer et le plaqua contre le mur du couloir en lui hurlant dessus. Le page referma la porte derrière lui. Ils étaient dans une maison abandonnée du quartier des Viéras. Enfin, pas si abandonnée que ça si l'on en jugeait par les décorations intérieures. De l'extérieur, on aurait juste dit une masure délaissée depuis des éons, avec la vigne qui grimpait le long des murs et la peinture qui s'écaillait. Le petit jardin juste devant était une véritable jungle de ronces et des fleurs poussaient ça et là. Le garçon pénétra dans le salon, laissant les deux adultes régler leurs comptes dans le vestibule.
Le jeune homme blond serrait le prince contre le mur et l'aurait presque tué, s'il avait eu des dagues dans les yeux.
- Bon sang qu'est-ce qui vous a pris de tout à coup faire demi-tour, alors que nous étions poursuivis par les gardes ? Vous auriez pu nous tuer tous les trois !
- Je veux tuer le bâtard qui a tué mon père !
- Feu votre père s'est sacrifié pour vous permettre de vous en aller ! Il a gagné du temps pour vous !
- Vous croyez si bien le connaître que ça ? Mon père n'a certainement pas dû frayer avec une personne du bas peuple comme vous !
Le blond le gifla. Le prince ouvrit la bouche pour protester, mais préféra détourner le regard.
- Parlez-moi encore une fois comme ça, et c'est votre patrimoine génital qui y passera. Est-ce que c'est clair ?
Le prince ferma les yeux et se pinça les lèvres. Il se faisait menacer par une personne qui lui avait sauvé la vie, pire que tout, cette personne n'était qu'un fichu émissaire ! Est-ce que ce fichu blondinet ne pouvait pas comprendre qu'il souffrait ? Tout jeune, il avait perdu sa mère. Il ne se souvenait même plus d'elle. Il avait toujours vécu enfermé dans ce château. Et aujourd'hui, il avait perdu son père, la dernière personne qui comptait le plus dans sa vie.
L'autre jeune homme desserra la prise sur sa gorge et posa les deux mains sur ses épaules.
- Ecoutez, je comprends que vous soyez en colère. Mais vous n'avez pas le droit de gaspiller le sacrifice de votre père. Il n'aimerait pas que vous mourriez bêtement, j'en suis certain.
- Comment pouvez-vous le savoir ? Est-ce qu'une fois dans votre vie vous avez perdu quelqu'un qui vous était cher ?
- J'ai perdu mon père et ma mère il y a bien longtemps maintenant. J'ai dû m'occuper de mon frère, et survivre au poids de trop nombreuses responsabilités pour l'enfant que j'étais à l'époque.
Il y avait une tristesse dans la voix du blond qui fit de la peine au prince. Il regretta d'avoir parlé de ça.
- Je suis désolé d'avoir amené ça sur le tapis. Je ne voulais pas vous blesser.
Le blond secoua la tête. Il lissa doucement la tunique du prince.
- Ne vous en faîtes pas.
Il se recula, et le prince se décolla du mur. Il semblait qu'il y avait un peu moins de tension dans l'air. Le blond lui sourit.
- Nous allons dîner. Après toutes ces aventures, je dois avouer avoir un peu faim.
- Ah, je ne sais pas trop si j'ai envie de manger. Tout ça a été un peu trop pour moi.
- Venez au moins nous honorer de votre présence à table.
Le blond lui indiqua la cuisine. Le prince acquiesça et suivit le même chemin que le petit page avait emprunté. Il retrouva ce dernier en face d'une cheminée qui crépitait. Sur une petite table, il y avait une vasque remplie d'eau. De part et d'autre d'un tapis se trouvaient deux canapés. Dans le coin opposé à la porte, une petite bibliothèque croûlait sous le poids des livres.
Le roux entra dans la pièce et s'assit sur un des canapés. Le petit page leva la tête vers lui et lui sourit. Le prince n'eut pas le courage de lui rendre son sourire. Il ne savait pas vraiment comment se comporter avec les gens du peuple. Il voulait rentrer chez lui, retrouver son père, dîner avec lui. Il voulait retrouver son maître d'armes qui le faisait rire ou qui lui faisait mal, les servantes qui rougissaient quand il passait près d'elles.
Il lui sembla que des heures avaient passées, avant que le blond qui lui avait sauvé la vie ne revienne dans le salon.
- Le repas est prêt.
Le prince tourna son visage vers celui du jeune homme et ressentit une immense lassitude. Le repas fut simple et rapide, il ne mangea que très peu. Seul le bavardage incessant du page emplissait la pièce. De temps en temps, le blond lui lançait des regards indéchiffrables, mais il n'y fit pas attention. Il préféra garder la tête baissée, tournant sa fourchette dans sa nourriture et transformant son bout de viande en une bouillie infâme. Plusieurs fois, il sentit les larmes lui monter aux yeux mais il les retînt. Un prince ne pleurait pas devant les gens du peuple.
