Un second oneshot dans la lignée du premier, et il risque d'y en avoir d'autres puisque cet univers dystopique et futuriste me plaît drôlement – je bosse toujours sur Fides, cela ne change rien. Tous ces textes (si je continue dans cette lancée) seront donc liés les uns aux autres, de petites scènes éclairant certains personnages et, comme des pièces de puzzle, se réunissant finalement pour former un tout. Je m'intéresse ici à Anita, qui est un personnage que j'apprécie tout particulièrement ; j'en fais une Oubliée, une brisée, une tombée de son piédestal comme il doit beaucoup y en avoir depuis la Rébellion N.. J'ai aimé la confronter au personnage d'Alma, qui me séduit toujours autant en garçon largué. Mahoja semble avoir disparu lors de la guerre civile, partie ou morte. Cette scène se situe quelques jours après le départ de Kanda pour le building de Komui. Et si Anita vit au strict opposé de la légèreté nébuleuse des préoccupations de Komui, elle n'en lutte pas moins pour se trouver quelques miettes de vie à grignoter. Un texte moins descriptif puisque Anita est dans l'action, contrairement à Komui qui attend éperdument de vivre. Bonne lecture, je réponds avec plaisir aux éventuels questions et commentaires.
« Dreams », Fleetwood Mac ; « Liberation », Jack the Ripper ; « Neon rain », Negative
« Elle a été tout étonnée de voir les étoiles-soleils le monde mort-vivant et de rester dans l'ombre. » Frida Kahlo (1907-1954), Journal (1942-1954)
Leitmotiv
Il pleure, cela fait trois jours qu'il pleure, et toi tu n'en peux plus.
« Alma, » chuchotes-tu en essayant de dissimuler ton agacement comme autrefois, tu masquais les imperfections de ta peau avec une fine pellicule de poudre iceberg.
Il ne répond pas, il ne répond jamais.
Parcouru d'un frisson, il continue de gémir, ses ongles entamant sans cesse la chair de ses poignets. Tu penses parfois qu'il est dément, comme persécuté par les Érinyes, peut-être dangereux, que tu ferais mieux de l'oublier, de t'en débarrasser, de le vendre. Tu supposes– tu sais que la Congrégation ramasse des gosses de son âge, en ce moment, des gamins ravis par l'idée de changer de vie, espérant sans doute jouer les thuriféraires auprès de quelque obscur membre des hautes sphères, des mômes qu'on ne revoit jamais. Ils le prendraient sûrement, le séquestreraient, le baiseraient, le supplicieraient, là n'est pas la question ; non, ce qui t'importe c'est qu'ils le feraient enfin, enfin cesser de chialer. T'aimerais bien. Seulement ça fait déjà une semaine, tu crois, que tu l'as trouvé là, tapi dans un nid de cochonneries ramassées au gré des rues, et Mahoja t'a toujours dit que tu étais quelqu'un de bien. Et toi tu le sais, que Mahoja a, que Mahoja avait raison.
Allongé sur un morceau de mousse récupérée sous le velours brodé d'un fauteuil défoncé largué au coin d'une venelle, les bras décharnés et repliés sur la poitrine, le gosse se meurt en grelottant. Chaque souffle qui s'échappe de ses lèvres gercées semble être le dernier, et tu ne peux pas t'empêcher de passer une main affectueuse dans les mèches sales de ses cheveux bruns emmêlés. Sur son teint cireux tombe une frange mal coupée, masquant des yeux éteints sans cesse fermés ou crispés par la douleur. La cicatrice qui barre sa trogne convulsée, traversant son nez finement retroussé, ne t'empêche pas de penser que ce garçon a sûrement été beau avant la Rébellion N., lorsque ses joues caves étaient encore pleines, que ses os ne saillaient pas sous son t-shirt sale et qu'un sourire éclairait encore son visage.
Sa blessure était déjà moche lorsque tu l'as découvert, mais tu n'aurais jamais cru qu'elle puisse atteindre un jour un tel stade. Si elle t'écoeurait au début, tu refuses à présent strictement d'y toucher. De toute façon, tu sais qu'il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre qu'il parte, qu'il s'en aille. Le flanc ouvert sur plusieurs centimètres suppure d'abcès olivâtres, tavelé de croûtes brunes et collantes. Au cœur se dessine l'eschare, virgule nécrosée autour de laquelle se déploient ulcères et pétales de sang séché. La plaie noircit de jour en jour et le gosse a beau trembler de tout son corps, tu sais que ce n'est pas à cause de cela qu'il pleure. Le gosse... Il faut arrêter de l'appeler comme ça, songes-tu en ramenant un morceau de couverture râpée sur ses épaules secouées de spasmes. Il doit avoir dix-sept, dix-huit ans peut-être, et ce n'est pas le moment de transférer tes pulsions maternelles inassouvies sur le premier vagabond en train de crever. Plus le moment.