Lorsque tout le monde eut fini de manger, le blond leur montra à chacun leur chambre. Il n'y en avait que deux. Le petit alla dans celle juste devant les escaliers. Le jeune homme lui déposa un baiser sur le front et le page rit en disant 'bonne nuit'. Puis leur hôte montra sa chambre au prince. C'était une chambre à coucher très simple, sans fioritures. Il y avait juste un lit au milieu de la pièce, un bureau, une armoire, et au fond, une fenêtre entourée de rideaux épais. Le blond les ferma et lui tendit une petite dague.
- Mettez ça sous votre oreiller. On ne sait jamais.
Le prince prit la lame et l'examina. C'était une arme simple, comme celles qu'on pouvait trouver dans toutes les boutiques de forgeron. Mais elle n'en restait pas moins efficace, au vu de la longueur de la lame. Il acquiesça et la rangea sous l'oreiller. Le blond pointa du doigt l'armoire.
- Là-dedans, il y a des vêtements à votre taille. Vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin pour la nuit, et pour vous laver. Si jamais il vous manque quelque chose, n'hésitez pas à m'appeler. De même s'il ne vous manque rien. Je vais vous laisser vous reposer. Demain, nous ferons couler un bain et vous pourrez vous relaxer.
Le jeune homme s'apprêta à partir, mais le roux le retînt par le bras.
- Attendez ! cria-t-il.
Il rougit en voyant le regard interrogateur du blond. Il n'avait pas voulu crier.
- Je ne connais même pas votre nom, bafouilla-t-il, gêné.
- Roxas. Je m'appelle Roxas, sourit le blond.
- Axel hum... enchanté.
Roxas rit devant la maladresse du prince. Il avait l'air d'un petit garçon qui rencontrait quelqu'un de nouveau dans sa famille.
- Enchanté. Allez dormir. Cette soirée a dû être épuisante pour vous.
Le beau blond quitta la pièce en lui jetant un dernier regard. Axel se sentit tout à coup très seul dans cette petite chambre. Et surtout très ridicule. Qu'est-ce qui lui prenait de se comporter comme une adolescente rougissante ? Il était un prince par tous les dieux ! Il avait toutes les femmes et tous les hommes qu'il voulait à ses pieds, et il fallait qu'il choisisse un blond au caractère abominable ?
Fulminant, il fouilla à la recherche de quelque chose à se mettre pour la nuit. Il trouva un pantalon simple noir. Ses vêtements allèrent s'échouer sur le bureau. Il était heureux de quitter ces habits qui sentaient la fumée, la poussière et la sueur. Il attendait ce bain avec impatience. Surtout si Roxas rest... Non, il n'avait pas pensé à ça. Il valait mieux qu'il aille se coucher avant qu'il ne dise d'autres atrocités. N'empêche, pour ce qu'il en avait vu, Roxas avait un très joli corps.
Il s'allongea sur le lit, et grogna face à la dureté du matelas. Son dos lui faisait déjà mal rien qu'à penser à la nuit de rêve qu'il allait passer. Il s'installa sous les couvertures et resta à regarder le plafond. Il essaya de faire le vide dans son esprit, mais trop de pensées tournoyaient. Il ferma les yeux, et la réalité le frappa de plein fouet. Il n'y avait plus de colère pour lui faire oublier, plus de rage. Il revit le regard de son père, son sourire lorsqu'il s'était planté lui-même l'épée dans la poitrine. Il revit Roxas, avec le bâton de dynamite à la main, qui n'était qu'à quelques centimètres du meurtrier de son père. Il revit beaucoup de choses, comme les cadavres des soldats qui avaient servi leur royaume jusqu'à la fin, leur sang qui tâchait les riches tapisseries, l'homme qui avait mené la rébellion. Ce fut comme s'il s'était pris un coup de poing dans le ventre. Il se mit à pleurer, parce qu'il en avait besoin, et parce qu'il n'y avait personne pour le voir. Et même s'il y avait quelqu'un, il s'en fichait. Il n'était plus prince, il n'était plus rien.
Un poids affaissa le matelas, et une main se mit à caresser ses cheveux. Il se mit à imaginer une belle femme, avec une grande robe bleue. Sa mère avait été une femme superbe d'après son père. Elle avait de longs cheveux bruns et des yeux verts à faire pâlir de jalousie les forêts. Il l'entendait lui susurrer des paroles réconfortantes. Il releva les yeux et rencontra le regard trop bleu de Roxas. Celui-ci avait toujours sa tenue, mais il avait enlevé sa ceinture et son pantalon tombait légérement sur ses hanches, découvrant une peau laiteuse. Axel entoura la taille du jeune homme de ses bras et posa sa tête contre son ventre. Roxas lui caressait maintenant les cheveux avec ses deux mains et ça le réconfortait. Les mains de Roxas étaient douces. A un moment, le jeune guerrier s'allongea près de lui et ses doigts vinrent dessiner des arabesques dans son dos.
Il avait dû s'endormir, parce que quand il rouvrit les yeux, le soleil passait déjà entre les rideaux de la chambre. Il avait un mauvais goût dans la bouche, et ses yeux étaient collés. Il n'aimait pas les réveils comme ça.
Axel se leva et se dirigea vers les rideaux pour les écarter. Dehors, une petite vieille qui arrosait ses fleurs écarquilla les yeux et ouvrit la bouche en le voyant torse nu à la fenêtre. Elle s'empourpra et commença à appeler son amie qui n'était pas très loin. Avant de devenir le centre de l'attention féminine - et ancienne -, le jeune homme s'écarta de la vitre. Il prit une chemise blanche dans l'armoire, et sortit de sa chambre. Dans le couloir, il y avait une bonne odeur. Il bailla sans discrétion et descendit les escaliers. Le page lui lança un sourire éclatant pendant qu'il balayait l'entrée. Axel lui répondit timidement puis se dirigea vers la cuisine. Roxas était de dos, et avait revêtu une tunique bleue.
- Bien dormi ? demanda le blond en déposant des morceaux de pain grillés à la poêle sur des petites assiettes.
- Moui, mais le réveil a été dur. J'ai l'impression d'avoir du coton dans la bouche et dans les yeux.
Roxas rit et lui montra une assiette plus garnie que les autres.
- Asseyez-vous là, je vous ai préparé un peu plus. Vous n'avez presque rien mangé hier et je n'aimerais pas que vous mouriez de faim sous ma protection.
Axel obéit de bonne grâce. Son ventre criait famine, et le joli gâteau qui trônait fièrement au milieu de l'assiette ne le laissait pas indifférent, il devait bien l'avouer. Il s'assit, mais hésita à se servir tout de suite.
- Hayner ! Viens manger !
- J'arrive !
Le garçon vînt se jeter sur sa chaise et lança un regard plein d'admiration à Roxas. Axel se renfrogna. Est-ce que ce gamin se prenait pour un adulte ? Roxas était son garde du corps. Pas celui d'un gamin qui avait failli se pisser dessus pendant l'attaque. Le jeune homme planta sa fourchette dans son gâteau. Ca n'allait pas se passer comme ça !
Roxas s'assit à table avec eux et commença à manger à son tour. Axel étripa sauvagement son gâteau en lançant des regards assassins au gamin.
- Dis-moi le mioche, tu as quel âge ? demanda-t-il d'un ton un peu trop empressé que sa question semble anodine.
- Ben j'ai 14 ans. Bientôt 15, répondit aimablement Hayner en laissant ses yeux dériver vers le beau blond.
Axel tiqua. Oh alors c'était comme ça ? Ce mioche croyait que, parce qu'il était adolescent, Roxas poserait ne serait-ce qu'un oeil sur lui ? Il avait beaucoup d'espoir.
- C'est drôle que tu sois aussi petit. A ton âge je faisais 20 bons centimètres de plus.
Le page lui lança un regard de tueur. Oh, il avait touché une corde sensible. Il décida de continuer dans cette direction.
- A cette allure-là, tu vas te retrouver plus petit que les filles de ton quartier.
Hayner posa sa fourchette dans son assiette et ses poings se serrèrent. Roxas regardait l'échange, un peu perdu.
- Bientôt, tu auras l'air d'un tout petit garçon perdu au milieu de jeunes adultes. Pauvre petit bout de chou.
Le garçon se leva brusquement et s'étala de tout son long sur la table pour pouvoir attraper le prince. Mais Axel fut plus rapide et se recula à temps. Roxas aussi se leva, se mettant entre eux pour éviter qu'ils ne se jettent l'un sur l'autre.
- Bon sang mais qu'est-ce qu'il vous prend vous deux ? Axel, est-ce que vous n'êtes pas trop vieux pour vous chamailler avec un adolescent ? rouspéta Roxas en repoussant Hayner sur sa chaise.
Ce dernier grogna et s'avachit sur sa place. Axel eut un rire aigre.
- Un adolescent qui croît pouvoir vous reluquer le derrière pendant que vous cuisinez !
Et la chamaillerie reprit. Roxas soupira et se passa la main sur son visage. Il avait affaire à deux gamins...