« Alma, répètes-tu doucement, tu as besoin de quelque chose ? »
Kanda, j'ai besoin de Kanda, c'est ce qu'il te répondrait s'il lui restait assez de conscience pour aligner deux mots et formuler quelque chose de cohérent, seulement il a dépassé ce stade depuis un moment. Ces deux mots, Alma et Kanda, ce sont les seules choses qu'il t'ait jamais dîtes, et tu t'en contentes. Alma, c'est le nom que tu as choisi pour lui, parce qu'effectivement, il n'est plus qu'une âme mourante qui pourrit au coin d'une rue ; Kanda, tu ne sais pas ce que c'est, ou peut-être qui c'est, alors tu t'inventes des histoires en souriant doucement, une main posée sur le bras tremblotant de l'adolescent. Son frère, un nom de code, un endroit qu'il aurait aimé atteindre, un parent disparu, un dialecte qui t'es inconnu, une prière illégale qui vous voudrait des emmerdes avec la milice religieuse s'il vous arrivait de croiser la route des hunters à la botte de la Congrégation. Tu ne sais pas, tu ne sauras probablement jamais. Tu t'en fous. Il va mourir.
« Tu veux boire quelque chose ? » croisses-tu presque timidement, la voix trop éraillée pour que tu reconnaisses là celle qui attirait tant de jolis cœurs du temps où tu étais encore une lady chez qui fourmillaient les prétendants.
Il ne répond toujours pas mais tu n'insistes pas, baissant les yeux sur tes mains éraflées. Tes doigts aux ongles vernis de rouge pourraient être beaux s'ils ne tremblaient pas autant, songes-tu distraitement, les yeux noyés dans le café froid d'une tasse ébréchée.
La boisson, d'un gris assez lavé pour que tu doutes qu'elle ait un jour contenu de ces gros grains gras de café qu'achètent les moins pauvres sous les toiles élimées du marché noir, tressaute dans sa timbale comme un océan aux folles marées. L'émail de la céramique file en miettes luisantes sous la peau sèche de tes mains, et tu penses bêtement qu'il s'effrite comme toi, tu disparais un peu chaque jour. Tes yeux émergent enfin et lorsque tu te relèves, ramassant les soieries défraîchies de ton kimono autour de ton corps de papillon, c'est un bref vertige qui brouille ton regard, une nausée qui caresse ton cœur fatigué. Il n'y a bien qu'elle pour s'en soucier. Cela fait un moment que l'organe, mort et flétri comme les seuls fruits que tu as jamais goûtés depuis deux ans, n'émeut plus personne – et c'est un tout autre fruit que besognent les charognards avides de toi, ceux qui se déchargent physiquement du stress, de la panique et de la fatigue qu'engendre le Consulat entre tes cuisses gluantes.
Mais ça aussi, tu t'en fous. Tu es là pour ça. Les trottoirs dégueulasses grouillent de femmes depuis la Rébellion N. : sur le no man's land d'asphalte s'écorchent les pieds nus de putains assidues, des vieilles peaux revêches aux gamines d'à peine quatorze ans. Le bitume est l'oreiller de plumes d'oie des laissés pour compte, des Oubliés comme certains se plaisent à les appeler, et jamais ne cesse l'activité devant les taudis, les squats et les refuges nichés dans le renfoncement des impasses. C'est le même schéma qui s'installe à chaque boulevard, et le quartier asiatique n'échappe pas à la règle. Il n'y a d'au-delà de quelques mètres d'altitude que commencent à vivre les familles respectables, seulement ni toi ni les autres n'ont les bonnes ailes pour s'élever.
Une main posée sur le mur de briques sales, l'autre enroulée autour de la vieille tasse, tu fais quelques pas en avant et t'extirpes du cul-de-sac dans lequel tu as trouvé Alma.
Il y a deux femmes sur le trottoir opposé qui, fagotées dans des robes raccommodées de morceaux de tissus épars, les cheveux sales emmaillotés dans des linges d'autant plus gris que le ciel de traîne qui vous domine tous, t'ignorent ostensiblement. Sur le bitume poussiéreux, des gosses jouent à se bousculer contre les buildings immenses qui percent le ciel, timbale cabossée à la main dans le cas où un privilégié viendrait à passer dans le coin et se sentirait d'humeur assez charitable pour y lâcher quelques piécettes frappées d'une croix. Des dizaines de clochards allongés à même le sol qui roupillant, qui expirant, meublent la moitié de l'accotement sur lequel jacassent les deux putes. Tu t'avances assez pour ne plus entendre les pleurs d'Alma, ignorant la douleur électrisante qui pulse dans ta cheville depuis la cavalcade de l'autre jour.
Elle devrait bientôt arriver, bientôt apparaîtraient ses bottines râpées, son jean sale et ses cheveux flamboyants qui, comme le rayon de soleil perfore le nuage dense pour annoncer chaleur et lumière, te promettaient quelques heures loin du chaos de la rue, dans le monde des délires. Elle c'est Chomesuke, et Chomesuke, c'est l'une des rares minettes qui parvient encore à dealer sans se faire cueillir par la milice et ses taupes. Certains disent qu'elle fournit suffisamment ces derniers pour échapper au règlement imposé par le Consulat mais toi, tu penses simplement qu'elle est plus maligne que les vulgaires trafiquants qui ne se soucient même pas de changer de boulevard de temps en temps pour faire leurs petites affaires. Chome, c'est la beauté et la jeunesse faisant corps, c'est la bonne humeur, les sourires moqueurs, les vannes cinglantes, l'insolence inconsciente, et c'est surtout les petits sachets de poudre blanche qu'elle sort des poches de son baggy trop grand pour te les tendre, les échangeant contre les pièces rouillées récoltées cette semaine.
Chome, elle vend de la vie, et toi de la vie, tu en as besoin ; tes mains continuent de trembler, tu en as besoin.
C'est lorsque la nuée s'approche, lorsque le martèlement sec se fait plus net et puissant que tes rêves d'héroïne s'effondrent brutalement et que, nerveuse, tu recules précipitamment dans ta planque, réintégrant l'air poussiéreux, la compagnie des rats gras et noirs, la fange insalubre et les gémissements de ton enfant– du gosse– d'Alma.
Plaquée contre la brique crade, tu fusionnerais avec le mur si tu le pouvais, et bientôt la rumeur des pas se fait plus dense, plus oppressante, plus obsédante. Habillée d'ombre, tu tends le cou vers la grande allée dans laquelle défile désormais la patrouille, tout en bottes cavalières et longs uniformes blancs, croix d'argent vissées sur le torse. Des yeux luisent à chaque intersection de la rue qui, tue et peut-être même tuée, n'est plus qu'un boyau où tambourine le cuir des semelles des Soldats de Dieu.
Tu sais qu'il est dangereux de pointer le bout du nez hors de ton trou mais tu ne peux pas t'en empêcher, il faut, il faut que tu le trouves. Où sont ses longs cheveux roux, son sourire moqueur, ses mains assez larges pour agripper tes seins aux mamelons granuleux et les couvrir tout entier ? Sa démarche nonchalante, son bouc auburn qui lui grignote le menton, ses épaules carrées et son rire rauque ? Il n'a pas sa place dans la Congrégation, tu lui dis chaque fois qu'il vient faire un tour entre tes cuisses, et lui te réponds chaque fois que de la même manière, tu n'as pas ta place sur le trottoir. Alors en souriant, tu écoutes ses promesses d'évasion, et son sourire à lui creuse une faille dans ton cœur lorsqu'il te dit qu'il n'attend que toi pour se mutiner et se barrer de ce pays dégénéré. Tu ne réponds jamais, prétendant désirer une carnation toute différente que ses mots volatiles, mais tu sais au fond de toi qu'il a profondément raison, que tu ne t'en sortiras pas sans lui.
Tu croies quoi, chérie ?
Que la poudre blanche qui te noie de rêves te sauvera, que le jour du jugement dernier, ton dealer viendra parlementer avec Saint-Pierre pour que t'aies ton petit hlm au Paradis ? Seigneur, mais t'es si conne que ça ? Nan, tu t'en sortiras pas, bébé. A moins que tu ne changes de drogue, que tu laisses enfin sa chance à ce canon qui te tend la main chaque fois qu'il croise ta route. Que tu le laisses te relever sur tes jambes tremblantes et que tu le rejoignes dans son Eden à lui. Parce que sinon, tu crèves. Tu crèves, et c'est pas tes copines du trottoir qui te pleureront – elles veulent pas perdre de temps et tout ce qu'elles retiendront de ta mort, c'est que tu leur as laissé tes quelques mètres de bitume pour tapiner à ta place.
Et puis quand on y pense, ça serait dommage, non ? De laisser couler le noir qui ourle tes beaux yeux bridés sur tes joues, de laisser le sel tracer ses sillons sur ta peau blanchie à la cendre. Ca ne lui plairait pas, à lui, à celui qui comme de nombreux bâtards enrôlés dans la milice, s'est vu affublé d'un patchwork religieux en guise de nom. Non, Cross Marian n'aimerait pas te voir pleurer, tu le sais. Alors tu essuies gauchement tes yeux bridés, étalant une couche de rimmel brun sur tes joues pâles, disséquant la foule de manteaux neigeux du regard.
Lorsque tes yeux rencontrent enfin sa silhouette, là-bas, au cœur de la patrouille fanatique, tes doigts se crispent autour de la petite croix rouillée qui pendouille mollement au-dessus de ta poitrine.
Aujourd'hui, tu ne veux pas d'héroïne. Tu veux un héros.
Un leitmotiv est un élément récurrent et porteur dans l'œuvre de quelqu'un, en l'occurrence Cross, ici, dans la vie d'Anita. Les Érinyes sont des divinités d'origine grecques réputées pour persécuter leurs victimes, les rendant folles, tout comme les Furies romaines. Alma signifie « âme » en espagnol.
